Nous voici dans l’Indénié depuis trois jours, quatre peut-être. Le

dernier hameau du Sanwi était Tiékokourou où nous avons couché le 6. Au

delà, c’est le vague, les solitudes sans nom. En pays noir, la ligne de

démarcation entre deux contrées est rarement déterminée de façon

précise. La frontière est représentée par une bande de territoire dont

la largeur varie de quarante à cinquante kilomètres, sorte de zone

neutre où l’on ne rencontre pas un village. Il faut camper soit en plein

bois, soit dans de misérables abris élevés par les chasseurs et les

caravanes, cases en branchages, inhabitées, à demi effondrées, ouvertes

à tous les vents.

Tels ont été nos derniers bivouacs : Bianoa, Adoukakourou et

Diambarakrou. Dans ces campements, nous avons été étonnés de trouver

accumulées en quantité considérable des marchandises à destination de

l’intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de barils de

poudre. Voisinage troublant, étant données l’insouciance de l’indigène,

son habitude d’allumer du feu dans sa case et, le soir venu, de promener

partout, en guise de torches, des tisons incandescents. Toutes ces

charges ont été abandonnées là sans gardien, à la merci des allants et

venants. Les porteurs reviendront les chercher dans plusieurs jours,

sinon dans plusieurs semaines : aucun article ne manquera à l’appel.

L’usage est général : il témoigne d’un respect du bien d’autrui d’autant

plus remarquable qu’en toute autre circonstance le noir professe, à

l’égard du tien et du mien, des idées assez larges. Il n’en va pas de

même en pareil cas. L’objet déposé dans un camp, au bord du chemin, est

sacré, fétiche : nul n’y touchera.

Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de telles

marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de l’ombre

continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans cette

atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble que la

végétation ambiante absorbe tout l’oxygène. La respiration s’accélère,

haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue aux tempes.

A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s’espacent de plus

en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le Songan, d’une

fraîcheur surprenante. Nous y avons pris un de nos meilleurs bains,

quoiqu’elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans lesquelles

ont longtemps infusé les racines et le bois mort. Ensuite, plus un

ruisseau : des mares, des flaques de boue dissimulées sous les feuilles

tombées, un sol pâteux. A Adouakourou, ce tout petit village d’une

dizaine de cases, toutes à claire-voie, — presque un camp de chasseurs,

— l’eau est un luxe. Pas une source. A trois ou quatre cents mètres

seulement, un trou fangeux où les habitants se lavent et s’abreuvent.

Population chétive : beaucoup de maladies cutanées, d’ulcères de

mauvaise apparence. J’entends encore la plainte navrante d’un jeune

garçon de douze à quatorze ans dont le corps n’était qu’une plaie. Ce

malheureux, objet d’horreur pour tous, couvert de crasse et de

poussière, rampait de-ci de-là autour des cuisines, dévoré par la soif,

cherchant à s’approcher d’une jarre. Dès que sa présence était signalée,

on lui donnait la chasse à grands cris. L’accès du sentier conduisant à

l’eau lui était rigoureusement interdit. Songez donc ! il n’aurait eu

qu’à se plonger dans le puisard. La douleur fait faire de ces folies.

Repoussé de partout à cause de l’odeur infecte qu’exhalait sa purulence,

le pauvre diable s’était réfugié près de nous. Qui sait ? se disait-il

sans doute, ces nouveaux venus à la peau blanche doivent avoir l’âme

compatissante. Et il s’était blotti sous l’auvent de ma case, à la vive

indignation d’Alfred qui menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne

fusse intervenu. Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de

bornes, lorsque je lui ordonnai de prendre une boîte de fer-blanc qui

avait contenu des cartouches, d’aller l’emplir au marigot et de la

placer auprès de l’enfant. Par exemple ! se donner cette peine pour ce

galeux, pour ce pelé qui nous empoisonnait !... Il fallut bien obéir. Je

n’oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en trempant

ses lèvres dans l’eau bourbeuse ; l’éclair de ces yeux en disait plus

que de longues actions de grâces.

Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de donner aux

éclopés semés en route le temps de rallier le convoi. Plus terribles

encore que les étapes, ces arrêts imposés par la nécessité d’attendre

les traînards, de rassembler des renseignements et enfin de satisfaire

aux exigences du chef, désireux de vous garder le plus longtemps

possible. Celui qui commande ici est un vieillard étrangement accoutré.

