Attentat commis par Jauréguy sur la personne de Guillaume de
Nassau.--Paroles de Guillaume.--Soins que lui donne Charlotte
de Bourbon.--Émotion générale causée par l'attentat.--Lettres
des états généraux aux provinces et aux villes de
l'Union.--Générosité de Guillaume à l'égard de deux des
complices de Jauréguy.--Prières pour demander à Dieu la
guérison de Guillaume.--Lettre de Guillaume aux magistrats
des villes de l'Union.--Amélioration de son état suivie d'une
rechute.--Désolation de la princesse.--Propos outrageants
tenus sur elle et sur le prince par Farnèse et par
Granvelle.--Guillaume est hors de danger.--Lettre de la
princesse au comte Jean.--Service d'actions de
grâces.--Dernière maladie de la princesse.--Sa mort.--Ses
obsèques.--Deuil général.--Lettres de Guillaume à Condé et du
duc de Montpensier à Louise-Julienne de Nassau.--Conclusion.
Le dimanche 18 mars 1582, Guillaume de Nassau, après avoir, le matin,
assisté au prêche, vient, dans la citadelle où il a établi sa demeure,
de retenir à dîner les comtes de Laval et de Hohenlohe, Henri Gouffier
de Bonnivet, Roch de Sorbier, sieur des Pruneaux, et quelques autres
gentilshommes. A sa table doivent aussi s'asseoir ses enfants et deux
de ses neveux, fils du comte Jean.
Le prince, ayant l'habitude de dîner, le dimanche, en public, les
hallebardiers de service dans la salle à manger remarquent, parmi les
spectateurs qui s'y sont introduits et dont la contenance est
parfaitement convenable, un jeune homme de mauvaise mine qui
s'approche indiscrètement de la table: ils le repoussent dans la
direction d'une porte auprès de laquelle il se fixe. Au moment où, à
l'issue du dîner, le prince, suivi de ses convives, se dirige vers sa
chambre et s'arrête devant une tapisserie qu'il fait considérer au
comte de Laval, le jeune homme dont il s'agit obtient d'un
hallebardier qu'il le laisse, sous le prétexte d'une requête à
présenter au prince, s'approcher de celui-ci; et aussitôt il décharge,
à bout portant, sur Guillaume un pistolet[284], dont la balle
l'atteint au-dessus de l'oreille droite et franchit le palais, près de
la mâchoire supérieure, sans léser la langue ni les dents. Étourdi
d'abord du coup, le prince revient promptement à lui, se sent blessé,
s'aperçoit que le feu est à ses cheveux, et, au milieu du tumulte
causé par l'attentat commis sur sa personne, s'écrie qu'on doit
s'abstenir de tuer l'assassin; qu'il lui pardonne; mais déjà le
misérable a succombé sous les coups d'épées et de hallebardes que les
assistants lui ont portés[285].
[284] Voir, sur les circonstances qui déterminèrent Jauréguy à
commettre son crime, le no 19 de l'_Appendice_.
[285] «J'étois lors à Anvers, dit Mornay, et M. le prince
d'Orange m'avoit, au sortir du presche, voulu retenir à diner.
Les gardes avoient voulu chasser ce misérable de la salle, et il
(le prince) les en avoit tancés, disant que c'étoit quelque
bourgeois qui vouloit voir. Il passoit de la salle en sa chambre,
et s'étoit arrêté à montrer la tapisserie à M. de Laval, par
dessus l'épaule duquel fut tiré le coup. J'y accourus aussitôt,
et vis le meurtrier, le corps enveloppé de pentacles et toiles
conjurées de Notre-Dame-d'Oviédo. M. le prince d'Orange ayant
repris ses esprits, me dit ces mots: Je pensois que la maison fût
tombée sur moi. Il eut un grand soin de faire savoir qu'il n'y
avoit rien du fait de Monsieur (le duc d'Anjou), lequel, avec les
siens, n'étoit pas sans peur. Mais on y envoya une forte garde,
pour empêcher l'abord du peuple, et fut, en moins d'un quart
d'heure, donné un tel ordre par toute la ville, qu'il n'y avoit
ni bruit, ni murmure. Le meurtrier avoit quelque envie de
réserver son coup au soir, au festin de Monsieur. Si cela fût
arrivé là, on n'eût jamais pu croire que ce n'eût été de son
fait, et premier que la vérité eût été connue, tout eût été en
combustion et carnage.» (Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de
de Thou, t. VI, p. 180.)
