L'étiquette impériale.--Visiteurs de l'île d'Elbe.--Une cavalcade
d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel Campbell.
--Tentative de corruption sur Pons.--Arrivée d'officiers français,
corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina, Tavelle.--Le
_colonel_ Tavelle, gouverneur de Rio.--Le général Boinod.--Aventure
amusante du général Boinod avec M. Rebuffat de Longone.
L'Empereur éprouvait le besoin d'être chez lui, dans un appartement
arrangé selon ses habitudes, ses goûts, ses convenances, où il pût à
volonté faire le souverain et le bourgeois, et en arrivant à
Porto-Ferrajo on l'avait casé comme il avait été possible de le caser.
Mais le temps s'écoulait: l'Empereur ne travaillait pas comme il aurait
voulu travailler, et pour lui le temps qui n'était pas complètement
rempli par le travail était un temps perdu.
La translation de la maison commune au palais qui devait désormais être
le palais impérial des Tuileries fut une solennité de famille, et
l'Empereur, se conformant à un usage populaire, fit la fête de la
crémaillère. Il eut société au premier repas dans sa nouvelle demeure.
Le palais était loin d'être arrivé au perfectionnement que plus tard il
devait avoir. Les constructions ainsi que les réparations avaient besoin
de sécher, les boiseries d'être peintes, les chambres tapissées.
N'importe, l'Empereur prenait le tout comme il le trouvait, et, malgré
les observations du médecin, il y transporta ses lares. Le colonel
Campbell admirait le contentement de l'Empereur.
La famille du général Bertrand remplaça l'Empereur à la maison commune,
le général Drouot se contenta de ce qu'on put lui donner, et il se
colloqua dans le voisinage du palais impérial.
Presque en même temps, la demeure de Longone était définitivement
habitable, et rien n'empêchait l'Empereur de s'y établir pour des temps
indéterminés.
Aussitôt qu'il fut installé, l'Empereur établit des règles d'étiquette,
et il y eut moins de facilité pour l'approcher. Les demandes d'audience
impériale étaient adressées au général Bertrand ou au général Drouot,
qui prenaient les ordres de l'Empereur. L'Empereur indiquait le jour et
l'heure de la réception. Il ne faisait jamais beaucoup attendre. Cette
règle était sans exception, même pour les personnes du pays qui
n'avaient pas des emplois. Quant au travail régulier de son empire en
miniature, l'Empereur faisait appeler les employés avec lesquels il
voulait travailler, et cela obligeait les employés à être constamment
prêts à rendre compte et à payer de leur personne.
Les présentations étaient faites par celui des deux généraux Bertrand ou
Drouot auquel on s'était adressé pour avoir audience, et il n'y avait
pas d'autre cérémonial. Il était facile de reconnaître la mesure de
considération que l'Empereur avait pour les personnages qu'il recevait.
On ne venait pas à l'île d'Elbe voir l'Empereur sans visiter les mines
de fer, et ainsi, par contre-coup, je recevais tout le monde que
l'Empereur recevait. Il n'y a pas d'exemple que je n'aie pas eu à
Rio-Marine d'assez longs entretiens avec quelqu'un que l'Empereur avait
entretenu à Porto-Ferrajo, et il était tout naturel qu'on s'entretînt
plus librement avec un homme bonhomme qu'avec l'homme suprême que l'on
venait admirer. Les visites aux mines n'étaient pas la seule chose qui
me faisait tenir une place dans la représentation impériale sur notre
rocher. Lorsque l'Empereur voulait fêter les visiteurs, il m'engageait à
leur donner à déjeuner à Rio, et cette délégation, qui n'était pas rare,
devenait quelquefois embarrassante.
L'Empereur expédiait vite les personnes pour lesquelles il n'était qu'un
simple objet de curiosité, surtout lorsque ces personnes portaient un
grand nom. Lorsque les visiteurs étaient pénétrés d'un grand intérêt
pour les infortunes de l'Empereur, l'Empereur s'épanchait sans peine et
prolongeait facilement la conversation; lorsqu'il avait affaire à des
hommes d'État d'une bonne réputation, il provoquait les discussions sur
l'état du monde, et alors il enthousiasmait ses auditeurs. J'ai vu des
hommes d'État distingués, qui, vingt-quatre heures après l'avoir
entendu, avaient encore une fièvre d'admiration. Les visiteurs
appartenant au monde commercial ou industriel, l'Empereur se plaisait
infiniment à les entretenir, et les engageait à le revoir, et il les
traitait avec des égards marqués, surtout quand ils lui parlaient de la
supériorité de la fabrique de Lyon, car Lyon était la cité de son coeur.
L'originalité anglaise se faisait distinguer dans toutes ces visites. La
présence de l'Empereur la contenait, mais hors de la présence de
l'Empereur, elle se laissait aller à des inconvenances répréhensibles.
Une cavalcade de militaires anglais vinrent à Rio pour aller visiter les
mines, et, au lieu de se rendre d'abord chez moi, ils me firent appeler
pour les accompagner. C'était plus que de l'originalité, c'était de la
grossièreté; mais ils étaient tombés en bonnes mains. Je fus indigné
contre les Anglais qui la composaient, et je défendis qu'on les
accompagnât: ils furent piqués, ils s'en retournèrent, non pas sans
avoir menacé de se plaindre. Restait à savoir comment l'Empereur
prendrait cela. Je n'étais pas parvenu à le persuader que j'avais un
caractère facile, et il pouvait croire que dans ce qui venait de se
passer il y avait autant de susceptibilité de ma part que d'impertinence
de la part du général anglais. Je lui écrivis:
«Sire, plusieurs officiers anglais viennent d'arriver ici pour
visiter les mines. Celui d'entre eux (qui, dit-on, est un général)
qui paraissait être le chef de la compagnie, arrêté à deux cents
pas de ma porte, a eu l'impudence de m'envoyer une personne de sa
suite pour me faire dire d'aller l'accompagner.
«Je devais à Votre Majesté, je devais à moi-même de punir cet oubli
des convenances, et je l'ai puni. J'ai formellement refusé d'aller.
J'ai défendu qu'aucun employé allât.
«J'ai pensé que Votre Majesté ne serait pas fâchée de connaître la
vérité de cette affaire, dans le cas où on lui en parlerait, et je
me suis hâté de lui dire ce qu'il en était.