Sitafa est l’un des notables de l’endroit, le plus cossu peut-être. Il a

de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises et sachets de poudre

d’or : il possède des pépites grosses comme le poing, je ne sais combien

de mètres cubes de cauris. Quinze femmes se disputent les honneurs de sa

couche ; une légion de captifs vaquent à son service.

« Captif » est, par parenthèse, l’euphémisme pour désigner ici

l’esclave. Il existe, au reste, une différence marquée entre la

situation du « captif » et l’esclavage tel qu’il est pratiqué sur

d’autres points du continent noir. Le captif est, presque toujours,

acheté tout enfant sur les marchés de l’intérieur, à la suite de

guerres. Une fois chez son maître, il fait en quelque sorte partie de la

famille, y prend femme, et n’est point exposé à passer de main en main

comme un article d’échange, sinon en punition d’une faute grave. Souvent

il est chargé de missions de confiance. C’est lui qui, pour le compte de

son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane de

l’intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui peu à

peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d’un cas, lui donnera

des marques d’attachement, lui fera en mourant un legs parfois

important. Si le captif n’obtient pas sa liberté, sa descendance a

chance de s’affranchir. J’ai vu un homme de position indépendante, ayant

gagné dans le commerce une certaine fortune, dont le père était captif

dans la famille de notre hôte. Les relations étaient demeurées, de part

et d’autre, affectueuses. Ce descendant de serfs, parlant de lui-même,

disait non sans fierté : « Je suis un homme de Sitafa », du ton dont un

laird des vieux clans d’Écosse se serait écrié : « Je suis un homme de

Douglas ! »

La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan, n’est pas

sans offrir quelque analogie avec celle du _famulus_ antique.

Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers, une cinquantaine

environ. Le principe de la division du travail est strictement appliqué.

Chacun a sa besogne déterminée, qui n’est jamais bien lourde et dont il

s’acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. Il y a le captif

du cheval, le captif de la vache, celui des moutons et de la volaille,

chacun spécialement préposé à la garde et aux soins de ces divers

animaux ; le captif chargé de balayer la cour — une sinécure ! — le

porte-clefs ; l’homme qui prépare le repas et le lit du maître, etc.,

etc.

Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est un vrai Protée,

tour à tour marchand, entrepositaire, courtier, changeur, entrepreneur

de transport. « Homme illustre », cela va sans dire. « Homme de Dieu »,

pas pour un sou, pratiquant la manœuvre des faux poids ou le jeu des

deux balances, une pour la vente, l’autre pour les achats, avec une

effronterie qu’eût enviée Robert Macaire. Ce qui n’empêche pas le drôle

de faire ses salâms à grands gestes, pour la galerie, en suppliant Allah

de bénir son petit commerce. Bon diable au demeurant, et grossier comme

pain d’orge. Mais son industrie maîtresse est celle de _diatiké_ ou

logeur. C’est lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il est le

Grand-Hôtel de l’endroit.

La maison occupe un espace très vaste. C’est une façon de caravansérail,

une suite de cours encadrées de bâtisses en terre très basses,

crevassées, fleurant la crasse et la moisissure séculaires. Une entrée

unique pour les gens et pour le bétail. On y accède par les ruelles les

plus étranglées de la ville, parmi des monceaux d’ordures et de

déjections où il est difficile de ne pas piétiner.

L’habitation principale, située dans la première cour, ce qui lui vaut

le privilège de servir de passage à la valetaille et aux animaux

domestiques, rappelle en petit le préau d’une maison centrale : quatre

murs percés d’une demi-douzaine de cellules sans jour, sans air, où l’on

ne pénètre qu’en se courbant. Les murailles ont trois pieds d’épaisseur,

le plafond de perches entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine

élevé de deux mètres. L’intérieur de ces antres est égayé par un

badigeon de bouse de vache.

