Premier testament de Charlotte de Bourbon rédigé le 12 novembre
1581.--Acte de libéralité du 13 novembre.--Autre acte de
libéralité du 15 novembre.--Second testament du 18
novembre.--Naissance d'Amélie de Nassau. Son baptême.--Lettre
de Guillaume au prince de Condé.--Lettre du duc de
Montpensier à sa petite-fille Louise-Julienne.--Arrivée de
François de Bourbon à Anvers.--Lettre de lui à son père sur
la réception du duc d'Anjou comme duc de Brabant.--Relations
du comte de Leicester, à Anvers, avec le prince et la
princesse d'Orange.--Lettres qu'ils lui écrivent lors de son
retour en Angleterre.
On ne saurait assez entourer d'une respectueuse sympathie l'expression
de la foi, des sentiments et des dernières volontés d'une mère
chrétienne, alors qu'on la trouve consignée dans un ensemble d'écrits
conçus et rédigés sous le regard de Dieu.
L'étude de la noble vie de Charlotte de Bourbon peut heureusement
s'appuyer sur la possession d'écrits de cette nature. Quoi de plus
touchant, que d'y voir cette jeune mère, pressentant peut-être une fin
prochaine, rendre grâce à Dieu du bienfait suprême d'un salut
gratuitement accordé, appeler sa bénédiction sur des êtres chéris,
leur léguer des gages de sa tendresse et étendre sa généreuse
sollicitude sur diverses personnes dont elle apprécie le dévouement!
Ce fut à l'approche d'un événement de famille dont l'issue pouvait
être un sujet de deuil, aussi bien qu'un sujet de joie, que Charlotte
de Bourbon crut devoir formuler, dans divers écrits, des déclarations
et des dispositions, dont la teneur doit être fidèlement reproduite
ici.
La princesse était alors dans un état avancé de grossesse. Obligé de
se rendre à Gand, son mari venait de la laisser à Anvers.
Répondant au désir qu'elle lui avait exprimé d'être autorisée par lui,
conformément aux usages de l'époque, à faire tels testaments et
codicilles qu'elle jugerait à propos de rédiger, le prince lui
adressa, de Gand, l'autorisation suivante[267]:
«Guillaume, par la grâce de Dieu, prince d'Orange, comte de Nassau,
etc., à tous ceux qui ces présentes verront, salut!
»Comme nous avons esté requis par nostre chère et bien-aimée épouse et
compaigne de luy accorder et donner puissance et authorité de faire et
ordonner son testament et disposition de dernière volonté, nous, pour
le bon amour et inclination naturelle que nous luy portons, inclinans
à son désir, luy avons volontairement accordé de pouvoir faire
testament, un ou plusieurs, faire codicilles, et disposer entièrement
de ses biens, tant meubles qu'immeubles, les laisser, léguer et donner
par donation à cause de mort, par forme de testament, légat ou
fidéicommis, à telle personne que bon luy semblera.
»En tesmoing de quoy avons fait expédier ces présentes soubz nostre
seing et sceel de nos armes.
»Fait en la ville de Gand, ce 14e jour de novembre, l'an 1581.
»GUILLAUME DE NASSAU.
»Par ordonnance de Son Excellence:
»VALICOME.»
[267] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.143.
Un premier testament de la princesse, en date du 12 novembre 1581,
porte[268]:
«Pour ce qu'il n'est rien plus incertain que la vie, et plus certain
que la mort, après avoir supplié nostre Dieu, père éternel de tous ses
esleus, de me faire la grâce, qu'à quelque heure qu'il luy plaise de
m'apeler, et de quelque maladie que ce soit, il me veuille donner
congnoissance de luy jusqu'à la fin, accompagnée d'ungue vraie et vive
foi, avec espérance en sa miséricorde, par Jésus-Christ, nostre
Seigneur; aussy qu'il luy plaise m'oster tout regret et affection des
choses terrestres, desquelles néant moins, d'aultant qu'il n'en
deffend point le soing et prévoïance, je désire, devant qu'il luy
plaise de m'appeler, faire déclaracion de ma voullonté à monsieur le
prince, mon mari, m'aseurant que, pour l'amitié qu'il me porte, il ne
l'aura point désagréable.
»En premier donc, je luy supplie très humblement que des cinq filles
que Dieu nous a données ensemble, et l'enfant dont j'espaire,
moïennant sa grâce, estre délivrée heureusement, il en veuille prendre
grant soin, les fesant instruire en la crainte de Dieu et religion
crestienne; et oultre cela, qu'il plaise à mondit seigneur faire ungue
plus claire et spécialle déclaracion du bien qu'il luy plaira leur
laisser qu'elle n'est contenue en nostre contrat de mariage, aïant
égard, que de prétensions quy sont en France, il n'y a point grant
aparance d'en pouvoir jouir, affin qu'il luy plaira d'y pourvoir de
quelque autre costé, et de leur lesser le bien qu'il leur vouldra
faire, clair et net, aultant qu'il sera possible; à quoy il semble que
mondit seigneur le prince, mon mari, peut, de son vivant, donner
ordre, le tout dépendant en ungue bonne partie de la déclaracion de sa
voullonté, puisqu'il s'est réservé de la pouvoir déclarer par son
testament.
»Je supplie aussy très humblement monseigneur le prince mon mari, de
pourchasser vers le roy les quarante mille livres qui me sont deubs
de la pension qu'il a pleu à Sa Majesté de m'acorder, laquelle je
supplie très humblement d'avoir tousjours mes enfans pour recommandés,
et se souvenir que, comme ressentant le debvoir de très humble
subjecte et servante, je n'ay jamais prins alliance à mondit seigneur
le prince, mon mari, sans premièrement le faire entendre à Sa Majesté
et aussy Son Altesse; qui me faict espérer que cella les rendra tant
plus favorables envers mes enffans; dont je leur fais très humble
requeste, et à monseigneur mon père, d'emploïer sa faveur à cest
affaire et selon le bien et l'honneur qu'il y a plû déjà me faire,
qu'il luy plaise continuer ceste bonté et amour paternelle envers mes
enfans; comme je fais aussy pareille et très humble requeste à madame
ma belle-mère et à monsieur mon frère, affin qu'il leur plaise les
avoir tousjours pour recommandés.