Guillaume, se croyant frappé à mort, dit aux seigneurs français, qui
l'entourent: «Ah! que Son Altesse perd un fidèle serviteur.» Puis,
s'adressant au bourgmestre van Aelst, il ajoute: «S'il plaît à Dieu,
mon Seigneur, de m'appeler à lui, dans cette conjoncture, je me
soumets à sa volonté avec patience, et je vous recommande ma femme et
mes enfants.»
Sa femme....! à quelles poignantes angoisses n'est-elle pas, alors, en
proie! vainement s'efforce-t-elle de les surmonter: elle succombe sous
leur poids, s'affaisse, et ne se relève d'un évanouissement, que pour
retomber dans un autre[286].
[286] «The perturbation that followed within the prince's house
was so great and dolorous as scarce can be expressed. The poor
princess, overcome with vehement passion, did swoon continually;
the children confounded with tears and cries troubled all the
place, and the rest of the friends and family present were
utterly perplexed.» (Herle to lord Burghley. _Corresp. of
Leicester_, London 1844, ap. Groen van Prinsterer, 1re série,
suppl. p. 220.)
Ses enfants....! éperdus, atterrés, fondent en larmes et jettent des
cris de détresse.
L'un deux cependant, Maurice de Nassau, avec une présence d'esprit
au-dessus de son âge, fait immédiatement explorer, sous ses yeux, le
cadavre et les vêtements de l'assassin. On trouve sur lui un poignard,
des heures, un catéchisme de jésuite, des tablettes, un paquet de
lettres, des _agnus Dei_, une médaille à l'effigie du Christ, une
image de la Vierge, un petit cierge de couleur verte, deux pièces de
peau. Toutes les lettres et les tablettes sont en langue espagnole.
Ces dernières contiennent des transcriptions de prières et de voeux
adressés à Jésus-Christ, à la Vierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils
favorisent l'entreprise de l'assassin[287].
[287] La publication intitulée _Brief recueil de l'assassinat
commis sur la personne du très illustre prince d'Orange_ (Anvers
1582) contient le texte de ces prières et de ces voeux, dont
voici le début: «Jesu Christo nuestro señor, y la virgen sancta
Maria, nuestra señora, sean en mi ayuda en esta resolucion hecha
para su sanctissimo servicio!!» Un tel début donne une idée
suffisante de tout ce dont il est suivi.
De l'exploration de ces divers objets ressort la preuve que le
coupable et les instigateurs de son crime sont espagnols.
Marnix de Sainte-Aldegonde se hâte d'informer de cette circonstance
capitale les magistrats d'Anvers, ainsi que le duc d'Anjou, et
l'agitation qui régnait dans la ville commence à se calmer. On ne
tarde pas à connaître le nom de l'assassin (Juan Jauréguy), et l'on
réussit à arrêter deux de ses complices, Venero et Timmermann.
Cependant la princesse, dont l'énergie morale est toujours à la
hauteur d'un devoir sacré à remplir, parvient à maîtriser, dans une
certaine mesure, ses douloureuses émotions; et, dès qu'elle a recouvré
assez de force physique pour se tenir au chevet du lit de son mari,
elle s'y établit et lui prodigue les plus tendres soins, le soutient
de ses ferventes prières.
Deux femmes d'élite l'assistent, en amies dévouées, dans
l'accomplissement de sa sainte tâche: l'une est la comtesse de
Schwartzenburg, soeur du prince[288], l'autre, Mme Ph. de Mornay.
[288] «Catherine de Nassau, femme du comte de Schwartzburg, soeur
du prince, ne l'abandonna point, et lui rendit tous les services
dont elle était capable.» (De Thou, _Hist. univ._ t. VI, p.
183.--Lapize, _Histoire des princes et de la principauté
d'Orange_, p. 524.--P. c. _Hoofts Nederlansche historien_, in-fº,
Amsterdam, 1677, p. 816.)
Écoutons de Mornay nous retraçant une scène solennelle qui se passa,
en présence de sa femme et de la princesse, peu après l'attentat
commis par Jauréguy:
«Il est digne de mémoire, dit-il[289], que monsieur le prince se
croyant mort il fut consolé par le sieur de Villiers, Pierre
Loiseleur, son ministre; et, comme n'espérant plus rien de sa vie, se
dispensa de la défense que les médecins lui avaient faite de parler.
S'enquérant donc quel compte il pourroit rendre à Dieu de tant d'excès
commis en la guerre, de tant de sang répandu, il (de Villiers) lui
disoit qu'il avoit fait la guerre sous l'empereur Charles, et,
qu'étant commandé par son prince légitime, il n'en étoit pas tenu.
Pour les guerres civiles aussi, démenées pour une juste querelle, soit
de la religion, soit de la patrie, y ayant apporté une bonne
conscience, que tout cela étoit couvert de la justice de la cause.
