Un provocateur: le chevalier de l'ordre du Lys.--Tentatives
d'assassinat, réelles ou supposées, de l'Empereur.--Le général
Brulart.--Mésaventure d'un magistrat corse.--Rôle prêté à un officier
supérieur.--Un juif de Leipzig.--Attitude du commandant Tavelle.--Les
algarades de Cambronne.--Accueil fait à un vaisseau napolitain; à un
officier.--Stabilité du gouvernement elbois.--Mariages
d'officiers.--Aventure du général Drouot et de Mlle Vantini.--Mariage du
pharmacien Gatti.
Un de ces hommes qui, branches parasites du monde social sans services
publics, sans qualités privées, veulent cependant, comme Érostrate,
faire passer leur nom à la postérité, vint à Porto-Ferrajo: il eut
l'impudence de se promener en portant ostensiblement la décoration du
Lys à la boutonnière de son habit. Venir à l'île d'Elbe pour insulter à
l'infortune de l'Empereur, pour narguer le dévouement des braves de la
garde, était, ce me semble, avoir pris la résolution de poursuivre
jusqu'au bout cette téméraire entreprise et de tenir l'épée à la main
pour en affronter les conséquences. Les citoyens de Porto-Ferrajo
avaient hué le chevalier du Lys: il y avait même eu des menaces,
lorsqu'un officier se présenta au malencontreux personnage, et le pria
poliment d'ôter une décoration «dont l'apparition inattendue affligeait
tout le monde». Mais ce chevalier, rassuré par la politesse de
l'officier, refusa; l'officier, toujours avec une extrême civilité, lui
dit: «Vous ne pouvez avoir mis ce lys que dans l'intention de nous
offenser, et je vous demande raison de cette offense, d'autant plus
outrageante qu'elle est préméditée. Allons, monsieur, choisissez les
armes et finissons-en tout de suite, afin que votre audace n'ait pas
d'autres suites.» Le chevalier balbutia quelques paroles, prétendit
qu'il ne pouvait pas se dégrader lui-même, et, indigné de ce langage, un
témoin lui arracha sa décoration et la foula dans la boue. L'Empereur
fut affligé de cette aventure, il blâma sévèrement l'officier. Je ne
saurais pas dire pourquoi: l'officier avait fait son devoir, le blâme de
l'Empereur était injuste; peut-être n'était-il que politique, car
l'Empereur avait des ménagements à garder. Le colonel Campbell était là.
Le chevalier du Lys reçut l'ordre de quitter l'île d'Elbe.
Porto-Ferrajo était sous la préoccupation de cet événement, lorsqu'un
bruit inattendu bouleversa l'opinion publique. Ce que je vais dire est
d'une importance historique d'autant plus grande que personne ne le
sait, et que, depuis la mort du respectable général Drouot, je suis le
seul qui puisse en parler pertinemment. Je dirai les faits les uns à la
suite des autres, comme s'ils s'étaient passés en même temps, quoiqu'ils
aient eu lieu à diverses époques, et, dans l'unité de ce tout compact,
le lecteur trouvera plus facilement le moyen d'en conserver la mémoire.
L'opinion publique de Porto-Ferrajo, à tort ou à raison, accusait le
général Brulart, ancien chouan, alors gouverneur de la Corse, d'être
chargé de se défaire, à tout prix, de l'empereur Napoléon. Cette opinion
exagérait les moyens d'assassinat que le général Brulart pouvait avoir,
si en effet il avait accepté un semblable mandat. Un événement de la
plus haute gravité ajouta à toutes les croyances qui circulaient à cet
égard.
