Yacassé, 29 mars.

Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale de

Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi cherche à

esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore eu le temps de

choisir son ambassadeur. Il le désignera demain. Aujourd’hui sera pris

par des préoccupations plus graves ; l’un des vieux chefs est décédé la

nuit dernière, et l’on va procéder à ses obsèques. En effet, bien avant

le jour, des coups de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre

nouvelle, et depuis la mousqueterie continuait de plus en plus nourrie.

Kassidi-Kié conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous

rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais

nous n’en entendrons parler.

Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse recouvre des puits forés

pour en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs —

vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de

marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin,

lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger sous bois. A un

brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les

bords, qu’une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est

plus grand encore, quand l’abîme se dissimule sous un buisson, entre

deux racines. Il convient de n’avancer qu’avec prudence, les regards

rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans

doute ne serait pas mortelle ; mais, à la distance où nous sommes de la

côte, une simple fracture peut avoir des suites graves.

De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant

sur un arpent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A

défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l’eau des pluies.

Dans ces fosses, plongés jusqu’à la poitrine, une vingtaine de

travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de

grandes vasques en bois. C’est le lavage à la battée, mais très

imparfait. La main-d’œuvre ne coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux

équivaut à un placement de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une

exploitation à l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à

pied d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la

région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7e degré de

latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par parenthèse, rend les

transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes

graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat d’un

poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue haleine.

[Illustration : SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ

INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE]

Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se

remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine

suspecte ; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un captif

qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos rangs au

départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude des

suppliants ; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime des plus

expressives, explique que si nous le livrons, on lui coupera la gorge.

En effet, la physionomie de celui qui le réclame ne dit rien de bon.

C’est une espèce d’athlète, au front déprimé, au regard dur. Il brandit

un coutelas affilé. Nous demandons à qui appartient le captif. Réponse :

son maître est mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous

rappelons alors la fusillade entendue dans la matinée, les salves en

l’honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était

destiné à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en

aller.

On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner comme il est

venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave. Dès l’instant

qu’il s’est placé sous la protection des blancs, l’homme est libre.

L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s’il

ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant, lui loger une

balle dans la tête. Il n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons le

libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C’est un

garçon dans la force de l’âge : il a nom Bilali et est originaire du

pays de Samory. Il s’est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs

sénégalais, parce qu’il parle leur langue. Je dois ajouter qu’une fois

en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l’insouciance de sa race,

et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait.

Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre,

alléguant que le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd !

Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la

base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne dépasse pas cent

cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L’inclinaison

atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versant sud, en

sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste

que, même pour l’indigène, cette partie du trajet est considérée comme

une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette

chaleur de bains maures, une ascension d’une heure éprouve davantage

qu’une demi-journée de marche dans les Alpes.

Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la

présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au

plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur

Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli heureusement sa mission,

nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur _Thibet_ et, ce qui

n’est pas moins précieux, un courrier de France, daté du 23 février :

des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous

recevrons avant de regagner la côte. Car nous n’espérons pas trop revoir

Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à

Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les

charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-

choux et munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à

l’aller. Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre ; il prendra les

dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à

notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussira-t-il ? A cet

égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien

des obstacles. Le caprice d’un chef de village pourra l’immobiliser

pendant des semaines... et des mois.

M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires anglais des

renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou. Alors qu’ils

devaient, d’après nos conventions, passer par l’Achanti, les voici

revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que signifie cette

volte-face imprévue ?

Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru légèrement

changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre endroit la même

remarque. Ces modifications, opérées sous l’influence débilitante du

climat et de l’effort quotidien, restent imperceptibles dans

l’accoutumance de la vie en commun. Une séparation de quelques jours les

met en valeur.

Nous sommes d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui

est dure. La température n’est tolérable — dans les villages — que

jusqu’à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à

l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est

insupportable ; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner

l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons

notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de

forêt. Nous n’atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et

Bondoukou aux approches de Pâques.

30 mars.

Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi

de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en ait envie. Mais

il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi.

Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi,

chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé.