Lors le prince: _A la miséricorde, monsieur de Villiers, mon ami! à la
miséricorde, à la miséricorde!! c'est là mon recours, et n'y en a
point d'autre!_--Ma femme y étoit présente avec madame la princesse
d'Orange, en cette extrémité.»
[289] Note de D.-Mornay sur l'_Hist. univ._ de de Thou, t. VI, p.
183.
De Mornay dit encore[290]: «Pendant l'incertitude de cette blessure,
n'est point croiable en quel soin en étoit tout ce peuple. Cette
grande place entre la ville et la citadelle, dès le point du jour,
étoit pleine de personnes de tout sexe, âge et condition, qui se
venoient enquérir de son état; vraye récompense de ce qu'il avoit
travaillé pour ce peuple.»
[290] Mornay, _loc. cit._
Les états généraux, qui, le jour même de l'attentat, s'étaient
empressés d'en informer par écrit les magistrats de Bruges, leur
adressèrent, dès le lendemain, 19 mars, les informations
suivantes[291]:
«Nobles seigneurs, nous ne doutons nullement que vous ne soyez
desireux de connaître comment les choses se sont passées ici, depuis
la nouvelle que vous avez reçue hier de la tentative d'assassinat sur
la personne de Son Excellence. En conséquence, nous n'avons pas voulu
nous dispenser de vous mander par la présente que quelques complices
de l'assassin ont été arrêtés ici hier, et que la situation de Son
Excellence n'est jusqu'à présent, Dieu en soit loué, pas empirée.
D'après l'opinion et le jugement des médecins et des chirurgiens, la
blessure n'est pas mortelle, à moins, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'une
fièvre ou une autre maladie ne vienne s'y joindre. L'assassin ayant
été tué sur la place, on transporta immédiatement son cadavre sur un
échafaud, devant l'hôtel de ville, où on le reconnut comme étant celui
de Jean Jauréguy, sous-caissier du sieur Gaspard Anastro, marchand
espagnol, parti d'ici, selon la rumeur publique, mercredi dernier,
pour Calais. Aussitôt on arrêta, à son domicile, tous les domestiques
qui s'y trouvèrent, et entr'autres un prêtre qui a avoué avoir
entendu, hier avant midi, la confession du meurtrier et lui avoir
administré la communion, après qu'il l'eut absous du crime qu'il se
proposoit de commettre. De plus, il a encore avoué que, pendant la
semaine passée, il a dit, tous les jours, la messe et des prières pour
la réussite du projet. Et afin de donner à l'assassin plus de force
pour accomplir son crime, ce prêtre lui avait attaché au cou un _agnus
Dei_ et un petit cierge béni, sous lequel était lié un billet
renfermant divers caractères inconnus; tous ces objets ont été trouvés
sur le meurtrier. On a encore accusé de complicité, ou du moins comme
paraissant ne pas avoir ignoré le complot, un autre caissier
appartenant à la même maison, ainsi qu'un sieur Adrien de la Maça et
son domestique. Ils sont tous arrêtés et on les interroge sévèrement,
il est à espérer qu'on découvrira encore d'autres coupables.
Conformément aux ordres de Son Alteze, quelques-uns d'entre nous ont
été désignés pour assister, conjointement avec le magistrat de cette
ville, à l'interrogatoire des prisonniers. Nous ne manquerons pas de
vous informer de ce qui sera fait plus tard, et de ce que nous devons
penser de cette conspiration.»
[291] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeeks et J. Diegerick, Gand,
1850, t. II, p. 336.--Des lettres semblables à celle qui est ici
reproduite, furent adressées aux provinces et aux villes de
l'Union.
L'instruction de l'affaire fut rapidement conduite: Venero et
Timmermann furent condamnés à mort, le 27 mars, et exécutés le
lendemain.
Avant leur exécution, Guillaume de Nassau, toujours généreux à l'égard
de ses ennemis, avait écrit à Marnix de Sainte-Aldegonde[292]: «J'ay
entendu que l'on doit demain faire justice des deux prisonniers estant
complices de celui qui m'a tiré le coup. De ma part, je leur pardonne
très volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offensé; et s'ils ont
peut-estre mérité un chastoy grand et rigoureux, je vous prie vouloir
tenir la main, devers messieurs les magistrats, qu'ils ne les veullent
faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils l'ont mérité,
d'une courte mort.»
[292] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
80.
Charlotte de Bourbon se releva un peu de son abattement, en recevant
des médecins et chirurgiens l'assurance que la blessure du prince
quoique grave, ne leur inspirait cependant pas de sérieuses
inquiétudes: «Il avoit la veue et la parole bonnes, l'entendement et
le jugement bien certains; et luy estant défendu de parler beaucoup,
il escrivoit ferme et bien courant[293].»