Il y avait en Corse un assassin redoutable qui se vantait d'avoir commis
plusieurs assassinats et qui débarqua à l'île d'Elbe sans qu'on sût
comment. Cette clandestinité était une double violation de la loi
sanitaire et de la loi de police. Un hasard presque miraculeux le fit
découvrir dans la nuit. Ce misérable fut longuement interrogé; il y eut
preuve morale qu'il venait assassiner. Son poignard ne pouvait être
éguisé (_sic_) que contre l'Empereur. Avant le jour, l'Empereur le fit
embarquer sur la _Caroline_, et il ordonna qu'on le rejetât sur les
rives de la Corse. Il y avait trop de personnes dans le secret pour
qu'il fût possible de taire ce qui s'était passé. J'étais à Rio, je me
rendis à Porto-Ferrajo; je demandai au général Drouot ce qu'il y avait
de vrai dans les bruits qui couraient; il me répondit que probablement
l'Empereur m'en parlerait. Je pouvais alors compter sur la confiance de
l'Empereur. Je le priai de me dire pourquoi il n'avait pas mis le
brigand entre les mains de la justice, et l'Empereur m'adressa ces
paroles: «Mais vous n'avez pas réfléchi que cela ne pouvait pas se
faire: il n'y avait pas de crime commis, ni preuve qu'on devait en
commettre, et alors il aurait fallu acquitter: ce dont Brulart n'aurait
pas manqué de tirer parti.» L'Empereur ne voulut pas aller plus loin.
Il y eut encore autre chose. Parti de Bastia pour aller à Livourne,
l'aide de camp du général Brulart, sans qu'un temps contraire l'obligeât
à relâcher, aborda à Porto-Ferrajo et mit pied à terre. La présence de
cet officier fit hautement murmurer. Le général Drouot en fut prévenu,
et, en sa qualité de gouverneur général de l'île, il appela cet officier
et lui intima l'ordre de partir. L'Empereur disait au colonel Campbell:
«Il faut être bien osé pour se permettre une pareille incartade de
curiosité, et c'est d'ailleurs de fort mauvais goût. Il aurait été
étonné, monsieur l'aide de camp, si je l'avais coffré comme espion, ou
de toute autre manière légale, et c'est cependant à quoi il s'exposait.»
Le colonel Campbell était de l'avis de l'Empereur.
J'ai toujours répugné à croire que le général Brulart avait consenti à
exécuter des projets d'assassinat.
Ce qui m'étonne à l'égard du général Brulart, c'est que ce soit, à ma
connaissance, le seul homme contre lequel l'Empereur ait gardé une
rancune bien conditionnée, et j'en ai la preuve. L'Empereur n'était pas
haineux, surtout il n'était pas vindicatif. Il oubliait tout le mal
qu'on lui avait fait ou qu'on avait voulu lui faire. Lorsqu'il m'envoya
en mission dans le Midi, il me répéta vingt fois de tirer un voile sur
le passé, et cependant il m'ordonna péremptoirement de m'entendre avec
le maréchal Masséna pour faire arrêter le général Brulart.
L'Empereur avait, deux ou trois ans auparavant, destitué un magistrat
civil; cette destitution était au moins rigoureuse. Ce magistrat était
venu à l'île d'Elbe pour se justifier. Lui aussi fut accusé d'être un
chef d'assassins. Un jour je reçus, à Rio, un billet pressant pour me
rendre à Porto-Ferrajo. Je trouvai les dévoués dans un état de panique
inconcevable. Le brave Mallet, commandant de la garde impériale,
m'attendait, et il me dit d'un air effaré: «Vennez (_sic_) de suite au
théâtre, parce que M. _un tel_ veut y assassiner l'Empereur», et ce
monsieur _un tel_ était le magistrat qui avait été destitué. Je ne me le
fis pas répéter, mais avant je passai chez le général Drouot et je ne le
trouvai pas. Je me rendis auprès de l'Empereur: il était occupé.
Cependant l'affiche portait que l'Empereur assisterait à la
représentation. J'avais couru pour arriver avant l'heure du danger. Tout
le monde était armé, j'avais fait comme tout le monde. Je m'enfermai
dans ma loge. J'étais extrêmement lié avec le magistrat que l'on
désignait comme un brigand. Ce pauvre magistrat vint aussi au théâtre:
selon son usage, il se plaça à côté de moi, de moi qui étais armé contre
lui, et tous les yeux se portèrent sur nous. Les regards du commandant
Mallet flamboyaient de colère; ils me disaient: «Ne manquez pas cet
homme dès qu'il fera un mouvement.» J'étais sur un brasier ardent.
L'Empereur ne vint pas, j'en bénis encore le ciel! La présence de
l'Empereur aurait occasionné quelque grande catastrophe. Au sortir du
théâtre, je retournai chez le général Drouot pour savoir quelque chose
de certain; il m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans cette
accusation; l'Empereur fut du même avis. Néanmoins l'Empereur et le
général Drouot ne me parurent pas avoir leur figure accoutumée.