Sur une espèce de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à

l’infini, il étale une multitude de gri-gris cousus sur l’étoffe ou

suspendus à son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de

toutes dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de

coquillages : sur ses épaules, une peau de singe. Il s’appuie sur une

longue trique : un gamin le suit portant le tabouret guilloché, insigne

du pouvoir suprême. Le personnage, qui n’a jamais vu d’Européens, nous

observe avec curiosité, mais à la dérobée. Il a un peu peur. Sa crainte

pourtant ne l’empêche nullement de venir s’asseoir sur le seuil de notre

case et de rester là en contemplation pendant des heures.

[Illustration : UN VILLAGE DE LA FORÊT (ADOUAKOUROU)]

Zaranou, 12-22 mars.

Les rapports avec l’indigène sont plus délicats que dans le Sanwi. La

population, très défiante, commence presque toujours par battre en

retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf quelques vieilles

femmes, les habitants ont disparu dans la brousse. On nous épie de

loin ; puis, quand elle s’est assurée que nos intentions sont

pacifiques, la foule se hasarde hors de sa retraite. Alors ce sont de

longs pourparlers pour l’achat de quelques régimes de bananes ou d’une

chèvre, parfois le refus de vendre ; des faux-fuyants, des hésitations

de tel chef à arborer dans son village le pavillon français. Le

malheureux, selon toute apparence, tremble de se compromettre. Il a

peut-être bien entendu parler, de façon très vague, des traités passés,

au nom de la France, avec les principaux chefs de l’Indénié. Mais ces

traités remontent à plusieurs années (1887). Depuis, aucun voyageur n’a

reparu pour en raviver le souvenir.

Comment s’étonner que, pour l’indigène, les actes ainsi passés n’aient

qu’une valeur relative ? D’autant que la contrée renferme bon nombre

d’immigrés Apolloniens, anciens sujets du protectorat britannique de la

Côte d’Or, toujours enclins à se recommander de leur pays d’origine.

Cette circonstance a été mise à profit par les traitants noirs

parcourant les villages où ils se présentent comme porte-parole

autorisés des Anglais. Aucun n’est d’ailleurs investi d’un titre

officiel, d’une mission déterminée. Simples trafiquants, c’est tout au

plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d’Axim, on leur aura insinué

qu’il serait bon, au cours de leur voyage à l’intérieur, de relever les

points occupés sur les territoires limitrophes par leurs compatriotes,

et de s’efforcer de les maintenir en relations constantes avec le

protectorat. Ces conseils donnés sous forme de conversations, par un

parent ou un ami n’ayant avec le gouvernement aucune attache apparente,

suffisent pour persuader à notre homme qu’il est qualifié pour agir. La

vanité du noir n’en demande pas davantage. Cette disposition d’esprit

favorise le recrutement d’une nuée d’agents volontaires, qu’il sera

toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque de

créer des embarras.

Il est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés inactifs

dans l’Indénié. Leurs menées, à vrai dire, n’ont pas grande importance,

puisque les traités sont là. Mais elles sont un prétexte à exactions

constantes, impôts extraordinaires, amendes infligées pour le motif le

plus futile ou même sans motif, amendes et impôts dont le produit, est-

il besoin de le dire ? constitue le plus clair bénéfice des susdits

traitants, lesquels s’improvisent ainsi tout à la fois gendarmes, juges

et agents du fisc. Aussi faut-il voir l’attitude piteuse de l’humble

chef de village qui ne sait trop de quelle puissance il relève,

tremblant, s’il obéit à Paul, de s’attirer le courroux de Pierre : « Ne

m’en veuille pas. Je ne suis qu’un petit chef, ce n’est pas moi qui

commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu’ils décideront sera

bien. » Les grands chefs nous font bon accueil ; mais leurs lenteurs,

leur amour des palabres nous ont déjà causé et nous causeront encore

bien des arrêts.

Cet état d’esprit dûment constaté dans les villages précédents, à

Ébilassékrou, à Bocaso, et ici même, il était indispensable d’avoir une

entrevue avec le roi de l’Indénié et ses principaux feudataires. Nous

n’avons que trop tardé à faire acte de présence. Le passage de la

mission est une occasion excellente de leur montrer que la France existe

et que, derrière les traités signés, il y a des hommes. Mais notre

malechance veut que l’aristocratie des villages soit en ce moment réunie

en un palabre, à l’effet de régler je ne sais quel conflit, dans la

capitale, Ammoakonkrou, située à trois fortes journées de marche, au

nord-ouest. Nous y avons envoyé en ambassade un de nos chefs de

porteurs, Amon, porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre

part le roi et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse

obtiendrons-nous ? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce qu’il y a de sûr,

c’est que nous devrons attendre une semaine, et même plus.

