L’occupation ne nous manque pas ; les heures fuient, rapides. Il faut

passer en revue, pièce à pièce, le matériel et les marchandises. Les

dégâts ne sont pas graves, mais tout a besoin de prendre l’air. Il est

indispensable aussi de répartir les bagages par fractions de vingt-cinq

kilogrammes et de remplacer les caisses par des enveloppes de toile

sulfatée. Le ballot est plus aisé à ouvrir en cours de route et, pour le

noir accoutumé à porter sa charge sur la tête, moins encombrant lorsque

le convoi doit se frayer passage à travers une brousse épaisse.

Le déballage et l’inventaire nous attirent un imposant concours de

visiteurs des deux sexes. Les tirailleurs en faction devant le hangar

ont fort à faire pour écarter les envahisseurs. A mainte reprise, ils

sont débordés, et les importuns s’introduisent, l’échine courbée,

obséquieux, dans l’espoir d’attraper quelque bagatelle. Assis sur les

talons, ils se communiquent leurs impressions à voix basse.

L’exhibition a le plus vif succès, depuis les tissus chatoyants, les

gazes lamées, jusqu’à l’article à un sou. On s’extasie devant le faux

corail ; à l’apparition des rangs de perles, des éclairs de convoitise

passent dans les prunelles.

Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par parenthèse,

nous présentons ces petits ballons en celluloïd multicolore, avec un

grelot à l’intérieur, vendus cinq centimes dans la plupart des bazars.

Il faut savoir que le noir, priseur enragé, use, en guise de récipient,

d’une calebasse de la grosseur d’une paume : l’orifice, fermé par une

cheville de bois, a juste le diamètre suffisant pour laisser passer la

prise que le consommateur reçoit sur l’ongle du pouce. Nos tabatières

sont acceptées sans discussion : le grelot ne provoque aucun étonnement.

Tout au plus nous objectera-t-on qu’il manque un trou pour introduire le

tabac. A quoi nous répondons judicieusement qu’il en doit être ainsi :

cette innovation permet à l’acheteur de pratiquer lui-même l’ouverture

de la grandeur qui lui convient. La réplique paraît victorieuse.

Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend une

médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de

l’_Angelus_ de Millet. Notre pacotille contient plusieurs grosses de ce

chef-d’œuvre. Avant qu’il soit longtemps, la France noire en sera

largement approvisionnée, de Comoé à la Volta. On ne saurait trop, chez

les peuples neufs, propager le goût des beaux-arts.

Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe surtout les

cotonnades imprimées de fabrication anglaise, les fusils à pierre, la

poudre, la bougie et le pétrole. N’oublions pas le gin, le tafia et des

spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes arborent

impudemment les noms de Jamaïque et de Cognac. Ces alcools sont vendus

aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings les vingt fioles.

Le prix est acquitté en poudre d’or, la monnaie courante. Les comptoirs

d’Assinie l’encaissent à raison de soixante-douze shillings (90 francs)

l’once, et en expédient chaque année en Europe pour une valeur de cinq

mille livres sterling en moyenne.

Le principal article d’exportation consiste en une variété de l’acajou,

très appréciée sur le marché de Liverpool. Par les rivières et la

lagune, les trains de bois amènent tous les ans environ deux mille

troncs d’arbre cubant, l’un dans l’autre, de trente à trente-cinq pieds

anglais. Le territoire exporte, en outre, une quantité minime de

caoutchouc, de qualité très inférieure à celui du Para. Les noirs le

préparent mal, à supposer qu’ils n’y mélangent pas des matières

étrangères, pour augmenter le poids.

La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont pas

légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance occupera la

place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes à charger, les

pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus, mais l’homme

s’attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la marchandise, la flaire,

la quitte pour une autre, la reprend et s’assied, contemplatif, le

regard fixe, mâchonnant, suivant la mode noire, une baguette de bois

tendre pour s’entretenir les dents belles. L’emplette d’une pièce

d’étoffe réclamera des heures de méditation. Après quoi, ses résolutions

arrêtées, il procède au payement. Nouvelle affaire. Alors intervient le

peseur d’or, qui examine le métal à la loupe, scrutant les pépites, afin

de s’assurer si leurs anfractuosités ne récèlent pas des parcelles de

terre ou de sable. Quand la transaction est enfin terminée, le jour

tombe : à la clarté des torches de palmes, l’acheteur embarque sa

cargaison. Puis la flottille s’éloigne, dans la nuit. Demain, elle

abordera au fond d’une crique, à l’ouverture d’un sentier de forêt par

lequel les produits d’une civilisation plus ou moins frelatée seront

emportés à dos d’homme vers l’intérieur mystérieux.