Le magistrat sur qui planait un si affreux soupçon était incapable d'un
crime. La dénonciation était une infamie: on pouvait la considérer comme
une vendetta. Elle avait été faite par un Corse appelé Sandreschi,
armateur de corsaires, adressée à l'ancien secrétaire de l'accusé,
appelé Cazella, et ce secrétaire, qui pourtant connaissait le noble
caractère du magistrat auquel il devait beaucoup de reconnaissance,
avait craint de se compromettre en gardant le secret: il alla le déposer
dans le sein d'un conseiller à la cour impériale, également Corse, M.
Poggi. Il n'était pas permis à M. Poggi de garder le silence, quoiqu'il
fût l'ami intime du magistrat incriminé. C'est ainsi que l'Empereur fut
instruit.
Cette dénonciation avait fait plus qu'effleurer l'esprit de l'Empereur.
Après l'événement du théâtre, il chargea le conseiller Poggi d'engager
le magistrat accusé à quitter l'île d'Elbe pour se soustraire aux bruits
qui couraient, et M. Poggi devait en même temps assurer le magistrat que
«l'Empereur ne l'oublierait pas s'il survenait des jours meilleurs». Le
magistrat justement indigné refusa de partir, et il demanda une audience
à l'Empereur.
L'Empereur le reçut.
J'allais entrer chez l'Empereur lorsque le magistrat en sortit; nous
nous trouvâmes face à face. Il était visible qu'il venait de pleurer:
j'en fus extrêmement ému, je lui dis avec l'expression d'un grand
intérêt: «Qu'avez-vous, mon ami?» Et frémissant, il me répondit: «Je ne
suis plus digne d'être votre ami! Je suis un brigand venu ici pour
assassiner l'Empereur, et vous devez bien être instruit de cela...» Il
était désespéré, j'aurais de suite parlé à l'Empereur s'il ne m'avait
prié de n'en rien faire.
Lorsque nous quittâmes l'île d'Elbe, l'Empereur n'avait pas dit que ce
magistrat ferait partie de sa suite, et je pris sur moi de le faire
monter sur le brick _l'Inconstant_. Sans cela il y serait venu à la
nage. Je prévins le général Drouot que je m'étais permis cette
infraction aux ordres donnés.
Sur le brick, l'Empereur me demanda «si c'était moi qui avais décidé
l'embarquement du magistrat», et sur ma réponse affirmative, il fit un
sourire d'approbation.
Au golfe Jouan, l'Empereur donna quelques étoiles d'honneur, et le
magistrat ne fut point compris dans cette distribution. C'était
confirmer les bruits qui l'avaient accablé, je me permis de le dire à
l'Empereur. L'Empereur me répondit froidement: «Il n'en est pas temps
encore.» Cependant, aux portes de Grasse, il m'ordonna d'acheter un
cheval pour ce magistrat, et comme ce magistrat, fameux piéton, avait
encore plus besoin d'argent que d'un cheval, je lui donnai la somme
nécessaire pour se monter à sa fantaisie. Il ne prit que le plus strict
nécessaire. Remonté sur le trône, l'Empereur comprit que l'épreuve du
magistrat était accomplie: il l'appela à de hautes fonctions, il nomma
le fils de ce magistrat à un emploi supérieur. Ce magistrat m'a prié
instamment de ne point le nommer en parlant de cette triste affaire. Je
lui obéis à regret, car son nom est un beau nom, dont les Corses peuvent
s'honorer.
Durant les Cent-Jours, ce magistrat se montra intègre, dévoué, après les
Cent-Jours, lorsque c'était la mode de crier contre l'Empereur, il n'en
parla qu'avec un sentiment d'amour et de respect. Jamais il ne chercha à
se rapprocher de la Restauration. Son fils, aujourd'hui conseiller à une
cour royale, est un juge exemplaire que la considération publique
entoure. J'ajoute encore que le délateur Sandreschi, armateur en course,
était un homme de peu de valeur morale, et qu'on l'avait maintes fois
soupçonné de prêter la main à la piraterie.
