sur la rive droite, au sommet d’une berge escarpée. Elle commande
complètement le fleuve dont le chenal est, en cet endroit, resserré
entre d’énormes bancs de roches. La position est très forte : il est
clair que pas une embarcation ne pourrait franchir la passe sans la
permission royale.
Le village est peu de chose. Le principal édifice est la maison, soi-
disant à l’européenne, construite par le roi à l’intention des blancs
qui lui rendraient visite. La baraque est beaucoup plus vaste que celle
élevée, dans un but identique, par Akassimadou de Krinjabo ; mais elle
commence à se disloquer. Bâtie depuis deux ans à peine, elle menace déjà
ruine : les rampes donnant accès à la véranda fléchissent de façon
alarmante, les planchers sont à jour. Telle quelle, elle nous fait
l’effet d’un palais ; il y a si longtemps que nous n’avons eu de demeure
où l’on pût se tenir debout. Le roi n’habite point cette maison : seul
le rez-de-chaussée lui sert d’entrepôt et de magasin.
Bénié-Couamié, roi de Bettié, est un homme d’une quarantaine d’années, à
la mine futée, très remuant et d’une loquacité rare. Il est le
principal, on pourrait dire l’unique traitant du fleuve, en ce sens
qu’il centralise tout le trafic et que les marchands de l’intérieur
doivent, bon gré, mal gré, passer par son intermédiaire. Il nous a
accueillis avec l’air ravi d’un châtelain recevant ses invités, et a
aussitôt exprimé le désir de nous garder de longs jours sous son toit.
Sa Majesté devra se contenter de quarante-huit heures. Elle se propose,
il est vrai, de jouir deux ou trois jours de plus de notre société en
nous accompagnant jusqu’à Malamalasso, dernier village de ses domaines,
sur la frontière du Sanwi.
[Illustration : LE COMOÉ A KABRANKROU]
Déjà maints détails nous révèlent le voisinage de la côte. Les cadeaux
que nous offre Bénié-Couamié sentent la factorerie : ils consistent en
deux fioles d’un vin blanc d’origine suspecte, une boîte de thon et un
pot de moutarde. Nous eussions échangé de bon cœur ces produits de la
civilisation pour un fruit. Mais les cultures sont situées à une assez
grande distance dans la brousse. Ici, rien de frais à se mettre sous la
dent.
De notre côté, nous avons bien fait les choses ; le roi a été comblé. Il
est venu remercier, en grand costume : chemise de soie verte, souliers
vernis, gibus drapé d’une écharpe rouge. Les remerciements finis, le
commerçant s’est démasqué ; il a demandé à faire quelques achats. Le
reste de notre pacotille y a passé. Notre royal client s’est offert pour
un millier de francs (dix onces d’or) de soieries et de lainages. Très
amusante séance, où le rusé monarque employait toute sa rhétorique à
seule fin d’obtenir de-ci de-là un rabais de 50 centimes. Il a conclu du
reste une excellente affaire ; le jour même il rétrocédait la majeure
partie de son stock à des traitants apolloniens de la Côte d’Or, de
passage dans le village.
La nuit tombée, nouvelle visite. Le roi cette fois procède avec
mystère : il a congédié ses serviteurs et se glisse vers notre case
inaperçu, vêtu d’un pagne couleur muraille. Conversation politique :
notre interlocuteur, comme il fallait s’y attendre, nous confie les
ennuis dont il est abreuvé par les chefs du voisinage, en particulier
par celui de l’Alangoua qui lui a capturé sept hommes. Il nous demande
la permission de s’emparer du coupable par surprise et de l’expédier
sous escorte à Grand-Bassam. L’histoire est, comme toutes les histoires
nègres, extrêmement compliquée ; nous laissons dire, en renonçant à
comprendre. Il y est question d’un individu qui se serait constitué
captif jusqu’au payement d’une dette par lui contractée ; le compte
apuré, non seulement le créancier de mauvaise foi aurait refusé de le
remettre en liberté, mais il aurait par surcroît empoigné et gardé
prisonnière l’ambassade dépêchée pour lui présenter de justes
remontrances.
