idyllique. Le chef et les notables étaient venus, suivant l’usage, faire
un bout de causette, puis s’étaient retirés à pas discrets, en gens
désireux de laisser reposer leurs hôtes. Et nous sommeillions, depuis un
quart d’heure à peine, lorsqu’un atroce charivari nous éveilla. Une
bande armée de crécelles parcourait le village en poussant de plaintives
clameurs.
Les exécutants, le chef en tête, s’approchaient de nos cases et nous
donnaient l’explication de tout ce bruit. Un gros nuage s’avançait qui
menaçait de manger la lune. On suppliait le capitaine de délivrer un
remède pour conjurer un tel malheur. Binger en riant parvint à les
congédier, peu rassurés pourtant. Mais bientôt le trouble du populaire
se changeait en épouvante lorsque, le nuage passé, la lune reparut. —
L’instant (nuit du 11 au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle
de notre satellite. — Le phénomène, par un hasard étrange, s’était
produit précisément pendant que la pleine lune était dissimulée sous la
nuée. Maintenant elle revenait, mais mutilée, méconnaissable. Nouvelle
visite, plus bruyante cette fois, du chef et de ses administrés. — « La
lune est mangée ! Il en manque un grand morceau !... » On leur répond de
prendre patience, que le mal sera réparé dans quelques minutes. Ils n’en
croient rien. Il faudrait d’abord qu’ils nous crussent sur parole ; car,
durant l’entretien, un rideau de vapeur s’est de nouveau interposé, et
le ciel va rester couvert pendant la plus grande partie de la nuit.
[Illustration : CAPTIVES DE SITAFA (BONDOUKOU)]
Jusqu’au matin Fouangansoura fut en rumeur. Les habitants ne
réintégraient leurs cases qu’aux premières lueurs de l’aube ; l’astre
venait de reparaître dans sa rotondité parfaite. Mais s’ils avaient
retrouvé la lune, nous avions, nous, perdu le sommeil.
A quelque cent mètres de Kindi, notre campement d’hier, remarqué les
débris d’une importante bourgade, une ruine toute neuve où traînaient
encore au milieu des cases éventrées, noircies par l’incendie, divers
ustensiles, vases, terrines, caisses de tam-tams, abandonnés par les
habitants dans le désordre de la retraite. Cette localité, nous a-t-on
dit, a été rasée, il y a un an, par les ordres d’Ardjima, en punition de
je ne sais quel méfait. Qu’est devenue la population ? Mystère. Les
occupants du nouveau Kindi ont tenté de nous donner, à ce sujet, des
explications dont le résultat le plus appréciable a été d’embrouiller
davantage le fil de l’histoire. Dans la politique nègre, tout est
confusion et ténèbres.
En dépit de son appellation arabe, le village où nous stationnons
aujourd’hui, El Hedi (le Dimanche), ne contient aucun musulman. Le nom
lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs.
Pendant le déjeuner, un incident. Un serpent s’est glissé chez le
docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle, ajoutant que
le reptile est gros comme la jambe. L’intrus, roulé sous la couchette,
est délogé avec une gaule et abattu d’un coup de fusil. Ce n’est point
le boa annoncé, mais une superbe vipère noire, longue de deux mètres,
armée de terribles crocs. Des espèces de bajoues lui donnent une
certaine ressemblance avec le cobra de l’Inde. Rarement ces bêtes
pénètrent à l’intérieur des villages. Le cas pouvait être attribué à ce
fait que la case du docteur était isolée des autres et placée
immédiatement à la lisière du bois. C’est la seconde apparition de ce
genre, depuis le début du voyage. Quoique les reptiles abondent, on peut
circuler pendant des mois sans en apercevoir un seul ; ils se dérobent
au bruit d’une troupe en marche.
Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi, que
j’ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait, cherchait à fuir
et croyait évidemment sa dernière heure venue.
Kagoué, vendredi 20.
