expliqué au roi le but de la mission, faisant valoir tout l’intérêt
qu’il y avait pour Akassimadou à ce qu’une ligne de démarcation
définitive fût tracée entre son territoire et le protectorat anglais de
la Côte d’Or. Aucune mesure n’était plus avantageuse pour éviter dans
l’avenir de regrettables malentendus, des difficultés sans cesse
renaissantes, les démêlés de chef à chef, de village à village, parmi
les populations vivant sur la frontière. Akassimadou a compris cela, ou
a paru le comprendre. Aussi a-t-il accueilli sans sourciller la
conclusion du discours, la demande d’un contingent indispensable de cent
porteurs et de vingt pirogues : les gens iront par la voie de terre,
nous attendre à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le
cours sinueux de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis
séance tenante : des messagers allaient être immédiatement expédiés dans
les villages pour rassembler le contingent.
Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la ration. Il est
probable que la plupart marcheront par ordre, sans aucun enthousiasme.
Plusieurs cependant, tant à Krinjabo que dans les villages voisins, ne
demandent qu’à partir. Des volontaires se présentent, très alléchés : de
si beaux appointements, le désir de courir le monde ! Ceux-là ne sont
pas les premiers venus : sans être des chefs, ils appartiennent à ce que
j’appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils possèdent
quelque bien au soleil, un peu de poudre d’or, un captif ou deux.
Volontiers ils nous accompagneraient à l’intérieur, vers ces pays de
Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers, dont ils
apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en loin du Soudan
méridional par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils ont remarqué ces
marchands noirs comme eux, mais la face moins pleine, le regard plus
vif, la démarche assurée. Ils les ont vus séjourner dans les villages
et, à certaines heures, inclinés le front contre terre du côté où le
soleil se lève, adorer une puissance inconnue. La présence de ces êtres
a fait travailler leurs pauvres cervelles. D’où arrivaient-ils ? D’un
pays où les hommes marchent vêtus, fabriquent des pagnes plus
résistants, sinon aussi fins que ceux tissés par les blancs ;
représentants d’une race supérieure, d’une civilisation bien imparfaite
encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes simples des peuples
de la brousse.
[Illustration : AKASSIMADOU, ROI DE KRINJABO, ET SA COUR]
Et voici que l’occasion s’offrait de visiter en nombreuse compagnie ces
régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans compter les royaumes
Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo, l’Indénié, l’Assikaso, la
terre de l’or. C’est là de quoi vous décider à quitter la case
nouvellement bâtie, la ménagère et la marmaille, les délices de la vie
paresseuse, pour aller chercher au loin fortune, le fusil sur l’épaule,
un ballot sur la tête.
Cette belle ardeur durera-t-elle ? Il est permis d’en douter. La
persévérance n’est pas une vertu noire. Hommes de corvée et volontaires,
je crois qu’au fond les uns et les autres se valent. Dieu sait ce que
nous réservent, dans les jours difficiles, ces gens de la côte, natures
purement passives en quelque sorte, étrangères à tout sentiment viril,
ignorant également la reconnaissance et la haine, superstitieuses et
curieuses à l’excès, mais d’une curiosité qui ne va pas jusqu’au désir
d’apprendre ; âmes d’enfants dans des corps d’athlètes. Ces populations
ont perdu tout ressort : épaves de tribus pourchassées jadis par des
voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles vivent
depuis des siècles dans l’abjection de la servitude acceptée.
Si peu de confiance que nous inspirent nos auxiliaires, il faudra bien
s’en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous estimer heureux
si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs indispensables. Il ne
nous reste, quant à présent, qu’à enregistrer ses bonnes promesses,
quitte à revenir à la charge si elles n’étaient pas promptement suivies
d’effet. Les cadeaux qu’il vient de recevoir n’ont pas peu contribué à
nous le rendre propice : ils sont admirables. C’est une couverture de
prix (19 fr. 95), décorée sur l’une de ses faces d’une silhouette de
lion rampant, et sur l’autre d’une tête de tigre ; des écharpes pour les
femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement
ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à
l’entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les
contempler. En silence la foule défile, saisie. Les grandes émotions
sont muettes.
En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à l’étiquette,
envoyé au roi une portion de chacun des mets composant notre déjeuner.
