l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang, Batavia,
Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le colon traitait
la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y ménageait une retraite,
n’hésitait pas à briser l’alignement d’une rue pour épargner un arbre.
Ici les nouveaux venus ont promené le feu et la hache. Leur devise a
été : table rase ; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conception
édilitaire a ses partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de
faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument
la même chose.
Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière du
bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio
Pongo ; les hommes travaillent par intermittences dans les factoreries
comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes, très vastes, sont
d’une propreté remarquable : un avant-toit, parfois même une sorte de
promenoir couvert n’y laisse pénétrer qu’une lumière atténuée. A côté,
fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et
papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son village,
l’indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires
qui versent sur les places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de
leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure
du jour, un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires
d’enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses
branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde, heureux
d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son
avenue rouge comme braise.
Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance
semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d’Ivoire
moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à
l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme le Comoé, le Lahou, le
Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral
comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu’arrosent
les rivières du Sud, le Rio Pongo, la Mellacorée.
En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à peu
près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement
à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois par mois. C’est
un événement ni plus ni moins qu’au village l’arrivée de la diligence. A
peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant
force de rames. On va se donner l’illusion de la patrie en venant passer
quelques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne
retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de
fête, le complet de toile blanche immaculé. C’est en effet fête chômée
pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers
potins du boulevard ou de la Canebière, l’apparition de figures
nouvelles, il n’en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées.
La journée s’achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la
clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur familial ;
d’autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec
l’intonation de gens que l’isolement a déshabitués de la parole et que
le son de leur propre voix réjouit comme une musique.
Ce qu’ils disent ? Des choses indifférentes. L’entretien roule sur la
colonie, les affaires courantes, les mutations et l’avancement ;
conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la
préoccupation du détail, l’importance accordée à des riens, les
susceptibilités ombrageuses.
La nuit était venue, la brume avec elle ; infatigables, ils péroraient
sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos
forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne percevions plus qu’un
bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des
noms d’inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu’au théâtre
les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit ;
le ronflement du treuil à vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces
messieurs se précipitent aux échelles, sautent dans leurs canots et
s’évanouissent comme des ombres.
La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et
doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la
République de Libéria a édifié un phare. A vrai dire, il n’est éclairé
que lorsque le gardien n’a rien de mieux à faire. Aussi la plus
élémentaire prudence commande-t-elle de manœuvrer comme s’il n’existait
pas, en se maintenant au large.
Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ;
première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d’écume
jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand
Lahou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se
distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières
aptitudes commerciales ; ils traitent directement avec les navires de
passage sans recourir à l’intermédiaire des factoreries. Sans
comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des
fortunes.
Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de
dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s’accommode de
son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres
tentent de tenir bon dans leurs lits ; mais longtemps avant l’aurore,
l’insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry,
l’équipage s’est augmenté d’une vingtaine d’indigènes de la côte de Krou
qui suppléent les Européens dans le gros travail du bord. Organisés en
équipes, sous la direction de chefs choisis par eux, ces robustes
gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur
la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver
et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les
colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans
hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le
thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à
l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller
et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux baroques, on éprouve pour la
première fois la sensation, depuis l’Europe, de la barbarie prochaine.
Nuit du 10 au 11 janvier.
Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures.
Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie et pourrions,
si l’état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes
et bagages. Ici la barre s’annonçait belle ; promenade à terre dans la
matinée, sans incident fâcheux : une simple douche.
Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une demi-heure.
J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous
revenions de l’intérieur par le Comoé ou le Lahou, c’est à Grand Bassam
que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France.
Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès
accomplis. Dans une colonie naissante, tant de changements s’opèrent en
quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presque
déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son
chargement d’huile de palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises,
deux compagnies anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des
services irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries.
Trafic important ; ébauche de ville. Seuls, les commerçants ont pour
demeures autre chose que des baraques. L’autorité est moins bien servie.