»Je supplie aussy très humblement monsieur le prince, mon mari,
d'avoir tous mes serviteurs et servantes pour recommandés, et me
permettre d'user de quelque libéralité envers eux, comme il s'en suit:
»Au sieur de Tontorft et à sa fame, douze cents florins contant, et
deux cents livres de rente, leur vie durant, en considération des bons
services que j'ai resceus d'eux, et mesme sadite fame qui m'a servie
avec tel soing et fidélité, l'espace de vingt ans, que j'ay grande
occasion de m'en contenter, quy me faict supplier très humblement
mondit seigneur le prince d'y avoir esgard et retenir ledit Tontorft à
son service, avec le trestement de quatre cents florins par an, qu'il
luy plaist luy donner à ceste heure, et se souvenir de luy faire
passer lettres de deux cents florins par an, qu'il luy a pleu luy
promettre, sa vie durant. Je désire qu'il luy plaise retenir sa fame
près de nos enfans, avec le trestement ordinaire que je luy donne.
»Je lesse aussy au sieur de Minay trois cents livres de rente, sa vie
durant, oultre douze cents livres, pour ungue fois, que je luy ay déjà
ordonné, en recognoissance du service quy m'a faict, m'aiant
accompagné de France en Allemaigne et secourue, trois ans, à
Heydelberg, pour m'assister en mes affaires; quy me faict supplier
très humblement monsieur le prince, mon mari, de luy lesser sa vie
durant, la conduite des terres de Montfort, Cuisseaux et Beaurepere,
assises en la Duché de Bourgogne, avec quelque honorable traictement.
»A mademoiselle de la Montaine, je luy lesse quatre cents florins et
cent livres de rente, sa vie durant, suppliant monseigneur le prince
de la lesser aussi auprès de nos enfans avec son trestement
ordinaire.
»A mademoiselle de Secretan, je luy lesse deux cents florins.
»A Marie de Sainte-Aldegonde, à Heurne et à Berlau, à chacune je lesse
trois cents florins.
»A Cécile, ma fame de chambre, deux cents florins.
»A Jaqueline, ma fille de chambre, deux cent florins.
»A ma sage-fame, deux cents florins.
»A la nourrice, oultre ses gages, soixante florins.
»Aux cinq servantes de mes enfans, à chacune vingt florins.
»A la servante de Madame Tontorft, cinquante florins.
»Aux sieurs de Villiers, ministre, et Taffin, le ministre, je lesse à
chacun quatre cents florins.
»Au sieur président Taffin, aussy, je luy laisse quatre cents florins,
pour quelque petit témoignage de la bonne voullonté que je luy porte.
»Me tenant obligée à eux des bons services et bons offices que j'en ai
resceus, m'asseurant quy les continueront à l'endroict de mes enfans.
»A Frommassière, gentilhomme ordinaire de nostre maison, je luy lesse
trois cents florins.
»A Pierre Aruval, mon secrétaire, deux cents florins.
»A Piere, mon tailleur, soixante florins.
»A mestre Hanri, servant tant pour la garde de la table, que du
garde-manger, cinquante florins.
»A France, servant à mon cartier, cinquante florins.
»Au cocher, palefrenier et garçon de mon écurie, à chacun ungue année
de leur gage.
»A Jolitens, deux cents florins.
»Aussy il se trouvera ung mémoire signé de ma main, d'aultres petites
debtes, à quoy il plaira à monseigneur le prince de satisfaire, s'il
advenoit que je n'y aie point donné ordre.
»Comme aussy, il plaira à monseigneur d'avoir esgard que j'ay bien
employé sept mille florins de la rente de mes filles Elizabeth et
Flandrine, dont le président Taffin a fait estat jusqu'à environ
quatre mille. Et du reste, madame Tontorft a ung mémoire à quoy je les
ay emploïé, qui est tout pour la nécessité de la maison ou
extraordinaire, par le commandement de mondit seigneur, mon mari, que
je supplie très humblement que le tout soit emploïé au proufit des
enffans, soit en les deschargeant et satisfaisant aux deniers que
j'ordonne par ce présent testament; à quoy en oultre, j'oblige la
rente que monseigneur le duc de Montpensier, mon père, m'a accordée,
en cas quy n'y seroit aultrement pourveu par mondit seigneur, mon
mari, de la bonne voullonté duquel je m'asseure pour l'honneur, amitié
et bon traitement que j'en ai tousjours resceu; mais quant à la rente
viagère, j'entends qu'elle soit assignée sur la rente des quatrevingt
mille livres que mondit seigneur mon père m'a assignée.
»Fait à Envers, ce 12 novembre 1581.
»CHARLOTTE DE BOURBON»
[268] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.
Un écrit du 13 novembre 1581 contient, en deux colonnes distinctes, ce
qui suit[269]:
_(De la main de la _(D'une main autre que celle
princesse.)_ de la princesse.)_
_«Mémoire des bagues
et perles de Madame._
«Je lesse ladite bague »Premièrement une bague
venue de monsieur l'Electeur, à pendre, que monsieur
à ma fille Loise de l'Electeur a donnée à Son
Nassau. Excellence, où il y a un
grand ruby cabochon, et
neuf moyens, deux grands
diamants et six petits,
deux esmeraudes, trois
grosses perles et quatre
moyennes.
»Je lesse à madite fille »Un grand mirouer de
Loise ledict miroer, venu cristal de roche, de la
de la royne mère du roy. royne mère, qui est enchassé
en or, avec deux
diamants et six rubis, et
le revers, d'un lapis gravé.