Une autre nouvelle confidentielle d'assassinat transpira aussi, mais
elle fut très peu ébruitée, et l'on n'en aurait pas parlé du tout, si
l'Empereur avait vraiment voulu l'ensevelir dans le plus profond secret.
Cette nouvelle portait qu'il fallait se tenir en garde contre un
officier supérieur qui devait venir à l'île d'Elbe. Elle était donnée
par un général,--de la part du maréchal Soult, disait-on,--et motivée
sur la conduite que cet officier supérieur avait tenue depuis que
l'Empereur avait quitté Fontainebleau. Dire que l'Empereur devait se
tenir en garde contre cet officier supérieur, ce n'était pas dire que
cet officier supérieur devait assassiner l'Empereur, et c'est pourtant
ainsi que l'on expliqua l'avis reçu. L'Empereur contribua à cette
explication en cherchant un peu trop à prouver qu'il était impossible
que cet officier supérieur ne lui fût pas entièrement dévoué, malgré les
sentiments de circonstance qu'il devait afficher. Toutefois la certitude
que l'officier supérieur avait une mission criminelle resta incarnée: on
ne voulut pas s'en départir, et si cet officier supérieur était venu à
Porto-Ferrajo, il aurait certainement été abreuvé d'amertumes. Plusieurs
années après, dans l'exil, la princesse Élisa me parlait de ce fait
comme s'il était avéré, et elle me disait: «Un tel devait aller tuer
l'Empereur.» Lorsque au sortir du château d'If je me rendis auprès de
l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, l'officier supérieur était de
service. L'Empereur me dit seulement: «J'espère bien que vous n'avez pas
partagé les crédulités de ces visionnaires, qui ne voient partout que
des fantômes ensanglantés.»
Enfin il fallut nous prémunir contre les tentatives d'un autre assassin;
mais pour celui-ci la chose était officielle. L'Empereur me prévint
«qu'il avait reçu l'avis, de trois endroits différents, par des
personnes sûres, qu'un juif, borgne, vendeur de livres à Leipzig, avait
reçu une somme considérable pour tenter de l'assassiner, et que ce juif,
venant de Naples ou de Civita-Vecchia, devait débarquer à Rio-Marine».
Il m'ordonna de faire arrêter cet homme dès qu'il aurait touché au
rivage, de le mettre au secret le plus rigoureux, et d'apposer le scellé
sur tous ses effets. L'assassin présumé devait être accompagné d'une
bibliothèque de choix, qu'il offrirait à l'Empereur, ce qui lui
donnerait une grande facilité de l'approcher et de le poignarder. Cette
nouvelle était connue à Rio comme dans toute l'île, lorsque des
bâtiments riais mirent à la voile pour les lieux d'où le juif devait
partir, et si la chose était telle qu'on l'avait écrit à l'Empereur, ce
juif, nécessairement sur ses gardes, avait été prévenu à temps de
l'accueil que les Elbois lui préparaient.
Lorsque l'Empereur me donna ses ordres, je croyais que personne n'était
dans le secret, et je priais l'Empereur de ne pas en parler. «Non, me
dit-il, il faut au contraire en parler beaucoup, car je veux me plaindre
et faire savoir aux peuples comme les rois me traitent. Je n'ai été que
trop réservé. Faites-vous aider dans votre surveillance par le vieux
commandant Tavelle.» Je représentai à l'Empereur que le bon commandant
Tavelle ne se croirait plus permis de coucher chez lui, et qu'il ferait
porter son lit sur les bords de la mer, ce qui l'exposerait à tomber
malade. L'Empereur me dit en riant: «La maladie serait bien plus grave
et plus prompte s'il allait s'imaginer que je le crois incapable de
veiller au salut de l'Empire...» Ce que j'avais prévu arriva. Dès que
j'eus averti ce pauvre commandant Tavelle que l'Empereur désirait qu'il
m'aidât à surveiller l'arrivée du juif assassin, il bouleversa tout le
pays. Il ne voulait plus voir de borgnes. Le maire de Rio-Montagne était
borgne: il voulut venir à la Marine; mal lui en arriva. Le commandant
Tavelle lui en voulait déjà beaucoup, parce qu'il le regardait comme le
principal auteur des tracasseries auxquelles j'avais été en butte. Il
l'accosta comme un furieux: «Monsieur, lui dit-il, que venez-vous faire
ici? Ce n'est pas votre poste, et je vous ordonne de vous retirer.» Le
maire, stupéfait, frémissant de rage, observa qu'il était citoyen,
