du Comoé dans celui de l’Isi, dont nous franchissions bientôt l’un des
principaux affluents, le Bé, à mi-chemin des villages de Diéléadougou et
de Lafibokhos, tous deux assez importants. Le Bé est profondément
encaissé entre des berges à pic couvertes d’une végétation très touffue.
La quantité d’arbres morts échoués dans son lit témoigne des ravages
occasionnés par les grandes crues. Les eaux sont encore basses, mais
nous voici au début de la saison des pluies ; presque chaque jour, nous
avons à subir quelque tornade. Pour peu que notre marche eût été plus
lente, nous courrions le risque de trouver le Bé transformé en un
furieux torrent aux rives noyées, dont le passage eût présenté des
difficultés très sérieuses.
Vingt-quatre heures plus tard, nous faisions notre entrée dans Satama,
où réside le roi du Diammala. En dépit des sympathies que nous
témoignaient les populations, on pouvait craindre que la conclusion d’un
traité plaçant le pays sous le protectorat de la France ne fût obtenue
qu’au prix de beaucoup de temps et de patience. Si bien disposé que
puisse être un chef, il est toujours prudent de s’attendre aux lenteurs
et aux tergiversations dont la diplomatie noire est volontiers
coutumière. L’événement, par bonheur, allait donner tort à nos
conjectures. Dieu sait pourtant si nous procédions par intimidation.
Venir parler de traité quand on n’a que _deux_ tirailleurs pour toute
escorte, ce ne sont point là façons de matamores.
A dire vrai, le peu de solennité de notre arrivée ne laissait pas
espérer un dénouement aussi prompt. L’étape avait été très dure ; il
était près de midi lorsque nous atteignions Satama. A cette heure, la
plupart des gens font la sieste. Une cinquantaine de curieux, pas
davantage et dans le nombre beaucoup d’enfants. Un enthousiasme de
seconde classe.
Mais, trois heures plus tard, quel triomphe ! Il n’y a pas d’autre mot
pour exprimer l’effet produit sur le populaire par le spectacle de notre
cortège se rendant auprès du roi. Ce dernier nous attendait sous les
arceaux d’un arbre magnifique, — sa salle d’audience, — assis sur une
peau de bœuf. A ses côtés, rangés en demi-cercle, les notables, les
anciens, plus trois marabouts dioulas, porteurs d’un manuscrit du Koran
dont ils se sont partagé les feuilles volantes, toujours les mêmes, qui
ont fini par prendre la teinte de leurs doigts. Point d’apparat, peu
d’étiquette. Le chef, comme son entourage, était vêtu de l’ample boubou
en tissu de coton à rayures, d’une propreté très relative. Tous
mâchonnaient leur chique de kola, envoyant régulièrement, de minute en
minute, un long jet de salive, bouche mi-close, entre les dents, avec un
sifflement de piston qui a des fuites. Massés en arrière, les seigneurs
sans importance, la jeunesse, les femmes, celles-ci tout en peau, avec
leur haute perruque en cimier, donnant l’impression d’un peloton
d’amazones en costume de bain.
[Illustration : MARCHANDE DE DOLO, DAKHARA (DJIMINI)]
Devant ce public, nous procédions sur une file, — un monôme, — dans
l’ordre suivant : en tête, l’interprète Ano, jouant de la trompe ;
ensuite, l’élite de nos porteurs, une demi-douzaine, un peu moins
effarés et déjetés que le reste de leurs camarades ; enfin nous-mêmes en
grand tralala. De longs burnous corrigeaient la raideur de nos vêtements
fripés. Une écharpe lamée, fleur de la pacotille, roulée en turban
autour de la chechia, donnait à notre coiffure un diamètre respectable.
Un murmure flatteur avait accueilli notre entrée. L’effet était immense.
La moitié de notre garde, en la personne du tirailleur Sambandao portant
le pavillon français, fermait la marche ; le reste de la force armée, le
tirailleur Moussa Diara, avait été laissé au campement : — la réserve.
