CHAPITRE IX

Tentatives pour opérer un rapprochement entre le duc de

Montpensier et sa fille Charlotte.--Le rapprochement a

lieu.--François de Bourbon se rend en Angleterre comme chef

d'ambassade.--La princesse, sa soeur, l'invite, ainsi que les

jeunes fils de la duchesse de Bouillon qui l'accompagnent, à

se rendre dans les Pays-Bas avant leur retour en

France.--Séjour du prince et de la princesse d'Orange à La

Haye. Accueil que le docteur Forestus reçoit

d'eux.--Déclaration officielle, par le duc de Montpensier, de

l'approbation qu'il donne au mariage de sa fille avec

Guillaume de Nassau.--Lettre de la princesse au président

Coustureau.--Lettre de la duchesse de Montpensier à sa

petite-fille, Louise-Julienne.--Lettres que, dans l'intérêt

de sa fille Flandrine, Charlotte de Bourbon adresse à J.

Borleeut.--Assemblée à La Haye des députés des

Provinces-Unies.--_Acte d'abjuration._--Le duc d'Anjou devant

Cambrai.

Il est probable qu'en 1581 le duc de Montpensier n'était plus porté à

dire, comme en 1565, en parlant du roi d'Espagne, «qu'il se feroit

mettre en pièces, pour Sa Majesté, et que, si on lui ouvroit le coeur,

on y trouverait gravé le nom de _Philippe_[245].» En effet, que devait

être désormais, aux yeux de l'ancien adulateur, ce Philippe II, qui

avait osé «toucher à l'honneur» de Charlotte de Bourbon et mettre à

prix la tête du prince, son mari? Le duc eut été un chef de famille

indigne de ce nom, s'il n'eût pas ressenti, comme s'étendant jusqu'à

sa personne, l'outrage fait à ses enfants. Nous aimons à croire qu'en

réalité il le ressentit, et comprit qu'il était de son devoir, non

seulement de les couvrir de sa protection, mais de se rapprocher d'eux

et de leur accorder enfin une part d'affection à laquelle ils avaient

droit. Or, quand ce double devoir fut-il accompli dans sa plénitude?

[246] Lors des conférences de Bayonne, le duc d'Albe disait, dans

une dépêche adressée au roi son maître: «Quant à M. de

Montpensier, je lui donnai l'assurance des sentimens affectueux

qui unissent depuis si longtemps Vostre Majesté à sa famille et à

lui en particulier, à raison de la ligne de conduite qu'il

n'avoit cessé de suivre, ainsi qu'il convenoit à un gentilhomme

de son rang et à un véritable chrestien. Enchanté de cette

ouverture, il se jetta dans mes bras avec affection, m'assurant

que lui et tous les gens de bien du royaume n'avoient d'espoir

qu'en Vostre Majesté; que lui, en particulier, se feroit mettre

en pièces pour elle, et que, si on lui ouvroit le coeur, on y

trouverait gravé le nom de _Philippe_; le tout, avec une telle

expression de physionomie, qu'il étoit facile de voir qu'il n'y

avoit chez lui ni feinte, ni arrière-pensée.» (_Papiers d'État de

Granville_, t. IX, p. 284 à 292.)

Ainsi qu'on l'a vu, un premier pas avait été fait par le duc dans la

voie d'une réconciliation avec sa fille: il avait parlé d'elle, de son

mari, de ses enfants avec quelque intérêt, et s'était même prêté à

l'examen, par intermédiaires, de diverses questions concernant les

droits de sa fille sur certains biens. Mais il fallait qu'il fît plus

encore: aussi, en insistant auprès de lui sur la solution de ces

questions, le prince dauphin s'efforçait-il de l'amener à établir

directement quelques rapports affectueux avec la princesse et le

prince.

La preuve des bons offices de François de Bourbon, en cette

circonstance, ressort, notamment, de deux lettres écrites, en 1581,

l'une par lui, l'autre par Guillaume de Nassau.