»Je luy lesse à ma dite »Ung collier de l'Archiduc,
fille Loise le collier venu de huit diamants,
de monsieur l'archiduc. cinq grand rubis, huit
petits, et vingt perles,
avec une croix de diamants.
»Je lesse à ma fille Elisabeth »Une bague à pendre
la bague à pendre que monsieur le conte de
qui m'a esté présentée Lecestre dona à Son Excellence,
par monsieur le conte de au baptesme de mademoiselle
Lecestre. Elisabeth, qui
est faite en fasson de
pigeon, garnie de plusieurs
rubis et diamants.
»Je lesse à mademoiselle »Une bague à pendre,
Charlotte de La Marck, faite en fasson de boiste,
ma niepce, ceste bague à où il y a le portrait de
pendre, où est mon pourtraict. Madame, garni de rubis à
l'entour, et, par dessus,
des diamants et des rubis.
»Je lesse cette bague à »Un petit oiseau couvert,
ma fille Brabantine. les ailes et la queue de diamans,
et un ruby fait en
coeur au milieu, et quatre
petites perles, venant de
madame la comtesse de
Schwartzenbourg.
»Je lesse cette bague à »Une bague de ladite
pendre à ma fille Caterine-Belgia dame, d'un diamant, etc.,
de Nassau. etc.
»Je lesse cette bague »Un coeur et un crochet
faite en coeur à ma fille d'or garni de rubis et de
Flandrine de Nassau. diamans.
»Je lesse cette bague signifiant »Une bague à pendre,
la victoire à ma signifiant la victoire, etc.,
fille Elisabeth de Nassau. etc.
»Je lesse cette bague »Une bague à pendre,
d'une grande émeraude, à etc.
ma fille Loise de Nassau.
»Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets
à ma fille Caterine Belgia. d'or faicts à la fasson
d'Espaigne, desquels
mademoiselle Elisabeth se sert.
»Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets
avec pied d'Ellan à ma d'or, avec pied d'Ellan,
fille Flandrine. venant de monsieur l'Electeur.
»Je lesse ces bracelets »Une paire de bracelets,
à ma fille Brabantine. etc., etc.
»Je lesse cette bague à »Une bague à mettre au
madame de Sainte-Croix, doigt, d'une grande émeraude,
ma soeur. venant de madame l'Électrice.
»Je lesse ceste bague à »Une autre bague, etc.
ma cousine madame du
Paraclet.
»Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie
ma fille Loyse de Nassau. d'un grand rubis et
d'onze petits, venant de
monsieur l'Electeur.
»Je lesse cette bague à »Une grande bague garnie
madame la duchesse de de cinq grands diamans
Bouillon, ma soeur. et quatorze petits, venant
de madame l'Electrice.
»Je lesse cette bague à »Une bague garnie, etc.,
ma fille Elisabeth. venant de madame la comtesse
de Nassau, la mère
de Son Excellence.
»Je lesse cette bague à »Une bague garnie de
ma fille Loise de Nassau. neuf diamants, venant de
monsieur d'Oranges.
»Je lesse cette bague à »Une bague garnie d'une
monseigneur le prince, grande opalle et huit rubis.
mon mari.
»Je lesse cette bague à madame »Une pointe de diamants.
de Merre, ma soeur.
»Je lesse la table de diamants »Une table de diamants
à Marie Saincte-Aldegonde. et une de rubis, venant
Je lesse la table de rubis de Nort-Hollande.
à Herlau, venant de
Nort-Hollande.
»Je lesse l'autre table de »Encore une table de
rubis à Horne. rubis.
»Je lesse une bague d'un »Une bague de ruby et
petit rubi et un diamant un diamant.
ensemble à mademoiselle
de Venneray.
»Je lesse la bague faite »Une aultre faite en rose,
en rose à ma fille Elisabeth. de quatre diamants, et
un ruby au milieu.
»Je lesse la table de diamants »Une table de diamants
avec quatre rubis à [ma] et quatre rubis à l'entour.
fille Belgia.
»Neuf cents perles rondes,
enfilées, revenant à
ma fille Loise de Nassau.
»Ung millier de plus petites
perles rondes, à ma
fille Elisabeth de Nassau.
»Le portrait de monsieur
le duc Casimir garni de
deux rubis et deux diamants,
à ma fille Belgia
de Nassau.
»Faict en Envers ce
13 novembre 1581.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[269] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.
Un autre écrit, du 15 novembre, également en deux colonnes, contient
ce qui suit[270]:
(_De la main de la_ (_D'une main autre que_
_princesse._) _celle de la princesse._)
«_Mémoire de la vaisselle
d'argent de Madame_.
«Je lesse à ma fille Loise »Douze grands platz et
de Nassau toute la vaiselle six moïens, dix-huit
que j'ai aporté de France, assiettes, quatre petites
ormis le petit bassin rond saucières, cadenas doré,
qui est pour Cecile et avec une cuiller et une
Jacqueline, avec les quatre fourchette, deux grands
boîtes d'argent, servant bassins dorez par les
sur ma toillette. bords, avec une esguière
de mesme, un petit bassin
rond, en sa cassolette.
»Je laisse à madite fille »Ce que dessus, Madame
Loise de Nassau le rang l'a apporté de France.
de perles qui est sur la
robe de velours noir.
»La vaisselle de Breda, si »Onze coupes dorées, etc.
j'ai un filz, je désire qu'elle V. de Breda.
luy demeure; aultrement,
qu'elle soit partie à mes
cinq filles et à l'enfant qu'il
plaira à Dieu de me donner.
Egalement je supplie
très humblement monseigneur
le prince l'avoir agréable; car je
ne vouldrois rien entreprendre que
soubz son bon plaisir.