Quel séjour ! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à peine

constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir debout que par

la force de l’habitude. Des ruines apparaissent un peu partout, à côté

des constructions habitées qui empruntent elles-mêmes à ce voisinage un

aspect minable. L’exiguïté de ces réduits, les matériaux employés, ne

répondent en quoi que ce soit aux exigences du climat. Le pisé qui

recouvre le frêle édifice de perches s’échauffe sous l’action des rayons

solaires. La maison, avec sa porte basse pour toute ouverture, se trouve

de la sorte transformée en un poêle qui conserve, aux plus fraîches

heures de la nuit, la majeure partie de la chaleur du jour.

Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour l’emplacement du

village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre à part le grand

ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les journées sont

terribles, les nuits pires. S’il survient une ondée, c’est à peine si le

thermomètre descend au-dessous de 28°. La tornade finie, l’atmosphère,

saturée d’humidité, est encore plus lourde. Camper sous bois ?

Impossible... La forêt, à une assez grande distance autour du village,

sert de dépotoir : il s’en dégage des effluves à faire tressaillir un

trépassé.

Nul moyen d’échapper à l’ennui dissolvant de l’inaction. La sylve vous

enveloppe. Point d’autre promenade que le sentier par lequel vous êtes

venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse il est à peine

question, tant le gibier est difficile à lever dans la brousse.

Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais rien de

décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie distinctive.

Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de caractère, pas

l’ombre de personnalité, d’industrie quelconque, de recherche ingénieuse

dans les occupations ordinaires de la vie. Ni forme, ni grâce, ni

couleur. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ce que j’ai sous

les yeux, sans prétendre généraliser. Je ne fais allusion qu’à

l’indigène de Guinée. Je n’ignore pas que nous trouverons plus au nord,

à Bondoukou et à Kong, des populations dont le niveau intellectuel est

autrement élevé. Mais ici, à peine un embryon d’intelligence.

Certes, il m’est arrivé de séjourner, parfois durant des semaines, dans

tel village indien où j’espérais ne passer que vingt-quatre heures. Mais

nulle part, ni sur les plateaux du Mexique, ni dans les villages perdus

de la Cordillère, ni chez les tribus des rivières amazoniennes, la

sensation d’énervement n’a été aussi aiguë. Là-bas, chez l’homme rouge

des deux Amériques, mille détails réveillent l’attention somnolente. Un

rien : la coupe gracieuse d’un canot ou d’une pagaie, le galbe

curieusement contourné d’un ustensile domestique, argile ou vannerie, la

ciselure d’une sarbacane, la mélopée d’un rythme pénétrant chantée

autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des hommes

d’un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à caresser avec un

bâton le fond d’une boîte à sardines, quelque tambour informe. Dans ce

pays où le sol fournit en abondance l’argile la plus fine, pas d’autres

ustensiles de ménage que de grossières terrines, de lourdes vasques

creusées en plein bois. Et cependant le bric-à-brac de la civilisation

nous enserre. Dans plusieurs de ces villages où le blanc paraît

aujourd’hui pour la première fois, l’industrie européenne a pénétré

depuis des siècles sous la forme de cotonnades criardes et de

verroteries. Vous arrivez ; la population affolée se disperse au fond

des bois ; mais vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les

fuyards dans la hâte de leur retraite, le pagne tissé à Manchester et la

bouteille de gin.

Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux d’enfants

le trait caractéristique qui manque partout ailleurs ? De ce côté encore

la désillusion est grande. Rien qui dépasse les pratiques d’un

fétichisme grossier. Chacun a un fétiche, animal, plante ou fruit, dont

il change, d’ailleurs, suivant l’inspiration du moment, sans qu’on

puisse démêler de ses explications confuses le sens qu’il attache à ces

brimborions. Des calebasses placées à proximité du village, des tas

d’ordures en travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la

forêt, telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui

s’adressent les offrandes ? A tout et à rien. Les dieux du Panthéon

barbare gardent invariablement l’anonyme. L’homme, il est vrai, portera

sur lui des emblèmes d’une signification plus précise : pour se faire

aimer, pour n’être jamais malade, pour être heureux à la chasse.

L’amulette varie selon les individus.

A cela près, c’est le chaos que n’éclaire aucune légende. Quelques

voyageurs, s’efforçant de rattacher à travers les continents et les âges

la chaîne des traditions, ont cru reconnaître dans plusieurs de ces

pratiques baroques un souvenir affaibli des mythes de l’Orient. Illusion

respectable, mais un peu hasardeuse, d’ethnologue qui se flatte de

découvrir les mêmes aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les

mythes exquis de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les

fontaines, le mont et la forêt, les clameurs de la mer et le bruit du

vent, peuplant de faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les

lumineuses créations de l’âme antique n’ont aucune parenté avec ces

ténèbres.