Le 21 février, François de Bourbon écrivait à son père[247]:

«Monseigneur, j'ai receu la lettre qu'il vous a pleu me faire cest

honneur de m'escripre par Lamy, et congneu par icelle l'honneur qu'il

plaist à monseigneur me faire, de vouloir que j'aille en Angleterre,

pour son mariage, dont il m'a aussy particulièrement escript, ayant

veu parce qu'il vous a pleu de me mander, que vous l'avez agréable;

qui me faict d'autant plus l'affectionner. Toutesfois, monseigneur, je

ne fauldray d'escripre bien amplement à mondit seigneur et luy

remonstrer l'ennuy et desplaisir que je recepvrois, si je me

despartois d'avec vous, premier que vous n'eussiez le contentement tel

que désirez en l'affaire que sçavez. Et quant au faict de monsieur le

prince d'Orange et de ma soeur, je ne vous sçaurois assez très

humblement remercier du soing et peine qu'il vous plaist d'en avoir,

me voulant toujours conformer à ce qu'il vous plaira d'en ordonner, et

suivre en tout et partout vos commandemens, pour y obéir toute ma vie,

etc.»

[247] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 47.

Le 13 avril, Guillaume s'adressait au prince dauphin en ces

termes[248]:

«Monsieur, aiant entendu, tant par les lettres qu'il vous a pleu

m'escrire, comme parce que m'en a dit M. de Sainte-Aldegonde, la bonne

affection qu'il vous plaist de me porter, j'en ai esté très aise et ne

vous en puis assez humblement remercier, singulièrement pour les

faveurs et bons offices que je sçay qu'il vous a pleu faire à ma femme

envers monseigneur vostre père, et que vous estes aussy volontairement

enclin, de vostre part, à entendre aux affaires qui concernent son

bien et des enfans qu'il a pleu à Dieu nous donner, vous asseurant,

monsieur, que je m'y sens infiniment vostre obligé pour vous en rendre

bien humble service, en ce qu'il vous plaira me faire l'honneur de

m'employer. J'ai donné charge à ce porteur de vous aller visiter de ma

part pour vous en remercier plus amplement, de bouche; et ensemble

pour vous supplier d'adjouster encore ceste faveur aux autres, de

ratiffier l'accord et transaction qui a esté faict à Paris, de la

part de monseigneur vostre père et de la vostre, par vos députez avec

ceux que nous y avions envoyez de la nostre, et pour plus grande

asseurance de nos respects qui m'importent, ainsi que ce présent

porteur vous pourra déduire plus particulièrement, la signer de vostre

main, et par luy mesmes m'envoyer ladite signature, comme je suis

pressé de la vous envoyer de ma part, incontinent que je seray adverty

de la conclusion faite, et qu'il vous plaira au reste me faire cest

honneur de le vouloir escouter, etc.[248]»

[248] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 38.

[249] A la négociation dont il s'agit ici se rattache la lettre

suivante du duc de Montpensier au prince dauphin: «Mon fils, j'ay

veu les deux transactions qui ont esté passées, tant soubz mon

nom que soubz le vostre, pour le regard du dot de vostre soeur,

la princesse d'Orange, et des renonciations à vostre prouffit,

requises pour vous rendre paisible de ma succession et de celles

de feu vostre mère et de vostre soeur de Nevers, lesquelles j'ay

trouvées conformes aux articles et conditions que j'avais faict

dresser à ceste fin; qui est cause que j'ay bien volontiers

ratiffié celle qui me concerne, comme il est besoing que vous

faciez la vostre; et toutefois suis d'advis qu'elles ne soient

envoyées à vostre soeur jusques à ce que son mary et elle les

aient aussi ratiffiées, et, les envoyant à Me André, il délivrera

lesdites et non aultrement au plus tost.--Ce 25 juin 1581. LOYS

DE BOURBON.» (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 36.)