Sur le tout se greffe une histoire de femme, de réparation pécuniaire
demandée par un mari trompé. Enfin notre hôte nous assure que le chef
d’un village situé en aval de Malamalasso aurait arrêté au passage une
de ses pirogues se rendant à la côte et pillé la cargaison, dont la
valeur n’est pas inférieure à sept onces d’or ; que les gens de Yacassé,
des brigands finis, retiennent depuis plus de six mois en otage un jeune
garçon de Bettié, au mépris de tout droit. On compte sur nous pour
exiger le prix des marchandises volées et la mise en liberté du captif.
Cela ne sera peut-être pas très commode. Toujours est-il qu’il faut
promettre. Ce roi n’est-il pas notre protégé ?
Si hospitalier que se montre Bénié-Couamié, l’existence chez lui manque
d’agréments. Bettié offre peu de ressources, et nous avons de la peine à
alimenter notre petite troupe. Dieu sait si nous repartirons avec joie.
Nous avons, depuis Attakrou, parcouru sur le Comoé une distance
d’environ 300 kilomètres. Une centaine de kilomètres, trois ou quatre
jours encore, et nous respirerons la brise du large, nous reverrons des
faces blanches. La fièvre de l’arrivée nous saisit, la hâte d’échapper à
la vermine, à la boue, aux puanteurs au milieu desquelles nous avons
vécu six mois. Oh ! jeter enfin nos guenilles, retrouver du linge,
manger du pain !
Mais le départ, décidé pour le mardi 19, a été reculé d’un jour. Le roi
tient, en effet, à nous faire les honneurs de sa plus belle pirogue,
laquelle ne se trouve point actuellement à Bettié : il a commandé qu’on
allât querir à Diaboisué cette embarcation immense, monstre, comme nul
autre que lui n’en possède. Dix hommes s’occupent à remorquer ici ce
chef-d’œuvre.
Le retard nous réjouit faiblement. C’est chose pénible que l’hospitalité
d’un prince noir. Quand il vous a gratifié d’une chèvre ou d’un mouton,
il s’imagine de bonne foi que vous n’avez rien à désirer de plus. Et les
heures paraissent terriblement longues. Qu’inventer pour tuer le temps ?
Ces villages sont des geôles : d’une part, la forêt impénétrable ; de
l’autre, la rivière. Les distractions manquent, à moins d’être passionné
pour la pêche à la ligne : encore y a-t-il dans le Comoé plus de caïmans
que de barbillons. Quelques notes, quelques croquis, si toutefois la
curiosité encombrante des indigènes vous en laisse le loisir : c’est
l’affaire d’une matinée. Après quoi, la journée se traîne démesurée,
morne dans le brouhaha énervant du village : bêlements de brebis, cris
d’enfants, disputes interminables au sujet d’un rien ; un concert de
voix aigres, de glapissements, de coups de pilon. Et les visites des
fâcheux, le roi en tête ! A chaque instant il apparaît, généralement
pour réclamer notre aide contre un débiteur récalcitrant. A écouter ce
monarque-marchand, nous ne serions ici que pour exercer la contrainte
par corps vis-à-vis de ceux de ses clients peu pressés de régler leur
compte.
La nuit arrive sans nous apporter le calme. Le tumulte semble redoubler
avec l’ombre. La valetaille installée au rez-de-chaussée de notre case
est particulièrement bruyante. Nous sommes obligés, plus d’une fois, de
faire une sortie pour obtenir le silence, un silence très relatif. Avec
les enfants hurleurs le remède est simple : une grosse voix de
croquemitaine en impose au marmot, tremblant que l’homme blanc vienne le
dévorer.
Le village, qui plus est, en dépit de sa position très saine, est un
foyer d’infection. Des charognes, des ventrailles d’animaux y
pourrissent à l’air libre. Les alentours des cases, surtout de la maison
royale, sont des cloaques. Le Comoé, près de l’embarcadère, sert de
water-closet. A quelques mètres _en aval_, les gens vont puiser l’eau.
Le roi laisse à d’autres que lui le soin de salir les approches de sa
demeure. La majesté royale exigeant plus de mystère, c’est en pleine eau
qu’il se retire. Dans les vapeurs de l’aube ou lorsque tombe le
crépuscule rapide, on peut voir une pirogue conduite par un seul
pagayeur fendre la nappe assombrie du fleuve. C’est le roi de Bettié se
rendant à la garde-robe.