La vermine pullule : punaises, cancrelats, araignées grosses comme des

crabes. La température, nuit et jour, ne descend jamais au-dessous de

trente degrés. Impossible de fermer l’œil. Le soir venu, nous traînons

nos couchettes dans la cour, préférable à tous égards, en dépit de la

promiscuité qui y règne et des senteurs qu’elle exhale. Et la nuit se

passe tant bien que mal, tandis qu’autour de nous les gens jacassent,

vont, viennent, procèdent avec la candeur des premiers âges à la

satisfaction de leurs exigences les plus intimes, se soulagent ici ou

là, au petit bonheur.

*

* *

Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d’une cité musulmane

capitale d’un pays fétichiste.

Mahométisme des plus accommodants d’ailleurs, qui ne rêve, à l’ombre de

la mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s’agit

moins ici de ferveur religieuse que d’une question de décorum, d’une loi

morale dont on observe les préceptes, de même que l’on porte un vêtement

pour se distinguer des peuples voisins, de condition inférieure, adonnés

à des jongleries, et qui vont tout nus. Les musulmans de Bondoukou et de

Kong ne professent aucune prévention contre l’infidèle, blanc ou noir.

Tout entier aux affaires, leur esprit très positif n’entend rien aux

abstractions. Cultiver, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens

tout ce qui peut faire l’objet d’une vente ou d’un échange, tel est leur

rôle. Ils constitueront, avant qu’il soit longtemps, la meilleure

clientèle de nos factoreries du littoral. En attendant, ce sont, pour la

plupart, de braves gens, hospitaliers, serviables, observateurs des

traités librement consentis, des amis sûrs. Ils représentent déjà la

civilisation, une civilisation noire, bien imparfaite encore, mais qui

étonne au sortir des ténèbres de la forêt.

[Illustration : RUELLE DEVANT LA MAISON DE SITAFA

(BONDOUKOU)]

Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec l’autochtone et

reconnaît la souveraineté d’un païen, le vieil Ardjima, roi de l’Abron.

Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, mais se borne à

en tirer un bénéfice honnête, se fait marchand de gri-gris, de sachets

mystérieux, dont le noir porte sur lui un assortiment complet. Dans

cette colonie de marchands, tout, y compris la religion, est prétexte à

négoce.

Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe de cent à cent

cinquante individus qui occupent un hameau aux cases de chaume, à une

portée de fusil de la ville. Leur chef est le délégué officiel de

l’autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à laquelle,

en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de recourir.

Lors de notre arrivée, la population était en liesse à l’occasion de la

clôture du Ramadan. Réjouissance musulmane célébrée avec un tumulte et

un luxe d’accessoires qui révèlent le voisinage immédiat du pays des

fétiches. Les deux quartiers, ville haute et ville basse, chantaient et

processionnaient, faisant assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes,

frottées de beurre de Cé, chatoyait le bric-à-brac des grands jours :

amulettes de tout genre, oripeaux de nuances criardes. Détail à noter,

dans cette foule mahométane : les hommes sont les plus vêtus ; l’ample

boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les drape

majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le pagne

roulé autour des reins. La partie essentielle de leur toilette est la

coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en cimier agrémentée de

pendeloques. Elles brandissent une sorte de crécelle composée d’une

calebasse recouverte d’un filet très lâche, dans les mailles duquel sont

enfilées des cauris — la monnaie du pays, monnaie encombrante (trois

cents de ces coquillages représentent la valeur de cinquante centimes).

Tout ce monde marchait en bataillon serré, scandant le pas par une

mélopée chantée à tue-tête où les mêmes paroles sur le même dessin

mélodique reviennent à l’infini. En tête de la procession, les griots,

armés de fouets, bondissaient et vociféraient, élargissant la haie des

curieux à grands coups de lanières.

La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en bagarre. Au moment où

nous regagnions nos cases, des gerbes de flammes s’élevaient dans la

direction du marché. Croyant d’abord à un simple accident, à une flambée

causée dans les auvents de paille par les tisons de quelque marchande de

friture, nous allions rebrousser chemin pour aider à circonscrire le

sinistre en faisant la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais

à ce procédé élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte.

L’enfant, par une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là-

bas, il n’y avait rien de bon à gagner ; les horions pleuvaient : déjà

un homme avait péri. Réflexion faite, qui pouvait répondre que, dans

cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque imbécile ne

s’aviserait pas d’attribuer à l’arrivée des blancs, à un maléfice lancé

par eux, les malheurs de la journée ? Cette voix trouverait certainement

de l’écho, et la position pouvait devenir critique. Mieux valait

s’abstenir.

