Puis, c’est le train ordinaire de la vie au campement : les besognes

multiples qu’il est nécessaire d’entamer soi-même si l’on veut obtenir

du nègre qu’il les achève tant bien que mal ; la discussion soulevée

pour un rien, qu’il s’agit d’apaiser à la satisfaction des deux parties

intéressées ; enfin, le remède sollicité pour un mal quelconque, fièvre

ou colique. Il va sans dire que le noir n’a qu’une confiance très

relative dans les drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite

par surcroît de précaution ; mais, si le mal cède, il fera honneur de la

guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous comptons

parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L’un d’eux surtout, qui

répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses camarades d’une réputation

indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de la médecine nègre :

cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques

sur toutes les parties du corps ; incantations baroques dans lesquelles

le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les

gémissements d’un patient et les cris des animaux les plus divers. La

mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du

tam-tam. Ces petites fêtes ont lieu la nuit, devant un auditoire

nombreux, et durent parfois plusieurs heures. Dans la nuit du 16 au 17,

il m’a été impossible de fermer l’œil avant deux heures du matin, à

cause de l’odieux tintamarre qui faisait rage dans la case voisine de la

mienne. C’était la consultation du docteur Mouraré.

Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le noir use

et abuse d’une panacée chère à la thérapeutique de toutes les nations, —

la douche ascendante.

L’instrument de Molière, tel qu’on le comprend dans les forêts de

Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux répertoire.

C’est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin, mais percée à ses

deux extrémités. De même que dans la clinique du docteur Purgon, le

clystère est élevé ici à la hauteur d’un principe. Seulement il

s’administre suivant un rite très particulier et requiert, comme par le

passé, le concours de deux personnages, l’opérateur et le patient.

Celui-ci confie à un ami la seringue, emplie au préalable d’une infusion

pimentée, et le camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses

poumons, avec le sérieux d’un corniste qui déchiffre une page difficile.

Le lavement s’absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait

une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas de

jour sans que nos porteurs s’offrent cette consommation ; c’est

l’apéritif obligé en arrivant à l’étape. Chacun d’eux porte en sautoir

sa calebasse au goulot effilé. Il oubliera son fardeau, ses armes, ses

munitions, tout hormis sa canule. En ouvrant le panier de cuisine, quel

est le premier objet que j’aperçois soigneusement calé au fond de la

marmite ? La seringue d’Anoman.

[Illustration : L’INSTRUMENT DE MOLIÈRE AU PAYS NOIR]

Les mamans qui ne doutent de rien appliquent couramment cette médication

à des bébés de quelques mois, sans songer aux ravages que ce bouillon

corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les malheureux

nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la tête. Il y a de

quoi ! Les siècles peuvent passer, la civilisation faire son œuvre, les

fétiches tomber dans l’oubli des mythologies défuntes ; dans le

renouveau du monde noir, sur les ruines des croyances, sur les décombres

de la forêt défrichée, une seule institution restera debout, immuable :

le clystère au piment.

La population, d’humeur très douce, manifeste à notre égard une

curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non pas

épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de spectateurs

empressés. Pas un ne se doute qu’il peut être indiscret : ils sont

capables de rester là pendant des heures à vous regarder écrire ou

dessiner ; levez-vous la séance, l’assemblée fait de même et vous

escorte dans les promenades les plus intimes, obstinée, implacable.

Avant nous, le village n’a compté qu’une visite d’Européens, la mission

Brétignière. La toute jeune génération voit les blancs pour la première

fois ; chez elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon

approche, les enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois

encore un malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de

ses aînés, plus agiles, jetait des appels désespérés, agitant les bras,

écartant de lui l’apparition redoutable avec des gestes d’exorciste.

J’ai cru m’apercevoir, du reste, que les mères, à l’occasion,

exploitaient cette frayeur et nous faisaient tenir l’emploi de

Croquemitaine. Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler

l’ogre sans en être vu, c’étaient, à chaque instant, brillant entre les

palissades, quelques paires d’yeux braqués de mon côté. Faisais-je un

pas ? Sauve-qui-peut général, un galop de souris surprises par le matou.

Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le 18 dans la matinée. Nous

devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans cinq jours, nos

compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour que nous venons

d’accomplir, cette visite aux villages de l’extrême frontière auraient

pu être évités, et la délimitation obtenue suivant un tracé à peu près

régulier, par de menues concessions réciproques de territoire évitant

autant que possible les enclaves, pour peu que le commissaire anglais y

eût mis quelque bonne volonté. Par malheur, M. le capitaine Lang, s’il

émet des prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et

d’autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter, n’entend

en revanche faire aucune concession. Il n’a, qui plus est, et c’est là

le plus regrettable, jamais mis les pieds en Afrique ; son inexpérience

des hommes et des choses du pays est complète. J’ignore ce que pensent

là-dessus mes compagnons de voyage ; mais, pour moi, je suis surpris que

l’Angleterre, qui compte dans ses possessions africaines tant

d’officiers distingués et au courant de ces questions, ait délégué en

cette circonstance un homme dont on ne saurait suspecter la valeur, mais

dont la compétence est au moins douteuse. Le procédé n’est guère dans

les traditions britanniques, qui nous présentent le plus souvent _the

right man in the right place_. Ceci, bien entendu, tout en rendant

pleine et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous

retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti.

Dadiéso, 19 février, six heures matin.

Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin, un de

nos hommes manquait encore à l’appel. En arrivant à l’étape, un second

porteur a disparu. Renseignements pris auprès de ses camarades, nous

apprenons qu’il aurait été arrêté par un habitant d’Assuakourou, qui

prétendait le faire revenir sur ses pas ou exiger de lui une amende,

sous prétexte qu’il le soupçonnait d’avoir passé la nuit avec sa femme.

Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du plaignant.

Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l’ordre du capitaine,

qui lui déclare que nul n’a le droit de molester ainsi nos gens. A

supposer qu’il eût une réclamation à faire, il devait la lui présenter

avant le départ. L’accusation, au surplus, ne repose sur rien de

précis ; ce n’est peut-être qu’une tentative d’intimidation pour

extorquer une rançon d’un de nos porteurs. L’inculpé, de son côté, nie

comme un beau diable. Pour conclure, l’individu est avisé qu’on ne lui

rendra la liberté que lorsque le chef d’Assuakourou nous aura renvoyé

celui des porteurs disparu pendant la nuit ; en attendant, il prendra sa

place. L’autre accueille cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur.

C’est égal, voilà un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant

pas chez lui ce matin.

Même jour, midi.

Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son

apparition. C’est Eti, l’un des chefs du village de N’Kossa. Il vient

nous demander d’y faire halte. L’endroit ne se trouve pas sur notre

itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso. Mais l’orateur est

pressant : il sera malaisé de ne pas céder à ses instances. Son village

est tout proche, à peine une petite heure de marche. Pourquoi ne pas

nous y rendre le jour même ? Nous y passerions la nuit. Cela ne nous

détournera guère.

Comme l’étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche

d’accepter l’invitation. L’ordre de départ est donné ; nous sommes

surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le camp. En

moins d’une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots enlevés sur les

têtes. On n’attend qu’un signal pour se mettre en route. Le départ,

d’habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il paraît que N’Kossa est

ce qu’on appelle un « bon village », un lieu de ressources, où l’on est

assuré de trouver des vivres en abondance, du vin de palme à bouche-que-

veux-tu ; bref, une de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix

hâtent le pas, comme chevaux flairant l’écurie.

L’espoir des porteurs n’a pas été trompé. N’Kossa est un « bon

village », je dirai presque un beau village, aux cases propres, assez

bien alignées, entouré de cultures de patates et d’ignames. Tout y

respire une aisance relative, une recherche du confort bien rare en ce

pays. Les cases sont fraîchement badigeonnées, deux ornées de fenêtres à

volets pleins, l’une même plafonnée. Ces gens n’ont évidemment besoin

que d’une direction intelligente pour continuer, sur un champ plus

étendu, la tâche spontanément commencée. Ils ont, en partie, déblayé les

sentiers aux abords de leur village, jeté sur les marigots des arbres ou

des passerelles de bambou. Nul doute qu’un agent européen, avec un peu

de savoir-faire, n’obtînt de cette petite population d’excellents

résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un marché

d’échange important entre la côte et l’intérieur.

20 février.

Séjour à N’Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes les ressources de

leur diplomatie pour obtenir que nous demeurions chez eux un jour

entier. Nos porteurs envisagent cette perspective avec une satisfaction

évidente. Ayant beaucoup à leur demander, il est de bonne politique de

leur accorder à l’occasion un court répit. Ils nous revaudront cela aux

jours difficiles.