»Je donne et lesse à ma, »Un bassin et une aiguière,
fille Loise ce bassin et etc.
l'aiguière venant de l'abbé de
Saint-Bernard.
»Je lesse à monseigneur »Grand goblet, etc.
le prince ce grand goblet,
qui m'a esté donné par
ceulx de Zellande pour le
présant qui me fust promis,
au Bril, à mes nopces,
par messieurs les estats
de Hollande.
»Je lesse à ma fille Belgia »Coupe couverte, etc.
la coupe couverte.
«A madame Tontorf je lesse »Grand goblet couvert, etc.
le grand goblet couvert, venant
de l'évesque d'Utrecht.
»A ma fille madamoiselle »Coupe couverte, etc.
Marie de Nassau je lesse
ceste coupe couverte, venant
de ceulx de la ville de
Lire.
»A ma fille Elisabeth de »Une coupe, etc.
Nassau je lesse ceste coupe
venant de ceulx d'Enchuysen.
»A ma fille madamoiselle »Une coupe, etc.
Anne de Nassau je lesse cette
coupe, venant de ceulx de
la ville de Leevarden.
»De ces deux coupes dorées »Deux coupes dorées, etc.
je lesse l'une à madame
de Saincte-Aldegonde,
et l'autre à madamoiselle
de La Montaire.
»Ces deux bassins et esguières, »Deux bassins et aiguières,
l'une je lesse à ma etc.
fille Belgia et l'autre à ma
fille Flandrine.
»A mon fils monsieur le »Une coupe, etc.
comte Maurice je lesse
ceste coupe venant de madame
Astralle.
»A ma fille Elisabeth je »Un estuy, etc.
lesse cest estuy venant de
l'abbé de Tougerden.
»A mes filles Flandrine et »Douze tasses, etc.
Brabantine, à chacune six
tasses blanches venant de
ceulx de Tregoer.
»D'aultant que ces six »Six coupes, etc.
coupes venant de ceulx de
la Vere ont esté présentées
à monseigneur le prince
aussy bien comme à moy,
encore que mondit sieur
mon mary m'a faict cest
honneur de m'en accorder
sa part, je lesse toutes fois
en la disposition de mondit
seigneur.
»Je lesse ceste coupe accoustrée »Une coupe, etc.
d'agates à madame la comtesse de
Schwartzenbourg, ma soeur.
»A mes filles Flandrine et »Deux coupes-tasses, etc.
Brabantine, à chacune, une
de ces coupes-tasses que
j'ay achetées en Zellande.
»A madame de Jouerre, ma »Une rose, etc.
soeur, cette rose d'écaille
de perle.
»A monseigneur mon père »Noix des Indes, etc.
je lesse ceste grande noix
des Indes, et supplie très
humblement monseigneur
le prince de l'avoir agréable.
»Je lesse à ma fille Brabantine »Bassin et aiguière, etc.
ce bassin et ceste
aiguière, de quoy je me
sers à la chambre.
»A madame Tontorf ceste »Ecuelle et cassolette, etc.
grande escuelle avec les
bords d'argent, la petite
cassolette d'argent où il y
a du parfum.
»Je laisse à madamoiselle »Petite noix des Indes, etc.
de Senneton ceste petite
noix des Indes.
»Je laisse à mes filles »Quatre flambeaux, etc.»
Loise et Elisabeth, à chacune
deux flambeaux.
»Faict à Envers ce 15 novembre
1581.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[270] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.184.
Le 18 novembre 1581, la princesse rédigea un second testament qui,
loin d'infirmer, soit celui du 12 novembre, soit les écrits des 13 et
15 du même mois, en maintint, au contraire, expressément les
dispositions.
Voici le texte de ce second testament[271].
«Au nom de Dieu, le père, le fils et le Saint-Esprit, amen.
»Comme ainsy soit qu'à toute personne est ordonné de mourir, et qu'il
n'y a rien plus incertain que le jour de la mort, et qu'il est
expédient, pour attendre ce jour-là avec plus de repos et contentement
d'esprit, de disposer, de bonne heure, et ce, pendant que Dieu en
donne le moïen, de sa maison, en faisant déclaration de ce que l'on
desire estre gardé et observé après la mort, et singulièrement en la
conduite et gouvernement de ses enfans, et assignation des biens que
Dieu donne;
»Nous, Charlotte de Bourbon, par la grâce de Dieu princesse d'Orange,
estant en bon sens et quant à l'esprit, et en bonne santé et
disposition de corps, grâces à Dieu, desirant, cependant que Dieu nous
en donne le moïen, pourvoir à ce que nous pouvons, selon droict,
disposer et ordonner, afin qu'après nostre décès noste intention
puisse estre ensuivie et mise à exécution, et par mesme moïen soit
ostée toute occasion de débats et dissensions, et ce, d'aultant plus
que, par le contract de mariage faict avec monseigneur le prince, n'y
est assez clairement pourveu, avons, à ces fins, déclaré et ordonné,
déclarons et ordonnons, en toutes les meilleures manières, voyes et
formes que possible nous est de faire, pour nostre dernière volunté et
testament ce qui s'en suit.
[271] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.144.
»Premièrement, je rends grâces à Dieu, mon père, qui par sa grande
miséricorde m'a illuminée en la cognoissance de sa saincte volonté et
m'a donné asseurance de mon salut et de la vie éternelle, par les
mérites infinis de Jésus-Christ, son fils, vray Dieu et vray homme,
mon seul sauveur et rédempteur, advocat et médiateur, de ce que me
conduisant et fortifiant par son Saint-Esprit, il m'a retirée en son
église, et en icelle faict la grâce de l'invoquer en esprit et vérité
avecq les autres fidèles, ouir sa parole et communiquer aux saintz
Sacremens, me confirmant de plus en plus en la congnoissance et
asseurance de son amour envers moy et de mon ellection à salut et vie
éternelle, dont aussi protestant que mon desir et espérance certaine
est de vivre et mourir en ceste foy. Sur cet appuy et fondement, je
recommande mon esprit ès mains de Dieu, mon père, le priant n'avoir
esgard à la multitude de mes pèchés, ains de me regarder en la face de
son fils bien-aimé, Jésus-Christ, et en me les pardonnant, par les
mérites de sa mort, me revestir de sa justice pour, en faveur de luy,
me recognoistre son enfant bien-aimé, et me recevoir en la jouissance
de la vie et gloire qu'il a préparée à tous ses esleuz en son royaulme
éternel.