Renseignements pris, personne n’avait eu garde de nous mettre en cause.

Le hasard ou les sortilèges n’étaient pour rien dans l’événement. Les

griots, par une distribution de coups de fouet trop libérale, avaient

provoqué le conflit. Des invectives on en était venu aux coups, puis aux

mesures incendiaires. Le feu, en l’absence de toute brise, s’éteignait

de lui-même au bout de trois heures. Mais toute la nuit le village fut

sur pied. Notre hôte avait réuni chez lui tous ses fidèles : dans ces

conciliabules on agitait les résolutions à prendre pour le lendemain.

Les esprits paraissaient très montés. De part et d’autre on ne parlait

de rien moins que de recommencer la lutte au petit jour. On allait

expédier des émissaires dans les villages des environs, rassembler des

troupes, élire un chef de guerre, que sais-je ?... Le jour est venu, le

soleil s’est levé sur un horizon immaculé ; pas une clameur guerrière

n’a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan de la journée

se chiffre par un mort, une demi-douzaine d’éclopés, quantité de vermine

livrée aux flammes et un marché réduit en cendres. Telle fut cette

bataille dont les moindres incidents, perpétués et magnifiés par la

tradition, seront discutés en plein midi sous les arbres des carrefours,

la nuit, dans la tiédeur des cours empestées, par les générations

futures.

Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient précisément du

chef de la religion, l’Almamy. On s’était, d’après ses avis, décidé à

laisser au vieux roi le soin de régler le différend. Une délégation

devait se rendre auprès de lui à Amenvi et solliciter ses bons offices.

Ardjima accueillit favorablement la requête, envoya à Bondoukou un de

ses fils qui s’aboucha avec les notables des deux quartiers en

hostilité, distribua aux uns et aux autres de bonnes paroles et se tira

de l’arbitrage à la satisfaction générale.

Faute d’autre abri, les marchés se tiennent provisoirement au pied des

arbres, à l’ombre d’un pan de mur, un peu partout. La caractéristique de

ces marchés est l’absence presque absolue de denrées européennes. Sur

les éventaires s’étalent les pains de beurre végétal (beurre de Cé), les

chenilles séchées que l’on pulvérise pour en assaisonner les aliments,

condiment fort apprécié des gourmets, les noix de kola blanches et

rouges. Campées derrière un écran de paille, les marchandes de _niomis_

(galettes de mil au beurre végétal) surveillent leur friture que des

fillettes vont ensuite offrir à domicile.

La vente des tissus n’a pas lieu en plein vent. Les principaux articles

sont les cotonnades de Kong et les couvertures en belle laine du Macina.

Ici même on fabrique des étoffes analogues à celles de Kong, mais moins

fines. Le tisserand dresse son métier primitif dans un coin d’ombre

quelconque, sous un parasol de nattes. Le travail s’opère par

bandelettes larges de 10 centimètres sur 5 à 6 mètres de long, rayées de

bleu et de blanc. Ces bandes sont ensuite assemblées par des coutures en

gros fil de coton. Il y a plusieurs teinturiers disposant d’une

cinquantaine de puits. La nuance universellement adoptée est le bleu

foncé tirant sur le noir.

La véritable influence, l’homme le plus considéré, dont on invoque à

tout propos l’arbitrage et dont les décisions font loi, c’est l’almamy

ou chef religieux.

L’almamy de Bondoukou, Ibrahima Kitaté, est un grand vieillard, encore

droit malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés. La tête est fine, la

physionomie bienveillante, la parole douce sans emphase, le geste sobre.

L’ensemble du personnage est vénérable : on rencontre trop rarement chez

les noirs, même avancés en âge, cette dignité d’allures qui commande le

respect.