Après avoir défilé devant l’assemblée, avec, de part et d’autre, des
_Anissé !_... _M’ba !_... _Baracalla !_... soupirés par des basses
profondes, nous prenons place sur des tabourets, à l’aile droite, nos
gens derrière nous, deux d’entre eux tenant nos ombrelles éployées, bien
haut, pour le décorum ; car nous jouissons d’un coin d’ombre.
Puis la parlotte commence, assez vivement menée. L’envoyé de Brahima,
qui marche avec nous depuis Dakhara, dit quelques mots complimenteurs de
la part du roi du Djimini. Ensuite, Ano prend la parole en agni, langue
que la plupart des auditeurs comprennent à l’égal du mandé, et débite sa
leçon, très brève. Le capitaine, explique-t-il, était venu dans ces
contrées il y a trois ans, envoyé par le chef des Français, qui commande
aux blancs établis sur la côte. Celui-ci lui avait dit : « Va trouver de
ma part les chefs de là-bas, les rois de Bondoukou et de Kong, ceux du
Djimini et du Diammala ; dis-leur que je suis leur ami et que je serai
bien content s’ils deviennent aussi « camarades » avec moi. » Et le
capitaine a visité les chefs. On a écrit sur un papier qu’on était
« camarades ensemble », et il a donné aux chefs son pavillon, afin
qu’ils le montrent aux autres blancs qui pourraient venir par la suite,
comme un signe d’amitié. Mais le capitaine est tombé malade et n’a pu
pousser jusqu’au Diammala. Cette année, le chef des Français l’a de
nouveau envoyé, en le chargeant de cadeaux pour nos amis : Ardjima, roi
de l’Abron, Karamokho-Oulé, Brahima. « Cette fois, a-t-il dit, ne manque
pas d’aller voir le roi du Diammala. Dis-lui combien je serais content
que nous devenions « camarades » ; que ce serait bon pour nous deux. Les
gens du Diammala qui viendraient en France (j’aime cette supposition !)
seraient traités en frères, et les Français qui visiteraient le
Diammala, reçus comme enfants du pays. Signe avec lui un papier et
offre-lui mon pavillon. »
Rien de plus. C’est simple et grand. Une argumentation plus serrée et
des considérants plus touffus seraient de l’hébreu pour un noir.
Le message avait été écouté avec l’attention la plus sympathique.
L’impression fut plus favorable encore, lorsque le roi eut pris
connaissance du sauf-conduit délivré par les chefs de Kong. Parmi les
assistants, les trois marabouts dioulas étaient seuls en état de
déchiffrer le document rédigé en arabe. On le leur fait passer, et les
voilà à l’œuvre. Pénible, cette traduction, très pénible. Ils épluchent
le texte, syllabe par syllabe, sur un ton nasillard de marmot ânonnant
un exemple de lecture, suivant du doigt les lignes. Enfin ils attaquent
le mot à mot, un mot à mot qui ferait dresser les cheveux d’un
arabisant. Cependant, le sens général y est. « Nous sommes de braves
gens, n’apportant que des paroles de paix, marchant avec la justice,
etc., etc. » Cela est attesté par Karamokho-Oulé-Ouattara, par Iamory,
Soukoulomory et autres constellations de même grandeur. Il n’y a qu’à
s’incliner. Le papier nous est retourné avec des sourires qui en disent
plus que de longs commentaires.
Il s’agit maintenant de frapper le grand coup : les cadeaux. Le roi sera
certainement flatté de les recevoir en public ; leur splendeur
rehaussera d’autant la majesté royale. Et les présents sont apportés :
boubous brodés, pantalons de soie à ramages, écharpes de gaze pour les
dames. Un éblouissement ! Le roi est ravi : il reste digne, mais on voit
bien qu’il fait effort pour se contenir ; ses yeux brillent, ses mains
ont de petits frémissements d’impatience, ses pieds esquissent sous le
boubou un entrechat discret. Une seule chose manque à son bonheur, le
pavillon ; il demande le pavillon. Sambandao lui passe gravement
l’étendard. Après quoi le monarque et sa suite remercient sur un mode
solennel, défilant devant nous par trois fois, en s’inclinant.
Compliments, congratulations, fanfares. La séance est levée. Commencée
d’une façon un peu terne, la journée s’achevait dans une apothéose.
