tout exprès pour me donner l’exemple du fatalisme résigné ! Nous
occupons la même case. Du coin d’ombre où je me suis étendu sur la terre
battue, je le regarde découper paisiblement ses petits carrés de cuir.
Son mobilier n’est pas encombrant : une peau de bœuf et une marmite en
terre. Et ce néo-musulman semble heureux ; il vient d’interrompre son
travail pour procéder à ses ablutions. Après ce simulacre de lavage, il
tire de la poche de son boubou un morceau de natte large comme un
mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet. Courbé vers
l’Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le Prophète qui
repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de tout vrai croyant.
Il n’y a guère de chances que mon camarade de chambrée entreprenne le
pèlerinage et soit un jour salué du titre de Hadji. Mais le pauvre noir
doit à ces pratiques, au peu qu’il a retenu des discours des marabouts,
à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité de langage et de
manières qui le classe fort au-dessus de ses congénères fétichistes.
C’est un homme parmi des enfants.
[Illustration : CASE DES FÉTICHES A L’ENTRÉE D’UN VILLAGE (INDÉNIÉ)]
19-22 avril.
Le 20, à Matémangoua, abandonnant l’itinéraire suivi par les expéditions
Lonsdale et Treich-Laplène, nous inclinions légèrement à l’ouest, par
Matta et Sapiasé, vers Amenvi où réside Ardjima, roi des Abrons. Ce
vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le détour n’est pas
considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours notre arrivée à
Bondoukou, il est de bonne politique, avant de marcher sur la capitale,
d’aller saluer le prince dans sa villégiature.
Le terrain est de plus en plus accidenté. En revanche, la haute futaie
fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent les palmes
et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le plateau
soudanien. C’est la patrie du _Raphia Vinifera_, l’arbre à vin, d’où
l’on extrait le _Doka_, le grand cru de la brousse. La sève qui s’écoule
d’une entaille pratiquée à la naissance des tiges, est recueillie dans
une bouline : le liquide rappelle certaines tisanes de champagne. Mais
la fermentation est si rapide qu’on ne saurait le conserver plus de
vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans ces
régions où les eaux sont généralement mauvaises.
La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango, Kouboutou, Kouamaro,
tous villages dont l’aspect riant contraste agréablement avec les
masures croulantes de l’Indénié. La case circulaire du Soudan dresse son
toit conique, près des cabanons carrés des peuplades forestières.
L’apparition des blancs est un événement ; de tous les points de
l’horizon les curieux accourent. L’accueil est sympathique. L’entrevue
est, d’ailleurs, fort brève. Voici, d’ordinaire, comment les choses se
passent. La population se range en hémicycle, les chefs au centre, les
femmes et les enfants aux ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une
vingtaine de pas. Après une courte pause pendant laquelle aucune parole
n’est échangée, nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A
leur tour, lui et les siens viennent nous saluer avec le même
cérémonial. Puis on demande à notre interprète de donner les nouvelles,
ce dont il s’acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous
sommes, d’où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est prié de
nous donner un guide jusqu’au prochain village. Il en désigne un sans
trop de difficulté, et nous reprenons notre route.
Le vendredi 22 avril, — notre quatre-vingt-quatrième jour de forêt, — au
village de Matta, nous atteignions enfin la limite de la végétation
dense continue. Non que la forêt cesse brusquement pour faire place au
pays découvert, les bois s’étendent bien au delà vers le nord ; mais ce
ne sont plus pour ainsi dire que des îles de verdure, quelques-unes
d’une superficie considérable d’ailleurs. L’espace intermédiaire
comprend d’immenses clairières, plateaux ondulés coupés de ravins. Sur
les parties élevées, des hautes herbes, des arbustes clairsemés au
feuillage grêle et, par places, de longs affleurements de roche
ferrugineuse où la réverbération solaire se fait cruellement sentir.
Dans les bas-fonds reparaissent les grands arbres festonnés de lianes.
Le terrain se relève sensiblement ; une chaîne de collines se développe
vers le nord.
Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un village
kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la côte, un vaste
horizon. Le panorama est superbe : du moins il nous paraît tel après ce
long emprisonnement dans les bois. En réalité, le regard plane sur des
ondulations sans fin, d’un vert désespérant. Mais l’air libre, la clarté
épandue, le vent frais qui soufflait sur cette crête faisaient de cette
halte un des meilleurs moments du voyage.