Les collines se sont effacées ; la végétation devient plus maigre, la
population moins dense. Du 18 au 19, entre Panamvy et Nasian, sur une
distance de cinquante kilomètres, nous avons traversé une région
absolument inhabitée. La plaine herbeuse se déroulait à l’infini : çà et
là seulement, un bouquet d’arbres marquant l’emplacement d’une mare ou
d’un ruisseau, de nombreux affleurements de roche ferrugineuse, de
granit accusant très nettement le travail des anciens glaciers. Nous
avons même dépassé de remarquables blocs erratiques.
Le trajet est monotone à l’extrême : une série de plateaux légèrement
ondulés, un désert piqué d’arbustes grêles. A cette époque de l’année,
des orages quotidiens font foisonner sur ces plaines les herbes folles.
Au moment de la sécheresse, la réverbération du soleil doit y être
intolérable. Même en cette saison, il est très dur de voyager en terrain
découvert passé neuf heures du matin.
A partir de Nasian, on a l’impression d’être parvenu à une altitude
relativement élevée ; mais rien ne rompt l’uniformité du vaste horizon,
si ce n’est, dans un lointain bleuâtre, des crêtes apparues au lever du
soleil, vers le nord, dans la direction du Lobi.
Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en moyenne.
Qui en a vu un en a vu cent ; partout la même case malinké, ronde, à
toit conique, les mêmes fétiches pendus aux parois, la même femme
occupée, son marmot ficelé en croupe, à piler une pâtée quelconque dans
un mortier de bois. Quelques cultures d’ignames ou de maïs ; d’assez
beaux troupeaux paissant aux abords des villages, en toute liberté, à
tel point qu’il n’est pas rare d’être éveillé au milieu de la nuit par
une incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre
case, sinon par la visite d’un bœuf au souffle bruyant.
Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement détournés
de leur commerce par une guerre avec des voisins pillards, du côté de
l’ouest, les Palagas. Les hostilités retiennent sous les armes bon
nombre d’entre eux. Les caravanes que nous croisions venaient, pour la
plupart, du pays de Bouna, avec des kolas, de l’ivoire, du coton, du sel
et quelques articles de ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et
femmes portent gaillardement sur la tête leur charge de trente à
quarante kilos, et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu
à l’épaule. Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race
voyageuse conquise à l’islam. La population des villages est composée de
Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais
fétichistes à l’égal des peuplades de la forêt.
Celle de Kagoué est d’une timidité excessive. Le hameau a tout à fait
bon air. Des arbres magnifiques l’encadrent, un baobab surtout qui,
renversé jadis par l’ouragan, a repris racine et projette sur la place
son ombre tourmentée. Nous avons été bien accueillis ; mais il ne faut
pas songer à prendre des notes, un cliché, autrement que par surprise.
La vue de l’album ou de la chambre noire cause une panique générale ;
petits et grands prennent la fuite. C’est à Kagoué que Binger, lors de
son premier voyage, ne put obtenir d’être reçu par le chef. Non que
celui-ci fût hostile : ses offres de services, ses compliments transmis
par un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. Il refusait
seulement de se trouver face à face avec le voyageur appartenant à une
race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses
préventions. Il nous a traités de son mieux, amplement approvisionnés de
maïs et d’ignames, mais est demeuré invisible. Ses ancêtres, disait-il,
n’avaient jamais vu d’hommes blancs ; il redoutait, en cédant à sa
curiosité, que cette faiblesse ne lui portât malheur.
[Illustration : ARBRE RAMPANT — VILLAGE DE KAGOUÉ (PAYS PAKHALLA)]
Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s’est permis de dérober
un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet restitué à son
propriétaire avec des excuses et un cadeau. Ce n’est pas la première
fois que nous avons à réprimer ces rapines susceptibles de nous créer,
même en pays ami, de sérieux embarras.
Très vive aussi, l’inquiétude manifestée par mon hôte. Il m’avait cédé
sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit, le moindre tapage
pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur. J’ai promis de
m’observer. Mais il n’était pas tranquille et revenait à chaque minute
voir ce qui se passait, me supplier de ne pas chanter, de ne pas siffler
surtout. Je n’en ai nulle envie.
