rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens, la joie était à
son comble après le repas du soir : autour des feux un concert
s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam-
tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de
variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous,
dont nous possédions un bel assortiment dans notre pacotille. Nos boys
l’avaient reçue à titre d’encouragement, et c’était plaisir pour ces
pauvres diables de se griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le
capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur
l’innocuité de cette musique :
— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces hommes ?... Entendez-
les... Qu’est-ce qu’ils veulent ?
— Mais... rien. Ils chantent.
— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous.
— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont solidement
soupé ; ils sont contents. Voilà tout.
— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer.
— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c’est ce qui les met en
joie.
— Rien de plus, en vérité ?
— En vérité.
Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins
fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement désarmés.
Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils n’étaient que
trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au service, devaient
retourner chez eux dès le lendemain, le village ne pouvant suffire à
nourrir les bouches inutiles.
Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire
naître des conflits entre les populations de la frontière, il a été
décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces
troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix.
Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la proximité de
leur base d’opérations leur permettra de faire venir en quelques jours
une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de
leur escorte. Il n’en sera pas de même pour nous. Deux mois
s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût possible de recevoir de
Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais,
n’emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce
personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une
sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie,
mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi,
ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je
crains fort qu’ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront
d’ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le
lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu
enviable garnison.
A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de force
armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas
d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils ? Il ne s’agit pas de
faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquérants, mais en
amis ; c’est d’une politique moins fin de siècle, mais tout aussi
efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable
encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux
entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et d’escopettes, nous
avons de petits cadeaux !
Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre
les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et Français ne marcheront
pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans
quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de
notre côté nous procéderons à travers les possessions françaises du
Sanwi et de l’Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de
lieues d’ici, au village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs
observations et établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé
définitif de la frontière. Alors seulement elles continueront leur route
côte à côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a
même cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière
partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre
française ; il demandait qu’on l’autorisât à conserver jusqu’au bout son
escorte de Haoussas. L’autorisation était accordée d’avance. Mais la
démarche, des plus courtoises, est tout à l’honneur du chef de la
commission anglaise, en qui nous nous plaisons à voir un adversaire
résolu doublé d’un parfait gentleman.
L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le plus long,
nous partirons les premiers.
La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M. le
lieutenant Braulot et du docteur Crozat, se mettra en marche demain
matin pour Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons
par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au
pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans
une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance
de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu
peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une troupe de près de
cent cinquante hommes aurait grand’peine à se procurer, en manioc, riz
ou bananes, la quantité de vivres nécessaire.
9 février.
Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de
Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à
notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de
chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle la remarquable
exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au
pays de Tiéba et dans le Mossi ; la juste récompense de ces importants
travaux, reçue au cours d’un nouveau voyage, au cœur de la forêt
africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné
l’accolade au nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le
ruban si bien gagné.
Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la
part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la
forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les
morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle.
Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière,
dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre-
bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières
files n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des
cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés,
harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des
semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais,
l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises,
le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des
tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de
l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des
renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches accouraient pour
remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés
de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis,
devant l’inanité de l’effort et les pertes éprouvées, les chefs
ordonnèrent la retraite. Il semblait que la discipline fût grande, que
le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel
ensemble la manœuvre s’exécuta d’un bout à l’autre de l’armée. Une
retraite, non une déroute. L’ennemi qui se repliait méditait une
nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d’une heure après, il
opérait une démonstration à l’extrémité opposée du camp. Mais on était
sur le qui-vive ; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants
hésitèrent à engager l’action : une escarmouche d’avant-poste, et ce fut
tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés firent
demi-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le
champ de bataille.
Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons
bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et Assuakourou.
Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous
porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet intérieur hier
encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus importants marchés de
l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes nous en séparent, cent
lieues de forêt !
V
VILLAGES DE LA FORÊT.
N’Gakin, 10-12 février.
La première partie du programme a été réalisée, non sans difficultés.
Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf
porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes s’étant enfuis
pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps
était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de
ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les
postes de factionnaires gardant les abords du village ; il paraissait
improbable, — en supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser
compagnie, — qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable
tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve
d’une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie
d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se
trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave
n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les
difficultés du transport nous avaient décidés à l’alléger au plus vite.
Ce que l’on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule
journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux
cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, veux-je dire ;
car l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse
lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide
dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine désolée, traînant
la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont il fut tout à la fois
la victime... et le bénéficiaire.
Comment sévir ? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ;
celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour ces motifs, il
n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre de bouteilles,
auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès
le premier jour, une notable partie de la réserve, c’était là une
nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs !
Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes chemin
faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les plus belles
espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses
compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif
désir de nous voir traverser ses domaines.
L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la
route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N’Gakin,
les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau, en remontant
le cours sinueux du Tanoé jusqu’à Alancabo, d’où un sentier de cinq à
six kilomètres se dirige vers N’Gakin. La voie de terre, plus directe,
que nous suivons, est une sente à peine tracée, en terrain montueux,
coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres,
des câbles de lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre.
La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce
dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol très
glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous
des cataractes.
A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d’activer
le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée de café. Nos
boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec
l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de
viande fumée, et l’on repart. La marche devient de plus en plus pénible.
Le terrain s’escarpe, coupé de bancs de roches ; en même temps, sous la
végétation plus drue, l’ombre s’accroît : à chaque instant, plusieurs de
nos porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du fourré
est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui vous
précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et leurs voix
semblent venir de très loin, d’une chambre close par de lourdes
draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche ployée se redresse
aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c’est,
en plein midi, un silence écrasant, l’accablement de la solitude dans
les ténèbres éternelles.
Une chaîne de collines nous barre la route : cent mètres au plus à
gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre versant
est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l’atmosphère est
pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que
celle d’hier, se prépare ; elle éclate. Un véritable déluge fond sur
nous. Pendant près d’un quart de lieue, nous suivons le lit d’un
marigot, courbés en deux, pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage
labouré par les épines.
Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et nous
aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef n’avait eu
l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de
machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les
arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures quand nous atteignions
le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de
pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer
par toutes les phases d’un cérémonial de bienvenue compliqué comme un
mélodrame.
Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un peu
perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi, parmi
les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son
village, d’une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par
bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s’expliquait par
la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont
les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors
de notre réception, il avait sorti tous les joyaux de la couronne :
pépites d’or breloquant aux bras et aux mollets ; un long collier en
grosses verroteries de Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur
l’occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à
chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de
battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue
assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était déployé au-
dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les
premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans,
lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant-
projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions
britanniques de la Côte d’Or.
[Illustration : FIENCADIA, CHEF DE N’GAKIN ET D’ASSUAKOUROU]
Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une pointe
jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à
nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé
une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre
arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur
de croire qu’il est possible, surtout aux débuts d’une marche, de
maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s’amélioreront
plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le
noir, tant qu’il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes
haltes d’autant plus interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague
de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement
sous ces latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que
plusieurs de nos porteurs sont de tout jeunes gens ; bien que leur
charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la
trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins.
Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé
par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n’y passent-ils, chaque
jour, que quelques heures ; l’endroit devient inhabitable au coucher du
soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d’entrepôt pour les
engins de pêche. C’est aussi le port de N’Gakin ; cependant les pirogues
ne peuvent accoster qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des
chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de
l’année : leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux.
Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les
pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs
nasses.
Toujours les fétiches du Tanoé ! Plus que jamais, il faut se garder des
vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d’un
ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le
porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus.
Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier
présomptif, se livre à d’étranges pratiques. Très curieux à observer, ce
jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des
feuilles de bananier, un pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre.
Agenouillé sur la rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en
bredouillant des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de
courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont
un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros
garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de
tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses
futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire.
Assuakourou (Dissou de la carte Binger),
14-18 février.
Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance est trop
grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes
de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une heure d’intervalle. Il
retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que
ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et
par quelle route !
Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à Kokourou
est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable. La végétation
en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que
ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque
verticales ; un exhaussement confus de collines dont les crêtes
s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines
environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de
système, une apparence de chaîne régulière. C’est le chaos, autant du
moins qu’il est permis d’en juger dans l’ombre qui voile tous les
contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir une vue
d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds,
les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l’espace
un impénétrable rideau.
Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se
métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne
rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur
l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux
qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels,
des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s’égare ; une demi-
heure, sinon davantage, s’écoule avant qu’on soit retombé sur la bonne
piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s’y retrouver. Les gens de
N’Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans
les bois.
Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d’arbres
écroulés, de broussailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un
marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise jusqu’à mi-jambes ; des
haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux
de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez
les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur
de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle
africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar ?
Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés
aux cabanes de Kokourou, occupées seulement par quelques femmes, qui se
livrent au lavage de l’or dans un marigot voisin pour le compte de
Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à demi
enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux
alentours pour toute culture. Tels quels, nous les avons salués comme le
port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef,
ficelé dans un pagne suspendu à une perche que deux hommes robustes
portent sur l’épaule. J’en suis à me demander comment cette chaise à
porteurs, si primitive soit-elle, a pu passer par ce chemin sans nom.
[Illustration : N’GAKIN (SANWI)]
Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous
gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger). L’ancien village de
Dissou, aujourd’hui abandonné, se trouve à cinq ou six milles plus à
l’ouest. Dans ces deux étapes, nous avons passé à gué _cinquante-sept_
cours d’eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune des
rivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plus ou moins
longue.
Le village, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux cent
cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de bananes. Aucune
culture d’ignames ou de patates ; pas une tige de maïs. Le sol peut tout
produire ; on ne lui demande rien. C’est la misère inconsciente : nul ne
semble souffrir de ce dénuement. Les gens passent leurs journées à
dormir, les nuits à hurler aux coups assourdissants d’un tam-tam.
Quelques poulets étiques errent autour des cases ; mais l’achat d’un de
ces volatiles suppose de longues négociations. L’unité monétaire ayant
le plus communément cours est le pied de tabac, chacune des feuilles
équivalant à un sou.
Le terrain défriché pour l’emplacement du village est de deux à trois
hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une enceinte de
prison, sa gigantesque palissade. L’impression générale est d’une
infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les cases échafaudées
pêle-mêle chevauchent l’une sur l’autre comme les pièces d’un jeu de
dominos renversé. Pas de rue ou d’avenue, point de place centrale ou
rien qui y ressemble. D’étroits couloirs livrent passage d’une case à
l’autre suivant les aspérités du sol qu’on ne s’est pas donné la peine
de niveler.
Binger a dû s’absenter le 16 et le 17 pour se rendre dans les villages
de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais surtout parce
que ces villages frontières auraient pu fournir au difficulteux
commissaire anglais matière à contestation. Il était bon de constater
que ces points, appartenant au pays de Sanwi, étaient effectivement
occupés par des agents du roi Akassimadou, notre protégé. Le capitaine
n’a emmené avec lui qu’un interprète et quatre hommes, laissant le
surplus à ma garde.
Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont, somme
toute, passé vite. En pareil cas, il n’est guère d’heure inoccupée. Les
palabres avec le chef prennent une bonne part du temps. J’avais à lui
rappeler son engagement de nous procurer des porteurs. Il se souvenait,
disait-il, mais devait les faire venir de tel ou tel village : il
enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux heures après, nouveau
palabre. Les messagers étaient-ils partis ? — Ils allaient partir.
J’insistais pour que le départ eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs
arrivent. Du moins en voici trois, sur trente que le chef a promis.
C’est, à peu de chose près, la proportion à laquelle il convient de
ramener les promesses ou les renseignements des noirs.