FRANCE NOIRE
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
librairie) en novembre 1893.
DU MÊME AUTEUR :
_Un printemps sur le Pacifique_ : =Iles Hawaï.=
=Des Andes au Para.= _Équateur — Pérou — Amazone._
(_Ouvrages couronnés par l’Académie française._)
* * * * *
PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE.
[Illustration : CARTE DE L’ITINÉRAIRE DE LA MISSION DU CAPITAINE BINGER
(1892),
Communiquée par la Société de géographie de Paris.]
[Illustration]
MISSION BINGER
* * * * *
FRANCE NOIRE
(CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN)
PAR
MARCEL MONNIER
MEMBRE DE LA MISSION
* * * * *
OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES
D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR
[Décoration]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
* * * * *
1894
_Tous droits réservés_
[Illustration : LE DOCTEUR CROZAT
MORT AU SOUDAN (1892)]
_A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER._
_MON CHER AMI,_
_Vous souvient-il qu’un soir, au campement, au début de notre longue
marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée ?_
_L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain
coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux
tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans
dire, les individus chargés des provisions de bouche, des hardes et de
la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous
effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la
nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de
venaison boucanée et d’ignames cuites sous la cendre._
_Et le gîte ! En pleine brousse, au flanc d’un coteau, d’un de ces
soulèvements volcaniques, reliefs décevants escaladés d’un pas rageur,
avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime, une
échappée sur l’horizon ; un défrichement sommaire, quelques arbres jetés
bas et, parmi les décombres de ces colosses, au milieu des bananiers et
des maniocs poussant entre les souches calcinées, trois ou quatre
petites cases au chaume dévasté, branlantes, dévalant de guingois sur
une pente de quarante-cinq degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le
compte d’un chef, le quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis
d’appliquer ce nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant
autour de nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures,
seules, entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles,
décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la carapace de
vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles hôtesses !_
_Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies trempées
nous cacha les premières étoiles, allongés près des tisons, dans une
moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une gaieté nous venait en
songeant à ce que penseraient de nous nos amis et nos proches, s’ils
pouvaient nous apercevoir à pareille heure, en pareil lieu. Aucun d’eux
à coup sûr, s’il pensait aux absents, n’évoquait figures aussi
singulières. Pas un sans doute n’eût reconnu ceux dont, quelques
semaines auparavant, il pressait la main, à la veille du départ._
_Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez vu de si
rudes ! — vous vous êtes écrié :_
_— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui ne l’a pas
éprouvé ce qu’est une journée pareille ? Qu’on raconte donc cela !..._
_Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on subit sans
pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée
de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la
fable._
_Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il
être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d’existence
errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan
méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala ? C’est
l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la
vie intime au campement, l’incident gai ou triste jalonnant la route,
les petits ennuis, les vastes espoirs._
_La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un exposé
scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L’anecdote, le
détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver
place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu’attire
le mystère des expéditions lointaines, mais qui ne les connaissent que
par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient sur la douce terre de
France, devant les horizons accoutumés, quelques-uns s’intéresseront-ils
à ce petit côté des grandes choses. C’est donc pour eux que nous
publions ces notes. Pour nous aussi, n’est-ce pas ? Car elles nous
rappelleront d’étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois,
pendant lesquelles toujours nous nous sommes profondément sentis vivre.
Puisse ce volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur
d’un témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement
partagées !_
_Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu partout : dans la
brousse et dans les villages, sous la maison de toile et sous la case de
palmes ; pendant les après-midi torrides, sous le regard des visiteurs
indigènes accroupis autour de nos couchettes ; le soir, à la clarté des
feux, dans l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit,
à vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur Crozat.
Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants, comme un
souvenir à l’ami disparu._
_Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité
du voyage avait fait un cercle familial, un deuil ait assombri la joie
du retour ? Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’écris le nom de
l’excellent Crozat, du savant enlevé à l’affection des siens, dans tout
l’éclat de sa jeune renommée. Ses travaux dans l’Ouest africain
l’avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Nougoua,
vous lui donniez l’accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si
bien gagné. Plus récemment, M. le ministre de la marine l’élevait à la
première classe de son grade : cette suprême consécration d’une carrière
si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître.
Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il
partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude toujours
en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait
voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il prenait congé de
nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France par le Niger et le
Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière
fois ? Il partait en pleine santé, confiant dans l’heureuse issue d’une
expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l’a
terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille
d’atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiéba dont il avait été
l’hôte — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté
l’ami._
_A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le fardeau d’une
oraison funèbre ! Qu’il nous suffise, en tête de ces pages où son nom
reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire un salut attendri.
Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à
son tour. Que cette terre soudanienne, où il avait marqué son empreinte,
lui soit légère._
_Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami, d’avoir bien
voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de vous, chemin
faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d’autres cieux,
sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amazonienne, cette
quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la
vie à l’air libre, en face de la nature primitive. Affaire d’atavisme,
sans doute. Il faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui
sommeille au cœur de tout civilisé !_
_Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de mélancolie qu’elle
emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la
route disparaissent ; il ne reste que le souvenir de l’amitié nouée dans
la communauté des peines et des joies._
_MARCEL MONNIER._
FRANCE NOIRE
* * * * *
I
DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE.
Embarqués !
La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste,
sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des
horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de
Provence.
Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans
l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient
piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles
détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de flot battant la
roche.
Noël ! Singulier moment pour partir que celui des réunions intimes où le
cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour
et son heure ? L’un et l’autre dépendent trop souvent du hasard, cette
force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis.
Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences.
A coup sûr, un ancien eût vu plus qu’un événement fortuit dans le
concours de circonstances qui m’ont fait, à plusieurs années
d’intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer
précisément à cette même date. Il y a, hélas ! huit ans tout juste, du
pont du paquebot qui m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je
voyais les feux de Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme
aujourd’hui cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer
plate, le ciel embrumé. Mais que m’importait ! C’était le premier grand
départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la
griserie aspirée dans la brise soufflant du large...
Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route pour
l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre : à terre le choléra, sur mer la
bourrasque ; un ciel d’encre crevant en ondées et, du Pausilippe à
Castellamare, dans l’ombre où de rares points lumineux mettaient un
tremblotement de cierges, les cloches des campaniles tintant comme des
glas.
Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil levant,
grelottant, poudré à frimas, et sur les _campos_ de l’Amérique australe
dans les langueurs de la canicule. Cette année-ci du moins, il y a peu
de jours, rien ne m’eût laissé prévoir qu’il dût me surprendre en tenue
de route. Tout s’est décidé si vite ! C’est de règle en pareil cas, et
peut-être, à tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.
Si disposé que l’on soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne
saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le
retour à la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes
sitôt reprises, des amitiés renouées ; toutes choses qui ne peuvent
trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans
regrets. Qui sait ? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir, peut-être
hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant
d’arrachements. L’opération sera d’autant moins douloureuse qu’on
abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront pas traîné. Rapides
comme un prologue de féerie.
Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une pièce à
spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personnages
d’humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux
situations mouvementées des tableaux suivants ? En cela s’affirme l’art
des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un
laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant
soit la pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les
jungles de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour
oiseuse qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de
notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même
esthétique.
Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action.
Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de
géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur calme où, deux fois par
mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un
public fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance
nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames.
A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en général et sur tel
point de la côte en particulier. Lequel ? Je ne saurais dire au juste.
Je confesse — et l’on verra si je suis excusable — n’avoir prêté, ce
soir-là, aux développements du conférencier qu’une oreille assez
distraite.
De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la
lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes,
des spécimens de végétations exotiques.
Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la salle. Une
place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s’en empare.
Une minute plus tard, quelqu’un me frappe amicalement sur l’épaule et me
salue d’un « bonsoir ! » jeté à voix basse. Mon voisin était le
capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases hachées,
sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis l’entretien,
prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait.
— Alors, vous comptez repartir ?
— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.
— Et vous iriez ?...
— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.
Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec une
commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre
les possessions françaises de la Côte d’Ivoire et le protectorat anglais
de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de deux mois,
trois au plus. Après quoi, la mission française, poursuivant sa route à
travers le Soudan méridional, visiterait les pays de Bondoukou et de
Kong afin de consolider les relations établies par Binger, lors de son
premier voyage, avec les chefs de ces régions. De Kong on redescendrait
à la Côte en variant autant que possible l’itinéraire, par des contrées
où les blancs n’avaient pas encore paru, le Diammala, peut-être le
Baoulé. Enfin une magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette
demande inattendue :
— Venez-vous ?
— Je crois bien ! répliquai-je. Quand partons-nous ?
— Dans trois semaines, par le paquebot du 25.
— C’est donc sérieux ?... Vous m’emmenez ?
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera. Vous
avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre album de
voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici l’occasion de
combler cette lacune. Cela vous va-t-il ?