De son côté, le roi de Navarre pressait le duc de Montpensier de ne

pas se borner, vis-à-vis de la princesse, sa fille, et de son mari, à

un règlement d'affaires, mais de leur tendre la main et de se montrer

juste et bon père, en leur accordant une affection dont ils étaient

depuis trop longtemps privés. Sur ce second point, le duc, au mépris

d'une parole donnée, hésitait encore. Il fallut que le roi de Navarre

renouvelât ses instances[250]; et le père, en y cédant, ouvrit enfin

son coeur à sa fille, au prince et à leurs enfants.

[250] «Le roi de Navarre, qui s'était entremis de l'accommodement

de la princesse d'Orange, voyant que le duc, son père,

n'effectuoit point la parole qu'il lui avoit donnée, de la

recevoir en sa grâce et de ratifier son mariage, l'en sollicita

pour la seconde fois; et, après quelques entrevues à Champigny,

_ce bon duc_ fit paroistre qu'il n'estoit pas inflexible aux

larmes de sa fille ni aux prières d'un prince dont l'amitié ne

lui étoit pas moins chère que celle de ses propres enfans.»

(Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 254, 255.)

Un haut intérêt s'attacherait incontestablement à la connaissance des

communications qui furent alors directement échangées entre le duc,

Charlotte et Guillaume; mais, malheureusement elles ont, jusqu'à

présent, échappé à toutes investigations.

Il ne se rencontre que deux documents qui fassent connaître, l'un,

l'époque d'un rapprochement affectueux entre le père et la fille,

l'autre, l'impression qu'en reçut le coeur de celle-ci. Le premier de

ces documents est du 25 juin 1581, le second, du 29 juillet suivant.

Avant d'en produire la teneur, occupons-nous de quelques faits

antérieurs à la double date qui vient d'être signalée.

Le roi de France avait, à la fin de l'hiver de 1581, consenti à

l'envoi d'une ambassade en Angleterre, afin d'y aviser à la conclusion

du mariage de la reine Elisabeth avec le duc d'Anjou. Le chef de cette

ambassade était François de Bourbon, que devaient accompagner le

maréchal Artus de Cossé, comte de Secondigny, Louis de Lusignan de

Saint-Gelais, sieur de Lansac, Tanneguy le Veneur, sieur de Carrouges,

gouverneur de Rouen, Bertrand de Salignac, sieur de La Mothe-Fénélon,

qui avait été déjà ambassadeur en Angleterre, Barnabé Brisson,

président au Parlement de Paris, Michel de Castelnau, sieur de La

Maurissière, et Claude de Pinart, secrétaire d'État.

François de Bourbon, selon le désir de la duchesse de Bouillon, sa

soeur, emmenait avec lui les deux jeunes fils de celle-ci.

Le 27 mars, la duchesse avait écrit, de Sedan, à son frère[251]:

«J'envoie le sieur de Nueil, au temps qu'il m'a dit se falloir trouver

à Calais, pour l'effect de vostre voïage, estant bien marrye n'avoir

eu plus de loisir d'accomoder mieulx le train de mes enfans, auquel

j'eusse désiré ne rien manquer, à l'honneur de vostre suite, le défaut

duquel sera couvert de vostre faict, et excusé de vous, qui ne sera le

premier bienfait receu pour tous lesquels sçachant n'y avoir chose qui

vous les face mieulx employés, que quand ils seront sages et vertueux,

je supplieray Dieu leur en faire grâce, requérant ceste de vous, qu'il

vous plaise leur commander pour vostre service, comme aux plus obligez

que vous y ayez.»

[251] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.352, fº 7.