*
* *
Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé ; tandis que le capitaine Binger se
rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans l’Ouest, pour voir à
Ardjima, le gros de la colonne jouit d’un repos dont elle a grand
besoin. Amenvi, du reste, est un assez pauvre village où il nous eût été
impossible de trouver de quoi nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche,
offrait mainte ressource. Aux alentours, dans les clairières, des
centaines de bestiaux pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par
douzaines, c’est presque du luxe. Par contre, les fruits sont toujours
fort rares : quelques papayes, pas une orange. Sur ce plateau élevé,
l’air, plutôt vif, tempère la chaleur des journées. C’est le premier
répit véritable que nous ayons goûté depuis le littoral.
Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de physionomie plus
énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie, je ne
sais quoi de mâle. Ici la terre est moins féconde qu’à la côte, la vie
moins facile. La loi du travail reprend son empire. Le tisserand équipe
son métier au pied d’un arbre ; le forgeron, sous un hangar, façonne les
outils de paix et de bataille, la houe et la lance ; les ménagères
filent au fuseau.
Durant ces trois mois passés dans la brousse, nous n’avons vu que des
êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les Hauts-Plateaux,
voici des hommes. Il semble que l’humanité, encore à l’état d’ébauche
dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin, pour s’épanouir, d’air et
d’espace, des larges horizons baignés de lumière.
[Illustration : POUPÉES-FÉTICHES]
VII
NAMAROU.
Elle nous apportait du lait, au petit jour, dans la rosée, et le soir, à
l’heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les prairies, se
rassemble au centre du village, dans les enceintes des cases ruinées,
pour y dormir à l’abri des panthères et des hyènes.
Du lait : boisson de captif, disent les noirs, chez qui pourtant les
mères donnent le sein à des nourrissons depuis longtemps ingambes, à des
polissons de trois ou quatre ans. Pour quel motif est-il plus dégradant
de boire du lait que du _doka_[4] ou du _dolo_[5] ? Le proverbe ne le
dit pas. C’est là un de ces préjugés d’autant plus tenaces que rien ne
les justifie. Il me suffit, sans l’expliquer, de constater la surprise
manifestée par les indigènes de Sapiasé, lorsque les blancs ont demandé
qu’on allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés,
des vaches superbes, le pelage blanc et noir, modelées comme des bêtes
de Schwitz. J’ajouterai même que dans ces étonnements il entrait une
pointe de raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle à manger
installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le
cercle, très amusés, clignant de l’œil d’un air entendu.
Et c’étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de rires
étouffés, lorsqu’on nous voyait, la soif étanchée, une mousse blanche
aux lèvres, replacer à terre la calebasse.
Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations enfantines. Notre
requête, le premier jour, lui avait paru très naturelle, et, sans mot
dire, se coiffant d’une écuelle renversée qui lui donnait l’aspect d’un
tirailleur annamite, elle avait pris sa course vers les pâturages. Une
heure plus tard, elle rapportait le vase empli jusqu’aux bords et le
déposait devant la case, à la stupéfaction du populaire qui ne lui
ménagea pas les quolibets. Mais elle n’était pas femme à s’émouvoir pour
si peu. Notre laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les
plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses
épaules nues, sans laisser de brûlure.
Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la tête, elle
était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de perles, l’avaient
récompensée de ses prévenances, et, sans aucun doute, l’espoir d’autres
menus présents contribuait à entretenir son beau zèle.
Il s’en fallait néanmoins que Namarou fût une personne intéressée. Comme
tous les êtres pour qui la vie a été dure, la femme, aux pays noirs, est
volontiers compatissante : son intelligence a des éclairs, son cœur des
délicatesses inconnues du sexe fort. L’observation d’ailleurs serait
également vraie sous d’autres latitudes.
Que Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De quelle
nature ? A quel moment ? On l’ignorait. Les tatouages tracés sur ses
joues, sur sa poitrine, rappelaient moins les marques distinctives
adoptées par les populations qui vivent entre le Comoé et la Volta que
les incisions visibles beaucoup plus à l’ouest, dans le Diammala et le
Djimini. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle était arrivée, il y avait
de cela un nombre considérable de lunes, vêtue d’un lambeau de pagne et
portant sur la tête, dans un filet, son petit bagage, une marmite en
terre et des calebasses. Qui elle était, d’où elle venait ? Captive en
fuite, épouse répudiée ? Sur tous ces points on en était réduit aux
conjectures. Du reste, les gens l’avaient admise sans peine dans la
communauté. Elle avait pris possession d’une case abandonnée, sans que
personne songeât à lui en contester l’usage. Brin à brin, elle réparait
le chaume, bouchait avec de la glaise les lézardes des murailles,
battait le sol à coups de pierre. Et elle vivait là, paisible.