»Après, j'ordonne et veux que mon corps soit ensevely avecq toute
modestie et honnesteté, selon qu'il plaira à monseigneur le prince en
disposer, pour attendre le jour bien heureux de la résurrection,
auquel je croy certainement que, par la puissance et grâce de
Jésus-Christ, il ressuscitera corps glorieux, incorruptible et
immortel, pour, mon esprit réuni avecq mon corps joinctement, estre
eslevée audevant de Jésus-Christ et receue, pardessus tous les cieux,
en la possession désirée de l'accomplissement du bien et gloire, que
j'attends, en la compagnie des justes, avecq les saints anges, lorsque
Dieu sera toutes choses en moy comme en ses autres enfans, par
Jésus-Christ.
»Touchant les enfans que Dieu m'a donnez et autres qu'il lui plaira me
donner à l'advenir, mon désir et intention est qu'ils soient nourriz
et eslevez et soigneusement endoctrinez en la cognoissance et crainte
de Dieu et en la foy de Jésus-Christ, nostre sauveur; et, comme c'est
le principal et le plus excellent trésor que je leur sçaurois demander
à Dieu, ainsy je me confie entièrement que monseigneur le prince en
portera le soing convenable et y pourvoira selon le zèle que Dieu luy
a donné à sa gloire, et le devoir de père envers ses enfans; de quoy
aussy je le prie très humblement et de tout mon coeur.
»Et quant aux biens qu'il a pleu et plaira à Dieu me donner à
l'advenir, meubles et immeubles, je veux et ordonne, qu'en premier
lieu, soit prinse d'iceulx la somme de six cents florins, pour une
fois, et donnée ès mains des diacres de l'église réformée en laquelle
Dieu m'appélera, pour estre par eux distribuée aux pauvres membres de
Jésus-Christ.
»_Item_ que d'iceulx biens ma fille Louyse prenne par préciput dix
mille francs, monnoye de France, en considération que mes aultres
filles qu'il a pleu à Dieu me donner ont esté advantagées, de mon
vivant, chacune de certaynes rentes quy leur ont esté données;
ordonnant et nommant, en tout le reste de mesdits biens, pour mes
héritiers légitimes mes cinq enfans, à sçavoir Louyse, Elisabeth,
Catherine, Flandrine et Brabantine, et celuy duquel j'espère que Dieu,
en brief, me délivrera; voulant que lesdits biens soient despartis
entre mesdits six enfans également. Et, advenant que l'un d'eux
mourust avant estre parvenu en aage pour disposer de sa part, et
mesme, estant en aage, sans en avoir disposé et sans enfans, je veux
et ordonne que mes autres enfans succèdent en icelle également;
suppliant, au reste, monseigneur le prince que ce qui se trouvera
déclaré et disposé par moy en deux codicilles et deux autres mémoires
contenant disposition de mes bagues et vaisselles, signez de ma main,
soit observé et exécuté, tout ainsi que si chacun point et ordonnance
desdits codicilles estoit expressément inséré et couché par escript en
cestuy mien testament et dernière volonté, et que pour fournissement
et accomplissement du contenu és dits codicilles soit employé ce qui
me sera deub des rentes qui m'ont été assignées par monseigneur mon
père et monsieur mon frère; ordonnant, en outre, que monseigneur le
prince jouisse de tout ce qui m'appartient ou escherra, ou à mesdits
enfans, pour ayder à les entretenir honnestement; priant mondit
seigneur le prince, en cas que le moïen ne fust suffisant de mon
costé, vouloir pourvoir à ce qui sera besoing pour leur entretenement,
et que, de ce qu'il jouira appartenant auxdits enfans, il y ait
asseurance sur quelque sienne terre, et que, venant à l'aage de quinze
ans, sera à chacun d'eux délivré sa part purement et librement; et
advenant sa mort avant que lesdits enfans ayent atteint ledit aage,
que le bien à eux appartenant soit incontinent mis à proffict, à leur
advantage le plus grand et le plus asseuré que faire se pourra;
suppliant très humblement monseigneur le prince ordonner, avant sa
mort, gens propres et tels qu'il trouvera convenir, affin d'y
pourveoir; rappelant, pour conclusion, toutes autres ordonnances et
dispositions précédentes, si aulcunes se trouveront, et me réservant
la liberté d'adjouster, changer ou diminuer ce que dessus, si Dieu
m'en donne le moïen et vollonté.
»En tesmoignage et pour confirmation de tout ce que dessus, nous avons
signé la présente de nostre propre main et cacheté du cachet de nos
armoiries, ensemble prié les tesmoings soubz nommez de le soubzsigner.
»Faict à Anvers le 18e jour de novembre 1581,
CHARLOTTE DE BOURBON.
JEAN TAFFIN.[271]
MATTHIAS DE LOBEL.
GODEFROY MONTENS.[272]
JACOB VAN WARHKENDOUCK.[273]
C. DE MOY.[274]
[272] Ministre de l'Évangile.
[273] Échevin de la ville d'Anvers.
[274] Échevin de la ville d'Anvers.
[275] Secrétaire de la ville d'Anvers.
Charlotte de Bourbon n'avait écouté que son coeur, en rédigeant les
divers écrits que nous venons de faire connaître: aussi, dès qu'elle
les eut signés, put-elle, en paix avec sa conscience, se reposer dans
l'ineffable sentiment d'un grand devoir accompli sous le regard de
Dieu.
