Le type du bourgeois de Kong, du commerçant arrivé, c’est notre ami

Mokossia, le boucher, un personnage considérable dans une cité

musulmane. A ses fonctions de tueur selon les rites, Mokossia joint

celle de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la boisson fermentée,

bière de mil ou de maïs, tranquillement, sans songer à mal, ne

dédaignant pas d’y tremper les lèvres pour s’assurer de la qualité.

Mokossia est un compère un peu replet, à la physionomie avenante, un

tantinet goguenarde. Le visage fin est encadré d’une barbe grisonnante,

bien plantée : tête remarquable, lors même qu’il ne s’agirait pas d’un

noir. C’est un de nos fidèles, toujours disposé à rendre service, à

s’entremettre pour l’achat ou la vente de bêtes de somme, pour nous

aider à faire notre marché. Jaloux de s’instruire, il nous accable de

questions sur l’Europe, sur la façon d’y traiter les affaires, sur les

routes, les modes de transport. Il veut savoir si nous habitons tous les

quatre le même « village ». — Pas précisément. Les plus rapprochés, est-

il répondu, sont distants l’un de l’autre comme Kong de Bondoukou. Et

lorsque nous lui affirmons que chez nous le trajet peut s’accomplir en

une matinée, il accueille cette déclaration par un sourire incrédule. Il

exige des explications ; on les lui sert comme on peut. Alors il admire.

Quels hommes que ces blancs !

Mokossia s’intéresse fort aussi à la condition et au prix des femmes en

Europe, au prix surtout. Que vaut une femme là-bas, une jeune fille

agréablement tournée, le premier choix enfin ? Il est étonné d’apprendre

que l’article ne figure pas sur les marchés. Les blancs n’achètent pas

leurs femmes.

— Mais pour se marier ?...

— Surtout pour se marier, Mokossia.

— Tu ne donnes pas au père en échange de sa fille de l’or, des cauris,

un bœuf ?

— Jamais de la vie. C’est au contraire le père qui...

— Non ?...

— Je t’assure. Cela s’appelle la dot.

La dot !... Mokossia n’en revient pas. Il se fait répéter le mot. La

dot !... Et ses yeux pétillent. Il trouve le procédé très supérieur.

_O Ka fé çà !_ (Mais c’est très bon !) s’écrie-t-il.

Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné de sa femme. Il n’en a

qu’une, et le ménage semble très uni. La commère est une ménagère

vigilante qui a la haute main dans la maison, commande aux captifs et

surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari vaque aux achats

de viande sur pied. Il lui communique ses impressions et ne manque pas

d’ajouter, pour la taquiner, qu’il compte aller bientôt choisir une

autre épouse en Europe, dans ce pays où tout le monde est riche, une de

ces blanches qu’on n’achète pas et qui vous apportent une fortune. Et il

nous prend à témoin :

— Je pars avec vous ?

— C’est convenu.

— _O Ka fé çà !_

Mais l’autre ne s’y trompe pas. Elle sait bien que Mokossia plaisante.

Et tous deux, se regardant un instant dans le blanc des yeux, partent

d’un grand éclat de rire.

*

* *

Il se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un grand

marché, sorte de foire où les habitants des villages voisins viennent

vendre leurs denrées. Marchandises de peu de valeur, mais étalages très

variés. Les comestibles dominent : noix de kola, piments, ignames, mil,

maïs, fritures de niomis et des assaisonnements divers, beurre de

Karité, sel du Sahara. Le sel en barre arrive par caravanes, de

gisements situés au nord-ouest de Tombouctou à plus de soixante jours de

marche de Kong. Son prix atteint cinq francs le kilogramme. Lorsque des

relations régulières seront établies entre Kong et la côte, le transport

pourra s’effectuer en un mois.