Arrivés de Sedan à Paris, pour y rejoindre leur oncle, au moment où il

allait s'acheminer vers Calais, les deux jeunes gens avaient mandé au

duc, leur grand-père[252]: «Monseigneur, comme toutes nos intentions

tendent à vous rendre la parfaite obéissance que nous vous devons,

sitost que la nouvelle de vostre bonne volonté nous a estée

représentée ès lettres qu'il vous a pleu nous escripre, pour

accompagner monsieur nostre oncle au voïage qu'il a entrepris, sommes

retournez en ceste ville, nous rendre à ses pieds, pour luy faire très

humble service, en ce qu'il aura agréable nous commander, et ayant mis

tout l'ordre qu'il nous a esté possible, afin d'honorer sondit voïage,

espérans partir ceste après-disnée, bien disposez de luy rendre toutes

nos actions agréables.»

[252] Lettre du 3 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.

3.210, fº 69).

Le chef de l'ambassade, ses neveux, et tous les hauts personnages de

sa suite s'embarquèrent à Calais, dans les premiers jours d'avril, et

arrivèrent en Angleterre où ils furent honorablement accueillis.

Charlotte de Bourbon, qui se trouvait alors à Amsterdam avec son mari,

exprima au prince dauphin combien elle serait heureuse si, à son

retour d'Angleterre, elle pouvait recevoir sa visite.

«Quand j'ai entendu, lui disait-elle[253], vostre arrivée à Calais,

quy n'a esté que depuis ier seulement, je suis demeurée en extrême

désir que vostre voïage d'Engleterre me peust aporter tant d'heur et

de bien, qu'à vostre retour, vous puissiés passer par Zellande où

j'espère, sy Dieu me continue la santé, de me pouvoir trouver, pour

avoir cest honneur de vous voir; vous suppliant très humblement, s'il

est possible, de me vouloir accorder ma requeste, et me pardonner sy

je ne puis avoir tel respect que je doibs aux affaires que vous

négociés, car l'affection que j'ay d'estre honorée de vostre présence

ne me le permect point. Il vous plaira donc me mander ce que j'en

doibs espérer et le temps que vous repasserez, car je ferois en sorte,

s'il m'est possible, que monsieur le prince, vostre frère, se

trouveroit à Middelbourg, en Zélande, pour participer à ce mesme heur,

et pour vous ofrir son service et tant mieulx confirmer l'amitié que

vous avez ensemble etc.

»P.S.--Je vous suplie de me mander comme vous vous trouvés, depuis

avoir passé la mer; car, ne l'aiant point encore faict, je craignois

que vous ne vous trouviés mal.»

[253] Lettre du 24 avril 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.

3,415, fº 76).

Vingt-cinq jours plus tard, Guillaume, à son tour, disait au prince

dauphin[254]: «J'ay esté bien aise d'entendre, par les lettres qu'il

vous a pleu d'escrire à ma femme, que vous estes en bonne disposition,

et encore plus des grandes faveurs que j'entends, que vous recepvez de

la royne d'Angleterre, qui me fait espérer une bonne et heureuse

issue de l'affaire que vous avez, de présent, entre mains, vers Sa

Majesté, et dont il ne peut réussir qu'un grand bien en toute la

chrestienté, lequel aussi, comme je m'y attends, redondra aussi sur

nous. J'eusse bien désiré que la commodité de vos affaires, et

principalement de l'honorable charge que vous avez, vous eût pû

permettre nous faire cest honneur de venir voir ce pays, auquel je me

fûsse efforcé de vous y faire bonne chère et vous rendre l'honneur qui

vous appartient; mais d'aultant que personne n'en peult mieux juger

que vous mesmes, j'en attendray ce qu'il vous plaira ordonner,

espérant, si Dieu ne dispose aultrement, qu'il me fera la grâce, une

aultrefois, d'avoir cest honneur, ce que toutesfoys, je désireray

bien, s'il estoit en ma puissance et disposition, de pouvoir advancer

de mesmes, en ceste occasion.»

[254] Lettre du 19 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,

fº 40).

