Le chef de la mission anglaise est M. le capitaine Lang, du corps des

Royal Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de

Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas (cet

officier appartient à une famille d’origine française émigrée après la

révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M. le docteur

Mallet.

La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en scène de

haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre table : à cette

occasion, les couleurs britanniques étaient hissées à un mât improvisé,

au milieu du camp. Pareils honneurs nous attendaient à New-Town, où,

lors de notre visite, l’étendard du Royaume-Uni cédait la place au

pavillon tricolore.

Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères, est loin

d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville neuve n’est même

pas un village : simple poste de miliciens noirs, quatre cases entourées

d’une palissade. Trois cocotiers déplumés ornent la plage sur laquelle

la barre déferle.

Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le dîner fut

très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à l’heureuse issue de

la mission, dont, au surplus, l’accomplissement ne saurait présenter

grandes difficultés, sa tâche étant nettement définie par les termes

d’un protocole. Mais qui sait ? Il n’est convention si claire qui ne

recèle, en germe, quelque litige. Les souhaits sont donc de rigueur :

puissent-ils être exaucés ! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à

côte pendant trois mois dans une collaboration amicale : les rivalités

de peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail, ne

peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les

circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil de la brousse

africaine.

La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais

désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une

trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une distance de trois

kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de temps, et que l’on

pourrait se contenter d’une ligne idéale dont les points extrêmes

seraient déterminés au moyen d’une observation. Cependant, devant

l’insistance du capitaine Lang, des indigènes s’étaient mis à la

besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette.

Après deux heures d’un travail acharné, la longueur de la tranchée était

de cinq mètres. De ce train-là, nous en avions pour cinquante jours. On

dut se rendre à l’évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré

par Binger.

Notre retour au camp fut accidenté.

On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine

suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits, à la

clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la nappe d’eau saumâtre qui

coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d’autre bac qu’une

petite pirogue vermoulue qui déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait

inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le

trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes pas prudent

d’ajouter au poids du passeur celui de nos quatre personnes. Binger et

le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur

l’autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de

phare.

Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le lieutenant

Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi

deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées

s’étaient rouvertes, s’emplissait rapidement ; nous coulions. Le

pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de

même afin qu’il pût vider le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre

se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond ; nous n’avions

de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des caïmans que

j’avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs

ébats dans cette onde, m’était extrêmement désagréable. Le contact d’un

roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines

une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions

plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés

à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas !... Une

retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres

engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper de

sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.

Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons, secouant

une pluie d’étincelles ; bientôt nous avions atteint le bivouac où

flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à

coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous

dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de

transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town.

Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux émotions

rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme

toute, le péril encouru n’était pas très grand. Les caïmans ne sortent

guère à pareille heure ; ils reposent dans les palétuviers, près de la

rive. D’accord ; mais les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés

d’insomnies : il y a parmi eux des noctambules !

31 janvier — 3 février.

Rivière Tanoé.

La navigation fluviale ne nous réussit pas.

Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart

des villages de la lagune avaient envoyé des délégations nous saluer. De

toutes les criques les longues pirogues débouchaient, le pavillon

français hissé à l’avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés

de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J’ai compté près de deux

cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a

duré trois heures.

Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l’arrivée

simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des

bruits étranges circulaient ; on parlait de guerre imminente. A quel

sujet ? Dans quel but ? Le noir n’en demande pas si long. A ses yeux,

des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement

en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli

les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un

bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée

après les congratulations, les protestations de dévouement et les

politesses réciproques : offrandes de poulets, de régimes de bananes et

de vin de palme ; distribution d’« Angelus » et de tabatières.

Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du

soleil, nous entrions dans le Tanoé.

Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la distance de

la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol

d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut

être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés

par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points,

barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces palissades

dont le passage exige plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec

les branches enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile

d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à

la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la

nuit ou dans la brume opaque du matin.

Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une

tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un défrichement, pas

un village. Deux ou trois fois seulement, au cours d’une journée,

apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la

brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont occupées qu’à

certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les villages se

trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière :

les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en

réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités

occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et

d’Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.

Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous, à la

suite d’une erreur de nos piroguiers.

Mais était-ce bien une erreur ?... Un sortilège, affirmaient nos gens ;

un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout

si quelque détail, dans la physionomie ou l’accoutrement du voyageur,

est de nature à lui déplaire.

Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier

que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des marigots,

représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités

distinctes, d’humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes

de ces régions ont des caprices d’enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient

tolérer que l’on parle ou que l’on chante dans leur voisinage ; d’autres

ne supportent pas qu’un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il

en est pour qui la présence d’une femme osant se baigner dans leurs eaux

serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle

nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, voyager n’est pas

commode. Le moyen de contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans

songer à mal, blesser quelque divinité rancunière ?

Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce qui, par

parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière coulant au

pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est acquis ; tous les

indigènes vous le diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n’ayez sur le

corps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le brun, le vert

foncé sont rigoureusement proscrits. Libre aux incrédules de ne pas

tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de

mésaventure, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.

Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au départ de

Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez frais sur la

lagune au lever du jour.

Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles herbeuses

disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était très chargé. Nos

quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris place avec nous, et

pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses plats-

bords élevés, se prête moins bien qu’une pirogue au maniement de la

pagaie, le seul propulseur dont sachent se servir les noirs de la côte.

L’aviron ne saurait d’ailleurs être utilisé dans un chenal souvent

resserré, encombré de bancs de sable et de palissades.

Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils

manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous

un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre

une observation sur le temps, la durée probable de l’étape. Un

avertissement énergique les réveillait :

— _Tamga !_... _Tamga !_... (Pagayez !... Pagayez !...)

Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant cinq

minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se

déliaient de plus belle.

Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos appels,

les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus. Que se passait-

il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et, pour toute

explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara :

— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon !

— Comment cela ?

Les autres avaient repris en chœur :

— Pas bon pour Tanoé !

— Voulez-vous bien vous taire !

Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus.

— _Tamga !_

Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des

gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un demi-kilomètre à

l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage

était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en riant, déposa son

pardessus, et l’équipe soulagé redoubla d’efforts.

Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en faire la remarque — le

sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les

berges ; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne ferait-il pas

payer cher cette offense ? La situation était grave !

[Illustration : IÉBIÉNIÉ

CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO]

Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où se

trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient

pris les devants ; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la

rivière. La journée s’acheva sans qu’on les revît.

Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme

quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus au

débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys protestèrent.

L’endroit était depuis longtemps dépassé. N’apercevant personne sur la

rive, ils n’avaient point jugé à propos de nous avertir, et

poursuivaient leur route dans le fol espoir de rattraper leurs

camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus robustes, montés sur des

pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à les atteindre

eût été naïf ; l’ombre s’épaississait de plus en plus. Impossible de se

diriger au milieu des écueils et des arbres écroulés dans le chenal : à

plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen d’aborder !

Partout les berges escarpées, masquées par une végétation touffue,

projetaient au loin, au ras de l’eau, les énormes branches chargées de

lianes pendantes. Difficile en plein jour, l’atterrissage était

impraticable à pareille heure.

Une chance unique nous restait : retrouver la trouée pratiquée dans la

brousse par les indigènes d’Elléna pour abriter leurs pirogues. Nos boys

étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de bord, et

doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard

les ténèbres.

Combien de temps dura cette dérive ? Une demi-heure, une heure peut-

être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une

voix s’écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique ! Mais la

prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume

se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoilé, les hautes

falaises de verdure, la coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y

eut plus qu’une blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions,

emportés on ne savait où, sans bruit, à l’aventure.

Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup : la membrure

gémissait, l’eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu’aux

chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation, se démenèrent si bien

qu’ils arrachèrent le dalot fermant l’ouverture destinée à faciliter le

nettoyage après que le bateau a été halé à terre. Soudain un formidable

jet nous inonda. L’esquif à demi rempli s’enfonçait : c’était la

submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable, dans

cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était

retrouvée, par miracle, et remise en place ; puis, tout le monde

d’écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux.

Au même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un cri :

— Elléna !... Elléna !...

Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous venait

de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt aboutissant à

Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être

question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l’eau. Le

bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur

le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine,

une tasse de thé, une pipe, voilà le souper.

Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de légères

courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les

émotions de la soirée et les désagréments d’un mauvais gîte.

Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après avoir

manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne s’était pas

troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se soucier autrement

que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et

sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d’un prélart. Par

bonheur, nous avions du thé ; nous eûmes même l’agréable surprise de

découvrir au fond du canot deux boîtes de conserves et, chemin faisant,

quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très

acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout

assaisonnement n’eût pu prétendre à l’approbation des gourmets.

Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre pluie nous eût

mis dans une situation très précaire.

En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le Tanoé s’était montré

bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention n’entraînait

pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle étoile, c’est assez

pour un paletot noir.

Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue monnaie

du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche

soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour

certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous

passer devant ? vous stimulerez les traînards : en revanche, les plus

agiles feront diligence — une fois n’est pas coutume — au point de

doubler l’étape, à moins encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il

que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans

votre couchette. Affaire d’habitude.

Nougoua, 3-10 février.

Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.

Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les

difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua, le Tanoé formera

la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas

douteux que ce village doive nous appartenir, puisqu’il se trouve sur la

rive droite. Telle n’est pas cependant l’opinion du commissaire anglais,

lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d’un

abstracteur de quintessence :

— De ce qu’un territoire vous appartient _jusqu’à_ tel point, il ne

s’ensuit pas forcément que ce point-là soit vôtre. Il faudrait pour cela

que le dispositif fût ainsi libellé : _jusques et y compris_... Alors il

n’y aurait plus doute.

— Mais cela est sous-entendu.

— Permettez-moi de n’en rien croire.

La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y maintenir.

Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une argumentation

purement grammaticale, ripostons-nous :

— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de la

convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière _à partir

de_ (_starting from_) ce village. Partir d’un endroit, cela suppose

qu’on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous.

L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une semaine. Il

aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à en tirer était

l’impossibilité de se mettre d’accord.

Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet d’un

nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs[3]. Il y aura

encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette

fois, ils n’économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de

sous-entendus et daigneront mettre les points sur les _i_. _Et y

compris_... Ce que ces trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent

épargné de retards et de conversations oiseuses !

Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont nullement altéré la

bonne harmonie entre les commissions française et anglaise ? Les

relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très

cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l’avenir.

J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec. J’ajouterai que

ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout

le monde. Loin de moi l’idée que le commissaire anglais soit venu ici

avec l’arrière-pensée de laisser les choses dans le _statu quo_. Mais il

est clair que ce _statu quo_ favorise trop les intérêts du protectorat

du Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M.

le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu tout

loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial

toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu’il se

soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu’un insuccès

ne lui serait pas imputé à crime.

La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu

d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins

vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa

cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous

possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont.

Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la

convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet

abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la

navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est

incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque

d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire

d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de

l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case,

coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua,

par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps

le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut

de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec

le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se

réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle

exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il

avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de

Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes

avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à

Ellubo.

Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut

promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre

sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans

une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit

son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue

d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs

camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des

messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est

maintenant chose faite.

Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la

forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil

guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que

l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en

munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il

s’agissait d’une expédition périlleuse.

Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou

plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us

et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils

vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une

démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le

capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement

excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres

loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses

sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des

individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient-

ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à

la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son

suzerain ?...

O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir

contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la

stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins

héroïques.

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 5 / 18 段