avec nous. Toutefois, nous sentons fort bien que la promesse n’aura son
effet qu’autant que nous viendrons prendre, en quelque sorte, nos futurs
clients par la main pour les amener au littoral. Seuls ils n’oseraient
entreprendre un tel voyage, à travers la région des forêts, parmi des
populations inconnues, le long d’un fleuve où le mauvais vouloir des
chefs riverains interdirait le passage à leurs pirogues, ou
confisquerait leurs marchandises. Il faudra leur prouver _de visu_ que
ces craintes ne sont point fondées, que la route est libre et qu’à
l’ombre de notre pavillon la police est faite sur le Comoé, la
navigation sûre. La tâche est aisée. Ce ne sera point une œuvre de
longue haleine. Elle peut être menée à bien en quelques mois, à bien peu
de frais, et — ce qui est l’essentiel — avec les seules ressources du
budget local. Il suffit de vouloir. Jusque-là, les aspirations du peuple
de Kong vers notre civilisation resteront forcément à l’état de
sympathies platoniques. Il n’en est pas moins remarquable de les voir,
dès à présent, s’affirmer avec cette énergie, de constater à quel point
est vivace l’instinct qui pousse ces populations énergiques,
laborieuses, industrieuses, à élargir leur champ d’action.
Notre premier entretien avec Karamokho-Oulé eut lieu le soir et se
prolongea jusqu’à une heure assez avancée. Jamais je n’oublierai la
scène ni le décor : le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de
sa grande case ronde ; çà et là, dans la cour entourée d’une palissade
de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des feux, devant
leurs huttes ; dans un coin, un cheval à l’entrave, hennissant à la
lune. Tout cela noyé dans une vapeur bleue de rêve. L’heure, le lieu, le
silence de la nuit tropicale évoquaient pour nous le temps des rois
pasteurs. Jamais je n’ai ressenti plus profondément l’impression des
âges bibliques.
Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux réciproques,
ainsi qu’aux visites des différents chefs. Le roi a reçu quelques armes,
des étoffes, un boubou richement brodé. En retour, il nous a offert un
bœuf et plusieurs calebasses d’un lait délicieux. Puis ce sont, arrivant
à la file, cinq ou six grandes jarres de dolo, chacune de la contenance
d’une forte barrique. Aussi notre personnel est-il bientôt d’humeur
expansive et folâtre ; sa joie se traduit par d’interminables chants
autour des feux, où les quartiers de viande rissolent sur des baguettes,
par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie de la
soirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que nous
réserve le lendemain.
Durant tout l’après-midi les chefs ont envahi nos cases. La séance est
toujours très longue. Le visiteur s’installe, sans que la venue d’un
nouveau personnage le détermine à quitter la place. Bientôt c’est un
encombrement. L’entretien, jamais très animé, est coupé de terribles
pauses durant lesquelles ces messieurs restent assis sur leurs talons, à
nous contempler d’un air bienveillant, tout en jouant négligemment du
chasse-mouches — une queue de vache — sans lequel un homme d’un certain
rang ne saurait paraître en public. Au moment de sortir, ils nous
prennent la main, la portent à leur front en répétant que rien désormais
ne saurait briser le pacte d’amitié qui nous lie. Cela est dit d’un ton
pénétré qui ne laisse pas place au doute. On sent que ces gens-là ont
conscience d’accomplir un acte grave. C’est, de leur part, un engagement
mûrement réfléchi qu’ils sont décidés à tenir.
Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de la pleine lune,
afin d’échapper à la réverbération solaire sur les plaines déboisées,
dont nous avions fort souffert à l’aller. Il était à peine deux heures
et demie quand notre petite troupe sortait du camp. En dépit de l’heure,
Karamokho-Oulé était debout, prêt à nous accompagner un bout de chemin.
Tout en marchant, appuyé sur une courte lance, en guise de bâton, il
donnait à notre _diatiké_ ses dernières instructions afin que nos sauf-
conduits fussent préparés dès notre retour à la ville. Ces sauf-conduits
nous assureront bon accueil de la part de tous les chefs en relations
plus ou moins suivies avec Kong.