Il y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de

Mokossia, la hachette à la main, dépiautent les quartiers de bœuf et de

mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées par les

tissus du pays, en bandelettes. L’importation d’Europe se réduit aux

perles de verre et à des foulards rouges destinés à être effiloqués pour

fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur fait défaut. Plus

loin, voici des corbeilles d’indigo, du coton brut ou enroulé sur des

bobines, du blanc pour les fileuses, préparé avec des coquilles d’œufs

pulvérisées.

Tout ce monde mène grand bruit, bien que le marché ne s’ouvre guère

avant neuf heures (le nègre n’est pas matinal) ; il bat son plein dans

l’après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les affaires cessent,

les vendeurs plient bagage ; les soirs de grand marché, fête de nuit,

mais seulement lorsqu’il y a de la lune. Rien, dans ces divertissements

populaires, de très caractéristique et qui diffère sensiblement des

réjouissances en pays fétichiste.

[Illustration : UNE EMPLETTE — MARCHÉ DE KONG]

Au surplus, il ne faut pas perdre de vue que les fétiches n’ont point

disparu de la circulation. L’islamisme n’a pas entrepris de balayer les

superstitions anciennes.

Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De très bonne heure, quand

toute la ville dormait encore, Crozat et moi, étions partis à la chasse.

A une lieue au nord-ouest de Kong se dresse une colline isolée couronnée

de roches dont mon compagnon eût désiré déterminer la nature. Tout en

poursuivant perdrix et pintades, nous atteignions ce belvédère ;

l’ascension ne demanda que quelques minutes. De là-haut, on découvrait

dans une vapeur la ville entière nimbée de rose, comme une fantaisie de

mirage flottant sur l’océan des plaines ; un panorama admirable.

Tandis que, toujours chassant, nous redescendions vers Kong, nous vîmes,

non sans surprise, les travailleurs abandonner leurs champs, accourir de

tous côtés en nous interpellant avec violence. Qu’étions-nous allés

faire sur la montagne ? On ne devait pas aller là ; il y avait un

diable... Pourquoi tirer des coups de fusil ?...

Le docteur, très calme, se contenta de répondre à ces agités que, s’ils

voulaient palabrer avec nous, ils vinssent chez Bafotiké, notre hôte.

Ils se le tiennent pour dit et emboîtent le pas. Bientôt nous eûmes une

belle suite. Notre rentrée en ville fit sensation. Les gens

s’assemblaient par groupes, soucieux, s’informant de l’événement. Le

cortège grossissait ; nous traînions à nos trousses près de quinze cents

personnes. Une députation, admise dans le cantonnement, exposa les

griefs de la multitude, le mécontentement causé par notre promenade sur

la colline ensorcelée. Les députés furent congédiés avec de bonnes

paroles, assurés qu’aucun malheur ne résulterait de cette équipée ; nous

n’avions péché que par ignorance. Des étrangers sont excusables de ne

pas connaître la loi.

Au fond, ces terreurs populaires n’ont rien que de très naturel. On

aurait tort d’en plaisanter. Ce qu’on éprouve ici, c’est non seulement

la sensation du changement de milieu, mais l’impression très nette d’un

brusque recul à travers les âges. Soyons justes et demandons-nous, dans

un effort d’imagination, comment un de nos contemporains, transporté par

magie en pleine société moyen-âgeuse, serait accueilli s’il venait

s’installer sur une place publique avec son attirail d’instruments de

précision, ses horizons artificiels, son objectif et sa chambre noire.

Vous vous représentez la scène : l’individu cueilli par la prévôté,

traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, à moins

que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en le pendant haut et

court.

Ces peuples en sont encore à l’état d’âme où vivaient nos aïeux. Il

convient de se mettre à leur niveau, avant de les élever au nôtre, ce

qui d’ailleurs est réalisable, car ils sont de mœurs douces, ont

l’intelligence éveillée. En attendant, on ne saurait trop se persuader

qu’un voyage dans ces régions, c’est une exploration dans le passé.

Samedi 5.