Durant ces laborieuses négociations, les désœuvrés du village, — autant

dire la majorité de la population assinienne, — rôdent autour du

magasin. Silencieux, drapés à la romaine, le pagne rejeté sur l’épaule,

ils suivent avec un intérêt soutenu les péripéties du marché. Les

notables franchissent le seuil, s’installent sur des caisses, sur des

barils, et restent là comme au spectacle. L’un d’eux parfois, profitant

du moment où le commis est penché sur son registre, allonge

sournoisement le bras, prêt à faire main basse sur quelque brimborion.

Mais quand il se dispose à glisser l’objet sous sa toge, l’employé, qui

ne le perdait pas de vue, toujours calme, sans relever la tête, avec un

flegme britannique, lui décoche cet avertissement :

« Mon ami, je vais envoyer mon pied vous prendre mesure d’une culotte. »

Le Romain lâche sa proie, fait demi-tour et se retire, très digne.

*

* *

Nous avons à présent maison montée. Nos boys ont commencé leur service.

Les candidats étaient nombreux. Nos préférences sont allées à ceux des

concurrents qu’une fréquentation assidue de l’école avait le plus

familiarisés avec notre langue, non que leur parler soit la correction

même. Ils ont une manière à eux de se débrouiller parmi les singuliers

et les pluriels, les genres et les temps. C’est la grammaire réduite à

son expression la plus simple, la phrase allégée des vaines élégances,

la beauté fruste, qui tout d’abord déconcerte ; mais on s’y fait.

Exemple :

« _Ma capitaine, dans çà village il y a toi gagner chèvre. Le chef il

apporte._ »

Traduction : « Mon capitaine, le chef du village vient vous offrir une

chèvre. »

Dans le langage nègre, « gagner » est le verbe par excellence, la clef

de voûte, la pierre angulaire ; actif et auxiliaire tout ensemble. Ses

acceptions sont innombrables. « Gagner », c’est être, avoir, aller,

prendre, recevoir, que sais-je encore ? On « gagne » ici une foule de

choses qu’il serait, avec la meilleure volonté du monde, difficile de

considérer comme un gain. Un noir ne dira jamais d’un défunt : « Il est

mort », mais : « _Il a gagné mort._ » Un joueur malheureux ne trouvera,

pour confesser sa perte, que cette formule bizarre : « _J’ai gagné

perdu !_ » Tant pis si l’accouplement de ces vocables implique

contradiction pour l’Européen. Le nègre est fier de ce français si pur !

Notre interprète, toutefois, s’exprime avec plus de recherche. L’homme

répond au nom d’Ano. Ses services seront utilisés surtout dans les

villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur le plateau

soudanien, nous rencontrerons les Mandés musulmans dont Binger s’est

assimilé les différents dialectes lors de son voyage de vingt-sept mois

du Niger au golfe de Guinée.

Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa

faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports avec nous,

il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté moins au

langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de précautions

oratoires telles que « si j’ose m’exprimer ainsi », « me permettrai-je

de... », « ce souvenir est gravé dans mon âme », au lieu de : « je me

rappelle ». Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans sa bouche,

sont d’une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si l’un de ses

congénères, nu comme la main, se présente au campement, il ne manquera

pas de l’annoncer ainsi : « Ce _monsieur_ désire vous parler. » Et il

faut voir la tête du « monsieur » !

Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d’un trône, cela n’est

point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et Adingra, sont des

princes. L’un et l’autre eurent pour père le feu roi du Sanwi, Amatifou,

privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec nombre de leurs compatriotes.

Avec la polygamie et le relâchement des liens de famille qui en résulte,

le fait d’être issus d’un monarque ne suffit pas à garantir aux

descendants une oisiveté dorée. Au surplus, la présence de ces jeunes

gens ne pourra manquer de rehausser notre prestige aux yeux des

peuplades de la brousse, auprès des chefs de l’Indénié et de l’Abron.

Leurs attributions seront multiples. Serviteurs la plupart du temps,

ambassadeurs à l’occasion ; préposés tour à tour à l’entretien de la

garde-robe et des relations internationales.

Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il m’a été recommandé par

l’excellent instituteur d’Assinie dont il fut l’élève. Le père, un

pêcheur du village d’Aby, sur la lagune, vient de me l’amener dans sa

pirogue. Le gamin peut avoir de douze à treize ans. Je l’ai jugé d’abord

un peu frêle pour résister à de longues marches, et j’ai cru devoir

émettre, à cet égard, quelques doutes. Kassikan les a dissipés d’un

geste. Pirouettant sur ses jambes fluettes et se frappant les mollets,

il s’est écrié : « Il y a bon pour marche ! » Le garçon fera mon

affaire. Il semble d’un heureux caractère, actif et futé comme un singe.

Nous sommes au mieux. Il me tutoie, cela va sans dire, et m’a déjà

révélé le secret de son cœur. Kassikan a une bonne amie qu’il se promet

d’épouser quand il sera un homme et qu’il aura fait fortune. Avec ses

gages — vingt-cinq francs par mois — soigneusement mis de côté, il sera

un parti sortable pour Mlle Amo : c’est le nom de sa bien-aimée. Mais un

autre désir le travaille : échanger son nom barbare contre un nom de

blanc. C’est là une des premières faveurs que les bambins fréquentant

l’école demandent au maître. Il y est aussitôt fait droit : chacun se

voit gratifié d’un prénom emprunté soit au calendrier, soit à la

mythologie : Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont heureux.

Kassikan, lui, a reçu en partage un dénominatif romantique. Je ne

saurais rendre le ton pénétré dont il m’a dit :

— Appelle-moi Alfred !

— Va pour Alfred.

Le service culinaire a été assuré par l’engagement du noir Anoman, un

gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce qu’on affirme,

serait capable de distinguer une marmite d’une poêle à frire. De ce

cuisinier-là je me méfie.

La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des porteurs.

Ce n’était point à Assinie que nous pouvions nous procurer les cent

cinquante hommes nécessaires à l’expédition. Nous devions, à cet effet,

recourir aux bons offices de notre protégé Akassimadou, roi du Sanwi,

qui réside à Krinjabo. Cette capitale est située sur la rive gauche de

la rivière Bia, non loin de son embouchure dans la lagune ; trois heures

de trajet en canot à vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour

occupera trois jours au moins ; il faut compter avec les exigences du

cérémonial nègre et les palabres interminables.

De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles seulement

d’Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation caféière d’Élima.

C’est la première entreprise agricole tentée dans nos possessions de

Guinée par un Français, M. Verdier, de la Rochelle. Nous lui devons

cette visite.

[Illustration : ALFRED]

*

* *

Le 18 janvier, dans l’après-midi, la chaloupe _Evelyn_, mise

obligeamment à la disposition de la mission par le représentant de la

maison Swanzy, levait l’ancre. Elle remorquait un canot et une grande

baleinière dans laquelle avait pris place l’escorte de tirailleurs

sénégalais destinée à donner à notre entrevue avec Akassimadou le

caractère d’une démarche solennelle.

Vers quatre heures, la flottille mouillait dans la jolie baie d’Élima,

où les agents de M. Verdier nous accueillaient comme des amis qu’on

espère.

Le relief de la rive est assez accusé en cet endroit. A quelques pas du

débarcadère, les cases des noirs pointent entre les touffes de

bananiers. Tout près sont les grands séchoirs dallés, les bassins de

lavage, les hangars de machines à dépulper et à décortiquer. Au delà, le

terrain s’escarpe, et, par une pente raide, on atteint la maison

d’habitation, située à une trentaine de mètres au-dessus du lac. De la

véranda, le coup d’œil est enchanteur. A nos pieds s’arrondit la baie

profondément échancrée, avec son amphithéâtre de forêts vierges

projetant leur ombre sur les eaux ; vers le sud, dans une buée

lumineuse, les contours indécis des grandes îles étalées entre le haut

lac et Assinie ; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont

l’altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière comme

une falaise sur un océan de verdure.

La superficie du défrichement est de cent treize hectares. Il contient

plus de trois cent mille caféiers aujourd’hui en plein rapport. Les

premiers plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte

commence et s’annonce abondante ; la plupart des branches fléchissent

sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la moyenne de

la production ne devrait pas être inférieure à celle que l’on obtient au

Brésil, à Java, dans l’Amérique centrale, où le rapport de chaque pied

varie, suivant les années, de deux à trois kilogrammes. Dans ces

conditions, le domaine d’Élima, bien que de création récente — il date

de dix ans à peine — devrait rapporter, bon an, mal an, de deux à trois

cents tonnes de café. Le chiffre se passe de commentaires.