Samedi 21.
Traversée du Comoé, entre Nabaé et Timikou. Le fleuve a près de cent
mètres de large et roule ses eaux d’un rouge d’ocre, à raison de deux à
trois kilomètres à l’heure. C’est une magnifique coulée où des pirogues
lourdement chargées flotteraient aisément ; elles remonteraient même
sans difficultés bien au delà, jusqu’à deux journées de marche de Kong.
Mais actuellement elles ne poussent pas plus haut qu’Attakrou. Ce
terminus de la navigation est situé à près de cent lieues en aval. Les
riverains ne sont pas mariniers. Ils ont déjà fort à faire de manœuvrer
leur bac informe creusé dans un tronc d’arbre.
Le transbordement a occupé tout l’après-midi, l’esquif ne pouvant
transporter à la fois que six hommes avec leurs charges. L’épisode de la
journée a été le passage de nos bourriques. On a dû d’abord descendre,
précipiter plutôt, les malheureuses de la berge à pic élevée de
plusieurs mètres. Puis, la distance et la rapidité du courant ne leur
permettant pas de gagner l’autre rive à la nage, quatre furent amarrées
de chaque côté de l’embarcation. On leur maintenait, tant bien que mal,
la tête hors de l’eau. Le pis est que la pirogue, appesantie par cette
remorque, est partie en dérive pour atterrir dans un fourré où le
débarquement fut un vrai tour de force. La traversée a duré une demi-
heure. C’est miracle que pas une seule de nos bêtes n’ait péri.
Le cinquième bourriquot, qui n’avait pu trouver place dans le premier
convoi, nous donnait pendant ce temps des peines inouïes. En voyant
s’éloigner ses camarades, il s’était mis à braire en désespéré, et
s’élançait bravement à leur poursuite. Il était perdu si on ne l’eût
ressaisi juste à temps, et ramené à terre... par la queue.
Sipolo, 23 mai.
Une chaîne de hauteurs dont l’altitude atteint près de mille mètres,
court sur la rive droite du Comoé et se prolonge vers le sud en arc de
cercle. Nous l’avons escaladée ce matin, entre Gouroué et Sipolo. Du
col, le regard embrasse un horizon immense, mais d’une tristesse
infinie, sans autres reliefs qu’une ou deux éminences isolées, en forme
de cône, pareilles à des récifs en plein océan. A perte de vue, la
plaine d’un vert sombre mouchetée de plaques de sable ; à nos pieds, la
traînée bourbeuse du Comoé qui semble s’engouffrer au loin dans le ciel
chargé de brumes.
Sous la pluie, la descente du versant ouest est scabreuse. Les animaux
bronchent, s’affalent sur le flanc. Bien entendu, nous avons mis pied à
terre et conservons difficilement notre équilibre sur la pente
détrempée, glissante comme une planche savonnée. Depuis notre départ de
Bondoukou, les orages se succèdent : chaque jour c’est une tornade,
parfois deux.
Nous avons laissé derrière nous avec le Comoé, la frontière du royaume
d’Ardjima, le pays des Pakhallas. La population des villages est presque
exclusivement composée de captifs de Kong, autochtones qui vivent sinon
à proprement parler sous le joug, du moins dans la dépendance des
Dioulas dont ils sont, en quelque sorte, les fermiers, les colons
partiaires.
Superstitieux en diable. Le chef de Sipolo nous a désigné, pour y
installer la cuisine, une case menaçant ruine, appartenant à une vieille
femme. La maîtresse de céans a vivement protesté contre la réquisition,
ce qui se conçoit de reste. Il est toujours vexant de voir son domicile
envahi par des gens qui viennent y faire bouillir leur marmite. Mais ce
que je serais impuissant à rendre, ce sont les vociférations que lui
arrache l’apparition du moindre ustensile inconnu. C’est là, pour elle,
un fétiche destiné à ensorceler sa demeure. Le montage du filtre l’a
jetée dans des convulsions.