Le lendemain, le traité était rédigé en triple expédition. Le roi y
apposait sa croix, les marabouts leur parafe, et le siècle comptait un
document diplomatique de plus. Nous avions lieu de nous réjouir de ce
succès si rapidement obtenu. L’importance en est considérable. Le
Diammala, habité par des populations paisibles, adonnées à la culture,
chez lesquelles l’influence de leurs voisins de Kong, plus civilisés,
commence à se faire sentir, nous assure l’accès de la route la plus
directe vers la mer par les vallées de l’Isi et du Bandama. Il est la
clef du Baoulé. Il comprend, qui plus est, sous sa dépendance le pays
des Gannes, l’un des principaux centres de production pour la noix de
kola, si recherchée non seulement des indigènes du littoral, mais que
les caravanes importent sur tous les marchés du Nord, du haut Niger à la
Volta.
En revanche, les renseignements obtenus sur le Baoulé, qui est cependant
tout proche, sont fort contradictoires. Plusieurs y sont allés ; mais,
ici comme partout ailleurs, le noir n’observe guère ; ses souvenirs ne
sont jamais très précis. De plus, ces informations si vagues ne
s’obtiennent qu’au prix de beaucoup de patience, après des pourparlers
interminables, étant donnés le nombre, le caractère des interlocuteurs
et la facilité avec laquelle la conversation dévie. Dans notre case se
sont empilées jusqu’à dix-sept personnes, dans un espace de dix pieds
carrés ; bon nombre mâchent la kola et dessinent sur le mur avec leur
salive de rouges arabesques du plus heureux effet. Une vieille, affligée
d’un catarrhe, ne manquait jamais d’apporter son crachoir, une calebasse
pleine de sable. On a de l’usage ou on n’en a pas.
Par bonheur, ces séances comportent des intermèdes. Au moment où l’on
s’y attend le moins, l’un des assistants prie les autres de vouloir bien
sortir un instant ; il désire parler aux blancs sans témoins. La
compagnie s’exécute de bonne grâce. Resté seul, l’individu raconte à
voix basse sa petite affaire, et ce sont parfois de singulières
confessions suivies de la demande d’un fétiche ou d’un remède. Mais, le
plus souvent, on fait moins appel au médecin qu’au sorcier. Ce qu’on
veut obtenir du blanc, c’est une amulette extraordinaire, un charme pour
être heureux à la chasse, à la guerre, en amour. Se dérober ?
Impossible, sous peine de se faire un ennemi. Quelque scrupule que l’on
éprouve à se jouer du pauvre diable, il faut se prêter à sa fantaisie.
Il va sans dire qu’en matière médicale nous procédons avec une extrême
prudence, par doses homéopathiques, en ayant soin d’ajouter que c’est là
un remède « bon pour blancs » dont nous ne saurions garantir
l’efficacité sur les noirs.
En ce qui concerne les gris-gris destinés à préserver le chasseur ou le
guerrier de mort violente, ces restrictions sont inutiles. En effet, de
deux choses l’une : ou le client sera tué, auquel cas il ne réclamera
point ; ou bien il en sera quitte pour une simple blessure et se dira,
dans un élan de gratitude : « Sans le fétiche que m’ont donné les
blancs, j’étais un homme mort ! »
Mais, je le constate avec plaisir, la clientèle batailleuse donne peu.
D’ordinaire, le postulant est un amoureux tenu à distance par quelque
beauté cruelle. Il en vient de tout âge et de toute condition. A celui-
ci, — un homme de sang royal, s’il vous plaît ! — Céladon sur le retour,
nous remettons quatre grains de corail de grosseur différente, en lui
conseillant de les offrir à celle qu’il aime, un à un, de huit jours en
huit jours, en commençant par le plus petit, bien entendu. A un autre,
j’ai confié une de mes cartes de visite pliée en quatre, en lui
recommandant de la coudre dans son bonnet et de la porter ainsi pendant
une lune. Lorsque cette lune « sera morte », il tâchera de se procurer
un coq _vierge_, attachera la carte au cou de l’oiseau et fera présent
du tout à l’adorée. Si elle accepte le cadeau, c’est bon signe ; si
l’oiseau reste chez sa nouvelle maîtresse, c’est le triomphe à bref
délai. Mais s’il venait à s’échapper pour retourner à son ancienne
basse-cour, tout serait à refaire. Cependant, il y a lieu de croire
qu’une semblable persévérance ne saurait manquer d’attendrir le cœur le
plus sauvage. Ano a traduit mot pour mot cette ordonnance à l’intéressé,
qui se l’est fait répéter, et s’en est allé ravi. Eh bien, je suis
persuadé que ce garçon-là réussira !