Depuis, son intérieur s’était animé par la venue de deux enfants, un
garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait d’où, le père
ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de garder l’anonyme.
Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits grandissaient,
mêlés aux autres bambins du village, partageant leurs jeux ; le mystère
de leur état civil n’étant pas de nature à leur aliéner, non plus qu’à
leur mère, les sympathies de cette société primitive. Tous deux, au
surplus, se rendaient utiles. La fille écrasait déjà, comme une
ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A peine aussi haute
que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras pendant des heures,
n’interrompant sa besogne que pour vanner la farine sur un écran en
fibres de palmier. Le garçon passait la moitié de ses journées sous le
hangar du forgeron, à entretenir le feu au moyen d’un soufflet en peau
de bouc, sur lequel il exécutait des deux mains, avec une satisfaction
évidente, des battements de tam-tam.
Namarou n’était point belle. Le front bas, les traits plutôt durs, la
poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires qui ont dépassé
la vingtième année. Avec cela, très grande, haute sur jambes ; des
épaules de lutteur. A la voir assise sur les talons au seuil de sa case,
ramassée, tassée sur elle-même, on n’eût jamais deviné sa taille
majestueuse, sa robuste carrure. C’était, quand elle se levait, une
détente de ressort ; on cherchait dans le sol, involontairement, la
trappe par où la longue apparition venait de surgir. Elle n’avait de
véritablement beaux que les yeux, immenses, très doux, les calmes
prunelles de Junon « aux yeux de génisse ».
Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong ; mais, le plus
souvent, une bande de _fou_, tissu naturel, écorce de teinte rougeâtre,
qui lui ceignait les hanches. Pour toute parure, un collier de cuir
auquel était suspendue une pépite d’or de la grosseur d’un pois ; aux
jambes et aux chevilles, quelques grosses perles de verre et des cauris
enfilés dans des cordelettes très serrées. Sa coiffure était celle des
femmes Mandé, la chevelure soutenue par des postiches et relevée en
cimier, avec deux petites tresses tombant sur les tempes, en cadenettes.
Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait dû jadis
abriter une tribu. C’était la case malinké, ronde, en forme de ruche,
mais d’un diamètre inusité ; elle eût pu abriter vingt personnes.
Mobilier plus que sommaire : trois nattes roulées, une dizaine de
calebasses alignées par rang de taille le long du mur, c’était tout.
En revanche, attachés aux perches supportant la toiture, une multitude
de gri-gris, des os, des queues de vache, des bouquets d’herbes séchées,
des plumes de pintade et de perroquet, ainsi qu’une poupée-fétiche,
odieuse figurine taillée dans une bûche.
Dans l’une des calebasses aussi vaste qu’un chaudron, un monceau de
coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont elle
avivait l’éclat avec un peu de terre crayeuse écrasée entre le pouce et
l’index. Lorsqu’elle apportait son lait, l’écuelle déposée, elle
s’asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa ceinture et se mettait
à l’ouvrage.
Elle passait de la sorte les matinées : le soir, elle demeurait là
jusqu’après le soleil couché, tandis qu’aux alentours s’allumaient les
feux des cuisines et que, dans la paix du crépuscule trop court, vers le
ciel pâli les fumées montaient, bleues.
*
* *
Un matin notre amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys,
partis aux informations, rapportèrent qu’elle était dans sa case : il y
avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne
viendrait pas ; Namarou avait « gagné mort » !
Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par les
cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les membres
raidis, déjà froide. A l’intérieur, des vieillards, des notabilités,
parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés près de la morte.
Elle était là, sur sa natte, les mains crispées sur le pagne ramené
jusqu’au menton, la tête rejetée de côté, les yeux grands ouverts.
Il était dit qu’elle s’en irait comme elle était venue, mystérieuse.
Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui plus est, des
subtils poisons versés par la main d’un ennemi ou d’un débiteur. Pour
clore une discussion, pour apurer un compte en souffrance, rien de plus
expéditif qu’une décoction de strophantées. Mais Namarou n’avait pas
d’ennemis ; de créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de
cauris, la pépite d’or qu’elle portait au cou, c’était toute sa fortune.
Quelqu’un l’avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela,
naturellement. Les noirs le savent.
