Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale de
Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi cherche à
esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore eu le temps de
choisir son ambassadeur. Il le désignera demain. Aujourd’hui sera pris
par des préoccupations plus graves ; l’un des vieux chefs est décédé la
nuit dernière, et l’on va procéder à ses obsèques. En effet, bien avant
le jour, des coups de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre
nouvelle, et depuis la mousqueterie continuait de plus en plus nourrie.
Kassidi-Kié conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous
rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais
nous n’en entendrons parler.
Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse recouvre des puits forés
pour en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs —
vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de
marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin,
lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger sous bois. A un
brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les
bords, qu’une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est
plus grand encore, quand l’abîme se dissimule sous un buisson, entre
deux racines. Il convient de n’avancer qu’avec prudence, les regards
rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans
doute ne serait pas mortelle ; mais, à la distance où nous sommes de la
côte, une simple fracture peut avoir des suites graves.
De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant
sur un arpent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A
défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l’eau des pluies.
Dans ces fosses, plongés jusqu’à la poitrine, une vingtaine de
travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de
grandes vasques en bois. C’est le lavage à la battée, mais très
imparfait. La main-d’œuvre ne coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux
équivaut à un placement de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une
exploitation à l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à
pied d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la
région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7e degré de
latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par parenthèse, rend les
transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes
graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat d’un
poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue haleine.
[Illustration : SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ
INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE]
Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se
remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine
suspecte ; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un captif
qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos rangs au
départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude des
suppliants ; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime des plus
expressives, explique que si nous le livrons, on lui coupera la gorge.
En effet, la physionomie de celui qui le réclame ne dit rien de bon.
C’est une espèce d’athlète, au front déprimé, au regard dur. Il brandit
un coutelas affilé. Nous demandons à qui appartient le captif. Réponse :
son maître est mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous
rappelons alors la fusillade entendue dans la matinée, les salves en
l’honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était
destiné à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en
aller.
On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner comme il est
venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave. Dès l’instant
qu’il s’est placé sous la protection des blancs, l’homme est libre.
L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s’il
ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant, lui loger une
balle dans la tête. Il n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons le
libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C’est un
garçon dans la force de l’âge : il a nom Bilali et est originaire du
pays de Samory. Il s’est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs
sénégalais, parce qu’il parle leur langue. Je dois ajouter qu’une fois
en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l’insouciance de sa race,
et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait.
Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre,
alléguant que le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd !
Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la
base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne dépasse pas cent
cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L’inclinaison
atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versant sud, en
sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste
que, même pour l’indigène, cette partie du trajet est considérée comme
une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette
chaleur de bains maures, une ascension d’une heure éprouve davantage
qu’une demi-journée de marche dans les Alpes.
Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la
présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au
plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur
Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli heureusement sa mission,
nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur _Thibet_ et, ce qui
n’est pas moins précieux, un courrier de France, daté du 23 février :
des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous
recevrons avant de regagner la côte. Car nous n’espérons pas trop revoir
Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à
Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les
charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-
choux et munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à
l’aller. Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre ; il prendra les
dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à
notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussira-t-il ? A cet
égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien
des obstacles. Le caprice d’un chef de village pourra l’immobiliser
pendant des semaines... et des mois.
M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires anglais des
renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou. Alors qu’ils
devaient, d’après nos conventions, passer par l’Achanti, les voici
revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que signifie cette
volte-face imprévue ?
Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru légèrement
changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre endroit la même
remarque. Ces modifications, opérées sous l’influence débilitante du
climat et de l’effort quotidien, restent imperceptibles dans
l’accoutumance de la vie en commun. Une séparation de quelques jours les
met en valeur.
Nous sommes d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui
est dure. La température n’est tolérable — dans les villages — que
jusqu’à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à
l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est
insupportable ; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner
l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons
notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de
forêt. Nous n’atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et
Bondoukou aux approches de Pâques.
30 mars.
Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi
de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en ait envie. Mais
il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi.
Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi,
chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé.