Ignorant s'il lui serait accordé le bonheur d'avoir désormais un
enfant de plus à aimer, elle se soumettait, sur ce point comme sur
tous autres, à une volonté suprême, et attendait avec calme ce que
déciderait, à son égard, le Dieu dont les dispensations sont toujours,
pour ses fidèles serviteurs, celles d'un père miséricordieux.
La dispensation dont bientôt elle fut l'objet devint pour elle une
source de douces émotions, alors qu'elle put serrer dans ses bras le
nouvel enfant que Dieu lui accordait.
Le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ contient à
cet égard, la mention suivante: «Samedy, le 9e jour de décembre 1581,
à trois heures du matin, madite dame accoucha, en Anvers, de sa
sixiesme fille, qui fut baptisée audit temple du chasteau, le 25e de
febvrier ensuyvant, et nommée _Amélie_ par madame de Mérode, au nom
de madame l'électrice palatine, vefve, et par madamoyselle d'Orange,
fille de son Excellence, au nom de madame la comtesse de Meurs, et par
messieurs du magistrat de la ville d'Anvers, qui luy accordent une
rente de deux mille florins, par an, sa vie durant.»
A quelques jours de là, Charlotte de Bourbon eut la satisfaction
d'apprendre que son cousin le prince de Condé se proposait de venir,
dès que les circonstances le permettraient, dans les Pays-Bas, pour
s'y associer aux généreux efforts de Guillaume de Nassau en faveur des
populations, au sein desquelles il s'agissait d'assurer l'ordre et la
liberté. Trop faible encore, depuis la naissance de sa fille Amélie,
pour pouvoir écrire à son cousin, la princesse dut laisser Guillaume
adresser, seul, à Condé, les lignes suivantes[276]:
«... J'ay esté bien aise d'avoir cogneu la bonne intention qu'il vous
plaist avoir de nous venir veoir, sur ce printemps, mais
principalement de ce qu'il a pleu à Son Alteze[277] vous en escrire et
vous en prier, espérant que par ce moyen vous aurez avec le
contentement de Sa Majesté, plus de facilité à dresser ce qui sera
nécessaire pour une si louable entreprise. Quant à ce qui me touche en
particulier et à messieurs les estatz, je vous supplie vous asseurer
qu'il ne peult venir prince en ce pays qui y soit mieulx venu, et
auquel nous desirions faire plus de service; mesmement cognoissant,
qu'oultre l'affection que vous avez au service de Son Alteze et la
bonne volonté que vous portez au bien et repos de ce pays, aussi que
le desir de maintenir la querelle que nous soutenons, pour avoir reçu
en ces pays la religion, vous convie dadvantage à vouloir prendre
ceste peine et nous secourir; ce qui nous rend aussy plus obligez vers
vous pour vous en rendre humble service. J'eûsse bien desiré que je
vous eûsse pû, avec ceste responce, envoier une seconde lettre de la
part de Son Alteze; mais voïant que sa venue est encores différée pour
quelque temps, d'aultant que je dépêche un courrier vers le roy de
Navarre, pour le supplier de nous laisser encores quelque temps icy
monsieur Duplessis (Mornay), je n'ay voulu laisser ceste occasion sans
vous escrire pour vous remercier bien humblement de vostre bonne
affection qu'il vous plaist me communiquer, et vous supplier me tenir
en vos bonnes grâces, auxquelles je me recommande bien humblement,
priant Dieu vous donner, en bonne santé, heureuse et longue vie.
D'Anvers, le 24e jour de décembre 1581.
«Vous excuserez, s'il vous plaist, ma femme, si elle ne vous escript,
à cause que, depuis peu de jours, elle est accouchée de sa sixiesme
fille.
»Vostre bien humble serviteur et amy,
»GUILLAUME DE NASSAU.»
[276] Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol. 29, f. 450.
[277] Le duc d'Anjou.
La princesse d'Orange, s'étudiant, plus que jamais, à entourer son
père de prévenances délicates, avait tenu à ce que l'aînée de ses
petites-filles fit hommage au duc de Montpensier du premier ouvrage
à la main qu'elle aurait appris à confectionner. Cet ouvrage était
une ceinture, dont l'envoi fut accompagné de quelques lignes de
l'enfant à son grand-père.
Le duc, dont le coeur, sous la pieuse et douce influence de Charlotte,
s'épanouissait enfin dans les saintes affections de famille, fut
vivement ému à la réception de ce cadeau, témoignage touchant des
tendres sentiments, non seulement de sa petite-fille, mais encore et
surtout de la princesse, sa fille. Aussi, s'empressa-t-il d'adresser
à Louise-Julienne l'affectueuse lettre que voici[278]:
«Ma petite-fille, vous n'avez pas peu faict, en si tendre aage que le
vostre, d'avoir si bien commencé à apprendre le lassis, que j'ay
congneu par la ceinture de belle soye violette et bordée d'une
dentelle d'argent, que vous m'avez envoyée; et donnez bien par là à
congnoistre que vous désirez bien apprendre quelque chose et gaigner
de la sagesse, puisque vous vous en donnez déjà. Ce sera le plus grand
contentement que je pourray, avec voz père et mère, jamays recevoir,
comme ce m'en a esté que m'ayez desdié vostre premier ouvraige dudit
lassis. Vous ne l'eûssiez sceu adresser à personne qui le tienne plus
cher, ny qui vous ayme plus que moy, tant pour ce que vous estes ma
petite-fille, que aussy vous portez mon nom et estes ma fillole.