Boca-o-Koré, 22 mars.

Hier enfin Amon était de retour avec la réponse des chefs. Elle pourrait

être meilleure. Nous leur demandions de venir à nous : ils ont répondu

d’aller à eux, à Ammoakonkrou. Le détour, expliquaient-ils, ne nous

retarderait que d’une journée, le sentier n’était pas mauvais ;

arguments d’individus qui n’ont point envie de se déranger. Qu’il soit

donc fait selon leur bon plaisir.

Nous avons dit, ce matin, adieu à Zaranou, un éternel adieu, j’espère !

Et nous voici, après une promenade de deux heures, campés à Boca-o-Koré

(la Montagne Rouge). La contrée est accidentée plutôt que montueuse :

des collines élevées de cent mètres à peine, dont le sol est riche en

pyrites de fer.

Accueil très réservé. On a fait le vide à notre annonce : chèvres,

moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse. Restent les

bananeraies, chargées de magnifiques régimes, de quoi nourrir un corps

d’armée. La superficie du défrichement n’atteint pourtant pas deux

hectares : mais telle est la fécondité du sol, qu’un seul hectare planté

de bananiers donne, bon an, mal an, _deux cent mille kilogrammes_ de

fruits. C’est le fond de l’alimentation indigène : la disette n’est

jamais à craindre en dépit d’un gaspillage effréné. Une moitié de la

récolte pourrit sur place. Ce n’est donc pas sans surprise que nous nous

sommes vu refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu

l’audace de déclarer qu’ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce

mauvais vouloir il n’y avait qu’à passer outre. L’un des porteurs s’est

offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la troupe. Ce

que voyant, un noir, furieux, se précipitait, brandissant une machette

et menaçant de trancher la main au premier qui s’aviserait d’entrer dans

son champ. L’énergumène fut empoigné, ligotté séance tenante, et fit les

plus plates excuses. L’incident n’eut pas de suite. En présence de cette

attitude décidée, l’émotion se calmait comme par enchantement. La

population a ramené sa basse-cour des profondeurs du bois ; les bananes

sont apportées par monceaux.

Le village est situé à cent mètres du Mézan, important affluent du

Comoé. La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort, s’écoule avec

lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel crépuscule. Des deux rives

les arbres s’inclinent, confondent leurs feuillages en une ogive d’une

hardiesse incomparable. Sur le parvis mouvant de cette cathédrale, des

ombres flottent, tiges fracassées, buissons arrachés à la berge,

entraînés à la dérive. De rares bruissements, une branche qui craque,

une noix de singe tombant dans l’eau, rendent plus solennels encore les

intervalles de silence.

L’étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce

renseignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et

Abengourou, le pays n’est qu’une solitude. Il est vraiment regrettable

de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous arrêter ici ? Il est

à peine dix heures. Poussons plus loin et campons en forêt. Mais il

paraît que c’est impossible. Jamais les noirs n’y consentiraient. Ils

sont persuadés que cette région est hantée par un animal redoutable, la

Bête : ils ne le désignent pas autrement. Quiconque passerait la nuit

dans les bois serait certain d’être dévoré. Il n’y a pas à discuter. Ces

frayeurs auront ceci de bon que personne, demain, ne sera tenté de muser

en route. Le monstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos porteurs,

du reste, envisagent allègrement cette pénible marche. Ils ont appris

qu’on vient de tuer un éléphant aux environs d’Abengourou, ce qui leur

promet à l’arrivée un ample festin de viande fraîche.

L’heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien que d’une laideur

repoussante. C’est un garçon contrefait, affligé d’une tête énorme et

d’une bosse ; difformités qui n’empêchent pas la sûreté du coup d’œil et

l’endurance des interminables affûts dans les cavités d’un tronc

séculaire ou dans un trou masqué par des herbes. Du reste, il possède

des fétiches qui lui confèrent des prérogatives inouïes, telles que la

faculté de se rendre invisible, de se transformer à volonté. Pour

échapper aux atteintes du pachyderme blessé, il devient tour à tour

buisson, fleur, oiseau. Ces balivernes nous sont rapportées le plus

sérieusement du monde par nos boys, intelligents pourtant, qui ont

fréquenté l’école d’Assinie. Je leur ai suggéré que si le personnage

avait le don des promptes métamorphoses, il devrait bien commencer par

changer de figure. Mais j’ai vu que l’argument ne portait pas.

Abengourou, 23-24 mars.