[293] _Breif recueil de l'assassinat commis sur la personne de
très illustre prince, monseigneur le prince d'Orange_, par Jean
Jauréguy, Espaignol, à Anvers, br. in-4º, 1582, imp. de Ch.
Plantin.
Des prières extraordinaires, pour demander à Dieu la guérison du
prince, avaient été dites dans toutes les églises d'Anvers, en
présence d'une foule émue, à laquelle s'étaient joints les membres des
états généraux.
«Icy, écrivait un contemporain[294], parut l'affection du peuple
d'Anvers envers ce débonnaire prince. Après ce détestable coup, toute
la ville print le sac et la cendre, humiliée devant Dieu en jeunes, en
prières, en oraisons. Les églises françoises et flamandes retentirent
en pleurs et gémissemens, pour sa guérison. Des larmes de contrition
et de repentance y furent répandues abondamment, et cette action fut
célébrée avec tel zèle et dévotion, l'affluence et l'attention y
furent si grandes, que, dès le matin jusqu'au soir, on demeura dans
les églises.»
[294] Lapize, _Hist. des princes et de la principauté d'Orange_,
La Haye, 1639, in-fº p. 524.
Quoi de plus beau, de plus grand dans la vie d'un peuple, que cet élan
de tant d'âmes vers Dieu, en des circonstances empreintes d'une telle
gravité! Aussi, quels sentiments de gratitude ce magnifique élan
n'inspira-t-il pas au noble coeur de Charlotte de Bourbon!
Ces sentiments furent partagés par le prince, son mari.
Vivement touché de l'ardente sympathie dont il était l'objet, il
adressa, le 23 mars, aux magistrats des villes et de l'Union, des
lettres, dont on rencontre un spécimen dans celle que reçurent de lui,
vers cette époque, les représentants de la ville d'Ypres; elle
portait[295]:
«Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous ne doutons
nullement que vous n'ayez été informez du malheur qui nous est arrivé,
dimanche dernier, et nous sommes convaincus que vous en avez été
vivement peinés. Mais, puisque telle a été la volonté de Dieu, il est
juste que nous supportions avec reconnaissance ce qu'il a bien voulu
nous envoyer; et, quoique la main du seigneur nous ait atteint, nous
espérons cependant qu'il nous sauvera. Sa colère contre nos ennemis
s'étant encore accrue pour un crime aussi abominable, peut-être
daignera-t-il manifester d'une manière éclatante sa miséricorde pour
son peuple. Quant à nous, à en juger d'après l'état que présente la
blessure, et d'après l'avis que les médecins et chirurgiens peuvent
émettre dans cette circonstance, nous avons grand espoir de guérir et
de revenir à la santé, sans qu'il y ait beaucoup d'apparence de
blessure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, nous espérons pouvoir, de
nouveau et dans peu de temps, prêter à Son Altesse notre appui et nos
services, pour le bien-être et la conservation de ces pays. Nous
sommes heureux que Dieu ait accordé aux pays d'en ça un prince aussi
brave et aussi vertueux que l'est Son Altesse. Si, par la volonté de
Dieu (car nous sommes soumis à tous les accidents et à tous les maux
qui affligent l'humanité), nous devions quitter ce monde, nous vous
prions de conserver toujours à Son Altesse vostre respect et vostre
obéissance, de ne pas perdre courage, et surtout de vous tenir en
garde contre les menées des ennemis, qui ne manqueront certainement
pas de mettre tout en oeuvre pour accomplir sur vous leurs perfides
desseins. A cette fin, nous vous avons conseillé maintes fois de
prendre de bonnes mesures pour leur résister, en donnant vos avis aux
villes vos voisines et en les exhortant à la persévérance.
»Nobles, honorables, savants, discrets et bons amis, nous vous
recommandons à Dieu. D'Anvers, le 23e jour de mars 1582.
»Comme nous avons d'abord signé les présentes, le 23 de ce mois, nous
ne voulons pas manquer de vous informer également, qu'avec l'aide de
Dieu, nous éprouvons, de jour en jour, de l'amélioration.»
[295] _Documens historiques concernant les troubles des Pays-Bas,
1577-1584_, par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerich, Gand,
1850, t. II, p. 347.
Cette amélioration se soutint jusqu'au 31 mars, jour auquel se
déclara une hémorragie que, pendant quelque temps, on ne put réussir à
arrêter.