Volontiers j'emploieray ce vostre présent pour me servir de ceinture
sur ma robbe de nuict, selon que m'avez mandé le desirer, afin que je
me souvienne de vous. Je ne laissoys pas pour cela d'en avoyr mémoire;
mais ce m'en est tousjours d'aultant plus d'occasion, et vous en
remercye, en attendant qu'il se présente quelque commodité plus seure
et certaine que ceste cy pour vous envoyer ung autre présent que j'ay
affection de vous faire, en récompense de celluy-là, et pour voz
estrennes. Cependant aymez-moy bien tousjours; et je prieray Dieu vous
donner, ma petite-fille, accroissement en toutes perfections et
vertus, avecq sa saincte grâce.
»De Champigny, ce 8e jour de janvier 1582.
»Vostre bien bon grant père,
LOYS DE BOURBON.»
[278] Archives de M. le duc de La Trémoille.
Cinq semaines plus tard, Charlotte de Bourbon eut la joie de revoir,
à Anvers, le prince Dauphin, son frère, qui venait d'Angleterre avec
le duc d'Anjou.
Ce dernier, dont le projet de mariage avec la reine Élisabeth
rencontrait, quant à sa réalisation, de sérieuses difficultés, avait
pris le parti de répondre enfin à l'appel qui lui était adressé des
Pays-Bas, pour y être proclamé duc de Brabant; et il s'était embarqué
à Douvres, le 9 février, avec une suite nombreuse de seigneurs
anglais, à la tête desquels figuraient Robert Dudley, comte de
Leicester, l'amiral Charles Howard, divers lords et chevaliers. Au
nombre de ces derniers était Philippe Sidney.
François de Bourbon, dans une lettre adressée d'Anvers, le 20 février
1582, au duc de Montpensier, son père, rendait compte, en ces termes,
de l'arrivée du duc d'Anjou dans les Pays-Bas et de la réception qui
venait de lui être faite[279]:
«Monseigneur, par mes dernières lettres, je vous ay averty du
partement de Son Altesse, d'Angleterre, pour s'en venir en ce
bas-païs, où elle est arrivée avec toute sa troupe, à fort bon port,
grâce à Dieu, et sans avoir senti aucun mal ny tourment de la mer,
laquelle l'on n'a veu, il y a longtemps, plus tranquille, pendant deux
jours et deux nuits que nous y avons demeuré. Sadite Altesse mit pied
en terre à Flessingue, il y eut samedi huit jours, où se trouvèrent,
l'attendant, messieurs les princes d'Orange, d'Espinoy, et plusieurs
autres seigneurs et gentilshommes du païs. Le lendemain s'en alla à
Middelbourg et y feit son entrée; et, après y avoir séjourné quatre ou
cinq jours, s'en est venu en ceste ville, où il entra le jour d'hier,
ayant faict le serment entre les mains de messieurs des estats, et
receu le leur, en ung théâtre qui estoit dressé hors la porte de
ladite ville. Tous les principaux habitans d'icelle, présens avec les
princes et seigneurs susdits, qui le vestirent du manteau de Duc, et
puis après lui rendirent hommage de vassaux et sujets; et, cela faict,
le conduisirent en ladite ville, qui estoit si pleine de triomphes et
magnificences, qu'il me seroit impossible de les vous raconter
particulièrement, tant pour leur singularité, que pour le grand nombre
d'icelles; qui me fera vous supplier très humblement, monseigneur, de
m'en vouloir excuser; et, en attendant que j'aye l'honneur de vous
voir, me faire tant de grâce, que de me mander de vos nouvelles, qui
ne seront jamais meilleures que je le souhaite, priant Dieu, etc.,
etc.»
[279] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 90.--Voir, sur ce
même sujet, les détails fournis par de Thou (_Hist. univ._, t.
VI, p. 172 et suiv.).
On peut aisément se faire une idée du charme que Charlotte de Bourbon
éprouva à s'entretenir avec son frère, après une longue séparation, et
à lui exprimer combien elle était heureuse du changement qui s'était
opéré dans les sentiments du duc de Montpensier et de l'affection
qu'il lui montrait. En soeur reconnaissante, elle se plaisait à
rappeler à François de Bourbon tout ce dont elle lui était redevable,
sous ce rapport: et alors, que de tendres effusions, que de touchantes
paroles adressées à ce frère dont les démarches et la correspondance
avaient été pour elle un appui, durant les longues années
d'expectative et de perplexité que, comme fille, elle avait eu à
traverser.
En présentant ses six petites filles à François de Bourbon, elle ne
manqua pas de lui dire quelle joie leur aînée avait éprouvée en
recevant la lettre que le duc, son grand-père, avait bien voulu lui
adresser, le 8 janvier. Il y eut plus; car Louise-Julienne confirma à
son oncle, en un langage animé, tout ce que sa mère lui avait révélé
sur ce point.
Vivement touché de l'excellent accueil qu'il recevait de sa soeur,
François de Bourbon le fut également de celui que Guillaume de Nassau
s'empressa de lui faire. Aussi, Charlotte de Bourbon éprouva-t-elle
une douce satisfaction à constater immédiatement la cordialité des
rapports désormais établis entre son frère et son mari.
Que n'avait-elle aussi auprès d'elle, à Anvers, la duchesse de
Bouillon et ses trois enfants! sa satisfaction s'en fût singulièrement
accrue; mais des devoirs impérieux retenaient alors au loin cette
soeur à laquelle elle était, ainsi qu'à ses enfants, si tendrement
attachée.
A la même époque, le comte de Leicester profita de son séjour à
Anvers, quelque court qu'il fût d'ailleurs, pour entretenir avec le
prince et la princesse d'Orange des relations directes, ajoutant un
nouveau prix à celles qui, jusqu'alors, n'avaient été effleurées que
par voie de correspondance.
En voyant les enfants de la princesse, le comte avait fait preuve
d'une bienveillance particulière pour Elisabeth, filleule de la reine
d'Angleterre, circonstance que bientôt Charlotte de Bourbon eut
occasion de relever avec une délicatesse toute maternelle, dans sa
correspondance avec Leicester.