Nous venons de recevoir des nouvelles de nos compagnons campés à Édoubi.

Ils sont en bonne santé et nous informent qu’ils ont trouvé dans ce

village un contingent de cinquante hommes mis à notre disposition par le

roi de Krinjabo. Ils les chargent d’aller à Nougoua prendre le reste de

nos bagages.

Aujourd’hui, grande séance de médecine. N’Kossa est la résidence d’un

praticien renommé. Lui et sa femme possèdent mieux que personne le

secret des simples et des venins. Cette réputation vaut aux redoutables

personnages la sympathie et la vénération générales. Qui ne voudrait

être au mieux avec le féticheur ? Un mot de lui peut perdre ou ruiner un

homme. On sait qu’aux yeux des indigènes la maladie, la mort sont moins

des événements naturels que les effets d’un sort jeté par un ennemi.

Survienne un décès, une épidémie, il s’agira de découvrir de qui émane

le maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la colique du

voisin, doit désirer, à tout hasard, se ménager les bonnes grâces du

sorcier, dont les décisions sont sans appel. D’ailleurs, il s’en faut

que la cérémonie tourne toujours au tragique. Si la coutume des victimes

expiatoires demeure en vigueur chez les peuplades de la forêt, le

sacrifice est esquivé neuf fois sur dix ; l’inculpé s’en tire en versant

la forte somme. L’affaire s’arrange moyennant une ou plusieurs onces

d’or comptées à la famille et quelques épices discrètement glissées au

« médecin ». Celui-ci, il convient de le reconnaître, ne se renferme pas

exclusivement dans ses attributions divinatoires. Il consent parfois à

s’improviser guérisseur. Et cela est inappréciable ; car s’il est

intéressant de savoir de quoi l’on va mourir, il est préférable encore

d’être remis sur pied.

[Illustration : LE MÉDECIN DE N’KOSSA ET SA FEMME]

Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande tenue,

coiffé d’une perruque d’herbes sèches, zébré de tatouages, brandissant

d’une main sa baguette magique, et de l’autre une bouteille de gin,

exécuter au chevet d’un client une pyrrhique désordonnée. Une dizaine de

femmes, — d’horribles vieilles, — assises sur les talons,

l’accompagnaient de leurs glapissements et marquaient la mesure en

frappant l’un contre l’autre deux bâtonnets. Le malade avait été déposé

à l’entrée de la case pour qu’il ne perdît rien de la scène. Sur le

seuil de la maison voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam-

tam, sans doute afin d’écarter les influences morbides. Il fallait, pour

ne pas succomber à ce charivari, que le moribond eût l’âme chevillée au

corps. Au moins il s’en irait plus gaiement dans l’autre monde.

La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n’ont cessé

que vers le matin. Au moment de partir, j’ai poussé une reconnaissance

du côté de la case où régnait maintenant un silence de tombe, avec

l’idée d’assister à des apprêts funéraires, lorsque mon boy Kassikan qui

avait filé devant, aux informations, est venu m’annoncer d’un air de

triomphe que le malade n’était pas mort : il allait mieux, il « mangeait

fouto ».

21-29 février.

La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne des forces. En quatre

jours nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s’était

avisé de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment

que notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour. Il

est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées. Parfois

aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu’il soit dans nos

habitudes de nous faire héberger gratis ; les largesses de l’hôte sont

toujours payées, bien au delà de leur valeur. L’offre d’un poulet, d’une

jarre de vin de palme, d’un régime de bananes, vaut au donateur un

foulard bigarré, deux ou trois rangs de perles, une pipe, que sais-je

encore ? Quant à la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort

honnête — en est régulièrement acquitté en poudre d’or.

On nous avait, à Toliéso, gratifié d’une chèvre et d’œufs frais, une

rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi volontiers que

partout ailleurs, le noir en revanche s’abstient de toucher aux œufs.

L’aliment ne lui semble pas assez substantiel : tout au plus le juge-t-

il bon pour les fétiches. Il perce les coquilles aux deux bouts, les

vide, et en fabrique de longs chapelets qu’il suspend à l’intérieur de

sa case ou devant l’entrée, à un pieu, en guise d’offrandes à ses lares.