maire, chambellan: «Oui, lui répliqua le commandant, oui, mais vous êtes
marqué comme celui qui vendit Notre-Seigneur, et comme celui qui veut
tuer l'Empereur, et c'est un mauvais signe. Retirez-vous.» Le maire de
Rio-Montagne dut se retirer, malgré qu'il eût appelé le maire de
Rio-Marine à son secours. Je n'étais pas sur les lieux. Lorsque j'y
revins, le commandant Tavelle me raconta «comme quoi il avait traité le
borgne à l'instar d'un juif, ni plus ni moins», et il ne pouvait pas
comprendre que cela me fît de la peine. Le maire de Rio-Montagne se
plaignit à l'Empereur. L'Empereur ne donna aucune suite à la plainte,
qui n'était cependant pas sans gravité. Lorsque l'Empereur m'en parla,
je lui fis observer, ainsi que je l'avais déjà fait, combien le zèle du
brave Tavelle pouvait devenir compromettant. L'Empereur me chargea de
lui dire que le juif ne venait plus à l'île d'Elbe, et que tout devait
par conséquent rentrer dans l'ordre accoutumé. Toutefois il me pressa de
continuer la surveillance. Je me sentis soulagé d'être débarrassé de la
coopération du vieux colonel. Il avait sans cesse le glaive hors du
fourreau; il aurait fini par en faire usage sans trop savoir ni pourquoi
ni comment. Certainement, si le juif avait débarqué, il lui aurait passé
l'épée à travers le corps, et il aurait cru avoir rempli sa tâche.
Je terminerai cette douloureuse série de projets ou de tentatives
d'assassinat par une parole échappée à l'Empereur. Nous étions à Rio,
j'avais suivi l'Empereur dans sa chambre à coucher; je lui parlais de
toutes les trames que ses ennemis ourdissaient: il me dit: «Ce ne sont
pas mes ennemis. Ce sont les ennemis de la France. Vous ne savez pas
tout: vous ne savez presque rien. Ils ont eu des intentions plus
perverses encore...» De suite il parla d'autre chose. C'était bien
évident qu'il ne voulait pas continuer sur le même sujet. Néanmoins,
j'ai ensuite, deux fois, entendu dire à l'Empereur, avec un sentiment de
douleur amère qui pénétrait: «Les plus grands assassins du monde sont
ceux qui veulent faire égorger un ennemi désarmé.»
Un vaisseau de haut bord, portant pavillon napolitain, se présenta sur
la rade de Porto-Ferrajo, s'approcha le plus possible de la place, hissa
la bannière elboise à son grand mât, et il salua de vingt et un coups de
canon, ainsi que de trois hourras de «Vive l'empereur Napoléon!» Il
était impossible de faire une plus grande politesse de salutation.
Sans doute, nous ne pouvions pas, à l'île d'Elbe, être les amis de
Murat. Mais le peuple napolitain ne devait pas être responsable du crime
de son roi. D'ailleurs, il y avait des relations quotidiennes entre
Naples et Porto-Ferrajo. C'était sur une frégate napolitaine que la
princesse Pauline était venue à Porto-Ferrajo.
Bientôt le grand canot du vaisseau napolitain se dirigea vers la maison
sanitaire, monté par l'état-major du vaisseau. Le commandant,--un
contre-amiral,--demanda à descendre à terre pour aller présenter ses
respectueux hommages à l'Empereur. On prévint tout de suite le
gouverneur de la place, le général Cambronne. Le général Cambronne
pouvait, dans deux minutes, avoir l'opinion de l'Empereur; il ne chercha
pas à la connaître; il accourut immédiatement à la maison sanitaire. Le
commandant napolitain renouvela sa demande, et il paraissait s'attendre
à une réponse d'urbanité. Mais, à la vue de l'uniforme napolitain, le
général Cambronne fut atteint d'un accès de folie, et dans son paroxysme
de déraison, après avoir traité les officiers napolitains d'infâmes, de
brigands, de scélérats, il les menaça de les faire fusiller s'ils ne se
retiraient pas; il ordonna à l'officier du poste de faire charger les
armes. Le général Cambronne aurait fait ce qu'il avait dit si le canot
napolitain n'avait pas poussé au large. Dès que le canot fut de retour à
bord du vaisseau, il y eut vraiment un coup de théâtre maritime: le
commandant napolitain s'imaginait que la forteresse allait tirer sur
lui; il fit amener la bannière elboise, orienter ses voiles, et dans un
clin d'oeil il cingla en pleine mer. Tout le monde était dans la plus
grande stupéfaction.