De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce superbe palais de fer à
deux étages ? La Résidence apparemment. — Y pensez-vous ! C’est l’agence
de la _West African Telegraph Company Limited_. Bien entendu, la station
se trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un
employé choisi par la compagnie dans notre administration des Postes et
Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste : seize pièces lambrissées
en pitchpin, un cabinet de ministre. La Résidence est plus modeste. —
Sans doute, ce long bâtiment entouré d’une palissade ? — Erreur. Ceci
est la factorerie Swanzy et Co de Londres. — Alors, ne serait-ce pas
cette maison blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de
bastions ? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par économie,
le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le fort et ses
dépendances ont été vendus par l’État à la maison Verdier de la
Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État bâtisse ; j’aperçois
justement un chantier, des ouvriers occupés à monter la plate-forme
d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une
nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous
donc M. l’administrateur ? Ce n’est pas, j’imagine, dans une de ces
cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotiers de
Nuremberg ? — Précisément.
Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire ; Paris ne s’est pas
fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me défendre d’une certaine
compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la
première heure dont les installations éphémères et fantaisistes
contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des
immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. Oh ! le
baraquement colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses
trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et
de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au mobilier
sommaire. L’armoire en sapin : dans un angle, la planche supportant la
toilette ; sur un rayon pêle-mêle, les chaussures, des livres
dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l’ombre de la galerie un
boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés sous le
menton. Dans l’air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée
avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans
le village. Des réminiscences vous viennent, d’étranges évocations : le
grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom.
Vivre là dedans ! Rien que d’y penser, même par cette température de
trente-cinq degrés, un frisson me court de la nuque aux talons. A nous
les longues marches, les campements improvisés, les sommeils sous la
tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses de la vie
active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si l’on peut
plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le voyageur dont la
brousse envahit la tombe ignorée, que dire des infortunés condamnés à se
voir dépérir jour par jour, heure par heure, dans ces sépulcres à ciel
ouvert ? La fièvre, sous ces latitudes, fait moins de victimes que
l’ennui. On s’exagère les dangers du climat tropical : le plus
redoutable est l’inaction.
11 janvier, deux heures de l’après-midi.
Le _Stamboul_, en avance de quarante-huit heures sur la date prévue,
mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du rivage. La
traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait dix-sept jours.
Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme nous, la
chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une barre belle.
Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette _barre_ de la côte
d’Afrique. Les véritables barres se dressent aux embouchures des
fleuves. Il s’agit ici en réalité du suprême et tumultueux soulèvement
de la houle, brusquement arrêtée dans son élan par des bas-fonds. Le
phénomène s’observe, presque sans solution de continuité, sur tout le
littoral du golfe de Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il
qu’il rend l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que la mer
soit forte. Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion
les trois énormes volutes.
L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de noirs
Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de pagaies dont la
palette est découpée en trident, ils piochent l’eau en cadence, rythmant
leurs efforts par une mélopée continue, sorte de choral en partie
double, répété tour à tour par l’équipe de tribord et celle de bâbord.
Le chœur, dans son improvisation hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les
paroles varient selon les circonstances, la qualité des personnes, la
nature de la cargaison. Les passagers sont-ils des Européens ? Le chant
peut se traduire comme il suit : « Dans notre barque, il y a des
blancs ; il ne faut pas chavirer ! » Et tous de s’écrier : « Non ! non !
Ramons bien, ramons ferme ! »
Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère ou modère
l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et à la mimique du
féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste impérieux, admoneste la
mer et, ce qui vaut mieux, signale aux arrivants l’approche d’une lame
propice. On attend ainsi, parfois plusieurs minutes, les pagaies hautes,
laissant passer les vagues. Au signal donné, les bras se crispent, les
tridents font rage, le chant va crescendo. Un coup de houle, et
l’embarcation, lancée vers le rivage avec la vitesse d’un express,
laboure la vase, puis s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un
dernier embrun la balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout
courant, le déposent plus ou moins trempé sur le sable.
Une fois sur trois, la barque touche le bord, la quille en l’air. Cela
ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous
la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit
pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux des noirs :
lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies et piquer une tête du
côté du vent, qu’il n’hésite pas à les suivre. La barre n’est pas, comme
à Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine
eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais
complet. Pareil incident se reproduit chaque jour ; les catastrophes
sont rares.
Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c’est le
salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l’inscription :
« Fragile » s’entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler
avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts, les
instruments de précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques
de verre pour la photographie !... Cela fait mal. Ne regardons pas.
Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à terre
empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un
factionnaire les garde ; les curieux affluent, et la curiosité est
mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre tout
cela : cherchons un abri. La nuit s’est faite : ce qui fut notre demeure
pendant trois semaines, ce qui fut la patrie, fuit maintenant vers l’est
à toute vapeur, s’estompe et disparaît. La noire silhouette s’efface, ne
laissant, sur la mer veloutée par le clair de lune, qu’une poussière de
houille, un trait d’ombre sur le ciel.
II
ASSINIE.
Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l’Océan et la
lagune ; un moutonnement de paillottes. C’est Assinie.
De la mer, le premier aspect n’a rien de déplaisant. Parmi les touffes
de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume. Les quatre
factoreries piquent dans le paysage la note européenne. Immédiatement en
arrière du village, un bout de lac miroite entre les palmes grêles. Au
premier plan, la barre mugissante ; au fond du tableau, les eaux mortes,
la paix des forêts inviolées.
La population blanche, — si cela peut s’appeler une population, — compte
en tout dix personnes. Notre arrivée équivaut à une invasion. Aucune
maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on nous a recueillis du
mieux qu’on a pu. Binger et Crozat logent chez l’administrateur ; MM.
Braulot et Gay ont élu domicile à la factorerie Verdier. Pour moi, j’ai
reçu l’hospitalité la plus cordiale chez l’agent de la Compagnie
anglaise, M. Price. Nos tirailleurs ont assemblé quelques perches, étalé
par-dessus une couche de feuilles et de roseaux, et se trouvent là comme
chez eux. Assinie a pour un temps son quartier militaire, la parade et
les exercices, à la grande joie des naturels. Le soir, la garnison
organise une petite fête musicale et chorégraphique : sous les doigts
d’un virtuose, un bidon vide remplace l’orchestre. A neuf heures, le
clairon sonne l’extinction des pipes ; le camp s’endort.
L’autorité supérieure est représentée par un administrateur colonial. Il
habite de l’autre côté de la lagune, à dix minutes en barque, sur la
lisière de la forêt, près du hameau de Mafia, dépendance d’Assinie. La
Résidence s’élève sur l’emplacement de l’ancien poste militaire établi
lors de la première occupation du pays, en 1842-43, ce qui, sans doute,
lui a valu son nom : « le Blockhaus. » C’est une simple maisonnette,
sans le plus petit appareil de défense, barrière ou palissade, et dont
le chaume flamberait comme de l’amadou. Pied-à-terre provisoire : mais
ce provisoire dure depuis quatre ans. Du jour où les questions
africaines prirent l’importance que l’on sait, la réoccupation de cette
côte fut décidée. Il serait à souhaiter que notre action ne demeurât
point rudimentaire, que notre présence s’affirmât avec plus d’éclat.
L’interrègne a déjà trop duré : notre influence en a singulièrement
souffert. Les vieillards seuls se souviennent de nous, comprennent notre
langue. Le reste n’entend que le jargon anglo-nègre, le _bushman
english_, en usage sur tout le littoral. La jeune génération nous
échappe : c’est une conquête à faire. La campagne a déjà commencé sous
de favorables auspices, à l’aide de cette arme à longue portée, —
l’école.
Établie dans une vaste case, cette école est encore la seule
manifestation de l’enseignement primaire à la Côte d’Ivoire. Elle est
fréquentée par une trentaine de bambins qu’un brave instituteur initie,
avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire française.
C’est une pépinière d’interprètes appelée à rendre de réels services.
Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à l’âge d’homme,
retourneront assez vite à l’existence désœuvrée de leurs pères ; plus
d’un sera, à l’occasion, un auxiliaire utile et fidèle. J’ai été
vivement frappé de la physionomie éveillée de ces enfants âgés de huit à
douze ans. La plupart écrivent et parlent suffisamment le français. Le
résultat n’est pas inférieur à ce que l’on obtient d’élèves du même âge,
en Europe. La comparaison, qui plus est, serait à l’avantage de
l’écolier noir. L’intelligence est, chez lui, très précoce ; il apprend
vite et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux.
L’activité cérébrale s’arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze ans,
c’est comme un engourdissement de la pensée, le déclin vers une vie
purement végétative. Les mieux doués garderont tout ou partie des
connaissances acquises. Ils n’y ajouteront rien.
Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le personnel
administratif.
A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu’entre les mains de ces
pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la plage, une
paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la douane d’Assinie.