Nous avons perdu hier Améki, l’un de nos porteurs, — un des meilleurs

malheureusement, — d’une façon très soudaine. Indisposé à midi, il

mourait à la nuit tombante d’un spasme au cœur. Les premiers symptômes

semblaient révéler un ictère grave. Mais, en présence de cette mort

quasi foudroyante, on était en droit de se demander si le pauvre diable

n’avait point été empoisonné. Il ne fallait pas, au milieu des curieux

qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à pratiquer l’autopsie :

c’eût été dangereux, les indigènes ne pouvant y voir qu’une profanation.

On a dû se borner à une enquête sommaire de laquelle il paraît résulter

que la mort d’Améki fut naturelle. Il vivait en bons termes avec ses

camarades, on ne lui devait pas d’argent ; enfin, la demi-once de poudre

d’or qui formait tout son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans

son pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en pareil lieu.

Il a été enseveli comme on enterre à Kong, en pleine rue. Seuls les gens

de qualité dorment leur dernier sommeil dans la cour de leur demeure,

sous un mausolée de terre qui sert en même temps de lit de repos à la

famille et aux visiteurs.

La tombe creusée non loin du marché, à quelques pas d’une mosquée, la

cérémonie s’est accomplie dans la nuit. Le cadavre avait été ficelé dans

une toile de ballot, la tête enveloppée d’un pavillon tricolore. Le

petit cortège dans la ville endormie, sous le clair de lune, les noirs

rangés autour du trou, cette sépulture sans nom dont la trace serait

effacée demain sous le piétinement de la foule, tout cela nous

impressionnait péniblement. Lorsque le corps fut descendu, on plaça près

du mort ses objets familiers, sa calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole

d’huile de palme dont il lustrait ses membres au sortir du bain, son

éponge en écorce. Cela fait, Binger a adressé aux assistants quelques

paroles que l’interprète traduisait :

— « Nous ne savons pas, leur dit-il, si Améki avait encore un père et

une mère. S’il lui reste des parents, les hommes de Krinjabo, de retour

dans leur village, pourront leur dire combien sa mort nous a fait de

peine. C’était un brave garçon dont nul n’a jamais eu à se plaindre ; je

l’aimais bien. Et les trois blancs qui sont avec moi l’aimaient aussi.

Nous aurions voulu lui donner un cercueil. Ce n’était pas possible : il

faut se plier à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa

tombe très profonde afin qu’elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de

proie. Qu’il repose en paix ! »

Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et la

fosse a été comblée.

7 juin.

Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches ; tant de

journées vécues dans cette intimité du campement que l’éloignement de la

patrie rend si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docteur

Crozat, se dirigeant vers le Nord, gagnera les États de notre allié

Tiéba, dont il a déjà été l’hôte : il rentrera en France par Bammako et

le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Comoé et

effectuera son retour vers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le

capitaine Binger et moi descendrons par le Djimini et — s’il est

possible — le Diammala et le Baoulé.

Le docteur devait se mettre à la recherche de la mission Ménard dont on

avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en décembre dernier,

et sur le sort de laquelle on n’était pas sans inquiétudes. Ces craintes

n’étaient que trop fondées. Aujourd’hui le noir Amon, envoyé de Grand-

Bassam, arrivait au camp. Il était en route depuis cinquante-huit

jours ; mainte fois arrêté, il s’était acquitté de sa tâche avec une

persévérance et une énergie bien rares chez les indigènes du littoral.

Les dépêches qu’il nous apporte — le premier courrier d’Europe distribué

à Kong — contiennent une triste nouvelle. Une dépêche du gouverneur du

Sénégal, transmise par le résident de Grand-Bassam, nous apprend que M.

le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais ont été

massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala.

