déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens, ayant
confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le Bandama. Avec de
semblables compagnons, c’est risquer sa tête. Voilà qui est clair. Il ne
restait qu’à reprendre le lendemain la marche vers le sud pour rejoindre
le bassin du Comoé par le pays des Gannes.
Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris le
large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités suivis d’un
bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en sursaut. Nos
hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne conservant que leurs
trésors personnels : couvertures, pagnes de Kong reçus en cadeaux ou
achetés sur leur solde, ils décampaient. La tempête seule les avait
empêchés de mettre leur projet à exécution pendant la nuit. Et
maintenant, dans la pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils
détalaient comme des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur
poursuite, cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y
fait. Des coups de feu retentissent : peine perdue. Les misérables ont
de l’avance : ils ont atteint le bord du marigot et sont à l’abri dans
la brousse.
Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus sûrs, les
noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons de Binger et de
Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous depuis tantôt six mois,
que nous avons toujours bien traités, leur procurant en toute occasion
les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme, leur cédant
parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant aux conserves
pour que leur ration fût meilleure... Ils nous abandonnent lâchement,
stupidement. Et où s’en vont-ils, les malheureux ? Que peuvent-ils
espérer sans nous ? Ils sont à deux mois de marche de leur pays : le
moins qu’il leur puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le
plus prochain village. Mais est-ce qu’ils raisonnent ?
Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants
accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes
environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions
pleuvent ; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique. Il ne
reste auprès de nous que cinq hommes : les deux Sénégalais, Amon, chef
des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan, mon petit boy, un enfant de
treize ans. Il s’agit de savoir ce que vont faire nos amis d’hier, si le
traité signé tiendra toujours, s’ils respecteront dans les blancs leurs
nouveaux alliés. Nos ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le
butin les tente, ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer
serait folie. Nous sommes dans la main de Dieu.
Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le roi, les
marabouts. On parlemente. Ce sont des amis décidément ! A peine au
courant de l’équipée, ils se récrient. Comment, ces hommes ne sont pas
des captifs : on les paye, on les mène avec douceur, et ils fuient !
C’est indigne. Mais on allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du
chef, la populace se dispersait au pas de course, en rabatteurs, à la
poursuite des fugitifs.
L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les
véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait à
lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il venait à
notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était concluante, si le
proverbe arabe est vrai, suivant lequel l’infortune éprouve l’amitié
comme le feu éprouve l’or.
En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair :
la même journée allait voir éclore un nouvel incident, l’aventure du
tirailleur Sambandao, convaincu de conversation criminelle avec une des
femmes du roi. Après les événements de la matinée, l’affaire venait mal
à propos. L’inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, par
contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une
pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la
liberté grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors,
quoi ?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas autrement au
soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal
était qu’il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés ;
mais là, rien de rien ! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A
cette réclamation inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un
mari roi, nous eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui
veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le
tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais
l’affaire pouvait s’arranger.
— Est-ce qu’en offrant à madame ces huit grains de corail... ?
— Oh !... Dix.
— Va pour dix.
Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent bras
dessus, bras dessous.
Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le
rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la morale la
plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute
lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque
partout, d’une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige.
Vendredi 1er juillet.
Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par
petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non,
certes. Ce n’est pas le moment de sévir ; nous n’en avons ni le désir,
ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de
droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux
publics. D’ici là, point de menaces. L’essentiel est de partir et de
marcher vite.
1er-10 juillet.
Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts ! Au début
surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à Satama que d’en
sortir. Les dernières pluies ont gonflé les moindres cours d’eau,
affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions presque à
pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini. C’est
maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite
avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des arbres arrachés.
Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d’un
pont de singes, reliant avec des lianes les branches surplombantes, a
exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de
nouveau dans la broussaille noyée, avec de l’eau jusqu’aux épaules.
Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le terrain solide. Non
pas ; au delà reparaît l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île.
Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette
inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes
coupantes.
Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant où l’on
s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès pernicieux qui
paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir ! Mais le soir
vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les
cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou,
Marankourou, Moussobadougou. C’est le pays des Gannes, planteurs de
kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n’ont aucun
vêtement. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un
bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de
_fou_, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en
revanche, les gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard
pour leurs hôtes ; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal à
l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se
rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous sommes
des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune intention
mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent, nous demandent
de relever nos manches afin de s’assurer si notre corps est blanc comme
notre visage et nos mains, et la constatation achève de dissiper leurs
craintes.
[Illustration : VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)]
De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le noir
n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable, nous sommes
sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La foule assiège notre
réduit, nous harcèle ; on fait queue à l’entrée de la case comme, sur le
champ de foire, à la porte d’une ménagerie.
La population est hospitalière ; on nous offre du maïs, des chèvres.
L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même, atteinte
d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole, trois noix de
kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons jetées, aussitôt
que la malheureuse a été partie.
L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous avons vu
dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici construit de tout
autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se compose d’un ou deux
quadrilatères très vastes abritant parfois dix ou quinze familles. Une
porte unique, étroite, protégée par un avant-toit : c’est là que les
gens se réunissent pour deviser des affaires intéressant la communauté
ou pour faire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure.
L’édifice tient de la cité et de la redoute. Cette disposition, qui se
prête admirablement à la défense, a été adoptée sans doute à cause du
voisinage du Baoulé dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise,
tenté des incursions sur ce territoire.
A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu. Adieu l’air
et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve sombre où nos
guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de s’orienter. A dire
vrai, ces auxiliaires recrutés de village en village servent moins à
indiquer la route qu’à nous ménager un bon accueil auprès des chefs. Ils
équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui
qui nous accompagnait pendant l’étape du 5 juillet était un noir
superbe, mais des plus timorés. Il marchait bon train, et nous
emboîtions le pas, Binger et moi, tandis que les porteurs suivaient de
loin, péniblement. A la première halte, se voyant seul entre ces deux
hommes blancs, sa frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant
s’il avait peur de nous, il balbutia, les yeux baissés : « Oui... un
peu. »
Il tremblait de la tête aux pieds.
Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux chevilles de
lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait eu soin de
calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il, leur tintement eût
été de mauvais augure. Passions-nous devant une termitière, il ne
manquait jamais de ramasser quelques fourmis et les écrasait sur sa
poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul. Tel
quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et ses
flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le pas
rapide ; léger, il détalait sur le sentier, sans même faire craquer les
branches sèches. C’était le vrai fils de la forêt.
Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était en guerre
avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où l’on se tue, de
part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se prolongent pendant
des mois. Tant que les hostilités durent, la population se retire dans
la brousse et les intempéries émiettent rapidement le hameau abandonné.
Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt fait de
transformer en masure une case encore neuve. Le noir met rarement la
dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent, inachevé son
domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne le répare. Un
hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble déjà crouler de
vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom Pirikrou. Le sentier que
nous suivions depuis le Diammala y rejoignait le premier itinéraire de
Binger. Celui-ci ne se souvenait pas d’avoir rencontré à cette place
abomination semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait
reculer d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à
déloger en notre honneur ; mais nous avons préféré respecter son repos
et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là dans
une cabane en construction. Bien que l’édifice n’eût que les montants et
la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une famille. La
fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et poisseux ;
d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes grappes, chargées de
suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour nous faire place étaient
tous plus ou moins éclopés par le ver de Guinée. Ils traînaient la jambe
péniblement, dissimulant tant bien que mal leurs plaies sous un
pansement de feuilles de bananier. Très sales, ce dont on ne saurait
leur faire un crime ; l’eau est si rare dans cette partie de la forêt.
La puanteur exhalée de ces intérieurs était odieuse.
Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder plusieurs
jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à nous donner le
chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons assuré que nous
serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment, n’était que nous
venions de parcourir une longue route, et avions hâte de regagner notre
pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y a vraiment de quoi le
devenir. Nous devrions être habitués à tout, après avoir passé par tant
de gîtes extraordinaires. Mais je ne pense pas qu’il nous soit encore
échu rien de pareil.
Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une semaine,
singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints d’aucun malaise
bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans une disposition
générale favorable au développement du moindre germe morbide.
L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup. Dans toutes les mares
de la forêt infusent des détritus végétaux, des feuilles et des racines
dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On a beau
filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que du thé),
elle n’en est pas moins empoisonnée.
Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions précieusement
depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été décidé qu’on les
entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu de poudre de quinquina.
A raison d’une gorgée par jour, ce tonique nous mènera loin. D’ailleurs,
une fois au Comoé, nous retrouverons de l’eau courante et, sans doute,
dans les villages riverains, du _doka_, quelques fruits, des légumes
surtout dont nous sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence
de verdure dans l’alimentation nous est extrêmement pénible.
Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire : au réveil, avant
le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur les charbons ; au
déjeuner, en arrivant à l’étape, c’est-à-dire vers onze heures ou midi,
un morceau de viande froide, chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé
le bouillon la veille au soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de
_fouto_ indigène, ragoût des plus pimentés ; comme dessert, le thé sucré
avec du miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est
délicieux. Nous en avons fait une ample provision que nous transportons
dans des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la
bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la vapeur,
tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera défaut : on lui
substituera la banane réduite en pâte.
La forêt devient de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En
revanche les rares villages que l’on rencontre ont meilleur aspect.
N’Diéné, Bahirmi, Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves,
coquettes parfois, bien que le procédé de construction laisse à désirer.
Pour extraire les matériaux, le noir va au plus près ; il pratique ses
excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure future.
Ces trous seront comblés peu à peu par les immondices : en attendant,
l’eau des pluies s’y corrompt parmi les détritus de tout genre, et il
s’en dégage des effluves intolérables.
Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les populations
ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober au voisinage trop
immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour conséquence la
rectification des sentiers. C’est ainsi que nous avons pu parcourir en
une seule étape la distance de N’Diéné à Sanzanzo, que Binger avait mis
trois jours à franchir lors de sa première exploration.
Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu habité que
nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce village au
fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier d’accélérée,
onze heures de marche. On ne peut songer à les expédier d’une traite,
pour plusieurs raisons, la plus décisive étant qu’il n’y a pas, en
forêt, onze heures de jour et qu’il serait de toute impossibilité d’y
cheminer dans les ténèbres. Nous avons donc campé une fois de plus dans
la brousse. Campement sommaire : les couchettes dressées, on allume les
feux et tout est dit. De tente, point ; la nôtre étant à peu près hors
de service, nous l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos
bagages.
[Illustration : LE CHEF DE ZOUÉPIRI]
La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures m’ont
rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des Andes
péruviennes, à la clarté des _fogadas_, sous les berceaux de lianes
emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les choses se sont gâtées. Une
tornade soudaine éclatait, tempête électrique et déluge combinés. Que
faire en pareil cas, sinon se lever au plus vite, ployer son lit,
endosser la pèlerine, souffler sur les tisons, allumer une pipe et
deviser philosophiquement en attendant que l’ondée cesse ?
Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une nappe
étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé ; sur l’autre
rive, des pirogues amarrées et les paillottes d’Attakrou pointant au-
dessus des palmes.
Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est, semble-t-il, le
lien qui nous rattache définitivement à la patrie, le fil d’Ariane que
rien ne brise.
XIV
SUR LE COMOÉ.
Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au fil de
l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les êtres ne
changent point. C’est toujours le même décor : le double rempart de
forêts, les grands arbres aux troncs blancs tranchant sur les verdures,
le silence profond troublé seulement par la cadence des pagaies, la
fuite d’un hippopotame ou d’un caïman, le cri d’un singe ; et, sous le
soleil qui darde, la pirogue glissant dans la lumière réverbérée.
Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions Attakrou.
Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne révèle le voisinage
de l’homme. Les villages, très espacés, sont en général situés à quelque
distance de la rive, dissimulés dans la brousse. Souvent il n’y a même
point de pirogue amarrée au débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop
s’il s’agit d’un sentier frayé ou d’une _passée_ de bêtes sauvages.
Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf dans le voisinage des
bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais ce ne sont
point encore là des rapides ; un frisson à la surface, une légère
intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur l’eau, pas un cri dans
l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal et de troublant, ce grand
silence dans la clarté.
Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de marche. Un
long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de passagers, sans
compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie de plaisir. On est
assis, en équilibre, sur quelque ballot sans pouvoir s’accouder ni
s’appuyer. Il serait imprudent de changer de position ; le moindre
mouvement risquerait de compromettre l’équilibre très instable de
l’esquif. Il faut subir stoïquement les coups de soleil et les morsures
cuisantes des mouches dont les innombrables essaims nous harcèlent.
Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en trois
heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40 kilomètres en
aval, par la rivière.
En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer cette
partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus favorable,
et nous ferons le trajet par eau.
Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve, brusquement
infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras, serpente parmi les
îlots, les affleurements granitiques, les blocs épars. Les passes, sans
présenter de dangers sérieux, sont parfois très étranglées. Le courant
s’y précipite avec une vitesse de torrent ; mais peu ou point de
tourbillons. La matinée est superbe ; ce bruit des eaux sur les rochers,
le lit élargi, quelques collines chauves qui surgissent à l’horizon, la
rencontre de plusieurs équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la
cordelle, tout cela met dans le paysage une animation qui lui manquait
hier. Les hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous
sommes, d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude
est manifeste : c’est la première fois que des Européens se montrent
dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives, nous apercevons,
guettant le passage de la flottille, des indigènes nus, l’air effaré, à
demi cachés dans les herbes ou accrochés aux branches, comme des singes.
Puis le courant s’apaise ; le lendemain et les jours suivants, c’est de
nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de vue, en ligne droite,
entre la double muraille verte. Il est certain que, prises dans leurs
détails, ces futaies riveraines sont incomparables : les végétations
grimpantes ébauchent autour des arbres morts restés debout des
architectures féeriques, bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies
balancées dans le vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt
ferait crier au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser
l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à la
longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre,
d’inaccessible à l’homme ; il y a dans cette nature puissante moins de
séductions que de menaces.
A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été contraints de faire escale
une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et d’écouter
leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais vouloir et de la
rapacité des collègues établis en aval. On ne peut, disent-ils, envoyer
de pirogues à la côte sans s’exposer à voir les embarcations et les
marchandises pillées ou, tout au moins, confisquées jusqu’au payement
d’une rançon exorbitante. Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié,
serait, à les entendre, le plus intraitable, interceptant les
communications, se réservant le monopole de la traite avec les
factoreries du littoral et forçant les gens à venir chez lui
s’approvisionner de sel, de poudre et de gin.
Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur africain, où
les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de satisfaire aux
exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de chef, nous reporte
en plein moyen âge, aux époques où margraves et hauts barons faisaient
payer à beaux deniers comptants le droit de passage à travers le défilé,
sur la rivière que dominaient leurs châteaux. Avec une différence
toutefois : le féodal pouvait alléguer que ledit impôt était perçu pour
subvenir à l’entretien des chemins, ponts, bacs, etc. ; le même prétexte
ne saurait être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent
quoi que ce soit.
Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que, depuis le
traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a touché aucune
des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a été consenti par
le roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a
simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs sans
importance. La France traitant avec un particulier dont l’autorité
s’étend sur vingt paillotes ; quelle singulière idée se font ces gens-là
d’une puissance européenne !