Elle est meublée d’un lit de camp à l’usage du chef. Les sous-ordres
reposent à terre sur des nattes. Une malle vermoulue renferme, avec la
défroque des employés, les registres et les espèces, les archives et la
caisse. Rien de plus : pas une table, pas une escabelle. Le mobilier est
en route, annonce-t-on. Il faut croire qu’on l’aura expédié par la
petite vitesse. En attendant, nous avons été assez heureux pour y
suppléer par l’offre de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries.
C’est un commencement. Du luxe ! L’essentiel viendra plus tard, s’il
plaît à Dieu.
En vérité, on croit rêver. Lorsqu’on songe aux conditions climatériques
de ces contrées, à la nécessité, pour l’Européen contraint d’y faire un
séjour prolongé, de s’entourer du minimum de confort exigé par les lois
les plus élémentaires de l’hygiène, la situation paraît inouïe. A coup
sûr, les hommes qui briguent ces places ne sauraient prétendre à une
installation de petite-maîtresse. Cependant, un lit pour quatre, c’est
vraiment trop peu. On me répondra que, dans tel autre poste, il y a
quatre lits pour un. L’équilibre serait ainsi rétabli ; mais la
compensation est illusoire.
A parler sérieusement, laissant de côté les devoirs de l’État vis-à-vis
de modestes serviteurs chargés de le représenter sous le plus
inhospitalier des climats, est-ce de la sorte qu’on espère relever, aux
yeux de l’indigène, le prestige des autorités ? Celles-ci n’ont à leur
disposition ni canot à vapeur, ni baleinière. L’administrateur veut-il
entreprendre une tournée dans les nombreux villages situés sur la
lagune ? Il faudra qu’il loue l’embarcation d’une maison de commerce[2].
Ces détails frappent vivement le noir ; il réservera son admiration
respectueuse aux trafiquants bien logés et bien équipés : ses sentiments
à l’égard de fonctionnaires mal lotis friseront l’indifférence.
Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des colonies qui reviennent
du Gabon et se sont arrêtés ici quarante-huit heures va permettre à
l’administration métropolitaine d’être informée de cet état de choses.
Nul doute que des mesures ne soient prises pour y remédier à bref délai.
Ce sera justice. La France, qui entretient plus d’une colonie coûteuse,
doit au moins appliquer, à celles de ses possessions dont le budget se
solde en bénéfice, une part de leurs revenus. On m’assure que le total
des droits perçus par la seule douane d’Assinie pendant le dernier
exercice s’élève à cent quarante-quatre mille francs. Les dépenses
n’atteignent pas cinquante mille. La marge est plus que suffisante.
Il est difficile d’évaluer l’importance d’une agglomération noire.
Assinie, à notre estimation, doit contenir près de quatre mille
habitants. L’inégalité des forces chez les deux races en présence est
éminemment suggestive. La position de cette poignée d’Européens vivant
en sécurité au milieu d’une foule indigène en dit long sur le caractère
passif des fils de Guinée et la malléabilité de l’âme moricaude.
*
* *
Combien de temps resterons-nous ici ? Tout dépend des mouvements des
commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents milles,
sur la Côte d’Or. Un messager a été expédié à Axim, premier poste
britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous pourrons nous
mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard ne nous chagrine
pas outre mesure. Peut-être même cette période d’attente a-t-elle du
bon. Elle nous acclimate ; nous passerons moins brutalement de la vie de
famille à la vie de coureurs des bois.
Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer rend la
température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins
malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de l’hivernage,
favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques, l’éprouvent davantage.
La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s’attaque de
préférence à l’indigène ne serait autre que l’influenza. Elle aurait, me
dit-on, fait en moins d’un mois, rien qu’à Assinie, une dizaine de
victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l’on mène en
certaines cases : coups de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le
vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il
reprend de plus belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres
inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre.
[Illustration : JEUNES FEMMES D’ASSINIE (COTE D’IVOIRE)]
Si le climat justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de
s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel foyer
d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent six ou huit
personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de sépulture, qui consiste
à enfouir le mort sinon chez lui, du moins dans le voisinage de sa
demeure, et presque à fleur de terre, devrait contribuer à multiplier
les causes d’épidémie. Je me demande si, dans des conditions identiques,
la vie serait moins précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire.