Royal Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de
Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas (cet
officier appartient à une famille d’origine française émigrée après la
révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M. le docteur
Mallet.
La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en scène de
haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre table : à cette
occasion, les couleurs britanniques étaient hissées à un mât improvisé,
au milieu du camp. Pareils honneurs nous attendaient à New-Town, où,
lors de notre visite, l’étendard du Royaume-Uni cédait la place au
pavillon tricolore.
Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères, est loin
d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville neuve n’est même
pas un village : simple poste de miliciens noirs, quatre cases entourées
d’une palissade. Trois cocotiers déplumés ornent la plage sur laquelle
la barre déferle.
Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le dîner fut
très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à l’heureuse issue de
la mission, dont, au surplus, l’accomplissement ne saurait présenter
grandes difficultés, sa tâche étant nettement définie par les termes
d’un protocole. Mais qui sait ? Il n’est convention si claire qui ne
recèle, en germe, quelque litige. Les souhaits sont donc de rigueur :
puissent-ils être exaucés ! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à
côte pendant trois mois dans une collaboration amicale : les rivalités
de peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail, ne
peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les
circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil de la brousse
africaine.
La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais
désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une
trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une distance de trois
kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de temps, et que l’on
pourrait se contenter d’une ligne idéale dont les points extrêmes
seraient déterminés au moyen d’une observation. Cependant, devant
l’insistance du capitaine Lang, des indigènes s’étaient mis à la
besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette.
Après deux heures d’un travail acharné, la longueur de la tranchée était
de cinq mètres. De ce train-là, nous en avions pour cinquante jours. On
dut se rendre à l’évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré
par Binger.
Notre retour au camp fut accidenté.
On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine
suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits, à la
clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la nappe d’eau saumâtre qui
coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d’autre bac qu’une
petite pirogue vermoulue qui déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait
inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le
trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes pas prudent
d’ajouter au poids du passeur celui de nos quatre personnes. Binger et
le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur
l’autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de
phare.
Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le lieutenant
Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi
deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées
s’étaient rouvertes, s’emplissait rapidement ; nous coulions. Le
pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de
même afin qu’il pût vider le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre
se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond ; nous n’avions
de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des caïmans que
j’avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs
ébats dans cette onde, m’était extrêmement désagréable. Le contact d’un
roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines
une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions
plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés
à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas !... Une
retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres
engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper de
sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.
Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons, secouant
une pluie d’étincelles ; bientôt nous avions atteint le bivouac où
flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à
coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous
dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de
transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town.
Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux émotions
rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme
toute, le péril encouru n’était pas très grand. Les caïmans ne sortent
guère à pareille heure ; ils reposent dans les palétuviers, près de la
rive. D’accord ; mais les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés
d’insomnies : il y a parmi eux des noctambules !
31 janvier — 3 février.
Rivière Tanoé.
La navigation fluviale ne nous réussit pas.
Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart
des villages de la lagune avaient envoyé des délégations nous saluer. De
toutes les criques les longues pirogues débouchaient, le pavillon
français hissé à l’avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés
de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J’ai compté près de deux
cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a
duré trois heures.
Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l’arrivée
simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des
bruits étranges circulaient ; on parlait de guerre imminente. A quel
sujet ? Dans quel but ? Le noir n’en demande pas si long. A ses yeux,
des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement
en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli
les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un
bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée
après les congratulations, les protestations de dévouement et les
politesses réciproques : offrandes de poulets, de régimes de bananes et
de vin de palme ; distribution d’« Angelus » et de tabatières.
Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du
soleil, nous entrions dans le Tanoé.
Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la distance de
la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol
d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut
être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés
par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points,
barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces palissades
dont le passage exige plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec
les branches enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile
d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à
la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la
nuit ou dans la brume opaque du matin.
Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une
tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un défrichement, pas
un village. Deux ou trois fois seulement, au cours d’une journée,
apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la
brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont occupées qu’à
certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les villages se
trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière :
les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en
réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités
occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et
d’Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.
Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous, à la
suite d’une erreur de nos piroguiers.
Mais était-ce bien une erreur ?... Un sortilège, affirmaient nos gens ;
un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout
si quelque détail, dans la physionomie ou l’accoutrement du voyageur,
est de nature à lui déplaire.
Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier
que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des marigots,
représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités
distinctes, d’humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes
de ces régions ont des caprices d’enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient
tolérer que l’on parle ou que l’on chante dans leur voisinage ; d’autres
ne supportent pas qu’un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il
en est pour qui la présence d’une femme osant se baigner dans leurs eaux
serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle
nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, voyager n’est pas
commode. Le moyen de contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans
songer à mal, blesser quelque divinité rancunière ?
Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce qui, par
parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière coulant au
pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est acquis ; tous les
indigènes vous le diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n’ayez sur le
corps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le brun, le vert
foncé sont rigoureusement proscrits. Libre aux incrédules de ne pas
tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de
mésaventure, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.
Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au départ de
Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez frais sur la
lagune au lever du jour.
Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles herbeuses
disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était très chargé. Nos
quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris place avec nous, et
pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses plats-
bords élevés, se prête moins bien qu’une pirogue au maniement de la
pagaie, le seul propulseur dont sachent se servir les noirs de la côte.
L’aviron ne saurait d’ailleurs être utilisé dans un chenal souvent
resserré, encombré de bancs de sable et de palissades.
Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils
manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous
un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre
une observation sur le temps, la durée probable de l’étape. Un
avertissement énergique les réveillait :
— _Tamga !_... _Tamga !_... (Pagayez !... Pagayez !...)
Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant cinq
minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se
déliaient de plus belle.
Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos appels,
les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus. Que se passait-
il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et, pour toute
explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara :
— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon !
— Comment cela ?
Les autres avaient repris en chœur :
— Pas bon pour Tanoé !
— Voulez-vous bien vous taire !
Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus.
— _Tamga !_
Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des
gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un demi-kilomètre à
l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage
était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en riant, déposa son
pardessus, et l’équipe soulagé redoubla d’efforts.
Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en faire la remarque — le
sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les
berges ; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne ferait-il pas
payer cher cette offense ? La situation était grave !
[Illustration : IÉBIÉNIÉ
CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO]
Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où se
trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient
pris les devants ; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la
rivière. La journée s’acheva sans qu’on les revît.
Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme
quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus au
débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys protestèrent.
L’endroit était depuis longtemps dépassé. N’apercevant personne sur la
rive, ils n’avaient point jugé à propos de nous avertir, et
poursuivaient leur route dans le fol espoir de rattraper leurs
camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus robustes, montés sur des
pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à les atteindre
eût été naïf ; l’ombre s’épaississait de plus en plus. Impossible de se
diriger au milieu des écueils et des arbres écroulés dans le chenal : à
plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen d’aborder !
Partout les berges escarpées, masquées par une végétation touffue,
projetaient au loin, au ras de l’eau, les énormes branches chargées de
lianes pendantes. Difficile en plein jour, l’atterrissage était
impraticable à pareille heure.
Une chance unique nous restait : retrouver la trouée pratiquée dans la
brousse par les indigènes d’Elléna pour abriter leurs pirogues. Nos boys
étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de bord, et
doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard
les ténèbres.
Combien de temps dura cette dérive ? Une demi-heure, une heure peut-
être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une
voix s’écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique ! Mais la
prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume
se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoilé, les hautes
falaises de verdure, la coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y
eut plus qu’une blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions,
emportés on ne savait où, sans bruit, à l’aventure.
Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup : la membrure
gémissait, l’eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu’aux
chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation, se démenèrent si bien
qu’ils arrachèrent le dalot fermant l’ouverture destinée à faciliter le
nettoyage après que le bateau a été halé à terre. Soudain un formidable
jet nous inonda. L’esquif à demi rempli s’enfonçait : c’était la
submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable, dans
cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était
retrouvée, par miracle, et remise en place ; puis, tout le monde
d’écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux.
Au même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un cri :
— Elléna !... Elléna !...
Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous venait
de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt aboutissant à
Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être
question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l’eau. Le
bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur
le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine,
une tasse de thé, une pipe, voilà le souper.
Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de légères
courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les
émotions de la soirée et les désagréments d’un mauvais gîte.
Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après avoir
manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne s’était pas
troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se soucier autrement
que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et
sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d’un prélart. Par
bonheur, nous avions du thé ; nous eûmes même l’agréable surprise de
découvrir au fond du canot deux boîtes de conserves et, chemin faisant,
quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très
acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout
assaisonnement n’eût pu prétendre à l’approbation des gourmets.
Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre pluie nous eût
mis dans une situation très précaire.
En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le Tanoé s’était montré
bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention n’entraînait
pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle étoile, c’est assez
pour un paletot noir.
Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue monnaie
du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche
soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour
certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous
passer devant ? vous stimulerez les traînards : en revanche, les plus
agiles feront diligence — une fois n’est pas coutume — au point de
doubler l’étape, à moins encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il
que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans
votre couchette. Affaire d’habitude.
Nougoua, 3-10 février.
Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.
Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les
difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua, le Tanoé formera
la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas
douteux que ce village doive nous appartenir, puisqu’il se trouve sur la
rive droite. Telle n’est pas cependant l’opinion du commissaire anglais,
lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d’un
abstracteur de quintessence :
— De ce qu’un territoire vous appartient _jusqu’à_ tel point, il ne
s’ensuit pas forcément que ce point-là soit vôtre. Il faudrait pour cela
que le dispositif fût ainsi libellé : _jusques et y compris_... Alors il
n’y aurait plus doute.
— Mais cela est sous-entendu.
— Permettez-moi de n’en rien croire.
La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y maintenir.
Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une argumentation
purement grammaticale, ripostons-nous :
— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de la
convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière _à partir
de_ (_starting from_) ce village. Partir d’un endroit, cela suppose
qu’on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous.
L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une semaine. Il
aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à en tirer était
l’impossibilité de se mettre d’accord.
Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet d’un
nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs[3]. Il y aura
encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette
fois, ils n’économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de
sous-entendus et daigneront mettre les points sur les _i_. _Et y
compris_... Ce que ces trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent
épargné de retards et de conversations oiseuses !
Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont nullement altéré la
bonne harmonie entre les commissions française et anglaise ? Les
relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très
cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l’avenir.
J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec. J’ajouterai que
ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout
le monde. Loin de moi l’idée que le commissaire anglais soit venu ici
avec l’arrière-pensée de laisser les choses dans le _statu quo_. Mais il
est clair que ce _statu quo_ favorise trop les intérêts du protectorat
du Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M.
le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu tout
loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial
toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu’il se
soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu’un insuccès
ne lui serait pas imputé à crime.
La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu
d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins
vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa
cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous
possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont.
Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la
convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet
abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la
navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est
incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque
d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire
d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de
l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case,
coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua,
par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps
le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut
de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec
le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se
réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle
exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il
avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de
Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes
avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à
Ellubo.
Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut
promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre
sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans
une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit
son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue
d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs
camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des
messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est
maintenant chose faite.
Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la
forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil
guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que
l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en
munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il
s’agissait d’une expédition périlleuse.
Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou
plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us
et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils
vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une
démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le
capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement
excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres
loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses
sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des
individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient-
ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à
la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son
suzerain ?...
O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir
contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la
stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins
héroïques.