Quand nous lui avons fait notre première visite, le jour de notre

arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte, entouré de

quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de la main, égrenant

son chapelet. Le salâm de quatre heures était proche. Sur la place

encore inondée de lumière, les fidèles se dirigeaient vers la petite

mosquée coiffée de trois minarets en forme de pyramides. Du plus loin

qu’ils apercevaient le vieillard, les passants s’inclinaient, les mains

jointes sur la poitrine. L’entrevue fut on ne peut plus cordiale, bien

que nous nous soyons soustraits le plus vite possible aux compliments de

bienvenue afin de ne pas gêner l’almamy dans ses dévotions.

Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un jour ne

s’est passé sans qu’il dépêchât un de ses gens pour prendre de nos

nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il remerciait Dieu de

lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une fois encore le chef

blanc dont il avait conservé si bon souvenir. Il nous a envoyé un mouton

d’une blancheur d’hermine et un pot de miel. La mission, de son côté,

lui a fait quelques cadeaux, boubous brodés, bournous, chechias, du

papier, des plumes, des couleurs, articles si recherchés des marabouts.

L’envoi a provoqué chez le destinataire une effusion de gratitude. Le

jour même il arrivait présenter ses remerciements. La scène n’a pas été

sans grandeur.

[Illustration : UN COIN DU MARCHÉ (BONDOUKOU)]

— Ce que vous m’avez donné — à moi, pauvre serviteur de Dieu — c’est

comme si vous l’aviez donné à Dieu même.

Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits du Très-

Haut :

— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la richesse, la

gloire d’une postérité nombreuse, etc., etc.

Les trois disciples assis en face du Maître répétaient en chœur chacune

des formules comme les répons d’une litanie.

La visite s’est terminée sur une prière improvisée à notre intention :

— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieillard son serviteur.

Qu’il prenne ces hommes blancs sous sa garde, leur donne un heureux

voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les périls ; qu’il les

conduise par la main jusque dans leur pays et les ramène sains et saufs

dans leurs villages, à l’ombre de leurs cases.

Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée, les

mains appuyées sur le front, répondent :

— Amina ! (Ainsi soit-il !)

*

* *

La chaleur croissante et l’infection de l’air nous éprouvent. La

dysenterie a fait son apparition. Heureusement le bon Crozat veillait et

a triomphé du mal en quelques heures.

Nos hommes ne sont guère en meilleur état. Accoutumés à l’ombre, à la

fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions fréquentes, ils

supportent avec peine la sécheresse, cet emprisonnement dans des cours

fétides, au milieu de ce peuple dont les coutumes et la langue leur sont

inconnues. Deux ou trois cas de variole se sont déclarés. L’épidémie

sévit en ce moment à Bondoukou, où elle cause d’assez sérieux ravages.

Quant à se laisser vacciner, le noir n’y consentirait à aucun prix.

C’est là un fétiche « bon pour blancs ».

Notre bagage, il est vrai, s’allège. Nous pourrons laisser ici les moins

valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu’ils seront en état

d’entreprendre le voyage. D’ici là l’hospitalité de Sitafa leur est

acquise — il est payé pour cela — et l’Almamy s’assurera que notre hôte

tient ses promesses.

Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier, devenu

impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi, que ses

antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de maître queux. Sa

ratatouille n’en sera pas pire. Au moins consentira-t-il à allumer le

feu, ce que nous ne pouvions même plus obtenir de son prédécesseur. Une

heure après l’arrivée à l’étape, lorsque, les dents longues, quelqu’un

de nous partait en reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le

foyer mort. Sans doute le chef était allé aux provisions ? Erreur.

Vautré sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici

débarrassés de cet oiseau. — C’est ce que veut dire le mot en agni — et

jamais nom ne fut moins volé.

La plus grande souffrance provient du manque d’eau. Pas une source, pas

un rivulet : un simple marigot qui ne coule qu’à la saison des pluies.

Le reste de l’année, on s’abreuve dans des puisards, autant de dépotoirs

où les averses drainent les ignominies d’alentour. L’eau, filtrée avec

le plus grand soin et bouillie, n’en garde pas moins une apparence

savonneuse et une saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur.