D’où venait le coup ? D’un maléfice ou du démon ? Sakarabrou a de ces
colères. Et malheur à ses victimes ! Il les poursuit jusque dans la
mort, étouffant les plaintes des parents, imposant silence aux voix
amies. Il fait le vide autour du cadavre qui ne connaîtra pas le repos
de la sépulture dans la case ou, près du village, sous un tertre orné
des bons fétiches, de touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur
des bâtons, de calebasses qu’emplit la rosée, où viennent boire les
oiseaux. La dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à la
merci des panthères et des vautours. Telles sont les funérailles que
l’on accorde à quiconque s’est attiré la haine de Sakarabrou.
On saurait vite à quoi s’en tenir sur les causes du décès. Le féticheur
avait fait un signe ; les curieux s’écartaient, livrant passage à deux
hommes qui portaient une espèce de civière, quatre bâtons arrachés à une
toiture, liés ensemble ; un appareil bien frêle, bon pour un petit
enfant : jamais la longue Namarou ne s’y étendrait. Aussi n’était-il pas
question d’opérer la levée du corps, mais d’attacher sur ce brancard
différents effets ayant appartenu à la morte : son pagne d’abord, puis
ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris pendus aux murs, les
objets témoins de sa vie, témoins de sa mort. Eux diraient qui l’avait
fait mourir ; ils conduiraient les porteurs chez celui qui avait jeté le
sort.
Namarou semblait suivre ces mouvements, les yeux fixes, les prunelles
comme dilatées par l’épouvante.
Et voici qu’on la laisse, sur sa natte, seule dans la case dévastée. Le
groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes portant la civière se
dirigent, escortés de la foule, vers la demeure des fétiches, le temple
de Sakarabrou, enceinte palissadée enveloppant un arbre à demi mort dont
le vieux tronc est fouillé de cavités béantes. Là sont déposés des
fruits, des plats de _fouto_, offrandes aux mauvais génies : inutile de
se mettre en frais pour les bons ; on ne flatte que ceux qu’on redoute.
A une basse branche pendent les guenilles que revêt le démon lorsqu’il
apparaît dans le cercle des danseurs, à la lueur des torches, les soirs
de grande fête : la tunique de feuilles, la tête de dragon à la gueule
menaçante. Et sous cette défroque, le vulgaire croit à la présence
réelle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là ; il plane dans le
rayon de soleil, dans la poussière que le vent soulève. C’est lui que le
féticheur invoque en touchant de sa baguette les hardes de la morte.
Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête ; frémissants, ils
attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l’heure, un frisson les
secoue, leurs faces se convulsent ; ils fléchissent sous le léger
fardeau. Ils ne s’appartiennent plus : un singulier phénomène de
suggestion en fait les dociles instruments du sorcier qui, d’un geste
irrésistible, les ploie, les lance en avant.
Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village en tous sens,
heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils s’appuient à une porte, aux
écoutes, et repartent d’un train fou.
De l’endroit où nous sommes, sur une éminence, à l’entrée de Sapiasé, le
terrain s’abaisse en pente douce, le regard suit toutes les péripéties
de la chasse. Et ce sont des cris, des protestations enragées, lorsque
les coureurs, buttant contre une cabane, ruisselants de sueur,
pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le
propriétaire qui craint d’être désigné comme fauteur du sortilège, se
défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le connaissait.
Est-ce qu’il était capable de vouloir du mal à qui que ce fût ? Pourquoi
donc aurait-il « fait fétiche » contre Namarou ? Il n’avait rien à lui
reprocher : ils étaient amis. Mais les coureurs s’éloignent ; il
s’apaise.
Cela dure des heures. Et je songe à l’autre, à la trépassée, oubliée là-
bas dans sa hutte, les yeux grands ouverts, qui attend.
Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes
reviennent près de l’enclos sacré, où ils s’arrêtent enfin haletants,
une écume aux lèvres. Ils s’adossent, têtus, à la palissade, d’où l’on
ne peut les arracher. Le crime n’a pas été commis par un humain. C’est
de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est
jugée maintenant ; son corps ne reposera pas dans la terre.
Alors éclate une clameur féroce, un concert d’imprécations ; la meute se
rue à la curée. On amène au milieu de la place les tam-tams géants
creusés dans un tronc d’arbre, et l’orchestre prélude à petits coups.
Puis la cadence s’accélère, le bruit s’enfle en grondement d’orage.
