CHAPITRE X

L'étiquette impériale.--Visiteurs de l'île d'Elbe.--Une cavalcade

d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel Campbell.

--Tentative de corruption sur Pons.--Arrivée d'officiers français,

corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina, Tavelle.--Le

_colonel_ Tavelle, gouverneur de Rio.--Le général Boinod.--Aventure

amusante du général Boinod avec M. Rebuffat de Longone.

L'Empereur éprouvait le besoin d'être chez lui, dans un appartement

arrangé selon ses habitudes, ses goûts, ses convenances, où il pût à

volonté faire le souverain et le bourgeois, et en arrivant à

Porto-Ferrajo on l'avait casé comme il avait été possible de le caser.

Mais le temps s'écoulait: l'Empereur ne travaillait pas comme il aurait

voulu travailler, et pour lui le temps qui n'était pas complètement

rempli par le travail était un temps perdu.

La translation de la maison commune au palais qui devait désormais être

le palais impérial des Tuileries fut une solennité de famille, et

l'Empereur, se conformant à un usage populaire, fit la fête de la

crémaillère. Il eut société au premier repas dans sa nouvelle demeure.

Le palais était loin d'être arrivé au perfectionnement que plus tard il

devait avoir. Les constructions ainsi que les réparations avaient besoin

de sécher, les boiseries d'être peintes, les chambres tapissées.

N'importe, l'Empereur prenait le tout comme il le trouvait, et, malgré

les observations du médecin, il y transporta ses lares. Le colonel

Campbell admirait le contentement de l'Empereur.

La famille du général Bertrand remplaça l'Empereur à la maison commune,

le général Drouot se contenta de ce qu'on put lui donner, et il se

colloqua dans le voisinage du palais impérial.

Presque en même temps, la demeure de Longone était définitivement

habitable, et rien n'empêchait l'Empereur de s'y établir pour des temps

indéterminés.

Aussitôt qu'il fut installé, l'Empereur établit des règles d'étiquette,

et il y eut moins de facilité pour l'approcher. Les demandes d'audience

impériale étaient adressées au général Bertrand ou au général Drouot,

qui prenaient les ordres de l'Empereur. L'Empereur indiquait le jour et

l'heure de la réception. Il ne faisait jamais beaucoup attendre. Cette

règle était sans exception, même pour les personnes du pays qui

n'avaient pas des emplois. Quant au travail régulier de son empire en

miniature, l'Empereur faisait appeler les employés avec lesquels il

voulait travailler, et cela obligeait les employés à être constamment

prêts à rendre compte et à payer de leur personne.

Les présentations étaient faites par celui des deux généraux Bertrand ou

Drouot auquel on s'était adressé pour avoir audience, et il n'y avait

pas d'autre cérémonial. Il était facile de reconnaître la mesure de

considération que l'Empereur avait pour les personnages qu'il recevait.

On ne venait pas à l'île d'Elbe voir l'Empereur sans visiter les mines

de fer, et ainsi, par contre-coup, je recevais tout le monde que

l'Empereur recevait. Il n'y a pas d'exemple que je n'aie pas eu à

Rio-Marine d'assez longs entretiens avec quelqu'un que l'Empereur avait

entretenu à Porto-Ferrajo, et il était tout naturel qu'on s'entretînt

plus librement avec un homme bonhomme qu'avec l'homme suprême que l'on

venait admirer. Les visites aux mines n'étaient pas la seule chose qui

me faisait tenir une place dans la représentation impériale sur notre

rocher. Lorsque l'Empereur voulait fêter les visiteurs, il m'engageait à

leur donner à déjeuner à Rio, et cette délégation, qui n'était pas rare,

devenait quelquefois embarrassante.

L'Empereur expédiait vite les personnes pour lesquelles il n'était qu'un

simple objet de curiosité, surtout lorsque ces personnes portaient un

grand nom. Lorsque les visiteurs étaient pénétrés d'un grand intérêt

pour les infortunes de l'Empereur, l'Empereur s'épanchait sans peine et

prolongeait facilement la conversation; lorsqu'il avait affaire à des

hommes d'État d'une bonne réputation, il provoquait les discussions sur

l'état du monde, et alors il enthousiasmait ses auditeurs. J'ai vu des

hommes d'État distingués, qui, vingt-quatre heures après l'avoir

entendu, avaient encore une fièvre d'admiration. Les visiteurs

appartenant au monde commercial ou industriel, l'Empereur se plaisait

infiniment à les entretenir, et les engageait à le revoir, et il les

traitait avec des égards marqués, surtout quand ils lui parlaient de la

supériorité de la fabrique de Lyon, car Lyon était la cité de son coeur.

L'originalité anglaise se faisait distinguer dans toutes ces visites. La

présence de l'Empereur la contenait, mais hors de la présence de

l'Empereur, elle se laissait aller à des inconvenances répréhensibles.

Une cavalcade de militaires anglais vinrent à Rio pour aller visiter les

mines, et, au lieu de se rendre d'abord chez moi, ils me firent appeler

pour les accompagner. C'était plus que de l'originalité, c'était de la

grossièreté; mais ils étaient tombés en bonnes mains. Je fus indigné

contre les Anglais qui la composaient, et je défendis qu'on les

accompagnât: ils furent piqués, ils s'en retournèrent, non pas sans

avoir menacé de se plaindre. Restait à savoir comment l'Empereur

prendrait cela. Je n'étais pas parvenu à le persuader que j'avais un

caractère facile, et il pouvait croire que dans ce qui venait de se

passer il y avait autant de susceptibilité de ma part que d'impertinence

de la part du général anglais. Je lui écrivis:

«Sire, plusieurs officiers anglais viennent d'arriver ici pour

visiter les mines. Celui d'entre eux (qui, dit-on, est un général)

qui paraissait être le chef de la compagnie, arrêté à deux cents

pas de ma porte, a eu l'impudence de m'envoyer une personne de sa

suite pour me faire dire d'aller l'accompagner.

«Je devais à Votre Majesté, je devais à moi-même de punir cet oubli

des convenances, et je l'ai puni. J'ai formellement refusé d'aller.

J'ai défendu qu'aucun employé allât.

«J'ai pensé que Votre Majesté ne serait pas fâchée de connaître la

vérité de cette affaire, dans le cas où on lui en parlerait, et je

me suis hâté de lui dire ce qu'il en était.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 52 / 120 题