Le général Drouot, instruit de ce qui venait de se passer, en rendit
compte à l'Empereur, et l'Empereur en éprouva un chagrin extrême. Dans
l'idée que le vaisseau napolitain était encore près du rivage,
l'Empereur prescrivit à un officier d'ordonnance de prendre un bateau et
d'aller de sa part prier le commandant napolitain de revenir au
mouillage. L'officier d'ordonnance rentra sans avoir pu exécuter les
ordres qu'il avait reçus.
L'Empereur, visiblement inquiet, me demanda si je pensais que l'on ne
pouvait plus rejoindre le vaisseau napolitain. Je lui offris d'aller
immédiatement à la poursuite de ce vaisseau sur un bâtiment riais.
L'Empereur me sut gré de ma proposition; il m'engagea beaucoup à ne
prendre cette peine qu'autant que je serais certain d'un heureux
résultat. Je me rendis à Rio; je mis en mer. Le vaisseau napolitain
avait cinq heures de marche sur moi. Cependant, je poussai vers le mont
Argental jusqu'au soleil couchant. C'était par acquit de conscience. Je
revins dans la nuit. Le lendemain matin, je me rendis auprès de
l'Empereur. Il fut touchant d'affection; on aurait pu croire que j'avais
fait quelque chose d'important.
«C'est bien grave, me dit l'Empereur, ce que le général Cambronne a
fait, et l'on ne se conduit pas comme cela.» Je le priai d'observer que
le sentiment qui avait entraîné le général Cambronne était respectable
jusque dans son exagération, et l'Empereur ajouta en m'interrompant:
«Oui, lorsque ce sentiment ne change pas de forme, ou que sa nouvelle
forme n'est pas nuisible.» Pendant plusieurs jours, l'Empereur n'eut que
cet événement en tête, et il donna des ordres pour que de semblables
choses ne se reproduisissent plus.
Néanmoins, une chose de même nature se reproduisit. La garde impériale
défilait chaque jour à la parade. C'était un grand spectacle que ce
petit nombre de soldats échappés à tant de batailles, et qui, sillonnés
de blessures, plus grands que la destinée, ne demandaient qu'à reprendre
les armes! Tout était remarquable dans ces hommes granitiques. Aussi,
chaque jour, à midi, il y avait sur la place d'honneur beaucoup de monde
pour les voir manoeuvrer, et les voyageurs, surtout, ne manquaient jamais
de s'y rendre.
Un jour, un étranger qui venait de débarquer, sachant que c'était
l'heure de la parade, accourut pour la voir défiler, et son accoutrement
de voyage comme son air d'émotion le firent bientôt remarquer. Le
général Cambronne, pour lequel tous les hommes qu'il ne connaissait pas
semblaient être des meurtriers chargés de tuer l'Empereur, alla droit au
nouveau venu, et au lieu de le questionner, commença par lui adresser
des paroles dures, et il finit par lui prodiguer des menaces.
L'étranger, effrayé de la rigueur excessive avec laquelle on
l'accueillait, avait perdu la faculté de parler, et plus il était
troublé, plus le général Cambronne le soupçonnait. C'était un Français,
un bon Français, ancien commissaire des guerres, qui avait servi sous
les ordres du général Bertrand, et qui, destitué pour cause de ses
opinions impériales, venait à l'île d'Elbe revoir son général et son
Empereur. On le conduisit chez le général Bertrand. On lui fit des
excuses. Cela ne le guérit point de la peur qu'il avait eue, et il
quitta sur-le-champ Porto-Ferrajo.