Très mélangée, la population de Satama. Les types des races les plus
diverses, Dioulas, Agnis, Apolloniens, Gannes, y vivent dans une
harmonie parfaite. Un certain nombre de musulmans, à qui l’on doit
l’introduction de quelques industries, l’usage du vêtement, le métier à
tisser. A cela près, un islamisme des plus accommodants qui s’est
superposé aux pratiques anciennes du fétichisme sans entrer en lutte
avec elles.
L’autorité revêt ici un caractère patriarcal : rien du pouvoir absolu.
Le chef n’est pas mieux logé que le vulgaire. Aucun insigne ne le
distingue, à tel point que, plus d’une fois, comme il venait s’installer
dans ma case, j’ai failli le prendre pour un importun quelconque et le
congédier de façon un peu leste. C’est la simplicité des premiers âges.
Le roi, avant de prendre une décision, consultera toujours les notables,
les anciens. Il s’abritera derrière les avis des plus circonspects
plutôt qu’il ne commandera en maître. La société n’est pas encore assez
solidement constituée pour qu’on sente le besoin d’une autorité
responsable centralisant les forces au profit de la communauté. C’est
une famille : le roi n’a guère que la part d’autorité attribuée au père
ou à l’aïeul.
Les renseignements indispensables obtenus tant bien que mal, nous nous
disposons à partir. Notre objectif est Ouassaradougou, sur la rivière
Isi ou Bandama, résidence d’un des chefs les plus importants du Baoulé.
Sur l’homme et ses dispositions, les dires n’ont rien d’affirmatif.
Toutefois, la présence de deux chefs du Diammala qui vont nous servir de
guides nous vaudra peut-être un accueil favorable. L’un de ces chaperons
répond au joli nom de « Tête de hyène » ; l’autre, Baba Ali, est fils du
dernier roi. Ce Baba Ali, par parenthèse, est le même personnage auquel
nous avons donné quatre grains de corail enchanté pour qu’il réussît
dans ses entreprises amoureuses. Un bienfait n’est jamais perdu !
[Illustration : FEMME DE SATAMA (DIAMMALA)]
XIII
ARRÊTÉS DANS LE BAOULÉ.
26 juin-1er juillet.
Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le Baoulé : la
tentative n’a pas été encourageante. A une demi-lieue de l’Isi,
l’hostilité inexplicable d’un chef nous a contraints à rebrousser
chemin.
Nous venions d’arriver dans un village d’assez méchante apparence,
Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité. L’endroit est
sinistre : une clairière entourée de maigres taillis, brousse épineuse,
rachitique ; un marigot aux eaux dormantes et noires ; un sol spongieux
où, çà et là, parmi les ajoncs un affleurement de granit bleu mettait
une tache lépreuse.
Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux de
détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de bananiers
plantés à la diable. L’abandon, l’incurie. Notre intention était de
faire seulement une courte halte ; de là, en effet, deux heures au plus
devaient suffire pour atteindre Ouassaradougou. Tout nous faisait
espérer une réception cordiale. Nos hommes se croyaient déjà en pays de
connaissance, les habitants du Baoulé parlant l’agni. Si le type ne
rappelle guère celui des indigènes du Sanwi et de l’Indénié, les
ancêtres étaient, selon toute apparence, des captifs évadés de ces
contrées, dont ils ont importé les coutumes et l’idiome dans le Baoulé
jusqu’alors désert. Quoi qu’il en soit, s’ils entendent le mandé-dioula,
ils emploient communément un dialecte presque identique à celui de
Krinjabo.
Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en
curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des épis
de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d’une demi-heure, nous
demandions le chemin. Trois sentiers partent du village, et,
naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On nous répond
d’attendre l’arrivée du chef qu’on est allé chercher dans un autre
hameau, tout proche. Lui-même nous conduira ; il est précisément le
frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous allons. Et, pour faire
prendre patience, on apporte encore du maïs, des bananes. Cependant
l’attente se prolonge ; nous sommes échoués là depuis plus d’une heure ;
le ciel est menaçant, nous voulons partir. Impossible, le chef va venir,
il arrive. Le voici enfin. C’est un vieux à face patibulaire ; une
dizaine d’individus l’accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s’est
mise à tomber, torrentielle.
Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d’un feu, le chef
et ses gens causant entre eux de choses indifférentes sans paraître
s’occuper de nous. Tout à coup, l’un d’eux se lève et déclare qu’ils ne
peuvent continuer à parler en notre présence. On nous enjoint de nous
retirer. Ceci ne présage rien de bon ; les affaires se gâtent,
décidément. Nous répondons que notre interprète va s’éloigner, ce qui
leur permettra de discourir tout à leur aise, puisque nous ne comprenons
pas l’agni. Mais ils insistent. Ils ont entendu le capitaine parler
mandé et déclarent que, connaissant une langue, il doit aussi savoir
l’autre. Le plus sage est de s’incliner. A la hâte nous cherchons un
autre refuge, car l’averse redouble.
Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous ne
pouvions aller plus loin. La raison ? Nous arrivions du côté de Kong, de
chez les Dioulas. Oh ! si nous fussions venus d’ailleurs, c’eût été
différent ; on aurait pu s’entendre. Mais, tout bien pesé, on ne nous
« donnerait pas » le chemin ; nous ne passerions pas. En vain ripostons-
nous que nous n’avons rien à voir avec les démêlés de voisin à voisin.
Nous ne tombons pas du ciel : si nous avons passé en pays dioula, nous
avons dû, au préalable, traverser d’autres territoires dont les
occupants n’ont point eu à se plaindre de nous, paraît-il, puisque nous
voici sains et saufs. Tout est inutile ; ces gens-là sont butés. L’offre
d’envoyer un de nos gens avec un homme du village auprès du chef de
Ouassaradougou, dont nous attendrions ici la réponse, n’eut pas plus de
succès : « Passez de force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides
trouvent la bonne route s’ils le peuvent. Mais ils verront ce qui leur
arrivera là-bas, à eux et à vous. On vous coupera le cou à tous ! » Et
on joignait le geste à la parole. Le plus enragé était un vieillard au
chef branlant, aux jambes tuméfiées. — Dieu reçoive bientôt sa belle
âme ! — Il nous couvait d’un mauvais regard, sifflant entre ses gencives
démeublées des arguments qui paraissaient décisifs à ses collègues.
Celui-là avait dû entraîner le verdict.
Nous faisons répondre que ce sont là de méchants discours. Le chef les
regrettera. Pour le moment, nous nous retirerons ; nous venions en amis,
n’ayant jamais eu le dessein d’employer la force.
Le moyen, d’ailleurs ? Un coup d’œil jeté sur nos porteurs nous prouve
qu’il n’est que temps de donner le signal du retour, si nous voulons
éviter un désastre. Ils sont blottis dans un coin, effarés, tremblants,
avec des figures de criminels regardant la potence. Qui sait même si
leurs attitudes craintives, leur démarche louche de gens qui ont fait un
mauvais coup, n’ont pas contribué à éveiller la défiance ?... Avec une
autre troupe composée de gaillards confiants, alertes, de bonne humeur,
comme nos deux braves Sénégalais, l’accueil, je gage, eût été tout
autre. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que nous ne pouvons plus
compter sur eux. D’une minute à l’autre, ce peut être la panique, la
fuite éperdue... et le reste. En route !
Nous avions été retenus à Siradine-Tombo près de quatre heures. Dans le
village hostile, une seule voix s’était élevée en notre faveur, celle
d’une bonne femme, une aïeule, occupée à broyer du maïs devant sa case.