La nouvelle du désastre aurait été apportée aux premiers postes français

par deux hommes de l’escorte échappés à grand’peine. Le malheur ne

semble donc que trop certain. A coup sûr, les chefs de Kong ont eu

connaissance de ces faits. S’ils n’en ont soufflé mot, se contentant de

répondre, lorsque nous nous informions de notre compatriote, qu’ils

l’avaient vu partir en bonne santé, on ne saurait pour cela les accuser

de fourberie. En semblable occurrence, la plupart des noirs agissent

sous l’empire de ce sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant

d’affliger un ami par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. S’ils se

décident à la révéler, c’est à la fin d’une longue conversation sur des

sujets sans importance, après mille parenthèses et circonlocutions : au

moment de se retirer ils transmettront leur triste message. Quoi qu’il

en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner maintenant à

recueillir quelques renseignements plus précis sur les circonstances

dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s’il est possible, les

papiers du voyageur.

Nos préparatifs sont terminés ; les trois convois peuvent partir de

Kong, dans des directions différentes, au premier signal.

L’achat des provisions, le partage des marchandises, la disposition des

charges nous ont aidés à tuer le temps. Maintenant, c’est le calme plat,

le désœuvrement et l’ennui qu’exaspèrent encore les inconvénients de

notre résidence, la contrainte dans laquelle nous vivons. J’ai dit qu’il

ne fallait pas songer à la promenade, un pas, un geste pouvant donner

lieu à des commentaires désobligeants. Pour un rien, pour un caillou

qu’on ramasse, une branche cassée, on vous accusera peut-être d’avoir

combiné quelque maléfice. Un chiffon de papier laissé derrière une haie

mettra les esprits à l’envers. Celui qui l’aura découvert sera tout fier

de sa trouvaille qu’une délégation de notables vous rapportera en vous

reprochant de recourir à des charmes suspects, singulière façon de

reconnaître une hospitalité généreusement offerte. Les cent pas sur le

marché, un petit tour de ville, voilà nos seules distractions ; le reste

du temps nous sommes réduits à tourner dans notre cour puante, comme des

reclusionnaires dans un préau.

L’affluence des visiteurs est moins considérable. La classe aisée a

épuisé ses économies. A présent, devant nos étalages stationnent des

enfants, des captifs qui, de retour des champs, se récréent à nous

contempler pendant des heures, ployés sur les jarrets, psalmodiant d’un

ton nasillard une complainte interminable en s’accompagnant d’un embryon

de guitare à une corde ; des fillettes, des femmes libres ou esclaves

qui offrent du riz, du miel, des kolas.

Mais sont-ce là des femmes ? Comment ne pas garder rancune à ce

continent maudit d’où la grâce féminine est absente comme le parfum des

fleurs, la source limpide ? Bête de somme ou bête à plaisir, la compagne

de l’homme y déambule, un fardeau sur la tête, un poupard dans le dos,

la poitrine houleuse, le ventre ballonné. Enfant, elle aura parfois la

drôlerie d’attitudes du jeune quadrumane, jamais le charme ingénu. Sa

démarche a trop souvent je ne sais quoi de raide et de déséquilibré. Il

semble qu’elle ait conscience de tout ce qui lui manque pour plaire.

Ajoutez que, chez les deux sexes, les soins de propreté ne sont guère en

honneur, et pour cause : l’eau est si rare ! Les noirs de cette partie

du Soudan n’ont pas, comme les populations de la forêt, la ressource de

la douche quotidienne. Ils ignorent les frictions à l’huile de palme.

Leurs ablutions se bornent au strict nécessaire prescrit par la loi de

Mahomet. Riches ou pauvres, marchands ou esclaves, qu’ils marchent dans

le costume d’Adam ou vêtus du boubou brodé, tous laissent après eux un

sillage odorant à donner des nausées. Bref, quoique peinés de nous

séparer, nous n’en marquerons pas moins d’une pierre blanche l’instant

du départ.