En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste pour qu’il ne
prenne pas, ainsi qu’il en avait l’intention, la route directe de
Sakhala, route dangereuse, dit-il. Iamory, l’un de ses chefs, se
chargera de le faire passer un peu plus au nord par un itinéraire plus
long, mais sûr. Il voyagera sous sa sauvegarde pendant quinze ou vingt
jours, jusqu’à la route de Tingréla.
Dans tous les actes de Karamokho-Oulé et de ses famas se révèle cette
préoccupation constante d’assurer, dans la mesure du possible, la
sécurité des blancs, leurs hôtes, leurs alliés. Le vieux roi notamment
qui, lors du premier voyage de Binger, n’a pas craint de braver et a su
retourner l’opinion publique en accueillant le nouveau venu malgré les
clameurs de la foule ignorante, celui-là est à coup sûr un ami. Le
tremblement de sa voix, la façon dont il nous prend les mains, au moment
de nous quitter, en disent long. Oui, il est heureux d’avoir revu, une
fois encore, ses amis de France. Il est bien vieux : qui sait si nous
nous retrouverons jamais face à face ? Mais, quoi qu’il arrive, lui et
les siens resteront fidèles à leurs promesses...
Il y avait tout cela dans le geste d’adieu du vieillard, les mains
tendues, son fin visage levé vers les étoiles. Un seul serviteur
l’accompagnait. Autour de nous, un grand silence. Sur la plaine piquée
d’arbres grêles, pas un cri d’insecte ou d’oiseau ; pas un frisson, dans
les hautes herbes, sur les paillottes du camp endormi. Et j’ai trouvé je
ne sais quel charme indéfinissable, une pointe de mélancolie très douce,
à ce dernier entretien, la nuit, sur un sentier désert.
13 juin.
L’heure de la séparation est arrivée.
Le docteur s’est mis en route le 11 au matin, et M. Braulot, le 12. Nous
avons escorté nos amis jusqu’à un kilomètre de la ville, et nous aurions
poussé beaucoup plus loin, n’était la nécessité de brusquer des adieux
toujours pénibles. Certes, nous comptons bien nous retrouver réunis,
sains et saufs, avant qu’il soit trop longtemps. Néanmoins, c’est là un
de ces moments où l’homme le plus maître de lui ne peut demeurer
impassible, une de ces minutes où le cœur bat plus vite. Les souhaits
échangés, rapides, on s’embrasse et en selle. Un dernier appel auquel
celui qui part répond sans se retourner, la voix un peu changée. Et
bientôt la silhouette du voyageur et du bourriquot disparaît, au revers
du plateau, dans les herbes.
Nous voici seuls, Binger et moi, hâtant nos préparatifs, expédiant nos
visites d’adieu. Une bonne partie de la journée est employée à parcourir
les différents quartiers, à échanger quelques paroles avec les notables
assis sur des nattes devant leur porte, égrenant leur chapelet. A
plusieurs reprises, il nous faut traverser la place du marché, plus
animée que jamais. C’est jour de grand marché : trois à quatre mille
personnes se bousculent autour des étalages en plein vent, des
marchandes de kola, de sel, de tissus de coton roulés en bandelettes, de
nattes et de paniers. Sur le poudroiement de poussière soulevé par les
promeneurs, la fumée des fritures traîne comme une gaze bleue, et les
petites vendeuses de galettes à la farine de mil roulées dans du miel,
la corbeille en équilibre sur la tête, se frayent un passage au plus
épais de la cohue, en jetant leur appel au client, d’une voix suraiguë,
plaintive, qui domine toutes les autres rumeurs : _Niomis, baba é !_
« Des crêpes !... Voilà de belles crêpes ! »
Nous allons à travers ce labyrinthe de ruelles, bordé de maisons de
terre, faisant halte de-ci de-là dans un carrefour près d’un groupe où
nous avons reconnu quelque figure amie, à l’entrée d’une mosquée au
minaret pyramidal vers laquelle des fidèles s’acheminent pour la prière
de quatre heures. Nous passons en revue les corps de métiers, le
quartier des teinturiers avec ses cinq cents puits où les cotonnades
mijotent dans l’indigo, celui des tisserands jouant de la navette, de
l’aube au coucher du soleil, dans leur cage de perches, à l’ombre des
ficus.