L'Empereur avait besoin que tout prît autour de lui un aspect de
stabilité. Quelques-uns des compagnons de l'Empereur cherchèrent à
secouer le joug de l'oisiveté: ils aimèrent. L'amour n'est pas le repos,
particulièrement pour des hommes qui ramenaient tout aux souvenirs du
pas de charge. Aller vite: ils ne comprenaient pas autre chose.
L'Empereur n'entravait pas leurs plaisirs. Mais les compagnons de
l'Empereur étaient jeunes, ardents, susceptibles de se tromper.
L'Empereur y voyait mieux qu'eux. Il voulait que rien ne fît brèche à
l'honneur, que rien ne blessât les convenances. Je cite quelques faits:
Une jeune demoiselle de seize ans, malheureuse dans sa famille, éblouie
par l'éclat et par la renommée de la garde impériale, avait suivi un des
plus braves officiers, et elle était avec lui arrivée à Porto-Ferrajo.
L'Empereur se fit rendre compte de cette circonstance, il témoigna le
désir que l'officier épousât la belle fugitive. L'officier était un
homme d'honneur: le mariage eut lieu.
Un capitaine vivait conjugalement avec une dame; il aurait cependant
voulu que son union fût considérée comme un mariage morganitique
(_sic_), et que, sous cette enveloppe, sa compagne fût admise aux fêtes
de la cour. Il eut la faiblesse d'en faire faire la demande. L'Empereur
fut blessé de cette prétention inconvenante; il refusa d'y faire droit.
Le capitaine lui en garda rancune.
L'Empereur ne voulut pas admettre à ses soirées une dame qui jusqu'alors
avait été reçue dans toutes les sociétés et dont la réputation laissait
beaucoup à désirer.
Un jeune lieutenant demanda à se marier. Les officiers firent des
difficultés pour laisser contracter ce mariage. On pria l'Empereur
d'intervenir; l'Empereur répondit: «C'est ici une affaire de corps. Il
faut que le corps décide. Il faut surtout que rien ne puisse blesser la
demoiselle que le lieutenant voudrait épouser.» Le lieutenant écouta le
conseil de ses camarades. La demoiselle était d'ailleurs une fort
honnête personne, le lieutenant était un homme d'élite.
Avec un beau nom, avec un beau talent, avec la gloire d'être sorti de
l'École polytechnique, avec l'affection de l'Empereur, un capitaine
d'artillerie, officier d'avenir, eut aussi la fièvre d'amour, et il
voulut épouser une des dames de compagnie de la princesse Pauline.
C'était une Française que des circonstances particulières avaient
conduite à l'île d'Elbe. L'Empereur fit entendre des paroles
paternelles; ces paroles devinrent un oracle pour le capitaine
d'artillerie. Il brisa sa chaîne.
Mais un autre mariage allait encore échouer. Celui-ci devait marquer
comme un grand événement. Le philosophe, le savant, le général Drouot,
en vint aux prises avec l'amour, et l'amour vainquit. Le général Drouot
n'était plus un jeune homme; il commençait à grisonner, et son air grave
le faisait encore paraître plus vieux qu'il n'était. Ce n'était pas
aussi un bel homme. Mais il avait un nom si honorable, une gloire si
pure, une vertu si rare, qu'il était impossible qu'une femme ne se
trouvât pas heureuse d'unir sa destinée à cette destinée.
Mlle Henriette était à cet âge de la vie où tout est enchantement.
Jeune, jolie, aimable, elle pouvait se tresser une magnifique couronne
de belles qualités, et son heureux caractère ajoutait encore à ses dons
de la nature. Il était impossible qu'il n'y eût pas un coeur excellent
sous une enveloppe de presque perfection. Que peut la puissance des ans
et de la sagesse en face d'un coeur excellent! Le général Drouot voulait
apprendre l'italien, Mlle Henriette voulait apprendre le français: il
fut convenu qu'il y aurait échange de leçons. On commença par conjuguer
le verbe aimer. L'épopée atteignit de suite à son accomplissement. Mlle
Henriette devint rêveuse: on la crut malade. La mère, inquiète, dans un
élan de douleur maternelle, s'écria, en présence du général Drouot, en
le regardant avec tendresse: «Ma fille meurt pour vous!» Et le général
Drouot, effrayé, alla se jeter aux pieds de Mlle Henriette, et il lui
dit: «Ne mourrez (_sic_) pas!» Le mariage fut aussitôt conclu.