Mais nous ne saurions nous éloigner sans être allés saluer le roi. Nous

lui avons dès notre arrivée adressé nos hommages par l’intermédiaire

d’un ambassadeur. Cela ne nous dispense pas d’une visite. Nous

n’eussions pas mieux demandé d’en être débarrassés plus tôt. On devait

nous faire connaître le jour où nous pourrions nous rendre au camp.

L’invitation tardant à venir, nous prendrons les devants, prétextant,

pour justifier cette hâte de prendre congé, le découragement produit

chez nos hommes par le décès d’un de leurs camarades, les désertions

possibles, la saison pluvieuse qui approche. Nous nous dirigerons donc

dès demain sur le camp de Karamockho-Oulé-Ouattara, pour y passer

quarante-huit heures.

Nous espérons nous mettre en route vers la côte le 12. Déboucherons-nous

à Grand-Bassam, à Dabou, à Lahou ? Nous l’ignorons. Cela dépendra de ce

que nous trouverons chemin faisant, toute cette région étant encore, sur

la carte, d’une blancheur de crème. Si tout va bien, comme il y a lieu

de le prévoir, nous pouvons, en deux mois, atteindre le littoral. Il est

vrai qu’il faut compter avec l’hivernage qui battra son plein. Les

pluies et les inondations pourront nous retarder. Puis il va falloir

retraverser cette terrible région des forêts qui nous a retenus quatre-

vingt-quatre jours à l’aller. Mais peut-être aurons-nous la chance de

rencontrer une végétation moins touffue. D’ailleurs, ce sera le retour.

Nous marcherons plus allègrement, à l’idée que chaque pas nous rapproche

de l’Océan, — de la France.

[Illustration : ANGLE DE RUE (KONG)]

XI

LE CAMP ROYAL.

Du mardi 8 au jeudi 10. — Visite au camp.

L’armée est campée à trente kilomètres environ au nord-est de Kong.

C’est moins une force destinée à prendre l’offensive qu’un corps

d’observation à l’effet de surveiller les Palagas, peuplade pillarde,

dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné les marchands

se dirigeant soit dans l’Ouest, par Nafana, vers Sakhala et Tingréla,

soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste, situé à distance égale des

deux routes, peut assurer, dans une certaine mesure, la sécurité des

communications.

Six heures de marche en terrain découvert, sous une réverbération

aveuglante. Nous traversons trois villages, que des enceintes

palissadées, édifiées récemment, mettent à l’abri d’un coup de main. Un

quatrième village, beaucoup plus vaste que les précédents, aux cases

toutes neuves. C’est là le camp. Pour le moment il est fort dégarni, la

majeure partie des effectifs ayant été congédiée pour procéder, en temps

utile, à la récolte du maïs et du sorgho. Kong, en effet, n’entretient

point d’armée permanente. Chez ce peuple de commerçants et de

cultivateurs, le fait de porter les armes constitue un accident, non un

métier. D’ailleurs, il ne s’agit point ici d’une guerre au sens exact du

mot. Aucun des adversaires ne paraît se soucier d’en venir aux mains.

Tout se borne à quelques razzias. Les hostilités peuvent se prolonger

pendant un an et plus sans que, de part et d’autre, le chiffre des morts

et des blessés atteigne la centaine.

Il y a bientôt trois ans que les gens de Kong entreprirent de mettre un

terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà fait bon nombre de

prisonniers. Aussi l’issue n’est-elle pas douteuse. Les pillards,

découragés, ne sauraient tarder à se soumettre. Si longue qu’ait été la

campagne, elle n’aura pas coûté beaucoup de sang. La guerre terminée, le

poste établi naguère pour la défense du territoire subsistera comme

village ; les soldats qui l’occupaient y feront venir leurs familles et

reprendront leur ancien état de tisserands ou d’agriculteurs. L’endroit

continuera à être désigné sous le nom de « Dakhara » (le Camp). Quantité

de villages, et des plus importants, aussi bien dans le pays de Kong que

dans le Bondoukou, le Djimini et l’Anno, n’ont pas eu d’autre origine.