Deux lettres, l'une du prince, l'autre de la princesse, adressées à ce
haut personnage peu après qu'il les eut quittés, témoignent de la
consolidation réelle de leurs relations avec lui.
Guillaume de Nassau écrivait au comte le 5 mars 1582[280].
«Monsieur, nous sommes encore en l'estat, en ce païs, que vous nous y
avez laissez, et j'espère que les affaires s'y conduiront tellement,
que ce sera au service et contentement de Sa Majesté et de Son Alteze;
à quoy j'acheveray de m'emploïer de toute ma puissance, suyvant le
commandement qu'il a pleu à Sa Majesté me faire. J'espère, Monsieur,
que vous serez arrivé en bonne prospérité en Angleterre; ce que je
désire qu'il vous plaise me faire cet honneur de me donner à entendre
par voz lettres, comme aussy je vous suplye m'entretenir, en ce pays,
en la bonne grâce de Sa Majesté. Quant à vous, Monsieur, je suis bien
aise d'avoir eu cette faveur d'avoir l'accomplissement de votre
connoissance, que j'avois commencé de sentir par voz lettres, et me
sens tellement vostre obligé, pour l'amitié et honnesteté qu'il vous a
pleu me démontrer, que je m'estimeray heureux si je puis avoir
l'occasion de faire chose qui soit agréable pour votre service, et
vous supplye, Monsieur, de bon coeur, de m'y vouloir employer, etc.,
etc.
»Vostre bien humble serviteur et amy,
»GUILLAUME DE NASSAU.»
[280] Notice sur quelques lettres écrites au comte de Leicester,
par D. K. Sijbrandi. Haarlem, 1867.
On venait d'apprendre, à Anvers, l'heureuse arrivée de Leicester en
Angleterre, après une traversée dangereuse, lorsque Charlotte de
Bourbon lui adressa le 9 mars, la lettre suivante[281]:
«Monsieur, encore que je me soie depuis longtemps resentie obligée à
vous faire service, pour tant de faveurs et bons offices qu'il vous a
tousjours pleu me départir, si est-ce que, depuis avoir cest heur et
bien de vous veoir je me suis trouvée redevable de nouvelles et très
grandes obligations pour tout l'honneur et amitié que vous avez fait
paraître _à ma petite-fille_ et à moy, dont je ne perdray jamais la
mémoire; et desireroys infiniment, Monsieur, que Dieu me fîst la grâce
de me pouvoir emploïer en chose qui vous fûst agréable; vous suppliant
très humblement de croire que ma volonté y est bien dédiée, attendant
les occasions de vous le pouvoir témoigner par quelque bon service. Au
reste, Monsieur, je vous asseureray que j'ay loué Dieu de ce qu'il luy
a pleu, en vous préservant du danger auquel vous avez esté, vous
reconduire auprès de Sa Majesté, en bonne disposition; ce qui nous a
tous fort resjouis, pour la crainte en laquelle nous avons esté
jusques à ce qu'en aïons receu assurées nouvelles, lesquelles ne
peuvent estre meilleures que je le désire; me recommandant sur ce,
bien humblement, à vostre bonne grâce, et priant Dieu vous donner,
Monsieur, en bien bonne santé, heureuse et longue vie. D'Anvers, ce 9
de mars 1582.
»Monsieur, je vous supplie de me permettre de faire mes très
affectionnées recommandations à monsieur de Sidney vostre cousin[282].
»Vostre humble et plus affectionnée à vous faire service,
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[281] Notice précitée, de M. Sijbrandi.
[282] Neveu.
La princesse d'Orange, entourée alors, à Anvers, de son mari, de ses
enfants, de son frère, et d'amis français, tels que M. et Mme de
Mornay, et que le jeune comte de Laval[283], mettait son bonheur à
leur faire sentir toute l'étendue de son affection pour eux, et à
jouir de celle dont ils lui donnaient des preuves journalières. Après
les perplexités qui, tant de fois, avaient agité son esprit et son
coeur, elle commençait à goûter un calme auquel elle aspirait depuis
longtemps, et dont le maintien pouvait contribuer au rétablissement de
sa santé fortement altérée, lorsque, tout à coup, un épouvantable
attentat vint déchirer son âme, en la frappant dans ses affections les
plus chères, anéantir le peu de forces physiques qui lui restaient et
mettre prématurément un terme à sa noble existence.
[283] «Il avoit été convenu que duc d'Anjou auroit (en Brabant)
au conseil d'État du païs, deux conseillers françois, tels que
les états choisiroient. Il sceut qu'ils avoient résolu de luy
nommer M. le comte de Laval et M. Duplessis (Mornay). Soubz
prétexte donc de les obliger, leur déclara qu'il ne vouloit autre
conseil que le leur; et aima mieux n'en avoir du tout point.
Aussi estoit ledit sieur comte de la religion, plein de vertu et
d'intégrité, et intime ami de M. Duplessis. Néantmoins, en
l'extérieur, vouloit-il qu'on creust qu'il faisoit cas d'eux; de
tant plus que les plus spéciaux serviteurs de la roine
d'Angleterre, venus avec luy, ne luy avoient pas teu que la roine
leur maîtresse feroit un grand préjugé de ses futurs comportemens
et vers elle et vers le païs, selon qu'il prendroit plaisir ou
non à se servir de ces deux, desquels la probité leur étoit
connue. En apparence donc il leur faisoit bon visage, se rendoit
familier à eux, surtout si quelqu'un de messieurs des états
estoit présent; mais ne les admettoit aucunement à ses affaires,
leur cachoit ses intentions et les eslongnoit autant qu'il
pouvoit; ce que, selon leur modestie, il leur estoit aisé de
supporter et dissimuler.» (_Hist. de la vie de messire Philippe
de Mornay._ Leyde, in-4º, 1647, p. 60.)
La marche de faits profondément douloureux va se précipiter ici avec
une extrême rapidité.