Par malheur, la main-d’œuvre fait défaut. Pour retirer de la plantation

tout ce qu’elle peut donner, il faudrait tripler, sinon quadrupler le

nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de Krinjabo comptent

parmi les moins laborieux du littoral. On a grand’peine à les embaucher,

et la somme de travail fourni est minime : tout au plus parvient-on à

rentrer en temps utile un tiers de la récolte. En outre, aux mains de

pareilles gens, la cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que

d’arbustes mutilés par cette horde indisciplinée, pressée de terminer sa

tâche !

Où se procurer des cultivateurs ? Ce ne saurait être en Europe. Le blanc

n’est pas organisé pour peiner sous le soleil des tropiques. Dans les

contrées voisines : à Libéria, au Bénin, au Congo ? Je ne sais si le

recrutement y serait beaucoup plus aisé. Peut-être sera-t-on forcé

quelque jour de faire appel à la race jaune, à ces inépuisables réserves

humaines du Céleste Empire ou de la péninsule indo-chinoise. Quoi qu’il

en soit, le problème est posé. De sa solution dépend, dans une large

mesure, la mise en valeur de ces territoires. De l’habitant de la Côte,

rien à espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie

l’homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément de

quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition pourrait

stimuler ces êtres qui déjeunent d’une banane et s’habillent d’un rayon

de soleil ?

Il n’en est pas moins vrai que la plantation d’Élima fait le plus grand

honneur à ses fondateurs. Si parfois l’esprit d’entreprise manque à nos

compatriotes, si trop souvent nos colonies n’ont été qu’un champ

d’action ouvert à l’initiative étrangère, il est consolant de constater

qu’en ce pays le sérieux effort, la tentative hardie émanent d’un

Français. L’œuvre présente un autre intérêt que le banal commerce de

factorerie, le trafic des alcools, des armes de pacotille et des

indiennes à ramages.

La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la table

hospitalière, je suis long à m’endormir. La soirée est d’une tiédeur de

serre. Nous reposons dehors, sous la véranda qui surplombe le ravin

boisé et la lagune. Étendu sur ma couchette, la tête tournée vers la

campagne, j’ai tout à coup l’impression d’être seul, très loin, dans un

monde inconnu. Je n’aperçois plus que le ciel d’où pendent des

constellations, très rapprochées, semble-t-il, la nappe immobile du lac,

où la lune qui se lève met une teinte de plomb fondu. Tout à coup, dans

la pièce voisine, une horloge fatiguée sonne avec des halètements

d’asthmatique. Et ce m’est une surprise, un choc singulier, ce rappel de

la civilisation, ces heures tombant dans le silence.

III

KRINJABO.

Nous repartons dès le jour.

Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le soleil une

brise se lève : au loin, sur les bois, des fumées traînent, les villages

s’éveillent. Des pirogues poussent au large, sous leur voilure

primitive, une lourde natte en fibres de palmier, parfois déployant un

vieux pagne dont le bariolage fait penser aux toiles enluminées que les

pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à leurs mâts.

En une heure et demie nous arrivons à l’extrémité du lac, à l’embouchure

de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l’entrée. Les eaux sont

trop basses pour qu’une embarcation calant un mètre puisse franchir

l’obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on s’empile tant bien que

mal dans les canots, et le voyage se poursuit à la pagaie.

La rivière est large d’une quarantaine de mètres, le courant

imperceptible. Sur les deux rives, la futaie géante, serrée, le fouillis

des palmes, des lianes : un double rempart d’un vert uniforme. Le

regard, d’abord séduit par cette végétation puissante, par la

magnificence des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une

mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin en

loin, seulement, les ébats d’un plongeon, le ronflement d’un caïman, un

vol criard de perroquets, le craquement d’un tronc qui s’effondre.

A de rares intervalles, un groupe de huttes ; des filets qui sèchent,

des enfants nus courant sur la berge, une femme aux mamelles pendantes

occupée à piler des bananes, son dernier-né en croupe, ficelé dans le

pagne, la tête ballante du marmot ponctuant chaque coup du pilon

maternel ; un bonhomme qui démarre sa pirogue et pique droit sur nous

pour nous proposer, avec des gestes engageants, le vin de palme

fraîchement préparé. Puis la rivière décrit un coude, le rideau de

verdure retombe, la case et ses hôtes disparaissent.