Benié-Couamié a l’instinct de la mise en scène et n’ignore pas qu’un
souverain doit, aux jours de cérémonie, dominer la multitude. Faute de
monture, il s’est fait fabriquer une selle de bois fixée sur un brancard
que portent quatre serviteurs. Mais ce cheval de bataille est vermoulu,
et le roi désirerait qu’on lui en confectionnât un neuf en France, sur
le même modèle. A cet effet il a insisté pour que je prisse un croquis
de l’appareil. « Avec tous les clous ! » répétait-il. (Le cheval de bois
est constellé de clous en cuivre.) — « Avec tous les clous, Sire. »
Il n’eût pas été fâché non plus de posséder un écrit, un certificat
louangeur, attestant sa puissance et sa large hospitalité. Le coup de
l’album et de l’autographe ! Je lui ai fait observer qu’il serait
préférable que la chose fût peinte sur sa grande maison ; un papier,
cela se perd.
— Mais si je reblanchis la case ?...
— Oh ! je suis tranquille. Tu ne la reblanchiras pas.
Et l’enseigne suivante illustre à cette heure la muraille de terre
battue :
_AU RETOUR DE KONG_
BÉNIÉ-COUAMIÉ, loge à pied
PIROGUES A VOLONTÉ
_Recommandé aux touristes et aux familles._
« Cela, lui a expliqué l’interprète, signifie que tu es généreux,
hospitalier, que tu possèdes beaucoup de pirogues et que les blancs se
trouvent très bien chez toi ! »
Pauvre enfantillage, dira-t-on. Que voulez-vous ? Cela nous a toujours
fait passer une heure !
Enfin la grande pirogue est arrivée. Toute une nuit les trompes d’ivoire
ont résonné, annonçant aux populations la prochaine absence du roi, et
le 20 au matin, nous flottions ; pas pour longtemps. Au bout de deux
heures, après avoir franchi le furieux rapide d’Amenvo, nous prenions
terre à Diaboisué. Au delà, sur une distance d’une dizaine de lieues, le
Comoé semé de roches, resserré dans des couloirs où le courant se
précipite en cataracte, est impraticable.
Deux étapes de brousse, les dernières, mais par un sentier affreux, dans
la fange et dans l’eau. Nous passons quinze fois à gué la sinueuse
rivière Zanda, puis escaladons plusieurs chaînes de collines parallèles
entre lesquelles coulent de petits ruisseaux descendant au Comoé. Le
prolongement de ces reliefs doit constituer, dans le lit du fleuve, les
grands barrages qui rendent toute navigation impossible entre Diaboisué
et Malamalasso.
La position de ce dernier hameau planté à mi-côte dans les rochers, au-
dessus de la rivière très encaissée encore, est pittoresque à l’extrême.
Mais le gîte est misérable, surtout quand il pleut. Je n’ai pour abri
qu’un chaume troué comme une écumoire. Sous des hangars où sont empilés
des barils de poudre et des caisses de gin, les noirs insouciants ont
allumé leur feu. Ces marchandises appartiennent à Bénié-Couamié : le
marquis de Carabas, décidément. La traite doit, bon an, mal an, lui
rendre de grosses sommes, une vingtaine de mille francs au bas mot.
Seulement, le plus clair des bénéfices s’en va à vau-l’eau. Le désordre
est inouï, le vol aisé chez des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire,
ne possèdent aucun semblant de comptabilité. Cet homme, malgré son
activité et sa rouerie, arrive tout juste à vivre comme un noir, sans
autre luxe que les cadeaux de viande distribués de temps à autre à son
entourage. Et lorsqu’il abat un bœuf, après avoir gorgé ses familiers et
ses femmes, c’est tout au plus s’il lui restera pour lui-même un beefs-
teak. Mais l’effet désiré sera produit. On se répétera, de proche en
proche, sur la rivière, avec une admiration mêlée de respect : « Bénié-
Couamié a tué un bœuf ! »
[Illustration : LES FILLES DE BÉNIÉ COUAMIÉ
ROI DE BETTIÉ]
Alépé, 23 juillet, soir.
Je pourrais, m’inspirant d’une réplique célèbre, dire que ce qui
m’étonne le plus à Alépé, c’est de nous y voir. Il y a quelques heures,
je ne supposais pas que, le soir, parvenus au premier poste français, au
seuil de la grande paillotte de la factorerie Verdier, en compagnie de
son brave agent, M. Picard, dans un apaisement absolu de l’esprit et des
nerfs, tout à la joie de la tâche achevée, nous regarderions le soleil
descendre derrière les bois. Un instant même, j’ai bien cru que nous
l’avions vu se coucher hier pour la dernière fois. Il s’en est fallu de
peu que, près de toucher le but, le voyage s’achevât dans une
catastrophe.