— Avec vous, tout me va.
— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique où nous
allons, c’est encore la France.
— La France noire.
— Précisément.
Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine
assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de forêts
vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des rivières
inexplorées ; de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu’il
n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma
résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait
toujours ; mais ce n’est plus lui que je voyais. C’était de nous qu’il
s’agissait à présent, de notre voyage ; c’étaient les indigènes de notre
convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un
éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main,
parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de
brousse.
A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains.
— C’est dit... Vous y songerez ?
— Je ne songe qu’à cela.
— A demain, alors.
— A demain.
Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire d’État aux
colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission, et, le même jour,
le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que
serait le mien ? J’hésitais, je l’avoue, avant d’adopter une spécialité.
Historiographe de l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques
correspondances promises au _Temps_, il n’y avait pas là de quoi
justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs
informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y compris le
_New-York Herald_. L’emploi d’ailleurs n’était pas de ceux dont
l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent — et j’espérais que le
nôtre serait de ce nombre — pouvant s’approprier la devise des peuples
heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas d’histoire.
Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt plus
immédiat : fixer la physionomie des êtres et des choses sur la plaque
sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la personnalité de
l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il en ait, n’auront
jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des
descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m’occuperais
donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que
beaucoup de gens s’y adonnent aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour
moi, le dirai-je ? il m’est impossible d’y ressentir le moindre
agrément, encore moins un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de
plus pénible, de plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de
mon avis qui s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions
anormales résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de
l’état de l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin
de la fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un
insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir, aux
culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne saurait se
départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de toute pratique
nouvelle, il était permis de se demander à quel chiffre infime se
réduiraient les collections rapportées. Que seraient-ils d’ailleurs, ces
clichés pris à la hâte, le plus souvent à la dérobée ? De piètres images
sans doute dont souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la
chambre noire n’a plus de secrets[1]. Qu’importait, après tout ! Telles
quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les
types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues,
dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première fois.
La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en campagne. Quinze
jours de fièvre, quinze jours de courses pour rassembler le matériel
indispensable, le campement, la pacotille ; un galop de chasse à travers
les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en
passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches
défraîchies, les satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses.
Ce furent, de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des
rafles d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des
éblouissements, des stupeurs ; et les visites aux officines d’où le
bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils à pierre,
coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême destinataire,
le roi nègre.
De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est demeuré qu’un
souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je ne sais quoi
d’incohérent et de chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les
objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des
indifférents. Oh ! ces sollicitations écrites ou verbales ! L’industriel
qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les
marchés exotiques ; l’homme de science ou soi-disant tel vous adjurant
de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là
même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière
de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit
du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le
sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme un
futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes
propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions anthropologiques,
lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait qu’on lui recrutât un joli
lot de bois d’ébène, une famille, un village, bêtes et gens, au plus
juste prix. Qui saura jamais le total des assauts subis, des paroles
gaspillées, la veille d’un départ, en une couple d’heures ?
Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, numérotées.
Comment cela s’est accompli ? On ne pourrait le dire. Toujours est-il
que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le
train. Et c’est alors une impression de fuite éperdue, à tire-d’aile, un
essor de rêve aboutissant à la surprise d’un brusque réveil à bord du
navire, sous la nuit silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel.....
*
* *
Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la
première escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le _Stamboul_
appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de
prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de
converser à peu de frais, par le câble, avec les amis laissés en France.
Peut-être « en France » est-il de trop, et le patriotisme algérien, très
chatouilleux, serait-il en droit de me reprocher ce _lapsus_. N’étions-
nous pas toujours en terre française ? A qui serait tenté de l’oublier,
l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et turque,
aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral barbaresque, le
rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l’avais
vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa
défroque hispano-mauresque. L’air y circulait dans les boulevards, les
rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la
maison quelconque à plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues,
maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les
_miradores_ en surplomb. A l’heure actuelle, la transformation est à peu
près complète. De ce que j’avais laissé je ne reconnais guère, dans
cette courte promenade matinale, que les trois grosses tours du Château-
Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octogone et, là-haut,
au-dessus des oliviers rabougris, des lentisques, des blocs de roche
rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couronnant la crête de
l’Aïdour ; les odeurs aussi, ces relents de laine grasse, de musc, de
tabac et d’absinthe que le vent vous apporte, à plusieurs milles au
large, comme l’haleine de l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la
foule où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de
toute arme et le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques,
ne diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup
d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps ; à tel
point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer
certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes
des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un
seul exemplaire du Coran en langue arabe. On offrait, si nous n’étions
pas trop pressés, de faire venir les volumes... de Leipzig.
Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les nuées.
Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les antiques
bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas disséminées
au flanc des collines rousses. Bientôt la côte s’infléchit ; la teinte
plus pâle, presque laiteuse de l’eau trahit la présence de bas-fonds,
et, dans l’éloignement, Tanger à peine entrevu se dérobe sous le voile
de fine poussière étendu des contours flottants de la baie jusqu’aux
cimes pelées qui forment l’arrière-plan. Puis les falaises se
redressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande
la sortie du détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit
par le choc des deux mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous
arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et
le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique.
Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande
de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et de
la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons plus que
les sierras d’Andalousie frangées de neiges.
Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du bord
que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa
monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est qu’apparente. Chaque
paquebot constitue un petit monde à part avec son caractère propre, sa
couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés ; une agglomération
originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la
province à la capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des
courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où
les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller,
les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations
balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de
la côte d’Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées,
le parfum discret des salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas,
flirtage aimable avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien
de tout cela à bord du _Stamboul_. A parler franchement, au risque de
passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités
réunies sur ces planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là
comme un avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne,
colonies de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de
rares exceptions près, représentée par des princesses brunes comme
l’Érèbe et habillées de rien.
Aux premières classes, une vingtaine de passagers : officiers,
fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de factoreries. La
présence de cinq ou six missionnaires complète la compagnie sans
l’attrister.
Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement un
morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la bonne
humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément choisie. Le
personnage de marque est le supérieur des missions du Bénin qui rejoint
sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et
diserte ; le type élevé du missionnaire, moins répandu de ce côté-ci du
continent que dans la région des Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans
l’Afrique occidentale, l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés
dans le voisinage de la côte, les représentants des diverses
congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne,
renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d’une petite école
tenue par des sœurs et d’un jardinet où le zèle intéressé des
catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très
préférable, somme toute, à celui dont s’accommodent tant de pauvres
desservants de la France continentale relégués dans des villages perdus,
aux prises, pendant une moitié de l’année, avec les rigueurs du climat,
contraints souvent de braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à
l’appel d’un malade en détresse ; heureux encore si l’humeur capricieuse
de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire, ne
les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la Côte, rien
de pareil : le souci du casuel, la tutelle ombrageuse du grand vicaire
et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre
dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux
qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe,
regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de
bambou, pas un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse
campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre prêtre de
la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la candeur de son âme,
sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser
les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux,
croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi,
dans la véritable acception du mot impliquant l’idée du renoncement sans
gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une
terre plus ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne
s’élèvera pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les
épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages
posthumes dont la perspective est au moins encourageante.
Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal, les autres au Bénin,
au Gabon ; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont point pris
pied dans cette partie de nos possessions africaines : s’ils y vinrent
jadis, ce ne fut jamais qu’en passant ; la tentative n’a pas laissé de
traces.
Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie parfaite
et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est pas à son
premier voyage : beaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de
côte d’Afrique, sont de hardis compagnons, volontiers communicatifs.
Dans le demi-jour du carré qui, sur ces steamers, remplace les
confortables installations des grands paquebots, la conversation ne
languit pas. Avant peu, commenceront les parlottes au grand air, sur la
dunette abritée de la double tente, le salon par excellence, où ne
traînent point, comme en bas, les odeurs de bois mouillé, de graisse de
machines et d’huile rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de
canne, officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun
déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels : histoires de
mer, histoires de chasse, histoires de nègres, histoires de singes.
Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses allures
une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en vain, croirait-
on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive marseillaise aux
côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une atmosphère spéciale
l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son port d’attache et de ses
escales : de la membrure à la pomme des mâts, des cloisons, du gréement,
une senteur s’exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil
bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas jusqu’à la peinture blanche de
sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l’État — qui ne
marque d’un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand
déguisé en foudre de guerre. Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de
canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin
en vacances quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en
aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand
appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant
la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon
enfant.
Le vent et la mer nous poussent. Le _Stamboul_, couvert de toile, file
grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l’après-midi, les Canaries
étaient signalées.
Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées par les
poètes à cet archipel. Eh quoi ! Ce sont là les îles Fortunées, le
jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d’Atlas, roi des
Maures, les derniers témoins d’un continent englouti, de cette Atlantide
dont parle Platon, laquelle, s’il faut en croire la légende, s’étendait
des Açores à Sainte-Hélène !... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du
feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses
laissent échapper encore des vapeurs brûlantes ; puis, dans le
crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où les
botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore
saharienne ; une étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes
jumelles, les Oreilles de l’Ane.
La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande Canarie, au
port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait la jetée,
l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au
moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891 s’abîmait dans le
passé.
[Illustration : LE CAPITAINE BINGER ET LE LIEUTENANT BRAULOT
CAMP D’AFFORÉNOU (JANVIER 1892)]
Las Palmas, 1er janvier 1892.
Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon. Laissons-
le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs dans la
poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre, impalpable,
fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique que les jolies
femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre d’iris.
Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables guimbardes
dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La route longeant la
plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz et sa presqu’île, la
Isleta, à la grande terre, comme le câble une chaloupe au navire. Sur la
droite, des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d’est ;
ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague
vient lécher les assises. Déployée à l’ouverture d’un vallon, la
capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à l’Océan,
donnant l’illusion d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se
fondent, des coupoles s’allument ; sur la ville et les faubourgs,
passent des clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables
palmiers agitent leur plumet dans la brise ; aux plis des ravins, près
des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons,
s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce
que l’on flâne ! Dans la calle de Triana, que de monde ! Des haillons,
mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux.
Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier ; un
privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit
dans toutes les Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima.
Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en
tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse aux
Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses
fiefs incontestés ; mais elle y pousse déjà de vigoureuses
reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et
leurs lunettes d’or ; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur
album l’aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d’outremer. Des
_authoresses_ ont consacré à la description de l’archipel quantité d’in-
octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps,
les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement
d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas aussi
propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se
laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d’accord ;
mais il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la
canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux
combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de
touristes et de porte-chaise aux invalides.
Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs ;
Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la clientèle se fait
tirer l’oreille : ce caravansérail reste vide. Il s’élève à l’écart,
dans un site aride ; en face, un parterre où les étiquettes indiquant
l’emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des
inscriptions funéraires. _Sanatorium_ doublé d’un _Campo Santo_.
Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons trouvé un
déjeuner frugal, mais pittoresque ! Service lent ; mais une cordialité
charmante s’établissait entre la domesticité et les convives. Le
sommelier n’avait point l’air d’un diplomate ; on n’hésitait pas à
converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté.
Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les
honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous emmenait en
voiture jusqu’à la vallée de Tafira.
La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de Guiniguada.
Bientôt se développent, d’une part, la ligne des côtes ; de l’autre, le
massif montagneux du centre de l’île, un soulèvement de cônes
pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le
papillotement des ondes lumineuses, la ligne de l’horizon s’est effacée.
Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On se croirait
emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace immatériel.
Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de fête :
villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs
ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus,
les chairs couleur d’ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu.
De jeunes couples, de vieux ménages. Dans le premier cas, madame est sur
la haquenée, l’époux à pied, la houssine à la main, empressé, le visage
levé vers la belle ; dans le cas contraire, c’est Philémon qui
caracole ; Baucis suit cahin-caha.
La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de
Barbarie aux spatules maculées par les larves de la cochenille. Des
maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa-Brigida. En
bordure, au-dessus de la vallée, d’autres hameaux, ceux-là taillés en
plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de
Troglodytes, dont la pauvreté n’a rien de repoussant. Des touffes de
roses en égayent le seuil. A l’intérieur, des nattes, des meubles
grossiers, mais d’une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les
bahuts, des faïences multicolores ; à terre, des jarres de forme
antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au
dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et,
sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à
l’entrave, des poules picorent.
Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des pâtisseries et du
vin rosé : hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble traiter ses
hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur l’épaule, il donne un
coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air détaché, avec des mines de
grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le service est
confié à une dizaine de jeunes personnes qui travaillent comme quatre.
Non certes, les gens ne se hâtent pas en cet heureux pays. Et pourquoi
donc se presseraient-ils ?
Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la
mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une,
les crêtes calcinées bleuissent, puis elles s’éteignent, très noires.
Sous la brise qui fraîchit, sautée au nord, notre allure s’accélère ;
mais, longtemps encore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous
réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître
nous arrivent par les panneaux entr’ouverts.
Dakar, 4-5 janvier.
Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales ; la
transition cependant paraît brusque de l’arome des fleurs à l’odeur du
nègre.
Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet des
épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal ? Il nous
poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages,
sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes choses. Les vêtements,
les toiles de tentes, rien n’y échappe ; la cuisine même sentira le
fauve.
Déjà, sur l’eau phosphorescente où le _Stamboul_ évolue lentement à la
recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites
embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la malle. Le
canot à peine accosté, le pont est envahi par des visiteurs impatients
de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la
patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques
bouffées.
A quoi bon le nier ? L’impression première est plutôt décevante.
L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et
guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes,
avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses,
rognures de zinc, de boîtes de conserves ; sa marmaille nue, aux ventres
ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme,
affublé d’un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus
sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue
monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un
paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne
manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le roi
de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la mer, le
Dakar noir ; tenu à distance comme une lèpre. Un pli de terrain en
masque les horreurs aux habitants de la ville blanche.
« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d’établissement serait plus
exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées ; des places d’un
périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des
passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si
ce n’est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée,
une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la
roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas ; un fourrier,
qui trotte, son registre sous le bras ; une escouade allant à la
corvée : voilà pour l’animation.
Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de
factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade
bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce
détail près, l’aspect général serait plutôt celui d’un poste militaire
que d’une ville commerçante.
J’ai entendu des gens s’écrier : « Dakar s’est bien développé depuis dix
ans ! » Qu’était-ce donc en ce temps-là ? Enlevez les casernes, l’agence
des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis,
que reste-t-il ? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on vend
de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des conserves
et des paires de bottes, des parasols et des accordéons.
La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au point de
vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons plus ternes, de
monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul
qu’offre au navigateur l’inhospitalière côte d’Afrique, des flottes
trouveraient place. Mieux encore que Ténériffe ou que Las Palmas, il
semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l’usage des
vapeurs voguant vers l’Atlantique Sud. Les motifs de la préférence
donnée aux Canaries ? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui,
sur d’autres mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du
détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers
Singapore, port franc.
Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade
deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap. Alors, qui
sait ? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre du Sénégal, souvent
difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de
capitale. C’est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit
ailleurs entre l’antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre
Rouen et le Havre, Nantes et Saint-Nazaire.
Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée
passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la quitterai sans
regret, n’emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux
voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la
terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les côtres de pêche, vers
les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer
par où l’on s’en va !
En mer.
La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de vingt
tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de
l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain
double leur force. Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps
durera l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas.
La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n’en ont pas demandé
plus. La nouvelle les a mis en liesse : c’est à qui, dans le campement,
enviera les hommes désignés pour s’en aller on ne sait où, à
l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à d’extraordinaires aventures
dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des
camarades. Et d’astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans
oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute male encontre.
Une dernière caresse à leurs brunes compagnes ; puis en route, en
célibataires !
L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir mobilise
avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un
assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui
nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais
dispendieuse. Il semble cependant qu’il soit possible d’y déroger sans
soulever des clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes.
La séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été
très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils
mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu’à la dunette.
Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade. Et Dieu sait si
la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour
réjouir le cœur.
Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de
cette partie du littoral africain. Elle contraste avec les lumineuses
journées dont on jouit d’ordinaire entre les tropiques. Le changement a
été brusque. Il semble qu’un triple voile de gaze disperse les rayons
solaires. Dès que l’astre a disparu, les couches de nuées plus denses
s’abaissent à fleur d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du
firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon,
de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la
chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales.
Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe ; la marche du
navire ne provoque aucun courant d’air. La température ne descend plus
la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s’élève
très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit
sur le pont avec un bruit de grésil. La mer livide n’a pas un frisson.
Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites
îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu’île
de Konakry, chef-lieu de nos établissements des Rivières du Sud.
*
* *
Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de
sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont
les verdures trempées ont des scintillements d’émeraude.
La ville ? Un palais de gouverneur, façon de villa flanquée de lourdes
arcades ; puis deux files de bâtisses en fer ou en bois couvertes de
tôle galvanisée, bordant un boulevard désolant, long d’un quart de
lieue, large de cent mètres, Sahara où l’insolation guette le téméraire
qui s’y hasarde en plein midi. Konakry est très fier de son avenue, à
tel point qu’il n’a pu résister à la tentation d’en percer une autre
coupant la première à angle droit. Celle-ci attend encore ses édifices :
la chaussée future n’est qu’une trouée encombrée d’arbres abattus, de
souches à demi brûlées. Elle figure assez exactement le sillon creusé
par le passage d’un cyclone.