Sipolo est un cloaque : chaumes percés à jour, murailles de terre
rongées par la mousse. Du sol piétiné par le bétail, empuanti par les
déjections des bêtes et des gens, montent sous le soleil de midi des
senteurs inexprimables. Avec quelle joie nous abandonnerons le gîte
demain, avant l’aurore !
Kawaré, mercredi 25, midi.
Deux longues étapes, de cinq heures en moyenne, sous l’averse. Les
marigots étaient gonflés. Hommes et bêtes ont été, à plusieurs reprises,
contraints de les passer à la nage. Le déluge vient seulement de cesser.
Il aura duré quarante-huit heures consécutives. Un de nos porteurs est
pris de fièvre violente. Le docteur appréhende la variole. Ce serait le
troisième cas depuis une semaine. Nous avons déjà laissé un malade à
Nasian, un autre à Timikou, chacun avec un camarade. Il est pénible
d’abandonner ainsi ces pauvres gens ; mais le noir se refusant
d’ordinaire à absorber d’autres médicaments que les drogues préparées
par ses féticheurs, il n’y a qu’à laisser agir la nature ; le repos sera
le traitement le plus efficace. D’ailleurs, le premier devoir est de
mettre notre troupe à l’abri de la contagion : exposer une ou deux vies
humaines pour le salut du plus grand nombre, telle est la loi, en voyage
comme à la guerre. En pareille expédition, l’infortuné qui tombe au bord
du sentier, c’est le matelot emporté par une lame : les cœurs se
serrent, mais le navire poursuit sa route, dans la tempête.
[Illustration : KAWARÉ (PAYS DE KONG)]
Kawaré se compose de trois villages, distants l’un de l’autre de quelque
cent pas. L’ordure n’y est pas moins abondante qu’à Sipolo. Les
immondices s’amoncellent ; chacun dépose les détritus devant sa case, le
temps manquant sans doute pour les transporter à dix mètres plus loin,
dans la plaine. Kawaré est pourtant la résidence d’un prince du sang. Le
chef est un Ouattara, de la famille royale de Kong, où il occupe le rang
de huitième héritier.
Ce personnage nous a reçus à l’antique, sous un arbre, entouré des
notables. Nous lui faisions face, assis sur des nattes. Le peuple, rangé
en cercle, assistait à l’audience, grattant ses poux. Nous avons relaté
brièvement le but et l’itinéraire du voyage. Après quoi permission nous
fut donnée de chercher des logements convenables, ce qui n’était pas
chose aisée.
Dans la journée, second palabre. Un autre chef est venu nous
interviewer, histoire de vérifier si notre récit concorderait avec les
explications fournies le matin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce
vieux chef : la face rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre, une
grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant les us de
la politesse noire, nos hôtes se disposent à se rafraîchir les premiers,
copieusement. Déjà le vieillard tend vers le vase ses lèvres
suppurantes, lorsque Binger observe tranquillement que l’heure de notre
repas est proche : on le remercie du cadeau ; mais il y a juste de quoi
nous désaltérer. En même temps, il fait signe à un boy d’emporter le
dolo dans la case. Et le tour est joué.
Nous craignions d’être obligés de séjourner ici jusqu’à après-demain,
pour faire honneur au chef, dans le cas probable où celui-ci insisterait
pour nous garder. Il n’insiste pas. Brave homme !
Vendredi, 27.
Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, ancien captif de Karamokho
Oulé, roi de Kong, envoyé au-devant de nous par le prince. Ce dernier,
absent de sa capitale, se trouve actuellement dans le camp établi à une
journée de marche vers le nord, pour surveiller les mouvements des
pillards Palagas qui inquiétaient les caravanes. Il nous adresse ses
compliments, ajoutant que nous sommes attendus ; on nous a préparé des
cases. — Dieu sait ce qu’elles seront ! — Bafotiké a poussé l’attention
jusqu’à nous apporter deux sacs de cauris, dans le cas où nous eussions
été à court de menue monnaie. Voilà un homme pratique.