En retour, de la maison royale nous arrivait un nombre respectable
d’écuelles de _fouto_, plat national, ragoût des plus pimentés, flanqué
de pains de banane et de manioc. Pendant une heure, les serviteurs des
deux sexes n’ont cessé de faire la navette. Chez nous, c’était une vraie
procession.
Voici d’abord deux porte-cannes précédant un détachement chargé de
terrines et de calebasses d’où s’échappent d’étranges aromes. Le cortège
procède à pas comptés. Les délégués, on le devine, ont conscience de la
solennité de l’heure et de l’importance de leurs attributions. Le visage
est grave, l’attitude celle de maîtres des cérémonies annonçant une tête
couronnée. Eux et leur suite gravissent notre échelle qui craque d’une
manière inquiétante, et, tandis que les porteurs déposent sur la galerie
leurs précieux fardeaux, les deux fonctionnaires franchissent le seuil
de la petite pièce où nous sommes réunis, frappent le plancher de leur
bâton, en s’écriant :
— De la part d’Akassimadou !
Puis ils s’inclinent et se retirent, pas assez vite cependant pour ne
pas se heurter à d’autres émissaires apportant, eux aussi, un _fouto_,
préparé celui-là dans les cuisines d’un ministre :
— De la part du chef Kabranka !
Mais une troisième bande fait irruption dans la cour et s’engage sur les
degrés. On se bouscule quelque peu ; des mots vifs sont échangés. Il y a
lieu de craindre un moment pour la vaisselle, bien qu’elle soit solide,
mais surtout pour les ragoûts et les sauces. C’est tout au plus si, dans
le brouhaha, nous parviennent ces mots lancés à pleine voix par un
majordome :
— Le _fouto_ du chef Azémia !
A mesure que s’allonge sur la véranda la rangée d’écuelles fumantes, la
physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie, la
bouche fendue d’un large rire, les yeux humides, ils savourent par
avance ces friandises que nous n’aurons garde de leur disputer.
Une dernière entrée, féminine cette fois ; une théorie de captives de
tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les seins pendent
pareils à des outres vides, jusqu’à la fillette aux allures de chat
maigre, que l’émotion plus encore que le poids de la marmite fait
flageoler sur ses longues jambes. Les duègnes ont pour tout vêtement un
fragment de pagne noué à la ceinture, les jeunesses un simple rang de
grosses perles de verre ou de coquillages. Les unes et les autres
appartiennent à la domesticité de la princesse Elua.
Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa Majesté.
Nièce du défunt roi Amatifou, en vertu des lois d’accession au trône
conférant ici l’hérédité non en ligne directe, mais collatérale, elle
était appelée à doter le pays d’un dauphin. Les fétiches n’ont point
béni sa couche, et le pouvoir est passé à une dynastie nouvelle. Elua
approche de la trentaine, si elle n’en a déjà doublé le cap. Cette
constatation me dispense de tout détail plastique. Ce n’est point, en
effet, en pays noir qu’un Balzac eût jamais songé à célébrer la femme de
trente ans. Je reconnais cependant qu’à une époque indéterminée la
princesse a dû être assez jolie. Elle a les traits fins, des yeux
pétillants de malice et — chose rare chez ses compatriotes — des pieds
d’enfant.
Quoi qu’il en soit, cette sympathique personne ne représente
qu’imparfaitement le beau sexe, d’une séduction très relative, il faut
l’avouer, dans la forêt d’Afrique. La beauté capiteuse, la suave
harmonie des lignes, autant de perfections qui nulle part ne courent les
rues, y sont plus rares qu’en aucun lieu du monde. Au surplus,
l’existence de la femme, chez ces peuplades, est telle qu’on ne saurait
s’étonner de sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze
ans, c’est une mère de famille ; à vingt-cinq, une aïeule ; à trente,
une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude ! Portant sur son
dos l’enfant parfois fort lourd, — car les marmots, sevrés très tard, se
font trimbaler de la sorte, alors qu’ils ont depuis longtemps l’usage de
leurs jambes, — elle consacrera chaque jour quatre ou cinq heures à
piler le maïs ou les bananes, ira puiser de l’eau, ramasser du bois,
balayera la case et surveillera la cuisine, pendant que son seigneur et
maître pérore dans les assemblées, fait la sieste à l’ombre et digère.
[Illustration : DAME DE KRINJABO A SA TOILETTE]
Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s’est vu à
pareille fête. Nous lui donnons la comédie.
Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s’aligne au son du
clairon sous l’arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé l’Arbre
d’Amatifou, du nom du dernier roi. Un régiment entier camperait aisément
à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux exercices, à l’extrême
satisfaction de nos bons Sénégalais qui se piquent d’honneur et
manœuvrent avec la perfection de la vieille garde.
Les bagages, les instruments fournissent matière à des discussions
animées. L’appareil photographique est considéré avec respect, et,
lorsqu’on en a connu l’usage, l’admiration n’a plus de bornes.
L’explication n’a même pas soulevé chez ces âmes timorées de fétichistes
les défiances qui ne manqueront pas de se manifester, quand nous serons
entrés plus avant dans l’intérieur. Le voisinage de la côte, les
fréquentes relations avec les agents des factoreries, ont déjà
familiarisé l’indigène avec quantité de prodiges accomplis par les
blancs. Pour lui, l’Européen est un homme très fort, mais incapable de
maléfices.
Akassimadou m’a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu’il allait
se préparer sans retard. La toilette se prolongeant démesurément, j’ai
envoyé au roi un messager pour le prier de vouloir bien se hâter,
attendu que le temps menaçait et que le soleil allait disparaître. Le
roi a répondu qu’il serait prêt bientôt et que « le soleil ne passerait
pas ». Sur cette réplique à la Louis XIV, le groupe s’est installé,
composé de toute la maisonnée royale, grands et petits.
Et « le soleil n’a point passé ».
Près de la case du roi est l’habitation des femmes dont, par la même
occasion, j’ai pris un cliché. On y entre, d’ailleurs, comme au moulin.
C’est un quadrilatère sur lequel s’ouvrent d’étroites logettes. Beaucoup
de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse. Bon nombre vaquent à des
travaux domestiques comme de simples mortelles. Celles-ci sont parvenues
à l’âge douloureux où, suivant un usage assez fréquent chez les
peuplades polygames, madame passe du rang enviable de favorite au grade
moins ambitionné de cuisinière.
Akassimadou n’a que vingt-cinq femmes. C’est assez pour un paralytique.
*
* *
En dépit des promesses du roi, nous avons jugé prudent de prolonger de
vingt-quatre heures notre séjour, ne fût-ce que pour nous assurer si les
actes répondaient aux paroles et si les messagers avaient été réellement
expédiés.
Quarante-huit heures, c’est plus qu’il n’en faut pour connaître son
Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut
contenir cinq à six mille habitants. L’aspect en serait presque
séduisant pour peu que l’on déblayât les maisons en ruine dont les
monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse mine auprès des
constructions neuves. Celles-ci, généralement flanquées d’un enclos de
bananiers, sont tenues avec une propreté inattendue. Le sol battu est
soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s’ouvrent des
chambres tapissées de nattes et protégées du soleil et de la pluie par
un avant-toit très surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en
treillis. C’est la case du fétiche. Elle réunit quantité d’objets
hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, que
sais-je encore ? En quoi ce bric-à-brac possède une salutaire influence
sur la demeure et le propriétaire, c’est ce qu’il serait malaisé de
définir. Le noir lui-même paraît n’avoir là-dessus que des idées assez
vagues. Aux questions qui lui seront posées à ce sujet, il restera
bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait
n’a pas besoin d’explication. C’est « fétiche », et voilà tout.
La plupart des habitations sont, à l’intérieur, revêtues à hauteur
d’homme d’un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements
sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur,
identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur de la maison
barbare comme une hallucination, d’un classicisme incohérent : Pompéi
restauré par les nègres.
De promenade aux alentours il n’est pas question ; le village est bloqué
par les bois. On n’y accède que par la rivière. Aussi, dans les visites
aux chefs, s’est-on efforcé de leur faire comprendre combien cet
isolement était préjudiciable à leurs intérêts. Une route — il va sans
dire que route signifie ici sentier taillé dans la forêt — qui relierait
Krinjabo à l’intérieur, détournerait vers cette localité une partie du
commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé ou
par le protectorat anglais de la Côte d’Or. Les chefs sont tombés
d’accord que rien n’était plus vrai : ils ont promis d’y songer. Mais
c’est ici la terre des longues songeries.
Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia et Assankou, ont
été désignés par le roi pour accompagner la mission et la renseigner, au
besoin, sur la nationalité de tel ou tel village de la frontière. Cette
délégation ne marche qu’à son corps défendant. Devant la difficulté de
déterminer l’un d’eux à quitter, pour quelques semaines, ses pénates,
Akassimadou, afin de trancher le différend, les a désignés tous les
trois. Ils ont, du reste, gaiement pris leur parti de ce déplacement
forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes, colliers, breloques, « Angelus »
de Millet, leur ont mis du baume dans l’âme.
Si la promenade offre peu de ressources, en revanche on passe volontiers
des heures à contempler la délicieuse inactivité du populaire. Seules,
les femmes se livrent à quelque occupation suivie, puisent de l’eau,
font la cuisine. Les hommes se prélassent des journées entières dans de
vastes hangars garnis sur trois côtés d’une large banquette en bambou.
On jase un peu, on dort beaucoup. Il y a dans le village deux de ces
centres de réunion. C’est le club, le cercle, cercle ouvert s’il en fut,
et dont la simplicité n’exclut pas l’agrément. Toutes les mines sont
épanouies. Ce que ces gens-là se moquent de l’équilibre européen et du
cours de la rente !
Si les jours passent relativement vite, les nuits sont plutôt longues.
Celui qui a dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée était
certainement un farceur : comme les années de campagne, les heures
d’insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux nuits durant,
presque impossible de fermer l’œil. Dans une maison voisine, il y avait
un mort : les lamentations tapageuses n’ont pas cessé de quarante-huit
heures, l’espace compris entre le coucher du soleil et son lever restant
spécialement affecté aux pétards et à la mousqueterie. J’ai suivi un
matin la foule qui pénétrait dans la demeure mortuaire. Chacun apportait
son offrande, des fruits, des écuelles de _fouto_. Tout cela était
déposé devant la bière, près de laquelle on avait rassemblé les
ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches,
calebasses, — et jusqu’à sa seringue, l’instrument de Molière, les
infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir.
Autour du cercueil creusé dans un tronc d’arbre et recouvert d’un pagne,
deux pleureuses se roulaient avec des cris horribles ; les assistants
accompagnaient ces lamentations d’un marmottement nasillard rappelant le
ronronnement de bonnes femmes expédiant leurs litanies.
26 janvier.
Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à Assinie. Un
message des commissaires anglais nous fait savoir qu’ils arriveront le
29 à Afforénou. Ce village, appelé aussi New-Town, est situé en
territoire anglais, à 15 milles environ d’Assinie. Nous ferons en sorte
de nous y trouver à cette date, peut-être même avant, bien que les
piroguiers promis par Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les
attend dans la soirée.
Ils sont là. Le roi avait d’excellents motifs de ne pas manquer à sa
parole. De l’intérêt que peut offrir pour lui la délimitation entre ses
territoires et le Gold Coast, je ne sais s’il se rend très bien compte.
En revanche, ce que notre protégé n’ignore pas, c’est que la France lui
sert une rente annuelle de six mille francs dont il serait aisé de
supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre d’amende, pour peu qu’il
lui prît fantaisie de nous créer des embarras. Chez un protégé, la
crainte du protecteur est le commencement de la sagesse.
[Illustration : L’ARBRE DES PALABRES A KRINJABO]
Le départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à passer sous
un toit, dans un simulacre d’existence européenne. Jeudi, nous dormirons
notre première nuit dans la brousse, au camp, sous un plafond de toile.
IV
PREMIERS BIVOUACS.
28 janvier.
Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait
route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du lac, en face
des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à
la remorque de l’_Evelyn_.
La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver avant midi
à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est gâté. A peine
avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur
le grand lac, un quart de mille, que le ciel s’obscurcit. Une bourrasque
s’éleva de l’est, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur,
brassait l’eau vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous
l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations
pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant les lames, prêtes
à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler
l’horizon. Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans de sérieuses
difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s’égarer
dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l’un contre
l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure, mais les minutes nous
parurent sans fin au milieu de l’ondée tourbillonnante et du brouillard.
Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige,
la rafale nous fouettait et nous poussait Dieu sait où ; impossible de
se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de
sable ou, qui pis est, un arbre submergé ? Un moment, nous eûmes la
perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au
sortir du port.
Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle était
venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées. Aucune
n’avait éprouvé d’avaries graves ; mais hommes et cargaison étaient
trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes,
des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même,
avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond
du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers
campements, la meilleure part s’en allait à vau-l’eau.
Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se remettre en
route.
Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très
basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île Fétiche. Il
court à son sujet des légendes extraordinaires : pour rien au monde, un
indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à celui
dont la pirogue touche sa berge maudite ; il périra dans l’année ! Qu’un
téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n’en sortira !
La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de nécropole
aux populations riveraines de la lagune. Les Européens qui l’ont
visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré
des monceaux d’ossements humains, des traces de sépultures fouillées par
les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre
n’est pas faite pour infirmer les préventions de l’indigène : il
persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l’île de mort, nos
gens détournent la tête et parlent bas, très mal à l’aise.
Vers deux heures, l’_Evelyn_ jette l’ancre à une encablure du rivage que
pare une végétation des plus drues. La forêt s’étend jusqu’au lac : des
palétuviers la prolongent dans l’eau à une assez grande distance de la
grève, dont on n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une
terre qu’une formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les
caïmans pourraient trouver un abri.
En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre donnant
accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du dehors, dans
la lueur crépusculaire tamisée par les branches.
C’est le débarcadère d’Afforénou. Le hameau est situé au bord de la mer,
séparé du lac par une bande de terre large d’environ trois kilomètres.
Les Anglais, venus d’Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac.
Nous n’en saurions faire autant. La distance jusqu’au village est
courte ; mais le terrain est accidenté, coupé de marigots, d’étangs
saumâtres. Il faudrait d’ailleurs, pour un séjour de quarante-huit
heures, transporter deux fois le matériel de campement et les bagages,
manœuvre inutile et d’une exécution laborieuse avec le petit nombre de
bras dont nous disposons. Nous camperons donc ici. Ce parti est le plus
sage : notre voyage, en effet, se poursuivra par la lagune et le Tanoé,
tandis que nos collègues britanniques ont résolu de s’acheminer par voie
de terre d’Afforénou à Nougoua.
Rendez-vous avait été pris tout d’abord à ce dernier village, la
frontière étant figurée jusque-là par le cours du Tanoé. Quant au
jalonnement du tracé entre l’Océan et le lac, l’opération semblait de
celles qui peuvent être confiées à des agents subalternes ; aucune
contestation n’est à craindre. Les chancelleries ne se chamailleront pas
pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais le commissaire
anglais, revenant sur la décision arrêtée en Europe, a demandé dans sa
dernière missive que cette partie du travail ne fût pas différée. La
simple courtoisie commandait d’acquiescer à son désir, dût-il en
résulter un retard de deux ou trois jours.
Nous n’avons que faire ici des pirogues de charge et du détachement de
tirailleurs ; les vivres sont rares, et la plage est juste assez vaste
pour y dresser la tente. On conservera seulement deux des Sénégalais
pour la garde du camp, deux embarcations pour les bagages et le _gig_ de
l’_Evelyn_.
Le soir même, le vapeur continuait vers Frambo, d’où la flottille, sous
le commandement du lieutenant Gay, se dirigera sur Nougoua, à petites
journées, à la pagaie. Elle nous y devancera de deux ou trois jours.
Nous voici donc campés sous bois, au pied d’un de ces arbres immenses
que soutiennent une série de cloisons disposées en étais autour du
tronc. Chacun des compartiments a reçu sa destination spéciale. Là, le
logement des noirs ; à côté, les ustensiles de ménage, les seaux en
toile, les filtres ; plus loin, la cuisine, le brasier au-dessus duquel,
à trois perches réunies en faisceau, pend la marmite qu’Anoman surveille
du coin de l’œil tout en se grattant la tignasse avec une de nos
fourchettes.
Combien ces premières nuits sous la tente ont de douceur ! Comme elles
vous reposent des agitations du départ, dans une détente absolue des
nerfs, dans le calme d’un sommeil d’enfant !
La soirée est magnifique, l’air plein de lucioles. Dans l’eau, un léger
clapotis, un froissement de branches mortes, de feuilles tombées. Par
delà le ténébreux portail ouvert dans les palétuviers, un angle
d’horizon bleuté, de lac assoupi sous les étoiles.
Camp d’Afforénou, 29 et 30 janvier.
Deux journées bien remplies : visites, réceptions et délimitation
combinées.