Leur seul nom évoque leur histoire.

La position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une

installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême,

l’eau rare : encore faut-il aller la puiser à près d’un kilomètre du

village dans les cavités d’un marigot qui ne coule qu’après les grandes

pluies.

Si les troupes se sont dispersées, l’état-major est au complet. Tous les

famas (grands chefs) sont demeurés au camp, près du roi. Tous

assistaient, une heure après notre arrivée, à l’audience solennelle que

nous donnait Karamokho-Oulé-Ouattara. Assis en demi-cercle, un peu en

arrière du maître, sur des nattes ou sur des peaux de bœuf, ils avaient,

pour la circonstance, revêtu leurs plus beaux atours : les boubous

surchargés d’amulettes, sachets de cuir renfermant des versets du Koran,

rondelles de cuivre ou de fer-blanc curieusement martelées, toute une

quincaillerie destinée, dans l’esprit de son possesseur, à le préserver

des coups de l’ennemi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis le

bonnet de Kong, façon de bonnet phrygien, jusqu’au casque de guerre, en

grosse paille, pointu comme un chapeau chinois et hérissé de plumes de

vautour.

Karamokho-Oulé est un homme d’environ soixante-quinze ans, de

physionomie très avenante, le teint assez clair, presque jaune. Les yeux

sont vifs. La mâchoire dégarnie met sur les lèvres pincées un pli

d’expression quelque peu narquoise ; mais l’ensemble des traits est

d’une grande douceur, d’une majesté simple, quasi paternelle. Un collier

de barbe blanche encadre ce visage d’ascète, éclairé d’un sourire. C’est

assurément, avec l’almamy de Bondoukou, la plus remarquable figure de

noir que nous ayons vue jusqu’ici.

Au rebours des chefs, le roi était très simplement vêtu : un ample

boubou en tissu de coton d’une blancheur immaculée. Pas un ornement, ni

collier, ni amulette, rien qu’un lourd chapelet à gros grains roulé

autour du poignet. Ouvert sur ses genoux, un bel exemplaire du Koran

qu’il feuillette avec amour : — un cadeau de Binger qui le lui avait

fait parvenir par le capitaine Ménard.

Ceci n’est qu’une entrevue de parade. On y cause peu. Un échange de

compliments, suivi d’un rapide résumé de notre voyage et des menus

événements survenus à Kong depuis notre arrivée : rien de plus. Encore

le récit en est-il fait par un tiers, Bafotiké, notre hôte de Kong, qui

nous a accompagnés. Il en est de même dans la plupart des palabres.

L’étiquette veut que les interlocuteurs conversent par l’intermédiaire

de porte-parole.

Bien différentes furent les causeries intimes que nous eûmes, le soir

même et le lendemain, avec le roi, dans sa case. Le ton cordial de

l’entretien, les petits soins dont nous sommes entourés, tout nous

prouve que nous sommes bien chez un ami. Il a voulu procéder lui-même à

notre installation dans des habitations fort propres dont les alentours

avaient été scrupuleusement balayés. Ce musulman, qui ne boit aucune

liqueur fermentée, avait poussé la prévenance jusqu’à faire préparer

pour ses hôtes force jarres de dolo. Et sa joie de revoir les blancs, le

ton d’affectueux intérêt avec lequel il questionna Binger sur son

voyage, sur sa santé, sur la France dont, plus que jamais, il se

proclame l’allié fidèle !... Tout cela n’est point joué. C’est la

sincérité même. Karamokho-Oulé nous parle de son désir de voir à bref

délai les relations commerciales s’établir entre le pays de Kong et les

postes français de la côte. Mais la côte est si loin, les chemins si peu

sûrs. Ses gens viendront à nous pourtant, ils viendront aussitôt après

la saison des pluies...

[Illustration : DANS LA RUE (KONG) — QUELQUES PASSANTS]

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 13 / 18 段