Terrible journée ! Neuf heures de marche effective avec une seule halte

de quarante minutes, à mi-chemin.

En réalité, nous aurons été sur pied pendant treize heures. On s’est mis

en branle à une heure du matin, le passage du Mézan exigeant de trois à

quatre heures, attendu qu’il n’y avait à Boca-o-Koré qu’une seule

pirogue pour transborder plus de cent personnes et les bagages. Le

convoi massé au bord de la rivière, l’opération a commencé à la clarté

des torches et de brasiers allumés sur les deux berges. Le va-et-vient

de ces hommes nus, de ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des

hautes ramures reflétées dans l’eau morte donnaient à la scène un

caractère saisissant. La barque des ombres sur le fleuve infernal.

La première partie du trajet a été relativement facile. La sente est

unie, libre d’obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le sentier

serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les racines, les arbres

écroulés jusqu’à Abengourou. Le lever à la boussole nous donne, à vol

d’oiseau, 30 kilomètres 400 mètres ; soit un développement réel de

quarante-cinq kilomètres : une course honnête par tout pays,

extraordinaire sous les tropiques. Aussi l’épuisement de notre suite

était tel qu’elle en a oublié ses alarmes. Soixante porteurs sont

demeurés en arrière, en détresse. De notre côté, nous avons grand besoin

de repos et nous perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre.

[Illustration : LA CASE DE KOFI, CHEF D’ABENGOUROU]

Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu depuis

notre entrée dans l’Indénié. Pour la première fois, nous y rencontrons

un personnage dont les allures tranchent singulièrement avec celles de

la population environnante. C’est le musulman, le Mandé Dioula de

Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes, non dans un but de

propagande, mais pour trafiquer, colporter et vendre des amulettes, des

cotonnades indigènes. Cependant il prêche d’exemple, fait salâm le front

incliné vers l’Orient, à l’ébahissement des naturels, et, parfois,

laissera derrière lui des prosélytes. C’est par lui que l’islamisme

gagne de proche en proche et atteindra bientôt les rivages du golfe de

Guinée.

Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques cases. Celle

de Kofi, chef d’Abengourou, est, à cet égard, très remarquable. Simple

bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme les maisons voisines ;

mais deux colonnes torses qui supportent l’avant-toit, la porte à plein

cintre, une fenêtre à croisillons, participent, à n’en pas douter, de

l’architecture arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de

feuilles de cuivre entaillées d’arabesques.

Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers porteurs

arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la brousse, une

nuit de jeûne et d’angoisses. Si la Bête les a épargnés, ils ne doivent

leur salut qu’aux bons fétiches dont plusieurs d’entre eux s’étaient

munis. Ces gri-gris-là défient maintenant la concurrence.

Ammoakonkrou, 25-28 mars.

A Ammoakonkrou, capitale de l’Indénié, l’un des pires endroits du monde,

réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de cérémonie

consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de velours vert et un

chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a recueilli tout récemment

l’héritage de son prédécesseur Ammoa, qui avait donné son nom au

village. Lors de notre réception, il vint à nous, hissé sur le dos de

ses serviteurs, dans un lit de parade, vaste corbeille ornée d’oripeaux

et d’amulettes, du haut de laquelle il étendait les mains sur la

multitude avec des gestes de pontife. Autour de lui, les autres chefs,

rassemblés pour se rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient,

gesticulaient, se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le

roi lui-même, descendu de sa corbeille, n’a pas dédaigné d’esquisser un

pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en hémicycle,

accompagnait la danse de ses clameurs. La garde royale — des gaillards

brandissant des cimeterres en fer battu à poignée d’or grossièrement

travaillée ou de longs _flingots_ à pierre parfaitement inoffensifs —

encadrait le monarque, s’abandonnant à des improvisations

chorégraphiques telles qu’on n’en vit jamais de pareilles, même en rêve.

Des cris, de la poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête.

Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roi de l’Indénié nous a donné du

fil à retordre et mis notre patience à une rude épreuve. Lui et les

autres chefs comprennent vaguement que le protectorat de la France sert

leurs intérêts, leur pays devant être le trait d’union naturel entre le

Bondoukou et le Sanwi et bénéficier du transit. Néanmoins, les menaces

incessantes des traîtants de l’Achanti, agents de l’Angleterre, les ont

rendus timides. Il n’a pas fallu moins de quatre palabres, pour que le

roi consentît à nous adjoindre un de ses chefs. Celui-ci nous

accompagnerait jusqu’à notre rencontre avec la commission anglaise et

fournirait au besoin des éclaircissements sur les villages de la

frontière dont la possession serait débattue.

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 8 / 18 段