Et, chemin faisant, dans le murmure affairé de la grande ville, nous
éprouvons une impression singulière à contempler, pour la dernière fois
peut-être, cette cité soudanienne que dore le soleil couchant, cette
métropole commerçante dont, il y a trois ans à peine, le monde civilisé
ignorait encore l’existence. Des six Européens qui l’ont visitée, quatre
survivent. Y reviendront-ils jamais ? Quel laps de temps s’écoulera
avant que d’autres mains reprennent l’œuvre commencée, créant un courant
de trafic régulier entre Kong et la mer ? Autant de points
d’interrogation dont nous jalonnions notre promenade, tout en regagnant,
à la nuit tombante, notre campement, où de nombreux visiteurs
attendaient.
Dans la foule qui guettait notre retour, un messager du roi. Cet homme
vient nous confirmer la mort du capitaine Ménard. Par un sentiment de
délicatesse bien remarquable, — mais qui n’est pas rare chez les noirs,
les chefs de Kong n’y avaient pas fait jusqu’ici la moindre allusion, ne
voulant point affliger leurs hôtes et gâter la joie d’une réception
amicale par une aussi triste nouvelle. Mais, au moment de nous séparer,
ils ne peuvent nous laisser ignorer le sort de notre infortuné
compatriote. Et les détails suivent, très précis. Le capitaine a
succombé, il y a trois mois environ, près de Séguéla, dans le Ouassoulou
et non du côté de Sakhala, dans le Ouorodougou, comme l’indiquait le
télégramme officiel transmis de Grand-Bassam. Il se trouvait depuis
plusieurs semaines chez un chef, Fakourou Bamba, dont le village fut
assailli par des bandes de Samory. C’est en s’efforçant de protéger son
hôte que Ménard a péri. Attaqués par un ennemi très supérieur en nombre,
les hommes de Fakourou Bamba lâchèrent pied ; Ménard et cinq de ses
tirailleurs sénégalais furent massacrés après une défense héroïque.
[Illustration : TISSERANDS COLPORTANT LEURS ÉTOFFES DANS LES FAUBOURGS
DE KONG]
Le narrateur débite son récit d’une voix très basse, en phrases hachées,
rapides. L’assistance écoute, visiblement émue. Dans ces régions où la
maxime : « Malheur aux vaincus ! » est trop souvent de règle, où le
trépas d’un voyageur compromet parfois le succès des explorations à
venir, on pouvait craindre qu’un tel malheur n’éveillât pas chez
l’indigène une sympathie si spontanée et si touchante. Mais non. La
catastrophe n’a porté aucune atteinte au prestige de la France.
L’impression générale est plutôt un sentiment d’admiration pour le mort.
Le messager, en terminant, a soin de répéter à plusieurs reprises : « Il
faut que vous sachiez que votre frère (aux yeux des noirs, tous les
blancs sont frères) est tombé en défendant son hôte ! » Dans
l’auditoire, des voix graves ajoutent : « Cela, c’est bien ! » Et tout
en écoutant, dans la nuit subitement venue, avec cette sensation de
tristesse et d’angoisse que l’isolement, l’étrangeté du lieu où nous
sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de nous dire
que cette mort, du moins, n’aura pas été inutile ; que le soldat, dont
la dépouille gît quelque part au fond des bois, a bien servi la France
et rehaussé encore aux yeux de ces populations impressionnables le bon
renom de notre pays.
Les visites d’adieu ont continué très tard, dans la soirée. Lorsque nous
levons le camp, une heure avant le jour, nombre de gens nous
accompagnent jusqu’au marigot, à un quart de lieue de la ville. Parmi
eux, notre ami Mokossia. Son adieu, dans sa forme un peu précieuse, vaut
qu’on le cite. Il témoigne d’une subtilité de sentiments qui, de prime
abord, surprend dans un pareil milieu. « Je suis, nous dit Mokossia,
heureux et fâché de votre départ : heureux, parce que vous devez être
contents vous-mêmes de regagner votre pays ; fâché, parce que je vois
partir des amis. » D’autres s’écrient : « Allez, mais revenez-nous
vite ! »
Déjà nous avons traversé le ruisseau que, du groupe invisible sur
l’autre rive, des voix nous interpellent encore ; dans l’ombre ce
suprême souhait nous arrive, jeté en chœur :
— « Saluez de notre part vos mères !... »
[Illustration : KONG — UNE PLACE DANS LE QUARTIER DE KOURILA]
XII
DJIMINI ET DIAMMALA.