De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois heures, des
champs d’ignames, de mil, des cultures maraîchères. Paysage de
banlieue ; on sent qu’on approche d’un grand centre. La ville s’aperçoit
d’une lieue ; de ce côté, l’effet en est médiocre : une ligne de
constructions basses couronnant une crête arrondie ; si l’on ne savait
qu’elle est là, on risquerait de la confondre avec un relief du sol.
Elle se développe en éventail sur le revers du plateau. C’est du nord-
ouest qu’il faut la voir.
A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons notre entrée
par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que nous sommes en
route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de parcourir environ
trois cents kilomètres.
Notre arrivée n’a pas causé autant d’émotion que la venue du premier
blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était grande ;
plusieurs milliers de spectateurs s’écrasaient dans les carrefours, les
ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de nous contempler, se
bousculaient pour se disputer les premiers rangs. De la poussière, des
cris, des effrois de femmes et d’enfants.
Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et
s’écriait : « Quand quelque chose de joli arrive dans une ville, on a
bien le droit de regarder ! »
« Quelque chose de joli ! » Le mot était flatteur. Et pourtant,
l’avouerai-je ? juchés sur nos pauvres ânes aux oreilles pendantes
attestant les vicissitudes et les désespérances de cette voie
douloureuse, dans nos vêtements maculés et raides, nous n’étions pas de
toute beauté.
X
KONG.
Vendredi, 3 juin.
Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé vite. Le
malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait chercher
autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais rapide.
L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition des mêmes
scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser
l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus,
s’estomper et disparaître comme une apparition rêvée.
L’aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les palmiers à
huile remplacent le dattier : le désert, c’est la plaine environnante.
En fait de constructions, c’est l’éternelle bâtisse des oasis, le cube
de terre brune consolidé par des madriers, les murs tour à tour effrités
par le soleil et lavés par les pluies. Une capitale cependant, une des
plus grandes agglomérations soudaniennes, la plus remarquable peut-être
par le caractère de ses habitants, uniquement adonnés au commerce et à
l’industrie. C’est l’un des rares points du continent noir où il soit
permis d’observer une société policée, l’effort d’une civilisation très
primitive, mais essentiellement originale et pacifique.
Kong est infiniment moins sale que Bondoukou, bien que le chiffre de sa
population soit six ou sept fois plus élevé. Les miasmes délétères sont
moins persistants en raison sans doute de l’altitude (environ 700
mètres). A ces hauteurs, le vent a raison de l’infection. Bâtie sur une
croupe allongée, la ville est rafraîchie par la moindre brise. Les
environs, sauf quelques groupes de gros arbres servant de _dormoirs_ aux
bestiaux, sont déboisés à perte de vue. A cette époque de l’année, cette
immensité est d’un vert cru de gazon anglais, l’ensemble du paysage d’un
charme infini. — Et la grâce, le charme, sont choses si rares sur ce
continent morose ! — La ville, surtout vue du nord-ouest, dorée par le
soleil couchant, avec les minarets pyramidaux de ses cinq mosquées, les
palmiers détachant leur fine silhouette sur le ciel, les terrasses
superposées où des groupes de fidèles apparaissent à l’heure de la
prière, est une vision inoubliable. C’est de ce côté que Binger vit Kong
pour la première fois, et j’imagine quel dut être son saisissement.
Le séjour, pour une cité tropicale, ne serait pas autrement désagréable,
n’étaient les gîtes qui laissent trop à désirer. Le besoin d’un
intérieur est un sentiment inconnu de l’indigène. Il vit dehors, reçoit
les visites étendu sur une natte, dans sa cour ou devant sa porte. Il
passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un
carrefour, au milieu d’un cercle d’amis, à jaser, à égrener son
chapelet, tout en arrêtant les passants pour s’enquérir des nouvelles. A
quoi bon, dès lors, un chez-soi ? Un abri pour la nuit, le moins aéré
possible (le noir est très frileux) ; il n’en faut pas davantage.