Mais il n’est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses

répugnances. Les blancs ont de si drôles de goûts !

Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des

colifichets d’usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond crème. Ce

fut une extase. Par malheur, les noirs comme les flots sont changeants.

Deux heures après, son enthousiasme était tombé : l’étoffe exhibée à

l’admiration du populaire, passée de main en main, voici que le dessin

ne plaisait plus. Il rapportait le cadeau, déclarant, par l’organe de

l’interprète, qu’il souhaitait autre chose. Le pagne fut repris séance

tenante, et l’on répondit simplement au bonhomme qu’il pouvait se

retirer.

Comment !... S’en aller ainsi, les mains vides ?... Il insista, croyant

avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il ajouta que, toute

réflexion faite, le pagne lui convenait ; on n’avait qu’à le lui rendre.

— Jamais de la vie ! L’objet imprudemment dédaigné avait réintégré son

ballot : il n’en sortirait plus. Et, dans une improvisation hardie, nous

dégageâmes la morale de l’incident, un cours complet de savoir-vivre à

l’adresse des noirs de tout rang. Étaient-ce là façons d’agir, de chef à

chef ? S’imaginait-il donc qu’une chèvre étique et une douzaine d’œufs

fussent un si riche cadeau pour des gens de notre sorte ?... Nous avions

cependant accueilli l’hommage avec des paroles de reconnaissance. Et lui

nous faisait l’injure de mépriser nos présents !... Fi !... Quelle

honte !... Nous aurions le droit d’être offensés. Les blancs ont l’âme

magnanime ; ils pardonnent. Le coupable en sera quitte pour se passer de

pagne ; mais qu’est-ce qu’un pagne auprès des avantages qu’il s’assurera

dans l’avenir en méditant cette sage maxime : La façon de donner vaut

plus que ce qu’on donne ?

Le chef ne s’est pas tenu pour battu. Tout le jour, il est resté assis

devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce plaidoyer

muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais la leçon

portera ses fruits.

Le 23 nous sommes à Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non loin d’un

ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté, bossué de

soulèvements volcaniques ; très arrosé aussi. Entre Toliéso et Bafia

nous avons, en une matinée, passé onze cours d’eau. Quelle rude étape !

Six heures de marche, par une température de fournaise. Le guide nous

avait pourtant juré que le trajet ne demandait pas plus de trois heures.

Mais serment de guide nègre équivaut à serment d’ivrogne. Ces gens-là

n’ont qu’une notion très relative du temps et des distances, et seront

d’autant plus affirmatifs qu’ils parcourent le chemin pour la première

fois. Vainement irez-vous aux renseignements : vous ne saurez jamais

qu’une chose, l’heure du départ : quant à celle de l’arrivée, c’est le

secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons traversé un petit

bois de cocotiers, les derniers sans doute que nous verrons de

longtemps, car l’arbre ne croît pas loin de la côte. Les porteurs

harassés poussent des clameurs joyeuses et, oubliant leur fatigue,

grimpent, la machette aux dents, jusqu’aux noix fraîches qu’ils abattent

par centaines. Jamais breuvage ne m’a paru plus exquis. Il faut avoir

connu, dans la jungle marécageuse dont les marigots exhalent des

pestilences, ce supplice atroce de la soif au milieu des eaux

imbuvables, pour apprécier comme elle le mérite la source aérienne et

limpide qu’un coup de hache fait jaillir sous les palmes.

Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons d’Édoubi. Une fusillade

retentit : c’est le docteur et M. Braulot qui chassent les pigeons

verts. Nos carabines leur répondent, et, de loin, sous les futaies, des

voix familières nous souhaitent la bienvenue.

Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent mètres du village,

au pied d’un gigantesque fromager. Il y a dix jours qu’ils sont là. Le

docteur en a profité pour faire un peu de jardinage ; dans un carré

sarclé avec soin il a semé des graines de radis roses et de laitues. Il

rêvait de nous servir des salades ; mais ce ne fut qu’un beau rêve. J’ai

visité le potager. Il m’a rappelé ces essais de culture que d’ingénieux

écoliers élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins d’herbe

décolorés foisonnant au fond d’une boîte à cigares. Dans cette ombre

humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne pénètre, les semences

ont levé avec une étonnante rapidité, en quelques heures. Le résultat

est inattendu. C’est quelque chose de particulier, une végétation

rampante et filiforme qui dessine sur l’humus noir de blanches

arabesques. Inutilisable pour la cuisine, mais très décoratif.