Et cependant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la clientèle

d’importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour, les

rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la moindre

tentative pour prendre une photographie, un croquis ; malgré les nuits

plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux empoisonnées, Bondoukou

n’est pas sans attraits, à certaines heures. Lorsque le soir descend sur

cette ville étrange ; quand les collines lointaines s’estompent de bleu

sur l’horizon des forêts ; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur

du jour, s’ébroue dans les pâturages, où les fidèles, après la prière,

viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un grand

calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite cité marchande

isolée à la lisière des bois.

6 mai.

Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste pour

nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu

long. La lune est toute neuve, et son retour récent a même été prétexte

à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de la journée. En

général les visites commencent après la prière de quatre heures et se

suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants s’assoient sur leurs talons

autour de notre _diatiké_ allongé sur sa natte, et l’on cause tout en

égrenant son chapelet. L’affluence est grande les jours de nouvelle

lune. De même que chez certaines nations d’Europe, — chez les Grecs

orthodoxes, notamment, — les gens s’abordent, le matin de Pâques, par

ces mots : « Christ est ressuscité », il est d’usage de venir ces jours-

là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette bonne

nouvelle : « La lune est revenue ! »

Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses appartements, il

a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures de connaissance qui lui

ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n’en

pas douter, savoir à quoi s’en tenir sur le cours de la lune !

Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ. De

Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places,

est praticable aux bêtes de somme ; aussi ferons-nous le trajet partie à

pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt ; nous

échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique.

Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré nous

vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune filasse, un

peu plus haut qu’une chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa

l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en

grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans la

cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son captif

attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de lui suspendre

au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate

qui, dans l’état d’énervement où nous étions, nous condamnait à de

fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j’enlevai à la bête son

carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité

réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en

quête de l’objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la

condition que, jusqu’à la fin de notre séjour, le cheval-orchestre

donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa

voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était

nécessaire pour s’endormir ; cette musique berçait agréablement ses

rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une

étape ; nous donnons la préférence à maître Aliboron.

[Illustration : UNE VISITE CHEZ SITAFA]

Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été

amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à

cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons

fait emplette d’un animal supplémentaire qui portera la provision de

mil ; on ne pourrait en effet s’en procurer avant d’avoir atteint le

Comoé, c’est-à-dire avant une dizaine de jours.

Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu à l’almamy, qui

appelle une dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11

mai, au soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le

sentier de Kong.

Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une lieue de la

ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d’amitié

et les baisements de main, en nous suppliant de revenir les voir.....

avec d’autres, beaucoup d’autres marchandises, ils demeurèrent longtemps

sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s’éloignait

lentement vers le nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou,

c’est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du

_diatiké_ planté sur son cheval jaune.

IX

PAYS DE KONG.

14 mai.

Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous paraît

bizarre d’être ainsi portés après tant de lieues parcourues sur nos

jambes. Il est rare, à vrai dire, que l’étape s’achève sans que l’on

soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage scabreux. Le

terrain, sur une distance de quarante à cinquante kilomètres, est très

accidenté. C’est une succession de coteaux, sillonnés de ruisseaux

encaissés qui nécessitent de fréquentes haltes. Il faut décharger les

bêtes, les pousser de force dans le ravin, puis les hisser sur l’autre

berge, plus mortes que vives, ruisselantes de fange, et procéder de

nouveau à l’arrimage des ballots. En réalité, c’est tout au plus si nous

restons en selle une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye

point. Le malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la

route qu’aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en

particulier, à la promiscuité de la plèbe vermineuse, aux nuits sans

sommeil, à l’atmosphère empoisonnée.

Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent : les regards

déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre interminable des

futaies, se reposent sur cet horizon varié, sur le vert plus tendre des

clairières. Les matinées sont d’une infinie douceur. Brise fraîche, ciel

pommelé, température d’Europe.

Ce n’est pas que l’éloignement des villes, l’enchantement du plein air

nous affranchisse des importuns. Je n’en veux pour preuve que les

incidents de l’avant-dernière nuit au hameau de Fouangansoura.

L’endroit était joli, paisible, sur une hauteur balayée par la brise ;

tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines boisées. Déjà nous

nous félicitions de notre nouveau gîte qui allait nous faire oublier la

cour empestée de Sitafa et son vacarme de caravansérail.

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 11 / 18 段