_Indè iræ_. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger l’affaire, mandait
devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari
lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à
Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci
explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s’aventurer sur ce
territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C’est la
guerre, une Iliade en miniature, la « Belle Hélène » au pays noir.
Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de
fusils à pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de
l’ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se
dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est orné de
fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la
gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de
marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées,
de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le repaire de Sakarabrou,
le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des
ténèbres. Il se manifeste à certaines époques, changement de saison,
renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur
parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette
nouvelle est, pour les femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez
elles ; la coutume leur défend d’assister à ces cérémonies.
Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en
longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche représentant
une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé ignorer le nom de
l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle
de démon, pousse des cris inarticulés, rugit et bondit, tandis qu’autour
de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au
plus fort de la danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et
disparaît sans que personne s’avise de le poursuivre.
Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au
lendemain, après notre départ. Impossible : ces rites-là ne sauraient
être différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la
veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose.
Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les adversaires
ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On demeure sur la
défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des
pillages de caravanes, jusqu’au jour où les intéressés préféreront, pour
régler le conflit, la poudre d’or à la poudre à canon.
Attiébentékrou, 1-15 avril.
Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l’avait
dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche parallèle à la
nôtre par le protectorat britannique (Achanti et Broussa), emboîté le
pas derrière nous, parcouru le Sanwi et l’Indénié, procédé à une sorte
d’enquête, comme s’il s’agissait non d’appliquer, mais de préparer un
traité. Ils palabraient avec les chefs, s’efforçant de faire accepter
leur pavillon.
C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait
été mal fait : les territoires qu’il nous attribue feraient partie de la
zone d’influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De là des
prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu’à une
journée de marche de Krinjabo, la totalité de l’Indénié et une province
entière de l’Abron (l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans
l’ouest jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et
Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de Kong. Le
protocole de juin 1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est
cependant formel. Il stipule que la frontière devra suivre autant que
possible le 5e degré de longitude et spécifie que la commission de
délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le
capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains points
entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se
faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de
démarcation devra de toute nécessité passer.
« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et
Débisou et se maintiendra ensuite à dix kilomètres à l’est de la route
de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 par le capitaine Lonsdale). »
[Illustration : PESEURS D’OR]
M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se
refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par
les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples instructions de son
gouvernement. Or, l’échange de cette correspondance exigeant de quatre à
six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la
reprise des travaux renvoyée aux calendes... britanniques. Le fait était
à prévoir et ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des
opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au
sujet de Nougoua étaient d’un fâcheux présage.
La prolongation du _statu quo_ fera merveilleusement l’affaire des
traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n’a pu voir
d’un bon œil l’arrangement intervenu entre l’Angleterre et la France. On
considérait qu’il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si,
— ce qu’il est juste de reconnaître, — la France a été avantagée dans le
partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions
consenties sur d’autres points du littoral africain. L’arrangement
comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au
sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements
du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne
faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas
se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les
plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole,
devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement :
« Ce n’est pas sûr », ajoutant qu’à Londres on avait pu être
insuffisamment renseigné sur l’état des affaires et les droits acquis
par l’Angleterre dans ces parages. L’Angleterre, mal renseignée, mal
servie par ses agents, l’Angleterre oublieuse de ses droits ! Une telle
supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors
même que l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.
Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé plus tard
à la mission française, nous avons fait en sorte d’obtenir de M. le
capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout
travail.
Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle a
occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors du
village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été dressée en
pleine brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le
fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on
voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de
l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres.
Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre les
opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut :
« Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous recevoir de
nouvelles instructions ?
— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre
au moins, peut-être six.
— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien
ici ? »
La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que le seul
parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera
l’objet d’une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de
Paris.
Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer chacun
de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les Anglais sont
partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de Bondoukou, d’où,
selon toute apparence, ils obliqueront à l’est pour revenir à la Côte
par Salaga et la Volta.
Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre programme. Il
importe de surveiller les agissements de nos adversaires et surtout de
nous montrer dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les chefs
ont certainement eu vent de notre approche. Ils s’étonneraient à juste
titre que leurs amis fussent revenus si près d’eux sans leur faire
visite. Nos droits acquis sur ces territoires n’en seraient pas
diminués ; les traités sont là. Mais les Anglais ne manqueraient pas de
mettre à profit notre absence et d’exploiter les mécontentements. Ils
s’efforceraient de démontrer que les Français n’ont point osé
reparaître ; que leur influence est un leurre, et d’empêcher que le
courant du trafic se dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et
d’Assinie, au détriment des établissements de la Côte d’Or.
Annibilékrou, 15-16 avril.
Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de Dianéso, dans
l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux populations comme véritable
suzerain de l’Assikasso. Or, cette province n’a jamais cessé de faire
partie des domaines d’Ardjima, roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est
placé sous notre protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent
régulièrement le tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre
d’arrivée, après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous
passé devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant
marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait prétendre
aux hommages dus au souverain.
Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et qui,
chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider. Pressé
par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a
judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un autre
chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids ; il préférait donc
s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce qui
se passait et nous priait de venir à son aide.
Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui rappelant
le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous les auspices de
M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait rien oublié. Il affirme
de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son seul maître et réglera
toujours sa conduite sur la sienne. Si Ardjima veut être Français, eh
bien ! lui aussi sera Français. Nous ne saurions exiger plus.
M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de quarante
tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui faire observer
que, la mission de délimitation ayant cessé officiellement ses travaux,
rien ne justifie plus l’emploi d’un appareil militaire. Le capitaine
Binger a expédié au gros de son détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre
de ne pas rejoindre, et ne conserve que six Sénégalais comme
ordonnances. Il espère, en conséquence, que le capitaine Lang voudra
bien agir de même sans exciper de l’autorisation obtenue de traverser
avec sa troupe les territoires français. Ladite autorisation prévoyait
le cas où les deux commissions opéreraient conjointement : elle n’a plus
de raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est l’objet
d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle que les
parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements, tout procédé
pouvant être interprété comme un acte d’intimidation vis-à-vis des
indigènes.
M. le capitaine Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces
observations ? Il est probable que la protestation ne l’empêchera pas
d’aller de l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé
n’en sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte.
Dans ce beau village, nous avons une surprise : du bétail. Même, quatre
bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la France. Nous en avons
acheté un hier au soir, que nos porteurs se sont partagé. Comme le chef
nous a fait cadeau d’un autre, il y a eu ripaille et fête chez nos gens
la nuit dernière.
La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers. Les
hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à minuit
les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les quartiers de
viande embrochés à des perches. A trois heures du matin, le festin
reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les mortiers de bois,
réduisant en pâte les bananes, tandis que ronflaient cinquante marmites
où mijotaient les _foutos_. Autant dire que nous n’avons pas fermé
l’œil. Tout extra de ce genre provoque chez le noir des phénomènes
analogues à ceux de l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes
désordonnés, cabrioles, apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée,
la démarche titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce.
17 avril-Pâques.
La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La matinée est
admirable : un beau jour de Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant pas
rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa force
armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise sans
l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à son
campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver déjà sur
pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous prions le
factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de leur transmettre
plus tard nos compliments de congé. A supposer qu’ils persistent à nous
suivre, ce ne sera pas aujourd’hui. _They will not break the Sabbath !_
Assuokrou, 18.
Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les porteurs
cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient encore en
chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les ralentit.
Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un effroyable
sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par la végétation
rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y manque. Jamais nous
n’avions rencontré autant d’abatis causés par les ouragans : les
circuits, pour éviter ces inextricables palissades, allongent le trajet
d’un tiers. Il est près de deux heures, quand nous débouchons de la
brousse devant les cabanes d’Assuokrou.
La chaleur est terrible : pas un filet d’eau courante. Celle qu’on nous
apporte dans des calebasses provient des fosses creusées pour le lavage
de l’or : de son séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de
petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats ; un vrai
bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et
la batterie de cuisine sont encore loin. Heureusement l’un de nos boys
nous apporte quelques oranges, une trouvaille ! Le fruit est si rare
dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères.
Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore paru. Je
me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher
sur la dure, après une journée pareille, n’est point gaie. Mais à quoi
bon s’insurger contre l’inévitable ?