Trois jours de repos, et la colonne est réorganisée : nous pouvons

repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d’indisposer la population

qui déjà murmure. Bien que le village soit abondamment pourvu de vivres,

on ne les cède qu’à contre-cœur. Ce matin, l’achat d’un mouton a donné

lieu à une scène épique. Le propriétaire refusait de vendre. La bête a

été saisie, dépecée, et le prix consigné entre les mains du chef. Le

vendeur malgré lui protestait avec de grands gestes, des effets de torse

et de bras nus. Un moment même, laissant tomber sa toge, il s’est écrié,

tragique : « Tuez-moi donc avec mon mouton ! »

Iaou, 3-6 mars.

Nous pensions pouvoir gagner directement l’Indénié. Mais devant les

difficultés du terrain et surtout l’impossibilité de trouver de quoi

nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse, complètement

déserte, qui s’étend au nord d’Edoubi, notre itinéraire a dû obliquer

vers l’ouest. Nous repassons du bassin du Tanoé dans celui de la rivière

Bia. Entre Assambaé et Koffuékourou, nous rejoignons un sentier venant

directement de Krinjabo. C’est la route de Bondoukou, que nous suivrons

désormais, après avoir décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très

accentué qui nous ramène à trois jours de marche seulement de la

capitale d’Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d’Assinie.

Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d’une semaine de la côte que

nous avons quittée il y a plus d’un mois.

Cette proximité du littoral a ses avantages et ses inconvénients. Elle

va nous permettre de réparer une avarie qui nous eût empêchés, pendant

le reste du voyage, de relever notre position d’une façon précise.

Depuis quelques jours, nous observions dans la marche de nos

chronomètres de graves irrégularités. Il est certain que, dans la région

tourmentée d’où nous sortons, ils n’ont pas été plus épargnés que le

reste des bagages ; malgré toutes les précautions et les recommandations

réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d’une fois butter contre

un tronc d’arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref, les voilà

hors d’état de servir. M. Braulot va donc se diriger rapidement vers la

côte, de façon à atteindre dans quatre jours Assinie et, de là, Grand

Bassam pour le passage du prochain paquebot qui y fait escale le 12. Il

se procurera à bord d’autres instruments.

Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il descendra la

rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En forçant les étapes,

il espère nous rattraper avant quinze jours. Car, au delà de Iaou, notre

marche sera ralentie par des obstacles de toute nature. Nous allons, en

effet, nous engager dans des territoires beaucoup moins peuplés, dans

une brousse très touffue où l’on ne peut évoluer à l’aise. Il faut enfin

compter avec les défaillances du personnel, les défections possibles.

Les porteurs, se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent

d’envie de décamper. Le 5, une vingtaine se sont échappés grâce à la

négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de Marabouroufi,

magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin et bête comme un

pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de Iaou ont été lancés à

leur poursuite et ne tarderont pas à leur faire rebrousser chemin vers

nous.

Dès leur retour, nous donnerons le signal du départ, avec le vif désir

de mettre entre nous et la côte une dizaine d’étapes de plus. Tant que

nos gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux on ne pourra en

obtenir un effort soutenu ; les traînards seront nombreux, et l’on aura

fort à faire pour maintenir l’ordre.

Iaou, du reste, n’est pas un lieu de délices où l’on s’oublie. Rien de

plus énervant qu’une longue station dans ces villages de la forêt. Du

petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent ramenant le

même paysage sombre et morne, la même plèbe inactive dont les mœurs ne

varient guère. Ce n’est qu’après avoir dépassé la limite de la

végétation dense continue, aux approches de Bondoukou, que nous

rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine industrie, un

sentiment plus élevé de la vie sociale, l’attrait d’une civilisation

rudimentaire : le contraste entre le fétichisme et l’islam. L’intérêt

renaîtra avec le plein air et la lumière.

[Illustration : ARBRE TOMBÉ (FORÊT DU SANWI)]

VI

TROIS MOIS DANS LA BROUSSE.

Adouakourou, 10 mars.

Toujours la forêt, — la forêt sans clairières, avec ses mares putrides,

ses rivières coulant dans la pénombre, sous les arcades des futaies

géantes, sous l’écroulement des arbres morts.

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 7 / 18 段