Séparée de la princesse, sa soeur, depuis bien des années, la duchesse

de Bouillon tenait à se dédommager de cette privation, au moins en

partie, en faisant visiter par ses fils la tante qu'elle aimait à leur

représenter, ainsi qu'à sa fille, comme ayant pour eux trois une

affection maternelle. Telle était, en effet, celle que Charlotte de

Bourbon avait vouée à ses neveux et à sa nièce. Saisissant donc avec

ardeur la communication que la duchesse lui avait faite, du désir de

voir ses fils quitter momentanément l'Angleterre pour se rendre dans

les Pays-Bas, la princesse écrivit aussitôt au prince dauphin[255]:

«Depuis la dernière depêsche que je vous ai faicte, j'ai encore receu

des lettres de madame la duchesse de Bouillon, nostre soeur, où elle

me faict entendre le désir qu'elle auroit que messieurs de Bouillon,

nos nepveux, pendant vostre séjour en Angleterre, peussent prendre la

commodité de venir veoir monsieur le prince, leur oncle, et moy sy

vous plaisoit de me faire tant d'honneur de leur permettre et l'avoir

agréable, dont tant pour estre asseurée en cest endroit, de sa

vollonté, que pour le très grand désir que j'ay d'avoir cest heur de

les voir, j'entreprendray de vous supplier très humblement de leur

vouloir permettre de faire ce voïage, ce que j'eusse souhaité

infiniment eûst peu estre en vostre compagnye. Mais si tant d'honneur

et de bien ne m'est permis, à cause de la négociation que vous

traictés, j'espère que n'estant mesdits sieurs de Bouillon nos nepveux

en cest endroict à rien astreints qu'à suivre vos commandemens, il

vous plaira bien, ores que vous partissiez plus tost, m'octroier la

très humble requeste que je vous en fais, etc.»

[255] Lettre du 24 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,

fº 69).

Guillaume joignit ses instances à celles de sa femme, au sujet de ses

neveux, auprès de François de Bourbon, par l'envoi de ces lignes[256]:

«D'aultant que, pour les grandes affaires que vous avez à traicter

avec la royne d'Angleterre, de la part du roy, je doubte que vos

affaires pourroient bien tirer en longueur, et mesme, pour raison de

vostre charge, que vous ne pourrez faire cest honneur à moy et à ma

femme de nous venir voir jusque en ce païs, ce que toutefoys je

désireray fort que Dieu m'eust faict la grâce d'avoir cest honneur, je

vous supplie bien humblement me vouloir accorder, et à ma femme, que

messieurs nos nepveux puissent, pour quelques jours, venir passer le

temps jusques en ce païs; ce que je sçay aussy que madame de Bouillon

prendra à plaisir et contentement, ainsi qu'elle escrit à ma femme,

moiennant que ce soit vostre plaisir de leur vouloir accorder; de

quoy derechef je vous en prie, et je me tiendray obligé à vous en

rendre humble service.»

[256] Lettre du 25 mai 1581 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,415,

fº 42).

Rien n'établit que François de Bourbon et ses neveux soient venus dans

les Pays-Bas, à l'époque dont il s'agit, ainsi que le désiraient si

vivement la princesse et le prince.

D'Amsterdam, Charlotte et Guillaume se rendirent à La Haye. Le docteur

Forestus, qui leur était fort attaché, ne manqua pas de quitter sa

résidence habituelle de Delft, pour aller les y voir. Il a pris le

soin de consigner, dans l'un de ses écrits, l'expression du plaisir

qu'il éprouva à se retrouver auprès d'eux, et surtout à recevoir des

gracieuses mains de la princesse le charmant cadeau de deux objets

d'art, en souvenir des bons soins que le prince avait naguère obtenus

de lui, à Delft. Il se montra extrêmement reconnaissant de la bonté de

Charlotte de Bourbon à son égard[257].

[257] Voir _Appendice_, no 17.

Arrivons maintenant au fait capital du rapprochement qui eut lieu, en

1581, entre le duc de Montpensier et la princesse, sa fille.