[Illustration : UNE MOSQUÉE DE KONG]
Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de
Bondoukou. Notre hôte ne s’est pas mis en frais. Il nous a logé dans le
quartier réservé d’ordinaire à ses captifs. La cour est plus vaste que
celle de Sitafa, mais aussi malpropre. Nous avons dressé la tente au
centre ; c’est la seule retraite ombragée : chambre à coucher et
réfectoire, salle d’audience et magasin.
Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur vingt-quatre. A
cinq heures du matin, le supplice commence. On vous éveille avant l’aube
pour vous souhaiter le bonjour. On vous trouble dans votre premier
sommeil pour vous souhaiter une nuit heureuse. Tous les notables, tous
ceux qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre ou vivent du travail
de leurs captifs sont là du matin au soir, assidus, tenaces. La
collection est complète ; du petit au grand, tout Kong s’est promis
d’assister à l’ouverture de nos ballots, à l’étalage de la pacotille.
C’est le « Bon Marché » au Soudan. Et il faut voir ces dames, la tête
tournée par ces falbalas, négocier une « occasion », un « solde » de
foulards ou de corail avec des soupirs, des gloussements, des
impatiences de petites bourgeoises. Le défilé ne se ralentit pas, même à
l’heure du dîner. C’est, dans la poussière, un traînement de sandales,
une envolée de boubous, des : _Anissé... Ani oualé... Ani oula...
Baracalla... Allacidihama_[6], répétés à l’infini ; et la marmaille qui
pullule, toujours pourchassée, toujours présente, comme les mouches.
La société passe devant nous : autant de tableaux vivants. Le spectacle
en vaut la peine, surtout dans une ville où flâner n’est pas commode. Il
n’est jamais très agréable de se promener quand on traîne à ses trousses
une cohue d’un millier de personnes. Dessiner, n’y pensez pas. Prendre
un cliché photographique, même instantané, à la volée, c’est toute une
affaire. On y arrive, non sans soulever parfois des clameurs. La majeure
partie de la foule est généralement sympathique ; dans sa curiosité
n’entre aucun sentiment hostile. Mais, dans tout rassemblement, il peut
se trouver un imbécile. C’est ainsi que, sans le vouloir, j’ai provoqué
la colère d’un individu qui s’écriait que ma « mécanique, dans laquelle
je regardais », devait être une « machine à faire pleuvoir ». Et il
m’invectivait à plein gosier. Cependant la foule était pour moi, c’était
visible. On riait de la fureur du trouble-fête. Aussi dis-je à celui de
nos six tirailleurs qui m’accompagnait, et qui parle le mandé :
« Réponds-leur que cela ne me fâche pas. Cet homme, pour parler ainsi, a
trop bu de dolo, ou il est fou. » Ce qui fut fait ; et l’on rit de plus
belle.
Ici, pas plus qu’à Bondoukou, le sentiment religieux n’est exalté. C’est
un islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait
d’être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus loin. On
fait salâm ; mais on boit du dolo. Toute cette race de Dioulas, âpre et
travailleuse, dont les caravanes arpentent la boucle du Niger, a
l’esprit trop absorbé par son négoce pour s’attarder dans l’idéal.
Kong ne compte qu’un seul Hadji, personnalité solennelle et
ventripotente, figure béate où rien ne trahit la flamme intérieure, la
ferveur du croyant retour des Lieux saints. Un grotesque dont le rôle
est des plus effacés ; ses concitoyens paraissent plutôt disposés à
tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui a pris seize
ans ; il est revenu seulement il y a quelques mois. Il nous a présenté
son héritier, venu au monde peu de temps après son départ. Les relations
entre le père et le fils témoignent d’une certaine gêne : ils n’ont pas
encore eu loisir de faire très ample connaissance.
Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l’Afrique de part en part, dans sa
plus grande largeur, a peine à coudre deux paroles. Sa moisson d’aumônes
semble avoir été abondante, puisqu’il vit à ne rien faire avec un
apparat relatif ; sa moisson de souvenirs est nulle.