Tel est aussi l’avis des chefs. Informés de ce qui se passe, tous

déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens, ayant

confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le Bandama. Avec de

semblables compagnons, c’est risquer sa tête. Voilà qui est clair. Il ne

restait qu’à reprendre le lendemain la marche vers le sud pour rejoindre

le bassin du Comoé par le pays des Gannes.

Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris le

large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités suivis d’un

bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en sursaut. Nos

hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne conservant que leurs

trésors personnels : couvertures, pagnes de Kong reçus en cadeaux ou

achetés sur leur solde, ils décampaient. La tempête seule les avait

empêchés de mettre leur projet à exécution pendant la nuit. Et

maintenant, dans la pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils

détalaient comme des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur

poursuite, cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y

fait. Des coups de feu retentissent : peine perdue. Les misérables ont

de l’avance : ils ont atteint le bord du marigot et sont à l’abri dans

la brousse.

Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus sûrs, les

noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons de Binger et de

Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous depuis tantôt six mois,

que nous avons toujours bien traités, leur procurant en toute occasion

les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme, leur cédant

parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant aux conserves

pour que leur ration fût meilleure... Ils nous abandonnent lâchement,

stupidement. Et où s’en vont-ils, les malheureux ? Que peuvent-ils

espérer sans nous ? Ils sont à deux mois de marche de leur pays : le

moins qu’il leur puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le

plus prochain village. Mais est-ce qu’ils raisonnent ?

Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants

accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes

environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions

pleuvent ; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique. Il ne

reste auprès de nous que cinq hommes : les deux Sénégalais, Amon, chef

des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan, mon petit boy, un enfant de

treize ans. Il s’agit de savoir ce que vont faire nos amis d’hier, si le

traité signé tiendra toujours, s’ils respecteront dans les blancs leurs

nouveaux alliés. Nos ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le

butin les tente, ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer

serait folie. Nous sommes dans la main de Dieu.

Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le roi, les

marabouts. On parlemente. Ce sont des amis décidément ! A peine au

courant de l’équipée, ils se récrient. Comment, ces hommes ne sont pas

des captifs : on les paye, on les mène avec douceur, et ils fuient !

C’est indigne. Mais on allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du

chef, la populace se dispersait au pas de course, en rabatteurs, à la

poursuite des fugitifs.

L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les

véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait à

lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il venait à

notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était concluante, si le

proverbe arabe est vrai, suivant lequel l’infortune éprouve l’amitié

comme le feu éprouve l’or.

En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair :

la même journée allait voir éclore un nouvel incident, l’aventure du

tirailleur Sambandao, convaincu de conversation criminelle avec une des

femmes du roi. Après les événements de la matinée, l’affaire venait mal

à propos. L’inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, par

contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une

pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la

liberté grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors,

quoi ?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas autrement au

soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal

était qu’il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés ;

mais là, rien de rien ! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A

cette réclamation inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un

mari roi, nous eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui

veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le

tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais

l’affaire pouvait s’arranger.

— Est-ce qu’en offrant à madame ces huit grains de corail... ?

— Oh !... Dix.

— Va pour dix.

Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent bras

dessus, bras dessous.

Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le

rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la morale la

plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute

lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque

partout, d’une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige.

Vendredi 1er juillet.

Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par

petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non,

certes. Ce n’est pas le moment de sévir ; nous n’en avons ni le désir,

ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de

droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux

publics. D’ici là, point de menaces. L’essentiel est de partir et de

marcher vite.

1er-10 juillet.

Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts ! Au début

surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à Satama que d’en

sortir. Les dernières pluies ont gonflé les moindres cours d’eau,

affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions presque à

pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini. C’est

maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite

avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des arbres arrachés.

Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d’un

pont de singes, reliant avec des lianes les branches surplombantes, a

exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de

nouveau dans la broussaille noyée, avec de l’eau jusqu’aux épaules.

Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le terrain solide. Non

pas ; au delà reparaît l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île.

Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette

inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes

coupantes.

Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant où l’on

s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès pernicieux qui

paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir ! Mais le soir

vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les

cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou,

Marankourou, Moussobadougou. C’est le pays des Gannes, planteurs de

kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n’ont aucun

vêtement. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un

bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de

_fou_, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en

revanche, les gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard

pour leurs hôtes ; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal à

l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se

rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous sommes

des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune intention

mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent, nous demandent

de relever nos manches afin de s’assurer si notre corps est blanc comme

notre visage et nos mains, et la constatation achève de dissiper leurs

craintes.

[Illustration : VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)]

De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le noir

n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable, nous sommes

sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La foule assiège notre

réduit, nous harcèle ; on fait queue à l’entrée de la case comme, sur le

champ de foire, à la porte d’une ménagerie.

La population est hospitalière ; on nous offre du maïs, des chèvres.

L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même, atteinte

d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole, trois noix de

kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons jetées, aussitôt

que la malheureuse a été partie.

L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous avons vu

dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici construit de tout

autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se compose d’un ou deux

quadrilatères très vastes abritant parfois dix ou quinze familles. Une

porte unique, étroite, protégée par un avant-toit : c’est là que les

gens se réunissent pour deviser des affaires intéressant la communauté

ou pour faire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure.

L’édifice tient de la cité et de la redoute. Cette disposition, qui se

prête admirablement à la défense, a été adoptée sans doute à cause du

voisinage du Baoulé dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise,

tenté des incursions sur ce territoire.

A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu. Adieu l’air

et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve sombre où nos

guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de s’orienter. A dire

vrai, ces auxiliaires recrutés de village en village servent moins à

indiquer la route qu’à nous ménager un bon accueil auprès des chefs. Ils

équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui

qui nous accompagnait pendant l’étape du 5 juillet était un noir

superbe, mais des plus timorés. Il marchait bon train, et nous

emboîtions le pas, Binger et moi, tandis que les porteurs suivaient de

loin, péniblement. A la première halte, se voyant seul entre ces deux

hommes blancs, sa frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant

s’il avait peur de nous, il balbutia, les yeux baissés : « Oui... un

peu. »

Il tremblait de la tête aux pieds.

Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux chevilles de

lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait eu soin de

calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il, leur tintement eût

été de mauvais augure. Passions-nous devant une termitière, il ne

manquait jamais de ramasser quelques fourmis et les écrasait sur sa

poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul. Tel

quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et ses

flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le pas

rapide ; léger, il détalait sur le sentier, sans même faire craquer les

branches sèches. C’était le vrai fils de la forêt.

Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était en guerre

avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où l’on se tue, de

part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se prolongent pendant

des mois. Tant que les hostilités durent, la population se retire dans

la brousse et les intempéries émiettent rapidement le hameau abandonné.

Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt fait de

transformer en masure une case encore neuve. Le noir met rarement la

dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent, inachevé son

domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne le répare. Un

hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble déjà crouler de

vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom Pirikrou. Le sentier que

nous suivions depuis le Diammala y rejoignait le premier itinéraire de

Binger. Celui-ci ne se souvenait pas d’avoir rencontré à cette place

abomination semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait

reculer d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à

déloger en notre honneur ; mais nous avons préféré respecter son repos

et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là dans

une cabane en construction. Bien que l’édifice n’eût que les montants et

la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une famille. La

fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et poisseux ;

d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes grappes, chargées de

suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour nous faire place étaient

tous plus ou moins éclopés par le ver de Guinée. Ils traînaient la jambe

péniblement, dissimulant tant bien que mal leurs plaies sous un

pansement de feuilles de bananier. Très sales, ce dont on ne saurait

leur faire un crime ; l’eau est si rare dans cette partie de la forêt.

La puanteur exhalée de ces intérieurs était odieuse.

Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder plusieurs

jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à nous donner le

chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons assuré que nous

serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment, n’était que nous

venions de parcourir une longue route, et avions hâte de regagner notre

pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y a vraiment de quoi le

devenir. Nous devrions être habitués à tout, après avoir passé par tant

de gîtes extraordinaires. Mais je ne pense pas qu’il nous soit encore

échu rien de pareil.

Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une semaine,

singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints d’aucun malaise

bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans une disposition

générale favorable au développement du moindre germe morbide.

L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup. Dans toutes les mares

de la forêt infusent des détritus végétaux, des feuilles et des racines

dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On a beau

filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que du thé),

elle n’en est pas moins empoisonnée.

Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions précieusement

depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été décidé qu’on les

entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu de poudre de quinquina.

A raison d’une gorgée par jour, ce tonique nous mènera loin. D’ailleurs,

une fois au Comoé, nous retrouverons de l’eau courante et, sans doute,

dans les villages riverains, du _doka_, quelques fruits, des légumes

surtout dont nous sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence

de verdure dans l’alimentation nous est extrêmement pénible.

Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire : au réveil, avant

le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur les charbons ; au

déjeuner, en arrivant à l’étape, c’est-à-dire vers onze heures ou midi,

un morceau de viande froide, chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé

le bouillon la veille au soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de

_fouto_ indigène, ragoût des plus pimentés ; comme dessert, le thé sucré

avec du miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est

délicieux. Nous en avons fait une ample provision que nous transportons

dans des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la

bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la vapeur,

tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera défaut : on lui

substituera la banane réduite en pâte.

La forêt devient de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En

revanche les rares villages que l’on rencontre ont meilleur aspect.

N’Diéné, Bahirmi, Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves,

coquettes parfois, bien que le procédé de construction laisse à désirer.

Pour extraire les matériaux, le noir va au plus près ; il pratique ses

excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure future.

Ces trous seront comblés peu à peu par les immondices : en attendant,

l’eau des pluies s’y corrompt parmi les détritus de tout genre, et il

s’en dégage des effluves intolérables.

Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les populations

ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober au voisinage trop

immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour conséquence la

rectification des sentiers. C’est ainsi que nous avons pu parcourir en

une seule étape la distance de N’Diéné à Sanzanzo, que Binger avait mis

trois jours à franchir lors de sa première exploration.

Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu habité que

nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce village au

fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier d’accélérée,

onze heures de marche. On ne peut songer à les expédier d’une traite,

pour plusieurs raisons, la plus décisive étant qu’il n’y a pas, en

forêt, onze heures de jour et qu’il serait de toute impossibilité d’y

cheminer dans les ténèbres. Nous avons donc campé une fois de plus dans

la brousse. Campement sommaire : les couchettes dressées, on allume les

feux et tout est dit. De tente, point ; la nôtre étant à peu près hors

de service, nous l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos

bagages.

[Illustration : LE CHEF DE ZOUÉPIRI]

La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures m’ont

rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des Andes

péruviennes, à la clarté des _fogadas_, sous les berceaux de lianes

emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les choses se sont gâtées. Une

tornade soudaine éclatait, tempête électrique et déluge combinés. Que

faire en pareil cas, sinon se lever au plus vite, ployer son lit,

endosser la pèlerine, souffler sur les tisons, allumer une pipe et

deviser philosophiquement en attendant que l’ondée cesse ?

Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une nappe

étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé ; sur l’autre

rive, des pirogues amarrées et les paillottes d’Attakrou pointant au-

dessus des palmes.

Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est, semble-t-il, le

lien qui nous rattache définitivement à la patrie, le fil d’Ariane que

rien ne brise.

XIV

SUR LE COMOÉ.

Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au fil de

l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les êtres ne

changent point. C’est toujours le même décor : le double rempart de

forêts, les grands arbres aux troncs blancs tranchant sur les verdures,

le silence profond troublé seulement par la cadence des pagaies, la

fuite d’un hippopotame ou d’un caïman, le cri d’un singe ; et, sous le

soleil qui darde, la pirogue glissant dans la lumière réverbérée.

Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions Attakrou.

Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne révèle le voisinage

de l’homme. Les villages, très espacés, sont en général situés à quelque

distance de la rive, dissimulés dans la brousse. Souvent il n’y a même

point de pirogue amarrée au débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop

s’il s’agit d’un sentier frayé ou d’une _passée_ de bêtes sauvages.

Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf dans le voisinage des

bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais ce ne sont

point encore là des rapides ; un frisson à la surface, une légère

intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur l’eau, pas un cri dans

l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal et de troublant, ce grand

silence dans la clarté.

Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de marche. Un

long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de passagers, sans

compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie de plaisir. On est

assis, en équilibre, sur quelque ballot sans pouvoir s’accouder ni

s’appuyer. Il serait imprudent de changer de position ; le moindre

mouvement risquerait de compromettre l’équilibre très instable de

l’esquif. Il faut subir stoïquement les coups de soleil et les morsures

cuisantes des mouches dont les innombrables essaims nous harcèlent.

Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en trois

heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40 kilomètres en

aval, par la rivière.

En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer cette

partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus favorable,

et nous ferons le trajet par eau.

Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve, brusquement

infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras, serpente parmi les

îlots, les affleurements granitiques, les blocs épars. Les passes, sans

présenter de dangers sérieux, sont parfois très étranglées. Le courant

s’y précipite avec une vitesse de torrent ; mais peu ou point de

tourbillons. La matinée est superbe ; ce bruit des eaux sur les rochers,

le lit élargi, quelques collines chauves qui surgissent à l’horizon, la

rencontre de plusieurs équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la

cordelle, tout cela met dans le paysage une animation qui lui manquait

hier. Les hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous

sommes, d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude

est manifeste : c’est la première fois que des Européens se montrent

dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives, nous apercevons,

guettant le passage de la flottille, des indigènes nus, l’air effaré, à

demi cachés dans les herbes ou accrochés aux branches, comme des singes.

Puis le courant s’apaise ; le lendemain et les jours suivants, c’est de

nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de vue, en ligne droite,

entre la double muraille verte. Il est certain que, prises dans leurs

détails, ces futaies riveraines sont incomparables : les végétations

grimpantes ébauchent autour des arbres morts restés debout des

architectures féeriques, bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies

balancées dans le vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt

ferait crier au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser

l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à la

longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre,

d’inaccessible à l’homme ; il y a dans cette nature puissante moins de

séductions que de menaces.

A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été contraints de faire escale

une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et d’écouter

leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais vouloir et de la

rapacité des collègues établis en aval. On ne peut, disent-ils, envoyer

de pirogues à la côte sans s’exposer à voir les embarcations et les

marchandises pillées ou, tout au moins, confisquées jusqu’au payement

d’une rançon exorbitante. Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié,

serait, à les entendre, le plus intraitable, interceptant les

communications, se réservant le monopole de la traite avec les

factoreries du littoral et forçant les gens à venir chez lui

s’approvisionner de sel, de poudre et de gin.

Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur africain, où

les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de satisfaire aux

exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de chef, nous reporte

en plein moyen âge, aux époques où margraves et hauts barons faisaient

payer à beaux deniers comptants le droit de passage à travers le défilé,

sur la rivière que dominaient leurs châteaux. Avec une différence

toutefois : le féodal pouvait alléguer que ledit impôt était perçu pour

subvenir à l’entretien des chemins, ponts, bacs, etc. ; le même prétexte

ne saurait être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent

quoi que ce soit.

Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que, depuis le

traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a touché aucune

des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a été consenti par

le roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a

simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs sans

importance. La France traitant avec un particulier dont l’autorité

s’étend sur vingt paillotes ; quelle singulière idée se font ces gens-là

d’une puissance européenne !

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 16 / 18 段