En présence de ce massacre, le souvenir me hante des colonies de

l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang, Batavia,

Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le colon traitait

la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y ménageait une retraite,

n’hésitait pas à briser l’alignement d’une rue pour épargner un arbre.

Ici les nouveaux venus ont promené le feu et la hache. Leur devise a

été : table rase ; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conception

édilitaire a ses partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de

faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument

la même chose.

Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière du

bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio

Pongo ; les hommes travaillent par intermittences dans les factoreries

comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes, très vastes, sont

d’une propreté remarquable : un avant-toit, parfois même une sorte de

promenoir couvert n’y laisse pénétrer qu’une lumière atténuée. A côté,

fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et

papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son village,

l’indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires

qui versent sur les places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de

leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure

du jour, un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires

d’enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses

branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde, heureux

d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son

avenue rouge comme braise.

Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance

semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d’Ivoire

moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à

l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme le Comoé, le Lahou, le

Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral

comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu’arrosent

les rivières du Sud, le Rio Pongo, la Mellacorée.

En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à peu

près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement

à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois par mois. C’est

un événement ni plus ni moins qu’au village l’arrivée de la diligence. A

peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant

force de rames. On va se donner l’illusion de la patrie en venant passer

quelques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne

retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de

fête, le complet de toile blanche immaculé. C’est en effet fête chômée

pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers

potins du boulevard ou de la Canebière, l’apparition de figures

nouvelles, il n’en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées.

La journée s’achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la

clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur familial ;

d’autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec

l’intonation de gens que l’isolement a déshabitués de la parole et que

le son de leur propre voix réjouit comme une musique.

Ce qu’ils disent ? Des choses indifférentes. L’entretien roule sur la

colonie, les affaires courantes, les mutations et l’avancement ;

conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la

préoccupation du détail, l’importance accordée à des riens, les

susceptibilités ombrageuses.

La nuit était venue, la brume avec elle ; infatigables, ils péroraient

sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos

forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne percevions plus qu’un

bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des

noms d’inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu’au théâtre

les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit ;

le ronflement du treuil à vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces

messieurs se précipitent aux échelles, sautent dans leurs canots et

s’évanouissent comme des ombres.

La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et

doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la

République de Libéria a édifié un phare. A vrai dire, il n’est éclairé

que lorsque le gardien n’a rien de mieux à faire. Aussi la plus

élémentaire prudence commande-t-elle de manœuvrer comme s’il n’existait

pas, en se maintenant au large.

Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ;

première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d’écume

jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand

Lahou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se

distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières

aptitudes commerciales ; ils traitent directement avec les navires de

passage sans recourir à l’intermédiaire des factoreries. Sans

comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des

fortunes.

Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de

dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s’accommode de

son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres

tentent de tenir bon dans leurs lits ; mais longtemps avant l’aurore,

l’insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry,

l’équipage s’est augmenté d’une vingtaine d’indigènes de la côte de Krou

qui suppléent les Européens dans le gros travail du bord. Organisés en

équipes, sous la direction de chefs choisis par eux, ces robustes

gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur

la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver

et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les

colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans

hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le

thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à

l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller

et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux baroques, on éprouve pour la

première fois la sensation, depuis l’Europe, de la barbarie prochaine.

Nuit du 10 au 11 janvier.

Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures.

Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie et pourrions,

si l’état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes

et bagages. Ici la barre s’annonçait belle ; promenade à terre dans la

matinée, sans incident fâcheux : une simple douche.

Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une demi-heure.

J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous

revenions de l’intérieur par le Comoé ou le Lahou, c’est à Grand Bassam

que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France.

Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès

accomplis. Dans une colonie naissante, tant de changements s’opèrent en

quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presque

déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son

chargement d’huile de palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises,

deux compagnies anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des

services irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries.

Trafic important ; ébauche de ville. Seuls, les commerçants ont pour

demeures autre chose que des baraques. L’autorité est moins bien servie.