A la vue de cette sinistre hémorragie, Charlotte de Bourbon éprouva
l'une de ces commotions violentes qui compromettent, au plus haut
degré, les derniers ressorts d'un organisme graduellement affaibli par
la souffrance. Frappée au coeur, elle suppliait Dieu de la soutenir,
au milieu de ses indicibles angoisses, dans l'accomplissement de son
ministère de compagne dévouée et de consolatrice, alors surtout
qu'elle entendait Guillaume, qui ne se faisait aucune illusion sur la
gravité de sa rechute, parler de sa mort comme prochaine.
Dans son abnégation illimitée, la princesse était prête à tout
sacrifier, même sa vie, pour que les jours de son mari fussent
épargnés.
Ils le furent, en effet, alors, d'une manière inopinée.
De Thou prétend[296] que tous les remèdes ordinaires ayant été
inutilement employés, Léonard Botal, de la ville d'Asti, médecin du
duc de Brabant, conseilla de boucher la plaie avec le pouce, et de
faire succéder continuellement diverses personnes, les unes aux
autres, pour la fermer, de cette manière; qu'on eut recours au procédé
qu'il indiquait, et, qu'au bout de quelques jours la plaie se ferma.
[296] _Hist. univ._, t. VI, p. 182. On peut consulter comme ne
concordant pas tout à fait avec le récit de de Thou, celui de P.
G. Hoofts, _Nederlandsche historien_, Amsterdam, 1677, in-fº, p.
816.
Mais Duplessis-Mornay, qui ne quittait pas le prince, et était dès
lors en position d'apprécier la nature et l'efficacité des soins qui
lui étaient donnés, fournit sur le point dont il s'agit un
renseignement à la précision duquel il y a lieu de s'attacher
exclusivement[297].
[297] Note de Mornay sur l'_Hist._ de de Thou, t. VI, p. 182.
«La vérité est, dit-il, que le coup de pistolet tiré de si près,
avait cautérisé le rameau de la veine jugulaire, en le perçant, et par
conséquent étanché le sang, jusques à ce que l'escarre tomba! Mais ce
ne fut pas l'invention de Botal qui la fit fermer; car, quelque bien
qu'on y tînt les pouces, le sang tombait par le dedans, tellement
qu'en un matin, je lui en vis rejeter par la bouche plus de cinq
livres; mais les chirurgiens, par mégarde, ayant poussé une _tente_ en
la playe, oincte de quelques onguens, plus avant qu'ils ne vouloient,
et ayant en vain tâché de la retirer, au bout de quelques jours,
nature avec un peu d'ayde la repoussa, et y fut trouvé un pus blanc au
bout, qui donna argument que la veine était fermée; ce qui se trouva
vray.»
Alors que ce résultat favorable n'était pas encore obtenu, _les quatre
membres du pays et comté de Flandre_ donnèrent charge au grand bailli
de Gand et à un magistrat d'Ypres de se rendre auprès du prince
d'Orange. L'instruction dont ils étaient munis portait[298], entre
autres choses: «Lesdits sieurs visiteront, de la part _des quatre
membres_, Son Excellence. Ils représenteront devant luy, sy sa
disposition le peult aucunement permettre, et lui feront entendre le
grand regret qu'ils ont d'apprendre sa rechûte, et lui tiendront les
propos qu'ils trouveront convenir pour le consoler, avec présentation
de tout service et témoignage d'affection. Et s'ils ne peuvent avoir
accès à Son Excellence, représenteront tout le mesme _à madame la
princesse_, en tels termes qu'ils sçauront appartenir.»
[298] «Instruction (5 avril 1582) pour M. de Ryhoven, grand
bailly et superintendant de la ville de Gand, et le Sr de
Winterhove, adv. de la ville d'Ypres, allant vers Son Alteze, de
la part des quatre membres du pays et comté de Flandres.» (_Doc.
hist. inédits concernant les troubles des Pays-Bas, 1577-1584_,
par Kervyn de Volkaersbeke et J. Diegerick, Gand, 1850, t. II, p.
358.)
A peine est-il nécessaire d'ajouter que la vive sollicitude des
populations inspira, depuis l'attentat du 18 mars, maintes démarches
analogues à celle que les délégués _des quatre membres de Flandre_
furent ainsi chargés d'accomplir; démarches éminemment significatives,
qui touchèrent extrêmement le prince et la princesse.
L'un et l'autre, à cette époque, étaient l'objet d'outrages
révoltants, que déversaient sur eux certains coryphées du parti
espagnol.
Alexandre Farnèse, croyant Guillaume tué par Jauréguy, osait écrire à
Philippe II, le 24 mars[299]: «Le coeur me crevoit de voir que tant de
méchancetés et d'insolence contre le service de Dieu, de la religion
et de Votre Majesté tardassent si longtemps à recevoir le salaire
convenable, et qu'il ne se trouvât personne pour le donner; mais enfin
nous devons remercier Dieu qui a permis que la chose s'effectuât,
quand le moment a paru en être venu, en ôtant du monde un homme si
pernicieux et méchant, et en délivrant ces pauvres pays d'une peste et
d'un poison tel que lui.»