Mlle Henriette était bien certainement le plus beau choix que l'on pût
faire à l'île d'Elbe. Il n'y avait qu'une opinion à cet égard. Le jour
nuptial était fixé, lorsqu'un coup de foudre détruisit jusqu'aux
espérances de bonheur mutuel que les futurs époux avaient conçues. Le
général Drouot était très pieux: il ne cherchait point à le cacher et à
l'afficher; dans son amour filial, sa religion touchait jusqu'à
l'idolâtrie; il commençait toujours la journée par une prière fervente
pour sa mère. Il rendit compte à sa mère de la situation dans laquelle
il se trouvait. Sa mère s'alarma de voir son fils se marier si loin
d'elle, sous un ciel étranger. Elle lui ordonna de rompre tous les
engagements qu'il avait pris à cet égard. Le général Drouot manqua
d'énergie pour désobéir. Ce fut un tort: le général Drouot n'avait pas
seulement le droit, il avait aussi le devoir de représenter à sa mère
qu'il serait injuste de manquer à une promesse solennelle, et, sans
cesser en aucune manière d'être fils respectueux, il devait s'en tenir à
la foi jurée. Je fus moi-même compromis dans ce triste dénouement.
L'Empereur m'avait envoyé sur le continent. Ce fut à mon retour que le
général Drouot prit la résolution définitive de rompre. On crut que mon
amitié avait particulièrement contribué à le décider. Il fallut toute
l'autorité de l'Empereur pour apaiser cet orage occasionné par une
apparence trompeuse. Pendant mon absence, le général Drouot avait
consulté ma femme, qui s'était bornée à lui dire: «Si vous devez vous
marier à l'île d'Elbe, Mlle Henriette est la personne qui vous convient
le mieux.» Cette rupture affligea les Elbois. On a voulu faire croire
que le général Drouot avait supposé la lettre de sa mère. C'est une
infamie: le respectable général Drouot était incapable d'un mensonge.
Mlle Henriette continua à être honorée. Aujourd'hui, femme d'un officier
supérieur, mère d'une charmante famille, entourée de considération,
aimable comme elle l'était aux jours de sa jeunesse, sans aucune espèce
de rancune, dans un rang honorable, elle est heureuse autant qu'il est
possible de l'être. Le général Drouot n'a jamais cessé d'en parler avec
un respect affectueux.
L'Empereur avait suivi toutes les phases de l'étonnante métamorphose du
général Drouot. Il s'amusait sans gêne de la gaucherie amoureuse du
philosophe: il ornait même un peu les choses qu'il en racontait.
Néanmoins, je serais tenté d'assurer qu'il ne fut pas fâché de la
péripétie de ce poème amoureux: car alors ses idées de stabilité elboise
s'affaiblissaient sensiblement.
Le colonel Campbell chercha à donner une couleur politique aux tendres
sentiments du général Drouot. Il était très attentif à tout ce qu'on en
disait. C'était pour lui une affaire d'État. Il affecta de prendre
beaucoup de part au dénouement.
Enfin, il y eut un mariage de consommé: celui de M. Gatti, pharmacien en
chef de l'Empereur, avec Mlle Bianchina Ninci, appartenant à l'une des
familles les plus distinguées du commerce de Porto-Ferrajo. M. Gatti
avait un bon emploi; il portait un habit brodé; il avait l'honneur
insigne d'être un des compagnons du grand homme, et il était bon enfant.
Tout cela réuni n'en faisait pas pourtant un homme distingué, mais tout
cela réuni en faisait un bon parti, surtout dans un pays où les fortunes
étaient généralement médiocres. M. Gatti comprit sa position; il chercha
à en profiter. Parmi les demoiselles que l'on considérait comme les
perles de la cité, Mlle Bianchina tenait un rang distingué, et elle
devint l'objet des hommages de M. Gatti. Mlle Bianchina était trop jeune
pour pouvoir réfléchir, elle ne voyait dans le mariage qu'un jour de
fête et de parure. Elle laissa faire ses parents. M. Gatti fut heureux:
l'Empereur signa le contrat de mariage!