_Indè iræ_. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger l’affaire, mandait

devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari

lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à

Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci

explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s’aventurer sur ce

territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C’est la

guerre, une Iliade en miniature, la « Belle Hélène » au pays noir.

Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de

fusils à pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de

l’ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se

dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est orné de

fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la

gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de

marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées,

de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le repaire de Sakarabrou,

le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des

ténèbres. Il se manifeste à certaines époques, changement de saison,

renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur

parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette

nouvelle est, pour les femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez

elles ; la coutume leur défend d’assister à ces cérémonies.

Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en

longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche représentant

une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé ignorer le nom de

l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle

de démon, pousse des cris inarticulés, rugit et bondit, tandis qu’autour

de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au

plus fort de la danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et

disparaît sans que personne s’avise de le poursuivre.

Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au

lendemain, après notre départ. Impossible : ces rites-là ne sauraient

être différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la

veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose.

Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les adversaires

ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On demeure sur la

défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des

pillages de caravanes, jusqu’au jour où les intéressés préféreront, pour

régler le conflit, la poudre d’or à la poudre à canon.

Attiébentékrou, 1-15 avril.

Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l’avait

dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche parallèle à la

nôtre par le protectorat britannique (Achanti et Broussa), emboîté le

pas derrière nous, parcouru le Sanwi et l’Indénié, procédé à une sorte

d’enquête, comme s’il s’agissait non d’appliquer, mais de préparer un

traité. Ils palabraient avec les chefs, s’efforçant de faire accepter

leur pavillon.

C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait

été mal fait : les territoires qu’il nous attribue feraient partie de la

zone d’influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De là des

prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu’à une

journée de marche de Krinjabo, la totalité de l’Indénié et une province

entière de l’Abron (l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans

l’ouest jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et

Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de Kong. Le

protocole de juin 1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est

cependant formel. Il stipule que la frontière devra suivre autant que

possible le 5e degré de longitude et spécifie que la commission de

délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le

capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains points

entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se

faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de

démarcation devra de toute nécessité passer.

« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et

Débisou et se maintiendra ensuite à dix kilomètres à l’est de la route

de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 par le capitaine Lonsdale). »

[Illustration : PESEURS D’OR]

M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se

refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par

les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples instructions de son

gouvernement. Or, l’échange de cette correspondance exigeant de quatre à

six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la

reprise des travaux renvoyée aux calendes... britanniques. Le fait était

à prévoir et ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des

opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au

sujet de Nougoua étaient d’un fâcheux présage.

La prolongation du _statu quo_ fera merveilleusement l’affaire des

traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n’a pu voir

d’un bon œil l’arrangement intervenu entre l’Angleterre et la France. On

considérait qu’il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si,

— ce qu’il est juste de reconnaître, — la France a été avantagée dans le

partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions

consenties sur d’autres points du littoral africain. L’arrangement

comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au

sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements

du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne

faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas

se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les

plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole,

devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement :

« Ce n’est pas sûr », ajoutant qu’à Londres on avait pu être

insuffisamment renseigné sur l’état des affaires et les droits acquis

par l’Angleterre dans ces parages. L’Angleterre, mal renseignée, mal

servie par ses agents, l’Angleterre oublieuse de ses droits ! Une telle

supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors

même que l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.

Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé plus tard

à la mission française, nous avons fait en sorte d’obtenir de M. le

capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout

travail.

Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle a

occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors du

village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été dressée en

pleine brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le

fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on

voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de

l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres.

Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre les

opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut :

« Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous recevoir de

nouvelles instructions ?

— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre

au moins, peut-être six.

— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien

ici ? »

La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que le seul

parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera

l’objet d’une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de

Paris.

Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer chacun

de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les Anglais sont

partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de Bondoukou, d’où,

selon toute apparence, ils obliqueront à l’est pour revenir à la Côte

par Salaga et la Volta.

Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre programme. Il

importe de surveiller les agissements de nos adversaires et surtout de

nous montrer dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les chefs

ont certainement eu vent de notre approche. Ils s’étonneraient à juste

titre que leurs amis fussent revenus si près d’eux sans leur faire

visite. Nos droits acquis sur ces territoires n’en seraient pas

diminués ; les traités sont là. Mais les Anglais ne manqueraient pas de

mettre à profit notre absence et d’exploiter les mécontentements. Ils

s’efforceraient de démontrer que les Français n’ont point osé

reparaître ; que leur influence est un leurre, et d’empêcher que le

courant du trafic se dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et

d’Assinie, au détriment des établissements de la Côte d’Or.

Annibilékrou, 15-16 avril.

Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de Dianéso, dans

l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux populations comme véritable

suzerain de l’Assikasso. Or, cette province n’a jamais cessé de faire

partie des domaines d’Ardjima, roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est

placé sous notre protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent

régulièrement le tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre

d’arrivée, après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous

passé devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant

marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait prétendre

aux hommages dus au souverain.

Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et qui,

chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider. Pressé

par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a

judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un autre

chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids ; il préférait donc

s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce qui

se passait et nous priait de venir à son aide.

Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui rappelant

le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous les auspices de

M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait rien oublié. Il affirme

de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son seul maître et réglera

toujours sa conduite sur la sienne. Si Ardjima veut être Français, eh

bien ! lui aussi sera Français. Nous ne saurions exiger plus.

M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de quarante

tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui faire observer

que, la mission de délimitation ayant cessé officiellement ses travaux,

rien ne justifie plus l’emploi d’un appareil militaire. Le capitaine

Binger a expédié au gros de son détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre

de ne pas rejoindre, et ne conserve que six Sénégalais comme

ordonnances. Il espère, en conséquence, que le capitaine Lang voudra

bien agir de même sans exciper de l’autorisation obtenue de traverser

avec sa troupe les territoires français. Ladite autorisation prévoyait

le cas où les deux commissions opéreraient conjointement : elle n’a plus

de raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est l’objet

d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle que les

parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements, tout procédé

pouvant être interprété comme un acte d’intimidation vis-à-vis des

indigènes.

M. le capitaine Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces

observations ? Il est probable que la protestation ne l’empêchera pas

d’aller de l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé

n’en sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte.

Dans ce beau village, nous avons une surprise : du bétail. Même, quatre

bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la France. Nous en avons

acheté un hier au soir, que nos porteurs se sont partagé. Comme le chef

nous a fait cadeau d’un autre, il y a eu ripaille et fête chez nos gens

la nuit dernière.

La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers. Les

hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à minuit

les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les quartiers de

viande embrochés à des perches. A trois heures du matin, le festin

reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les mortiers de bois,

réduisant en pâte les bananes, tandis que ronflaient cinquante marmites

où mijotaient les _foutos_. Autant dire que nous n’avons pas fermé

l’œil. Tout extra de ce genre provoque chez le noir des phénomènes

analogues à ceux de l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes

désordonnés, cabrioles, apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée,

la démarche titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce.

17 avril-Pâques.

La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La matinée est

admirable : un beau jour de Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant pas

rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa force

armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise sans

l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à son

campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver déjà sur

pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous prions le

factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de leur transmettre

plus tard nos compliments de congé. A supposer qu’ils persistent à nous

suivre, ce ne sera pas aujourd’hui. _They will not break the Sabbath !_

Assuokrou, 18.

Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les porteurs

cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient encore en

chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les ralentit.

Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un effroyable

sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par la végétation

rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y manque. Jamais nous

n’avions rencontré autant d’abatis causés par les ouragans : les

circuits, pour éviter ces inextricables palissades, allongent le trajet

d’un tiers. Il est près de deux heures, quand nous débouchons de la

brousse devant les cabanes d’Assuokrou.

La chaleur est terrible : pas un filet d’eau courante. Celle qu’on nous

apporte dans des calebasses provient des fosses creusées pour le lavage

de l’or : de son séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de

petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats ; un vrai

bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et

la batterie de cuisine sont encore loin. Heureusement l’un de nos boys

nous apporte quelques oranges, une trouvaille ! Le fruit est si rare

dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères.

Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore paru. Je

me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher

sur la dure, après une journée pareille, n’est point gaie. Mais à quoi

bon s’insurger contre l’inévitable ?

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 9 / 18 段