[299] Archives de Simancas, papeles de Estado, liasse 585, ap.
Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 77.
Insulteur non moins indécent et lâche envers la princesse d'Orange que
son émule en fait de haine et de bassesse, le cardinal de Lorraine
l'avait été naguère envers la pieuse et héroïque princesse de
Condé[300], le cardinal Granvelle, instigateur, à la cour de Philippe
II, de l'assassinat de Guillaume de Nassau, se déshonorait en écrivant
à tel ou tel de ses affidés: «On a envoyé le prince en l'autre monde,
que y fût esté mieulx il y a vingt ans..... Il a enduré une poyne
extrême, et vous pouvez penser quel étoit alors son beau visaige,
pour donner contentement à sa nonnain apostate[301].»--«Il fust esté
bon pour les affaires, que le prince d'Orange fust mort soubdainement,
car je m'asseure qu'il aura procuré, devant que de sortir du monde,
d'accommoder ses bâtards et sa nonnain, mère d'iceulx[302]...--On
assure fort que sa nonnain apostate soit morte de pleurésie: il seroit
bien les avoir enterrés ensemble tous deux[303].»
[300] Voir ce que contient, sur ce point, notre publication
intitulée: _Éléonore de Roye, princesse de Condé_, 1 vol, in-8º,
Paris, 1876, p. 91, 92.
[301] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII.
[302] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
98.
[303] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
104.
Mais laissons-là ces infamies, qui pèsent, de tout leur poids sur la
mémoire de leurs auteurs; et attachons-nous à ces belles paroles du
psalmiste[304]: «Ils maudiront, mais tu béniras, Seigneur!!»
[304] Ps. CIX, 28.
Quatorze jours s'étaient écoulés depuis la cessation de la redoutable
hémorragie, lorsque Charlotte de Bourbon rendit compte de l'état de
son mari à Jean de Nassau, dans une lettre qui, très probablement est
la dernière de celles qu'elle ait écrites, et à laquelle dès lors
s'attache un intérêt particulier. Elle lui disait[305]:
«Monsieur mon frère, s'en retournant vostre secrétaire vous trouver,
je n'ay voullu faillir de vous escrire, pour me ramentevoir en vos
bonnes grâces, et vous assurer que je n'ay laissé d'avoir tousjours
fort bonne souvenance de vous et de madame la comtesse, ma soeur,
encore que de longtemps je ne vous en aye rendu tesmoignage par mes
lettres; aïant esté taut moins soigneuse d'en faire mon debvoir, pour
ce que je me suis tousjours promis qu'il vous plaist n'en faire point
de doubte, et aussi d'autant que mademoiselle d'Orange, ma fille, vous
advertit souvent de nos nouvelles, lesquelles hélas! ont esté,
quelque temps, extrêmement mauvaises, par la blessure de monsieur le
prince, vostre frère, dont, par diverses fois, nous sommes passez tels
changemens et dangers, à cause d'une veine blessée, que, selon le
jugement humain, il estoit tenu plus près de la mort que de la vie.
_Mais Dieu, par sa grâce, y a miraculeusement mis la main, lorsque
nous estions au bout de nostre espérance_, aïant cessé le sang depuis
quatorze jours en çà; et dès lors la playe s'est tousjours portée de
mieux en mieux; mesme, devant-hier, au matin, est sortie une _tente_
qui y avoit été cachée depuis ledit jour qu'il saignoit pour la
dernière fois; et se guérit, à ceste heure, la playe si naturellement,
que nous ne doutons point de sa convalescence, _moiennant la grâce de
Dieu, laquelle je luy supplie de tout mon coeur nous vouloir
continuer; ainsi que jusques icy il nous en a fait sentir les effets_,
et qu'il vous donne, monsieur mon frère, en bien bonne santé, heureuse
et longue vie; me recommandant, sur ce, bien humblement en vostre
bonne grâce. D'Anvers, ce 18 d'apvril 1582.
»Vostre bien humble et obéissante soeur, à vous faire service.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[305] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VIII, p.
86.