En nous séparant, le matin, à Malamalasso, Bénié-Couamié nous avait
rappelé, plus vivement que jamais, nos promesses. Il comptait que nous
ferions rendre gorge aux pirates qui s’étaient emparés d’un de ses
canots et délivrerions le prisonnier retenu depuis de longs mois par les
indigènes de Yacassé.
La première négociation n’a souffert aucune difficulté. Les coupables ne
contestaient ni le vol ni l’évaluation des objets dérobés. Ils n’ont
même point protesté contre l’application de la peine. Les sept onces
d’or et une huitième par-dessus le marché, à titre d’amende, ont été
versées de bonne grâce, après un palabre très bref.
A Yacassé, l’affaire a été plus chaude. Une fois de plus,
l’insubordination de notre personnel a failli causer notre perte.
Yacassé jouit d’une détestable réputation. C’est un repaire. La
population hétéroclite est composée d’individus appartenant à diverses
tribus et qui, pour la plupart, ont à leur actif de quoi faire pendre un
homme : vrai syndicat de malfaiteurs. On ne compte plus leurs
pirateries. Vainement, avant d’employer la force, a-t-on voulu recourir
aux avertissements. Ils se sont obstinément refusés à toute entrevue ;
dernièrement encore le résident de France à Grand-Bassam, venu dans
l’espoir de les amener à résipiscence et de liquider les questions
pendantes en un solennel palabre, trouvait le village vide. Le canot de
l’administration aussitôt signalé, les gens, rassemblant le peu qu’ils
possédaient et chassant devant eux leur bétail, avaient disparu dans la
brousse.
La plus grande prudence était donc nécessaire. Les circonstances
d’ailleurs nous favorisaient. Yacassé était en fête : on entendait de
très loin le grondement des tam-tams ; les habitants devaient songer à
tout autre chose qu’à faire le guet. Au surplus, l’approche d’une
embarcation descendant le fleuve ne leur eût point semblé suspecte : ce
n’était pas de ce côté que les représentants de l’autorité pouvaient
venir. Néanmoins il importait d’arriver, autant que possible, à
l’improviste, d’opérer vite et surtout de ne pas se montrer en nombre
afin de ne point exciter une émotion populaire, laquelle risquerait de
dégénérer en bagarre.
Il avait donc été convenu que Binger et moi avec Ano, l’interprète agni,
débarquerions seuls, n’emportant aucune arme apparente. Les hommes
demeureraient tous dans les pirogues, à nous attendre, et ne
descendraient à terre avec ou sans armes, _sous aucun prétexte_.
Cela dit, nous accostions sans avoir été vus, escaladions la haute berge
de terre rouge et nous dirigions d’un pas de promenade vers le village,
distant d’environ deux cents mètres.
Un cri de surprise salua notre apparition ; le tam-tam se tut, et les
indigènes nous entourèrent. Rien dans leur attitude ne trahissait une
intention mauvaise. Étonnés, mais très calmes, intéressés même par cette
visite inattendue, ils nous questionnaient sans colère, prêts à
palabrer : nous avions demandé qu’on nous conduisît auprès du chef, et,
notre requête agréée, plusieurs s’offraient déjà à nous montrer le
chemin, lorsqu’une clameur effroyable retentit ; la foule, soudain
retournée, s’écartait de nous en vociférant, puis se dispersait au
galop, pour revenir quelques secondes plus tard armée de piques et de
matraques. Un coup d’œil dans la direction du fleuve nous fit comprendre
la raison de ce revirement et le danger qui nous menaçait.
Soit curiosité pure, soit crainte de se trouver seuls, nos noirs,
forçant la consigne, s’étaient élancés à terre malgré les efforts des
deux Sénégalais impuissants à maîtriser cette vingtaine d’indisciplinés
sinon en faisant usage de leurs carabines, ce qui eût donné l’alerte
dans le village et aggravé encore la situation.
Et maintenant, terrifiés, ayant enfin conscience du péril, leur lâcheté
reprend le dessus. Ils ne pensent qu’à se mettre à l’abri n’importe où,
n’importe comment : rétrograder n’est plus possible ; les bandits
occupent le sentier conduisant au fleuve. Alors ils s’affolent, se
précipitent en désordre vers une grande case précédée d’une cour
palissadée, cherchant à nous entraîner avec eux. Nous résistons,
comprenant qu’une fois parqués dans cette enceinte, nous serons perdus,
cernés et massacrés comme des rats pris au piège, en moins de temps
qu’il n’en faut pour le dire.