De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce superbe palais de fer à

deux étages ? La Résidence apparemment. — Y pensez-vous ! C’est l’agence

de la _West African Telegraph Company Limited_. Bien entendu, la station

se trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un

employé choisi par la compagnie dans notre administration des Postes et

Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste : seize pièces lambrissées

en pitchpin, un cabinet de ministre. La Résidence est plus modeste. —

Sans doute, ce long bâtiment entouré d’une palissade ? — Erreur. Ceci

est la factorerie Swanzy et Co de Londres. — Alors, ne serait-ce pas

cette maison blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de

bastions ? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par économie,

le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le fort et ses

dépendances ont été vendus par l’État à la maison Verdier de la

Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État bâtisse ; j’aperçois

justement un chantier, des ouvriers occupés à monter la plate-forme

d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une

nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous

donc M. l’administrateur ? Ce n’est pas, j’imagine, dans une de ces

cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotiers de

Nuremberg ? — Précisément.

Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire ; Paris ne s’est pas

fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me défendre d’une certaine

compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la

première heure dont les installations éphémères et fantaisistes

contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des

immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. Oh ! le

baraquement colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses

trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et

de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au mobilier

sommaire. L’armoire en sapin : dans un angle, la planche supportant la

toilette ; sur un rayon pêle-mêle, les chaussures, des livres

dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l’ombre de la galerie un

boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés sous le

menton. Dans l’air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée

avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans

le village. Des réminiscences vous viennent, d’étranges évocations : le

grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom.

Vivre là dedans ! Rien que d’y penser, même par cette température de

trente-cinq degrés, un frisson me court de la nuque aux talons. A nous

les longues marches, les campements improvisés, les sommeils sous la

tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses de la vie

active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si l’on peut

plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le voyageur dont la

brousse envahit la tombe ignorée, que dire des infortunés condamnés à se

voir dépérir jour par jour, heure par heure, dans ces sépulcres à ciel

ouvert ? La fièvre, sous ces latitudes, fait moins de victimes que

l’ennui. On s’exagère les dangers du climat tropical : le plus

redoutable est l’inaction.

11 janvier, deux heures de l’après-midi.

Le _Stamboul_, en avance de quarante-huit heures sur la date prévue,

mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du rivage. La

traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait dix-sept jours.

Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme nous, la

chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une barre belle.

Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette _barre_ de la côte

d’Afrique. Les véritables barres se dressent aux embouchures des

fleuves. Il s’agit ici en réalité du suprême et tumultueux soulèvement

de la houle, brusquement arrêtée dans son élan par des bas-fonds. Le

phénomène s’observe, presque sans solution de continuité, sur tout le

littoral du golfe de Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il

qu’il rend l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que la mer

soit forte. Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion

les trois énormes volutes.

L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de noirs

Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de pagaies dont la

palette est découpée en trident, ils piochent l’eau en cadence, rythmant

leurs efforts par une mélopée continue, sorte de choral en partie

double, répété tour à tour par l’équipe de tribord et celle de bâbord.

Le chœur, dans son improvisation hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les

paroles varient selon les circonstances, la qualité des personnes, la

nature de la cargaison. Les passagers sont-ils des Européens ? Le chant

peut se traduire comme il suit : « Dans notre barque, il y a des

blancs ; il ne faut pas chavirer ! » Et tous de s’écrier : « Non ! non !

Ramons bien, ramons ferme ! »

Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère ou modère

l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et à la mimique du

féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste impérieux, admoneste la

mer et, ce qui vaut mieux, signale aux arrivants l’approche d’une lame

propice. On attend ainsi, parfois plusieurs minutes, les pagaies hautes,

laissant passer les vagues. Au signal donné, les bras se crispent, les

tridents font rage, le chant va crescendo. Un coup de houle, et

l’embarcation, lancée vers le rivage avec la vitesse d’un express,

laboure la vase, puis s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un

dernier embrun la balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout

courant, le déposent plus ou moins trempé sur le sable.

Une fois sur trois, la barque touche le bord, la quille en l’air. Cela

ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous

la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit

pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux des noirs :

lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies et piquer une tête du

côté du vent, qu’il n’hésite pas à les suivre. La barre n’est pas, comme

à Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine

eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais

complet. Pareil incident se reproduit chaque jour ; les catastrophes

sont rares.

Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c’est le

salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l’inscription :

« Fragile » s’entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler

avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts, les

instruments de précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques

de verre pour la photographie !... Cela fait mal. Ne regardons pas.

Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à terre

empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un

factionnaire les garde ; les curieux affluent, et la curiosité est

mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre tout

cela : cherchons un abri. La nuit s’est faite : ce qui fut notre demeure

pendant trois semaines, ce qui fut la patrie, fuit maintenant vers l’est

à toute vapeur, s’estompe et disparaît. La noire silhouette s’efface, ne

laissant, sur la mer veloutée par le clair de lune, qu’une poussière de

houille, un trait d’ombre sur le ciel.

II

ASSINIE.

Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l’Océan et la

lagune ; un moutonnement de paillottes. C’est Assinie.

De la mer, le premier aspect n’a rien de déplaisant. Parmi les touffes

de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume. Les quatre

factoreries piquent dans le paysage la note européenne. Immédiatement en

arrière du village, un bout de lac miroite entre les palmes grêles. Au

premier plan, la barre mugissante ; au fond du tableau, les eaux mortes,

la paix des forêts inviolées.

La population blanche, — si cela peut s’appeler une population, — compte

en tout dix personnes. Notre arrivée équivaut à une invasion. Aucune

maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on nous a recueillis du

mieux qu’on a pu. Binger et Crozat logent chez l’administrateur ; MM.

Braulot et Gay ont élu domicile à la factorerie Verdier. Pour moi, j’ai

reçu l’hospitalité la plus cordiale chez l’agent de la Compagnie

anglaise, M. Price. Nos tirailleurs ont assemblé quelques perches, étalé

par-dessus une couche de feuilles et de roseaux, et se trouvent là comme

chez eux. Assinie a pour un temps son quartier militaire, la parade et

les exercices, à la grande joie des naturels. Le soir, la garnison

organise une petite fête musicale et chorégraphique : sous les doigts

d’un virtuose, un bidon vide remplace l’orchestre. A neuf heures, le

clairon sonne l’extinction des pipes ; le camp s’endort.

L’autorité supérieure est représentée par un administrateur colonial. Il

habite de l’autre côté de la lagune, à dix minutes en barque, sur la

lisière de la forêt, près du hameau de Mafia, dépendance d’Assinie. La

Résidence s’élève sur l’emplacement de l’ancien poste militaire établi

lors de la première occupation du pays, en 1842-43, ce qui, sans doute,

lui a valu son nom : « le Blockhaus. » C’est une simple maisonnette,

sans le plus petit appareil de défense, barrière ou palissade, et dont

le chaume flamberait comme de l’amadou. Pied-à-terre provisoire : mais

ce provisoire dure depuis quatre ans. Du jour où les questions

africaines prirent l’importance que l’on sait, la réoccupation de cette

côte fut décidée. Il serait à souhaiter que notre action ne demeurât

point rudimentaire, que notre présence s’affirmât avec plus d’éclat.

L’interrègne a déjà trop duré : notre influence en a singulièrement

souffert. Les vieillards seuls se souviennent de nous, comprennent notre

langue. Le reste n’entend que le jargon anglo-nègre, le _bushman

english_, en usage sur tout le littoral. La jeune génération nous

échappe : c’est une conquête à faire. La campagne a déjà commencé sous

de favorables auspices, à l’aide de cette arme à longue portée, —

l’école.

Établie dans une vaste case, cette école est encore la seule

manifestation de l’enseignement primaire à la Côte d’Ivoire. Elle est

fréquentée par une trentaine de bambins qu’un brave instituteur initie,

avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire française.

C’est une pépinière d’interprètes appelée à rendre de réels services.

Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à l’âge d’homme,

retourneront assez vite à l’existence désœuvrée de leurs pères ; plus

d’un sera, à l’occasion, un auxiliaire utile et fidèle. J’ai été

vivement frappé de la physionomie éveillée de ces enfants âgés de huit à

douze ans. La plupart écrivent et parlent suffisamment le français. Le

résultat n’est pas inférieur à ce que l’on obtient d’élèves du même âge,

en Europe. La comparaison, qui plus est, serait à l’avantage de

l’écolier noir. L’intelligence est, chez lui, très précoce ; il apprend

vite et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux.

L’activité cérébrale s’arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze ans,

c’est comme un engourdissement de la pensée, le déclin vers une vie

purement végétative. Les mieux doués garderont tout ou partie des

connaissances acquises. Ils n’y ajouteront rien.

Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le personnel

administratif.

A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu’entre les mains de ces

pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la plage, une

paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la douane d’Assinie.