_La grâce de Dieu_, en réponse aux ferventes supplications de la
princesse, _continuait_ si manifestement _à faire sentir ses effets_,
que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé[306]: «Je vous remercie
humblement de ce qu'il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma
blessure, et comme je suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la
guérison que, j'espère, il m'envoyera bientost; mais je vous en ay
bien voulu escrire ce mot par les présentes: c'est que, comme tous
les médecins et chirurgiens m'assurent, et comme je le sens aussy en
moy mesme, Dieu m'a mis non seulement hors de ce danger, mais
moyennant son ayde et l'apparence d'une briefve guérison, laquelle
j'essayeray d'employer pour vous en rendre service, en ce qu'il vous
plaira me commander.»
[306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, fº 725.
A peu de jours de là, la guérison étant complète, les états généraux,
en corps, allèrent offrir au prince leurs félicitations.
Par ordre du duc d'Anjou, eurent lieu, dans les églises de toutes les
villes des services d'actions de grâces.
Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le 2 mai, «au
milieu d'une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont
plusieurs pleuroient de joie, qu'à peine, à un certain moment,
pouvait-on pénétrer dans l'église, ou en sortir[307]».
[307] Bor, t. II, p. 316.
Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde; quelle
n'était pas, en même temps, celle de sa pieuse et fidèle compagne!
Elle voyait comblé le plus cher de ses voeux, par le rétablissement de
son mari; et, heureuse d'avoir pu accomplir, dans sa plénitude,
vis-à-vis de lui, une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière
soumission l'austère dispensation sous laquelle désormais elle devait
s'incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre
avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques, et un mal
irrémédiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de
la vie: elle allait mourir, et le savait.
Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre, allait la
séparer de tous ceux qu'elle chérissait; et ce fut, en priant pour
eux, en les bénissant, que, confiante en un revoir éternel, elle
exhala son dernier soupir.
Quel moment solennel pour tous ceux qui l'entouraient, que celui où
elle remit, en paix, son âme entre les mains de Dieu! Que de larmes,
mais aussi quelle puissance de relèvement et d'espérance dans ces
admirables paroles: «Toute mort des biens-aimés de l'Éternel est
précieuse devant ses yeux[308].»--«Bienheureux sont dès à présent ceux
qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs
oeuvres les suivent[309].»
[308] Ps. CXVI, 15.
[309] Apocal. XIV, 13.
L'histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la maladie à
laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit
avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui
l'assista, à l'heure suprême[310] ni sur les recommandations qu'elle
put faire entendre, dans l'intérêt de ceux qu'elle aimait. L'intuition
de quiconque peut aujourd'hui se faire une juste idée du caractère et
des généreux sentiments de cette femme éminente suppléera aisément ici
au silence de l'histoire.
[310] «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des
sang-melleures qu'elle avoit eues pendant son mal, passant, à
tout moment d'espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut
fort chrétiennement, et l'assista ma femme, jusques à la mort.»
(Note de Mornay sur l'_Hist. univ._, de de Thou, t. VI, p. 182.)
Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela à
lui sa fidèle servante[311].
[311] Le même jour, les états généraux prirent la résolution
suivante: «Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse
d'Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour
s'associer au deuil du prince, des membres de l'Assemblée se
transporteront vers Son Excellence, après midy.» (Archives
générales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des
Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.)
Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers avec une
solennité exceptionnelle[312].
[312] Bor, t. II, p. 316.--Meteren, _Hist. des Pays-Bas_, tr. fr.
La Haye, 1618, in-fº p. 215.--_Antverpin Christo nascens et
crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760:
«Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis maï, solenni pompa, in
cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus,
statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis,
etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane
restitutus.»
«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable de recevoir
quelque allégement, ce fut qu'on la voyoit comme partagée par un grand
nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit
tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de
cette superbe ville y rendoient des preuves sincères d'une véritable
douleur. Ce qu'on peut contribuer d'honneur et de pompe pour un
appareil funèbre y fut contribué; et le corps où une si belle âme
avoit habité fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule
indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle _la grande
église_, et fut mis, avec les regrets d'un grand peuple, en la
chapelle de la Circoncision[313].»
[313] _Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau_, Leyden,
1625, p. 18.--Il n'existe aujourd'hui aucune trace de la
sépulture de Charlotte de Bourbon dans la _grande église_
d'Anvers, en d'autres termes, dans la cathédrale. Aucune mention
n'en est même faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier
(Anvers, 1856, gr. in-4º) est intitulé: «Inscriptions funéraires
et monumentales de la province d'Anvers.»--Arrondissement
d'Anvers.--Église cathédrale.»--Voir les explications dans
lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l'auteur de
l'ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad
annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc.,
auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.»
La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui,
au sein des Pays-Bas, de même qu'en France et ailleurs, l'aimaient et
l'honoraient.
La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n'avait pas été
constamment, pour lui, son incomparable compagne?