13-17 juin.
C’est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les
bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés désormais
comme fétiches, n’ont point accès dans le Djimini. Cela est d’autant
plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous voyagerons en terrain
découvert, sur un sentier très praticable pour les bêtes de somme. Nous
avions compté qu’il nous serait facile de nous procurer à Kong des bœufs
porteurs. Mais il ne s’en trouvait aucun sur la place. Les derniers ont
été achetés par le capitaine Ménard, et, depuis son départ, l’épizootie
qui sévit dans le nord a empêché les caravanes d’en amener d’autres.
Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a lune ou, à
son défaut, ciel étoilé. A la rigueur, par un temps pur, la lueur
astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n’est point impunément que
l’on avance, cinq ou six heures consécutives, au milieu des hautes
herbes chargées de rosée. L’engourdissement vous saisit, une courbature
que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à dissiper.
Notre santé générale est bonne, grâce à Dieu. Quoi qu’il en soit, nous
ne saurions nous illusionner au point de ne pas constater sur notre
organisme les influences du climat. Nous sommes légèrement anémiés, cela
est clair, et n’enlevons plus la course avec le même entrain qu’il y a
six mois.
Nos pauvres noirs sont plus à plaindre, en ce sens que le moral ne les
soutient pas : au moindre malaise, ils s’abandonnent. Rebelles à toute
précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans s’abreuver à pleines
calebasses, fussent-ils couverts de sueur. Aucune remontrance ne les
déterminera à disposer autour d’eux des feux durant la nuit pour se
préserver un peu de l’humidité. Tous s’endormiront insouciants le ventre
à l’air. Et ce seront, chaque matin, des plaintes. Celui-ci est pris de
coliques, tel autre de fièvre. L’indisposition est souvent simulée,
l’homme n’ayant d’autre but que d’être débarrassé de son ballot dont il
faut répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n’est pas
sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment
critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens.
Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt-
six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître, si
démoralisés jusqu’ici, ont paru, au départ de Kong, reprendre courage.
Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ; ils ont
le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces heureuses dispositions
dureront-elles ? Pour qui connaît le caractère mobile, indiscipliné de
cette race, il est permis d’en douter. Force est, pour triompher des
défaillances, de recourir à des subterfuges. C’est ainsi que, le 17,
afin de traverser la zone déserte qui forme la frontière entre le pays
de Kong et le Djimini, nous avions dû lever le camp à minuit, l’étape
étant de sept à huit heures. Afin d’enlever aux irrésolus toute idée de
s’attarder en chemin, nous leur avons déclaré que des traces suspectes
relevées la veille sur le sentier étaient, à n’en pas douter, des
empreintes de lion. La contrée en était infestée jusqu’à Ouandarama. Là
seulement nous serions à l’abri. Et, traducteurs fantaisistes, nous leur
affirmions que le nom signifiait en mandé : l’endroit où finissent les
lions ! L’avis a produit son effet : rarement trente kilomètres furent
abattus d’un pas plus leste.
Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse prétendre au titre
de ville, est divisée en trois quartiers habités par des populations
d’origines très diverses : Mandés-Ligouy, Dioulas et Kifiris. Ces
derniers représentent l’élément autochtone, qui n’est point beau. La
taille est élevée, la carrure puissante, mais les attaches sont
grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On ne se les représente
guère autrement qu’un fardeau sur la tête ou la pioche à la main. Bons
cultivateurs. Leur outil, une sorte de houe en bois dur, renforcée d’une
armature de fer forgée dans le pays ; leurs armes, la lance et la
flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus sommairement que la plupart des
indigènes de ces régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de
_fou_ (écorce d’arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes,
beaucoup n’ont pour tout costume qu’une ceinture de coquillages
(cauris), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit
carré de bois ou d’ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes
prétendent s’embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant
dans l’ouverture une longue cheville en roseau. Point d’autres bijoux
que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé.
Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction
Dioula, chez qui l’on retrouve le type de Kong, intelligent, éveillé, le
souci du vêtement, de la maison solide. C’est elle qui occupe ici la
situation prépondérante. Le chef de Ouandarama lui-même, Péminian, vieux
brave homme assez insignifiant, subit cette influence qu’exerce sur lui
notre hôte, Karamokho-Sirifé, un musulman. C’est un commencement de
prise de possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque
chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong compteraient,
en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que Ouandarama, déjà la
ville la plus populeuse du Djimini, située à proximité d’un ruisseau aux
eaux excellentes, au centre d’un pays cultivé, tend à se développer et à
devenir une station de premier ordre sur la route que devront suivre les
caravanes qui se rendront de Kong au littoral.
[Illustration : DANS LE QUARTIER DIOULA — OUANDARAMA (DJIMINI)]
La capitale du Djimini, Dakhara, n’est qu’un grand village, d’aspect
triste, sans la moindre animation, étrangement dépeuplé, où l’on ne
compte plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est
censé résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et
conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on ne le
voit plus. Il est malade, nous dit-on d’un ton un peu singulier. Ceci
signifie tout bonnement qu’il est mort. C’était déjà, il y a trois ans,
un homme usé, laissant le soin des affaires à son frère. Ce frère,
Brahima, est à l’heure actuelle le vrai roi. Mais il n’en prend pas le
titre, répétant, comme les autres, que son frère est encore souffrant et
ne peut quitter sa case. Cela dure depuis un an et plus. Il y a beau
temps que le valétudinaire est passé de vie à trépas. Seulement, par
suite d’une coutume très répandue dans ces contrées, personne n’est
assez osé pour parler de cette mort. En effet, le premier soin d’un
nouveau roi est de faire couper la tête au messager qui lui annonce le
décès de son prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à
faire réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s’en
tenir, mais on ne dit mot. C’est donc Brahima qui nous a reçus, et de
façon très amicale. Nous avons même dû, sur ses instances, rester ses
hôtes pendant deux jours. C’était, au surplus, le minimum de temps
nécessaire pour échanger quelques paroles sérieuses. Il est, en effet,
impossible d’expédier un entretien en une seule séance ; les noirs
fixent difficilement leur attention sur un même sujet pendant plus de
deux minutes, après quoi ils se déroberont et vous parleront de
niaiseries. La meilleure part de leur vie est prise par des
enfantillages. C’est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand
événement qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien
et un canard. Le caneton était très mal en point ; son propriétaire
l’avait placé sous un panier avec le fol espoir de le voir revenir à la
vie. Le roi, informé du fait divers, y prenait le plus vif intérêt. A
chaque instant, il interrompait la conversation pour envoyer prendre des
nouvelles du volatile. Le messager revenait annoncer gravement que le
blessé reposait — mot à mot, « attendait la fraîcheur ».
Il fallait enfin un délai raisonnable afin de permettre au roi de
préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous faire
présent d’un bœuf, mais pas d’un bœuf quelconque. Il lui fallait un
animal de choix, de nuance spéciale, et la bête avait dû être amenée de
fort loin. Quand cette viande sur pied fit son apparition, nos hommes
poussèrent des cris de joie. Brahima nous fit remarquer que le bœuf
était rouge, — « en signe d’amitié » !
Satama (Diammala), 26 juin.
En quittant Kong et durant la traversée du Djimini, nous avions repris
l’itinéraire du capitaine Binger. Un peu au delà, au village de Natéré,
nous nous en écartions définitivement pour nous diriger vers le sud-
ouest et pénétrer dans le Diammala. Cette fois, c’était l’inconnu.