Elle est meublée d’un lit de camp à l’usage du chef. Les sous-ordres

reposent à terre sur des nattes. Une malle vermoulue renferme, avec la

défroque des employés, les registres et les espèces, les archives et la

caisse. Rien de plus : pas une table, pas une escabelle. Le mobilier est

en route, annonce-t-on. Il faut croire qu’on l’aura expédié par la

petite vitesse. En attendant, nous avons été assez heureux pour y

suppléer par l’offre de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries.

C’est un commencement. Du luxe ! L’essentiel viendra plus tard, s’il

plaît à Dieu.

En vérité, on croit rêver. Lorsqu’on songe aux conditions climatériques

de ces contrées, à la nécessité, pour l’Européen contraint d’y faire un

séjour prolongé, de s’entourer du minimum de confort exigé par les lois

les plus élémentaires de l’hygiène, la situation paraît inouïe. A coup

sûr, les hommes qui briguent ces places ne sauraient prétendre à une

installation de petite-maîtresse. Cependant, un lit pour quatre, c’est

vraiment trop peu. On me répondra que, dans tel autre poste, il y a

quatre lits pour un. L’équilibre serait ainsi rétabli ; mais la

compensation est illusoire.

A parler sérieusement, laissant de côté les devoirs de l’État vis-à-vis

de modestes serviteurs chargés de le représenter sous le plus

inhospitalier des climats, est-ce de la sorte qu’on espère relever, aux

yeux de l’indigène, le prestige des autorités ? Celles-ci n’ont à leur

disposition ni canot à vapeur, ni baleinière. L’administrateur veut-il

entreprendre une tournée dans les nombreux villages situés sur la

lagune ? Il faudra qu’il loue l’embarcation d’une maison de commerce[2].

Ces détails frappent vivement le noir ; il réservera son admiration

respectueuse aux trafiquants bien logés et bien équipés : ses sentiments

à l’égard de fonctionnaires mal lotis friseront l’indifférence.

Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des colonies qui reviennent

du Gabon et se sont arrêtés ici quarante-huit heures va permettre à

l’administration métropolitaine d’être informée de cet état de choses.

Nul doute que des mesures ne soient prises pour y remédier à bref délai.

Ce sera justice. La France, qui entretient plus d’une colonie coûteuse,

doit au moins appliquer, à celles de ses possessions dont le budget se

solde en bénéfice, une part de leurs revenus. On m’assure que le total

des droits perçus par la seule douane d’Assinie pendant le dernier

exercice s’élève à cent quarante-quatre mille francs. Les dépenses

n’atteignent pas cinquante mille. La marge est plus que suffisante.

Il est difficile d’évaluer l’importance d’une agglomération noire.

Assinie, à notre estimation, doit contenir près de quatre mille

habitants. L’inégalité des forces chez les deux races en présence est

éminemment suggestive. La position de cette poignée d’Européens vivant

en sécurité au milieu d’une foule indigène en dit long sur le caractère

passif des fils de Guinée et la malléabilité de l’âme moricaude.

*

* *

Combien de temps resterons-nous ici ? Tout dépend des mouvements des

commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents milles,

sur la Côte d’Or. Un messager a été expédié à Axim, premier poste

britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous pourrons nous

mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard ne nous chagrine

pas outre mesure. Peut-être même cette période d’attente a-t-elle du

bon. Elle nous acclimate ; nous passerons moins brutalement de la vie de

famille à la vie de coureurs des bois.

Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer rend la

température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins

malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de l’hivernage,

favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques, l’éprouvent davantage.

La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s’attaque de

préférence à l’indigène ne serait autre que l’influenza. Elle aurait, me

dit-on, fait en moins d’un mois, rien qu’à Assinie, une dizaine de

victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l’on mène en

certaines cases : coups de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le

vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il

reprend de plus belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres

inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre.

[Illustration : JEUNES FEMMES D’ASSINIE (COTE D’IVOIRE)]

Si le climat justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de

s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel foyer

d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent six ou huit

personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de sépulture, qui consiste

à enfouir le mort sinon chez lui, du moins dans le voisinage de sa

demeure, et presque à fleur de terre, devrait contribuer à multiplier

les causes d’épidémie. Je me demande si, dans des conditions identiques,

la vie serait moins précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire.

France noire (Côte d'Ivoire et Soudan) · 第 2 / 18 段