A mesure que le soleil monte, la paix se fait plus grande encore dans la

forêt, sur l’eau sombre, inquiétante, où des taches huileuses s’étalent.

Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la hauteur de

Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière, en pleine

brousse.

Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d’individus

attendaient. L’un d’eux faisait flotter au bout d’une perche les

couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs, notamment l’un des

porte-cannes du roi brandissant une trique de bedeau à pomme dorée et

coiffé d’un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, on se

dirigeait vers la capitale, en file indienne. L’exiguïté de cette route

royale ne permet pas un autre ordre de marche. C’est, malgré tout, une

noble avenue taillée dans la broussaille arborescente d’où jaillissent

des plantes ornementales d’une rigidité métallique, les fûts droits des

acajous chargés d’orchidées. Des câbles de lianes fleuries s’entre-

croisent au-dessus de nos têtes, passerelles secouées par des bandes de

singes que notre approche met en fuite.

*

* *

Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui. Non pas

dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n’a point de

palais, — mais dans une case voisine de la sienne ; ce local est

spécialement destiné à recevoir les blancs de passage à Krinjabo. L’idée

est large, le local étroit. C’est une bâtisse construite sur le modèle

des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez

une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé. L’intérieur

est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux

personnes peuvent tenir sans être trop mal à l’aise : à trois, c’est un

encombrement ; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à

la galerie couverte qui fait le tour de l’édifice.

A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, au débotté. Simple

affaire de politesse ; le véritable palabre n’aura lieu que dans la

journée. Pour le moment il n’est nullement question du motif de notre

visite. Des compliments de bienvenue, une enquête sommaire sur les

santés réciproques, rien de plus. « Tu vas bien !... Moi aussi. — J’en

suis charmé !... » Et l’on se sépare.

Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets. Sa case

est très basse, disjointe, branlante ; le chaume de palmes a connu des

jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en bambou sert aux réceptions.

L’aspect du prince n’a rien d’imposant. Il est à demi paralysé et si

faible qu’il ne s’exprime qu’à voix basse. Peut-être aussi ne faut-il

voir, dans ce susurrement, qu’une attitude, le désir d’être compris au

simple mouvement des lèvres. Akassimadou a dépassé la soixantaine, un

âge avancé chez un noir. Il avait revêtu, pour la circonstance, un

costume d’ordre composite : bicorne de général orné d’un plumet

tricolore ; tous les joyaux de la couronne, une profusion de colliers et

de bracelets où les verroteries alternent avec les pépites d’or

grossièrement martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes.

Au-dessus de l’auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu

un immense parasol en cotonnade rouge.

Au palabre du soir, l’assemblée était nombreuse : la plupart des chefs y

assistaient. L’étroite cour était bondée de spectateurs, foule curieuse

et bruyante où chacun disait son mot, commentant en toute liberté les

paroles des hauts personnages, à tel point qu’à mainte reprise des

protestations énergiques partaient du groupe où siégeaient le roi et ses

conseillers. Le sans-gêne de ces réunions à la fois royales et

populaires éclaire d’un jour singulier les relations entre gouvernants

et gouvernés. En réalité, le pouvoir du monarque est loin d’être absolu.

Celui-ci doit compter non seulement avec l’avis des principaux chefs,

mais encore avec ce qu’on appellerait chez nous l’opinion publique.

C’est une façon de discuter quasi familiale, rappelant par plus d’un

côté ce que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les

_plaids_ orageux tenus en plein air devant la multitude, entre les

feudataires, la soldatesque turbulente et le chef élevé sur le pavois.

Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que nous

avons peine à respirer et qu’il est urgent d’enjoindre aux curieux de

s’éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne grâce, mais

presque aussitôt le mouvement enveloppant recommence ; insensiblement la

quintuple rangée de têtes crépues se rapproche.

Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de repos ; il a

dépouillé la tunique à boutons dorés et le chapeau à plumes. Son pagne

négligemment noué laisse à découvert le torse et la poitrine. Un bébé de

trois ans, absolument nu, prend ses ébats auprès du vieillard, tandis

qu’une de ses femmes, debout, près de la couchette, écarte les

moustiques à grands coups de son éventail de palmes.

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 3 / 18 段