Namarou a été roulée dans une natte : on l’apporte, on la traîne pour
mieux dire ; dans la bousculade, la sinistre bourriche crève, la tête
pend, raclant le sol de son haut chignon en cimier. Et, le corps jeté à
terre, autour une ronde s’organise. D’abord serrés l’un contre l’autre,
marquant le pas, l’échine courbée, les bras ballants, les danseurs se
redressent et partent d’un vertigineux galop. Dans un poudroiement de
sable rouge, le village entier, un millier de personnes, tourbillonne,
les enfants et les femmes, les jeunes mères elles-mêmes avec leur marmot
pendu en sautoir comme une giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de
martinet, activent le branle ; sur les épidermes en sueur, les lanières
claquent avec un bruit de linge mouillé.
Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques : moutons et chèvres se
sauvent dans la brousse ; les poules effarées sont perchées sur les
toits. Et, massées dans la prairie, les vaches inquiètes, cessant de
paître, le mufle tendu, regardent.
Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s’emparent du
cadavre et l’emportent en courant vers les bois.
Pendant une heure encore, la danse et les chants ont repris avec un
redoublement de furie. Puis, subitement, les trépidations du tam-tam
cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La chaîne est
rompue : à pas lents, muette, la foule se disperse ; les habitants
rentrent chez eux, apaisés, dans la sérénité du devoir accompli.
Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie accoutumé. Des
ménagères vont puiser de l’eau, les pilons retentissent dans les
mortiers, broyant le maïs et le sorgho. Le forgeron, sous son hangar,
façonne les engins de culture et de guerre : les cuisines s’allument et,
des cases en forme de ruches, les fumées montent vers le ciel pâle.
[Illustration : BONDOUKOU VU DU SUD-EST]
VIII
CHEZ SITAFA.
De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui sépare le
bassin du Comoé de celui de la Volta.
Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite de cinq heures
assez fatigante, nous faisions notre entrée dans Bondoukou.
Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de palmes des
villages forestiers, les cases rondes de Matta et de Sapiasé ! Toits en
terrasse, murailles de brique séchée au soleil ; le tout formant une
masse compacte couleur d’ocre jaune au centre d’une immense clairière où
des centaines de bestiaux pâturent.
Vue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée au
minaret pyramidal, ses crêtes de murailles agrémentées d’ornements en
pointes, la ville se montre à son avantage. On dirait vraiment d’une
capitale.
En y regardant de plus près, le tableau change, la belle ordonnance
disparaît. C’est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses
maisons massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les
dattiers ; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à
peine de la couche d’immondices accumulée par les siècles. La perfection
dans le délabrement. Tout ce que l’islam si riche en guenilles, en
vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs,
semble atteindre ici son apothéose. L’incurie poussée à ce point touche
au sublime. L’ordure ainsi mise en valeur tient du génie.
La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre mille âmes.
Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient continuel
l’illusion d’une communauté beaucoup plus nombreuse.
La fraction de la race Mandé-Dioula qui s’est implantée ici depuis deux
ou trois siècles, sinon davantage, n’a cessé d’y prospérer. La position,
commercialement parlant, était du reste fort bien choisie. Placés sur la
ligne de partage des bassins de la Volta et du Comoé, les nouveaux venus
n’ont pas tardé à monopoliser le trafic entre cette partie de la boucle
du Niger et le littoral. Industriels, commissionnaires, prêteurs sur
gages, ils font tous les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l’or et
sur les cauris, sur les kolas, sur les captifs.
La race est belle, de carrure forte, d’allure plus décidée, plus virile
que la population du Sanwi et de l’Indénié. Les femmes ont la démarche
légère, une grâce inconnue dans les villages de la forêt, où la compagne
de l’homme est, le plus souvent, ravalée à l’état de bête de somme.
Nombre des jeunes vendeuses circulant à travers le marché, la corbeille
ou la calebasse sur la tête, posée un peu de côté comme un bonnet de
police par un prodige d’équilibre, sont autant de bronzes florentins qui
raviraient un statuaire.
Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne,
à l’égal de leurs congénères des pays voisins, avec un air de
supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont
on se lasse vite.
Tout le monde ici est « Karamokho » (homme illustre), s’il n’est déjà
« Allahmokho » (homme de Dieu). « Karamokho » l’individu qui vient vous
vendre un mouton, des ignames, des bananes ; « Allahmokho » le négociant
exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et des amulettes, le
mendiant qui, la nuit tombée, psalmodie sa prière de maison en maison
sur un rythme d’enterrement. Cette profusion de titres honorifiques a je
ne sais quoi d’agaçant. C’est comme si chez nous chacun, du porteur
d’eau au ministre, se donnait de l’altesse et du monseigneur.
La maison de Sitafa, notre hôte, est un spécimen accompli d’une
installation d’homme riche à Bondoukou.