Cependant, aux angles des huttes, des hommes s’embusquent et chargent
vivement leurs longs fusils à pierre. Quelques-uns nous mettent en
joue ; je crois que, cette fois, c’est la fin. Et si près de la côte, à
une journée de Grand-Bassam, est-ce enrageant ! Le comble, c’est qu’en
s’armant en guerre aux sons du tam-tam qui ronfle de plus belle, nos
agresseurs ont arboré leur pavillon — notre pavillon ! — les trois
couleurs françaises qu’on leur a données naguère et qui se déploient à
présent au bout d’une perche, menaçantes. Il est consolant de mourir à
l’ombre de l’étendard national, mais pas comme cela, par exemple ! Il
faut s’entendre ; dans le cas actuel la chose me paraîtrait d’une ironie
amère.
Tenter de nous frayer passage à main armée serait fou. Nous ne devons ce
répit de quelques secondes qu’à l’indécision superstitieuse de
l’indigène, toujours hésitant avant d’oser s’attaquer en face à
l’Européen. Mais une menace de notre part, et le charme sera rompu. Au
premier coup de revolver, on répondra par une décharge générale. Notre
unique chance de salut est de chercher à gagner du temps, à calmer ces
furieux, de la parole et du geste, ce à quoi nous nous employons sans
grand espoir, mais de notre mieux, avec des sourires et une mimique
engageante pouvant se traduire ainsi : « Qu’est-ce que cela
signifie ?... Voyons, c’est un malentendu... Pas de bêtises, n’est-ce
pas !... Est-ce ainsi que l’on reçoit des amis ? »
Soudain, Binger a une idée lumineuse. Avisant dans la foule un vieux à
barbe blanche : « Demande à cet homme, dit-il à Ano, s’il trouve bon ce
que l’on va faire ici, à des gens comme nous, qui viennent apporter des
paroles de paix. Il a beaucoup vécu ; il doit être sage. Alors qu’il
parle à ces jeunes têtes : elles l’écouteront. »
Ce n’est jamais en vain que dans les sociétés primitives, chez le noir
comme chez l’Indien des deux Amériques, on fait appel à l’autorité des
anciens. Le vieillard s’est interposé, allant de l’un à l’autre, faisant
d’un signe relever les fusils, abaisser les triques. Tandis que le
pacificateur poursuit son œuvre, nous avons pris place sur un tronc
d’arbre et attendons les événements.
Enfin le chef arrive : lui aussi est un vieux, mais de démarche louche,
de figure chafouine. Il écoute pourtant sans émoi, avec bienveillance
même, ce que nous avons à lui dire : nos protestations contre l’accueil
inqualifiable que nous avons reçu dans son village, contre les rapines
auxquelles lui et les siens se livrent vis-à-vis des traitants qui
trafiquent sur la rivière. Nous les engageons, en terminant, à se mieux
conduire à l’avenir ; continuer leurs méfaits les exposerait à un
châtiment exemplaire. Qu’ils ne prennent point la patience des blancs
pour de la faiblesse ; le jour où la mesure sera comble, où l’on
décidera d’en finir avec eux, les criminels seront poursuivis et
rejoints, si lestes que soient leurs jambes, et frappés sans
miséricorde. Que le chef médite donc ces paroles et vienne au plus tôt à
Grand-Bassam faire sa paix avec le Résident. Le passé sera oublié ; tout
le monde sera content, et la paix régnera désormais sur les bords du
Comoé.
Autour de nous le cercle s’est resserré, très attentif. Le vilain
public ! Il y a là des physionomies féroces, de hideux tatouages blanc
et rouge striant les joues et les poitrines, et tout un attirail de
piques, de vieux coupe-choux, de pieux taillés en pointe et durcis au
feu. Je ne puis m’empêcher de penser que ces animaux-là, s’ils se
ravisaient, sont admirablement outillés pour infliger à leurs victimes
une agonie savante et prolongée.