«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé[314], encore que j'aie senti
de plus près la perte que j'ai faite de ma femme, pour plusieurs
raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens
de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amytié et affection
qu'elle a portée à tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous,
monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente
et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la
chrestienté. J'espère que vous ne lairrez, pour cette affliction qu'il
a plû à Dieu m'envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits
enfans, la mesme bonne volonté qu'il vous a pleu nous porter par
cy-devant.»
[314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol.
29, fº 727).
Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur, étaient
bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour sa part, et la
lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu'il éprouvait
pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments
élevés de la fille qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin
gagné son coeur.
Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau[315], le duc de
Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]:
«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour
la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mère, que
j'eusse bien désiré qu'il eut pleu à Dieu vous conserver plus
longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles,
comme j'ay entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement,
qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont
elle estoit douée, obéissant bien à vostre père, je ne vous oublieray
jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma
petite-fille, de vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver
en la sienne.
»De Champigny, ce 16e jour de juing 1582.
»Vostre bien bon grand-père,
»Loys de Bourbon[317]»
[315] «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc
de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (_J. de P. de
L'Estoile_, nouvelle édit., t. II, p. 69).--De L'Estoile dit
encore dans son journal (t. II. p. 69).--«En ce moys de may 1582
mourut, à Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour
ses vertus et, entre autres, pour la charité miséricordieuse
qu'elle exerçoit à l'endroit de toutes sortes de personnes
affligées et oppressées.»
[316] Archives de M. le duc de La Trémoille.
[317] Une lettre, qu'à la même époque, Louise-Julienne de Nassau
reçut de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma
fille, je n'ay peu qu'avec beaucoup de regret entendre les
nouvelles du désceds de feu madame la princesse, vostre mère,
tant pour la grande perte que je sçay que vous et mes
petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l'amytié
que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter; vous
suppliant, ma fille, de m'aymer aussy, et croire que je prendray
bien grand plaisir de m'emploïer pour vous servir toutes, en ce
que j'en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes
grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours
de pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre,
je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne
santé, longue et heureuse vye.--De Champigny, ce 9e jour de juin
1582.--Vostre plus affectionnée grand-mère, Caterine de
Lorraine.» (Archives de M. le duc de La Trémoille.)
Arrêtons-nous à ces touchants hommages, rendus par un mari et par un
père à la jeune princesse dont nous avons tenté de retracer la vie.
Il y a eu pour nous, dans notre tentative, moins un devoir à remplir,
qu'un respectueux besoin de coeur à satisfaire, en saluant ainsi, à
trois siècles de distance, la pure et radieuse image de celle qui,
tout en s'identifiant avec une seconde patrie, n'oublia jamais sa
patrie d'origine, cette France, au sein de laquelle s'était écoulée la
majeure partie de son existence, et qui doit s'honorer de la compter
au nombre de ses enfants.
Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer ici une conviction
qui déborde, en quelque sorte du cadre étroit de cette simple esquisse
biographique.
S'il est bon, sans doute, de chercher parfois à planer sur les hautes
cimes de l'histoire et d'étendre de là ses regards jusqu'à de
lointains horizons, il est surtout bon de se limiter à la
contemplation d'horizons prochains, plus fructueusement accessibles.
En d'autres termes, il est au point de vue moral et intellectuel,
pratiquement salutaire de s'attacher, dans la vaste généralité des
milieux historiques, à l'étude intime des grandes individualités, et
d'entretenir avec elles un commerce dont la familiarité sympathique ne
fait qu'accroître le respect et l'admiration qu'elles commandent.
Cette vérité, toute d'expérience, s'applique, nous sommes heureux de
le constater, aussi bien à telles individualités contemporaines, qu'à
telles autres des siècles passés; car ceux-ci n'ont pas, eux seuls,
l'apanage des natures d'élite.
Or, de cette importante vérité, tirons une conclusion bienfaisante:
Aimons, honorons, dans le présent, ainsi que dans le passé, la
grandeur morale, partout où il nous est donné d'en saisir l'aspect; et
sachons, nous hommes surtout, proclamer avec gratitude, comme fils,
comme frères, comme maris, comme pères, que jamais, soit au sein de la
société, soit, bien plus encore, au foyer domestique, nous n'avons
rencontré cette sainte grandeur plus féconde et plus touchante, que
dans un coeur de femme, vivifié par la foi chrétienne, s'épanouissant
dans l'inaltérable sphère du dévouement et de la bonté; puis,
demeurons inébranlables dans la consolante conviction que ce noble
coeur, lorsqu'il a cessé de battre, sur cette terre, laisse après lui,
en s'élevant à la vie supérieure de l'Éternité, une trace lumineuse
qui nous montre le chemin du ciel!!