Quatre étapes, de vingt à vingt-cinq kilomètres en moyenne, nous ont
amenés à Satama. Sur tout le parcours, le pays est assez riant, plus
boisé. La végétation se ressent du voisinage de la forêt. Beaucoup de
rôniers, de palmiers à vin. La campagne est riche, quoique médiocrement
arrosée : quantité de mares, mais peu ou point d’eaux courantes. Chaque
jour nous traversons de belles et vastes cultures, maïs, sorgho,
ignames. L’époque de la récolte est proche. Les moissons mûres sont
protégées contre les déprédations des oiseaux — et surtout des singes —
par des gardiens postés dans les champs de distance en distance, et dont
la mission consiste à pousser de minute en minute des cris stridents
pour effrayer la gent maraudeuse. Ces sentinelles, des enfants pour la
plupart, font consciencieusement leur faction, encore que leur salaire
soit des plus modiques : deux épis de maïs par tête et par jour. Tous
les villages où nous avons campé, — Djidana, Ouélasso, Diéléadougou,
Lafibokho, — sont très propres. Rarement nous avons vu des cases en
meilleur état, des places aussi vierges d’immondices, ombragées de plus
beaux arbres.
La population, qui voit pour la première fois des blancs, nous a fait un
accueil inespéré, — j’oserai dire trop empressé. Ce n’est plus de la
bienveillance, c’est de l’enthousiasme. Et cela ne va pas sans quelques
désagréments. De la journée la case ne désemplit pas. On nous harcèle,
on nous palpe, les moindres articles de notre défroque passent de mains
en mains. Notre cor de chasse surtout, un malheureux cor tout bossué,
qui sert à sonner le réveil, excite une admiration sans bornes. Chacun
tente, mais en vain, d’en faire sortir un son. Le pis est que nous
sommes invités à exhiber nos talents ; force nous est d’emboucher la
trompe qui vient de passer par tant de lèvres peu engageantes. Mais quel
précieux instrument de conquête ! Partout il a retrouvé le même succès ;
il nous vaut cause gagnée.
Viens, sonne de ce cor et ne prends d’autres soins.
Tout sera fait !...
C’est à peine si, aux heures des repas, il nous est possible d’obtenir
quelques minutes de solitude. Encore la foule reste-t-elle massée devant
la case dont l’entrée a été masquée par une couverture. On continue à
détailler nos perfections qui, paraît-il, sont nombreuses. Les derniers
arrivés interrogent les autres, les privilégiés qui ont eu l’heur de
nous approcher, et en reçoivent des renseignements fantastiques. Les
femmes sont les plus terribles et d’une liberté d’allures inquiétante !
Dialogue surpris entre deux « honnestes dames » de Djidana qui, en
compagnie de beaucoup d’autres, péroraient sur le seuil :
— _Mokto Kagni ?_
— _Akagni Ahi !_
Le ton était celui de deux mondaines parlant d’un ténor, la traduction
la plus fidèle : « Comment les trouves-tu ? — Oh ! si jolis !... » Il
n’y a pas à dire, c’est un succès !
Si seulement, la nuit venue, on nous laissait quelque répit. Mais non.
Fatigués par la longue marche de la matinée, énervés par les palabres
interminables de l’après-midi, c’est à peine s’il nous est possible de
goûter une heure de sommeil ininterrompu. Mon compagnon, en particulier,
que l’on sait parler couramment la plupart des dialectes mandés, est le
plus importuné par les visiteuses en quête d’interviews anacréontiques.
De son côté, mon pauvre boy, allongé devant la case, en travers de la
porte, défend le domicile de son maître avec une constance digne d’un
meilleur sort. Jamais on ne vit rien de pareil. C’est une procession.
Éconduites, ces dames reviennent, une demi-heure plus tard, avec
quelques amies, insistant d’une façon fâcheuse. A bout d’arguments,
l’une d’elles va, pour être accueillie, jusqu’à exciper de sa qualité
d’étrangère. Elle n’est pas du village, elle arrive de très loin !
Nullement découragées, plusieurs, le lendemain, persistaient à
accompagner le convoi pendant toute une étape, quelques-unes même avec
un ballot sur la tête, à l’extrême satisfaction de nos porteurs. On ne
saurait garder moins rancune d’un accueil maussade.