Mais ils étaient remis de leur alarme. Le chef avait reconnu ses torts
et multiplié les promesses. Sans doute il se rendrait à Grand-Bassam
auprès du Résident, et plutôt deux fois qu’une. Ces assurances sont-
elles sincères ? Je n’ose en répondre. L’important, c’est qu’il nous
laissait aller en paix et consentait même à se dessaisir du captif qu’il
avait enlevé à Bénié-Couamié quelques mois auparavant. Le jeune homme,
libéré sur-le-champ, prenait place avec nous dans la pirogue. Nous
obtenions satisfaction sur tous les points. Le dénouement était
tellement imprévu que nous nous demandions si cette condescendance ne
cachait pas quelque arrière-pensée traîtresse. Tandis que nous glissions
au fil de l’eau, nous ne perdions pas de vue la rive voilée d’une
végétation épaisse, nous attendant à chaque minute à recevoir une grêle
de balles. Mais rien ne vint. Le village semblait dormir, la forêt avait
repris sa quiétude ; le vaste Comoé coulait dans le silence et la
lumière...
M. Picard nous apprend que le _Diamant_ est venu, il y a trois jours, à
notre recherche avec le résident M. Voisin. Il ne saurait tarder à
reparaître. Demain peut-être nous le verrons.
Grand-Bassam, 24 juillet-15 août.
Midi. Un long et strident appel de sifflet monte au-dessus des bois, et,
brusquement, doublant la dernière pointe, la petite canonnière est en
vue. Elle approche, elle est là, toute blanche, avec sa grande cabine
centrale, son pont protégé du soleil par une double toiture, ses deux
hotchkiss montés sur pivots, ses trois couleurs flottant au vent.
Avant même qu’elle eût jeté l’ancre nous sautions dans une pirogue et,
en quelques coups de pagaie, nous accostions, avec quelle joie ! Cette
fois nous sommes bien en France, non plus dans la France noire, mais
dans celle de là-bas, la vraie, dont cette coque nous semble une
parcelle détachée. On demande quand nous voulons partir. Demain matin
sans doute ? Alors on va éteindre les feux. Demain ! Aujourd’hui même,
dans une heure. Le temps de transborder nos paquets, ce qui est vite
expédié, car il ne nous reste pas grand’chose, et le _Diamant_, virant
de bord, nous emporte à toute vapeur. Les rives fuient ; sur le Comoé,
de plus en plus large, épanoui en une nappe d’or, un frisson passe,
avant-coureur des brises marines. Et nous restons là immobiles, pendant
des heures, le regard perdu, dans un demi-sommeil, reposés, heureux.
En route, un seul incident. Au moment où le _Diamant_ passe devant un
petit village de la rive gauche appartenant au Sanwi (pays de Krinjabo),
la population massée au bord de l’eau jette un cri, un nom, celui du
pauvre porteur que nous avons perdu à Kong et enseveli la nuit, sur une
place :
— Améki !... Améki !...
Nos hommes étendus à l’arrière de la chaloupe se dressent à cet appel,
et l’un d’eux, se faisant un porte-voix de ses mains, réplique :
— Il est mort !
Il n’a pas le temps d’en dire davantage. Le courant très violent nous
entraîne, et déjà le village a disparu derrière un coude du fleuve. Mais
la réponse a été entendue. Une clameur s’élève jetée par cent poitrines,
qui nous émeut profondément. Longtemps elle me restera dans l’oreille,
cette plainte infinie, déchirante, sanglot de mère pleurant son enfant.
La nuit est presque tombée quand nous débouchons dans la lagune.
Laissant sur la gauche le goulet par où le Comoé se déverse dans
l’Océan, dans la barre retentissante dont on distingue au loin les
volutes, nous glissons sur les eaux mortes d’une crique jusqu’à
l’appontement de Grand-Bassam. Voici la grande maison de fer du
télégraphe, les factoreries, dont une toute neuve, bâtie depuis notre
passage, les baraquements de l’Administration éparpillés sur le
sable.....
*
* *
Nous devions attendre une vingtaine de jours, jusqu’au 16 août, le
paquebot de France. D’autres vapeurs étaient signalés, mais des anglais
à destination de Liverpool ou de Hambourg. D’ailleurs, la barre, très
grosse, devait rester impraticable pendant deux semaines. Nous étions
prisonniers. Ce ne sera pas avant six ou huit mois, peut-être plus, que
la construction d’un wharf analogue à celui récemment inauguré à Cotonou
permettra d’embarquer et de débarquer par tous les temps.