A plusieurs reprises elle avait interrompu sa besogne, se redressant
indignée, les bras tendus du côté du chef qu’elle interpellait
violemment. « Ces blancs n’ont rien fait de mal. Pourquoi les arrêter,
fous que vous êtes ? » Et autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses
protestations nous arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur
aigre les autres rumeurs. Merci, la vieille ! Tant il est vrai qu’il
n’est si méchante assemblée où l’on ne puisse trouver une bonne âme.
Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés. Dans le
premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard pour camper,
les mines sont revêches. Rien de plus naturel : nous battions en
retraite. Installés sous un arbre, sur la place, nous attendions que le
chef — l’interprète était allé le saluer selon l’usage — voulût bien
paraître et nous désigner des cases. Le chef fit répondre qu’il n’avait
pas à s’occuper de nous, se plaignant en outre de ce que, à l’aller,
nous eussions traversé son village sans y faire halte, pour lui dire
bonjour. La réplique était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce
ne sont pas « manières de blancs » de venir réveiller les gens avant
l’aube pour leur souhaiter le bonjour. L’excuse ne parut pas suffisante
au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient s’arrêter pour manger.
(On n’avait pas attendu sa permission : notre table avait été dressée,
les feux flambaient, nos gens attaquaient à belles dents leur provision
de viande boucanée.) « Mais, ajoutait-il, après avoir mangé, vous
repartirez. — Nous nous trouvons bien ici et nous y resterons le temps
qu’il nous plaira, au moins jusqu’à demain. — Vous ne recevrez rien pour
nourrir vos hommes. — Nos hommes ont ce qu’il leur faut. — On ne vous
donnera pas de cases. — Les blancs savent s’en passer. »
Ce dialogue avait exigé quelque temps, car il avait lieu par
l’intermédiaire de messagers. Le chef ne s’était pas montré et ne devait
pas consentir à paraître. Cependant, il s’humanisa. A peine informé que
nous n’avions besoin de rien, il nous faisait offrir le vivre et le
couvert. C’est de règle. Le meilleur moyen de provoquer la libéralité
d’un noir, c’est de déclarer qu’on n’attend rien de lui. De fait, la
journée et la nuit s’écoulèrent sans incidents, et la population,
subitement retournée, se montra, du petit au grand, fort hospitalière.
En rentrant à Satama, nous avons retrouvé auprès du roi le meilleur
accueil. Ni lui ni les siens ne paraissent autrement émus de notre
insuccès. Il semble que l’aventure soit la plus simple du monde. Et,
sur-le-champ, ils élaborent un autre plan de campagne. On nous a mal
reçus du côté de Ouassaradougou. Qu’importe ? Rien de plus simple que
d’éviter ce mauvais pas. Ils vont nous conduire par un autre itinéraire,
inclinant légèrement vers le nord. Nous atteindrons presque aussi vite
la vallée du Bandama, où ils se flattent de nous obtenir une réception
meilleure et des pirogues pour gagner la côte. Moins de deux heures
après notre retour, la combinaison était arrêtée. Nous repartirions dès
le lendemain.
[Illustration : UN PALABRE]
*
* *
Trois heures plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent.
Déjà, durant les haltes de la dernière étape, nous avions été mis en
éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels cessaient
aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se dessinait,
très nette. Au coucher du soleil, les hommes se présentaient un à un,
l’air têtu, déclarant qu’ils ne marcheraient pas le lendemain. L’alerte
de Siradine-Tombo a déterminé la crise. Leur timidité naturelle est
devenue terreur folle. Dans ces conditions, impossible d’aller de
l’avant.
La nuit venait, sombre, orageuse. La foudre grondait, la pluie tombait à
flots. Quelle veillée ! Jusqu’à neuf heures, enfermés dans notre case,
nous avons tenu conseil. De quelque côté qu’on envisage la position, la
conclusion est la même. A supposer que les hommes, ramenés demain à de
meilleurs sentiments, se décident à marcher, ils nous fausseront
compagnie dans quelques jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera
de nouveau la révolte. Il est même heureux que nous ayons été arrêtés à
Siradine. Si le fait s’était produit deux étapes plus loin, nos
gaillards prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations
inconnues, se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour
elles eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j’en ai peur.
S’obstiner à poursuivre, c’est courir à une mort certaine, et, qui plus
est, à une mort inutile.