Si nous ignorons en quels termes le duc convainquit Charlotte de

Bourbon de l'affection paternelle dont il voulait désormais

l'entourer, nous savons du moins qu'il proclama noblement, à la face

de la France et de l'Europe, l'approbation, sans réserve, qu'il

donnait à l'union de sa fille avec le prince d'Orange, et le respect

dû par chacun à la dignité morale de la princesse et du prince, dont

il tenait à honneur d'être le père.

Voici le ferme langage qu'il tint dans une déclaration officielle qui

reçut aussitôt une grande publicité[257]:

«Loys de Bourbon, duc de Montpensier, pair de France, souverain de

Dombes, etc., à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut!

»Comme ce soit chose notoire que nostre très chère et très aimée

fille, Charlotte de Bourbon, soubz l'authorité et conduite de défunt

très hault et très puissant prince et nostre très cher et honoré

cousin, monsieur Friedrich, comte palatin du Rhin, électeur du

Saint-Empire, faisant office de père et représentant nostre personne

envers nostredite fille, ensemble du vouloir et consentement du roy

très chrétien, mon souverain seigneur, et de monseigneur le duc

d'Anjou, ait esté conjoincte par mariage avec nostre très cher et très

aimé beau-fils, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, comte de Nassau,

etc., etc., et qu'il a plû à Dieu tellement assister et bénir ledit

mariage, que tousjours depuis il a non seulement continué en tout

honneur et grande amitié, mais aussi multiplié en lignée, ainsi qu'il

fera encores, moïennant sa grâce; au moïen de quoy nul ne doive

prendre occasion de le blasmer, ains plustost iceluy louer comme bon

et légitime; ce néantmoins, pour autant que, soubz couleur de ce que

nous n'aurions assisté et ne serions intervenu audit mariage,

quelques-uns en ont parlé et pourroient parler ou présumer aucunement

qu'il n'est licite, n'estant esclaircis de nostre intention sur ce; et

considérant d'ailleurs que tous princes et grands ne sont jamais sans

ennemis et malveillans;

»Sçavoir faisons que nous, ayant recogneu et considéré, comme nous

faisons encore, ledit mariage estre utile, profitable et honorable

pour nostredite fille et à l'estat et grandeur de nostre maison, avons

dit et déclaré, disons et déclarons nostre intention et volonté avoir

esté qu'il sortist son plein et entier effect; comme tel l'avons loué,

aggréé, ratifié et approuvé, et par ces présentes, en tant que besoin

seroit, le louons, aggréons, ratifions et approuvons, tout ainsi que

si nous avions esté présent en personne à le passer et contracter;

recognoissant les enfans, tant nés qu'à naistre dudit mariage pour nos

petits enfans et nepveux, faictz et procréez en loyal et légitime

mariage, comme les autres enfans issus et qui issiront d'autres nos

filles mariées par nous, et de nostre authorité.

»Parquoy nous supplions et requérons, tant la Majesté Impériale, et

tous les rois, princes et potentats souverains, desquels nous avons

l'honneur d'estre parens et alliés, que autres princes et seigneurs,

nos bons amis, que, si aucune question, trouble ou querelle estoit

meue, à cause dudit mariage, ou au préjudice des enfans d'iceluy, nez

ou à naistre, soit sur leur estat, condition, ou autrement, il leur

plaise prendre leur honneur en main et les avoir et recepvoir en leur

bonne protection, leur donnant tel confort, aide et faveur, que tous

princes ont accoustumé d'user, les uns envers les autres, et telle

comme, en cas semblable, nous voudrions et offrons faire pour eux et

les leurs, quand nous en serons requis.

»En tesmoing de quoy nous avons signé ces présentes de nostre main, et

à icelles fait mettre nostre scel.

»Donné, à Champigny, le 25e jour de juing, l'an 1581.

»LOUYS DE BOURBON.»

[258] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.128.--Bibl.

nat., mss. f. fr., vol. 3.902, fº 222.--Sur le repli de l'acte

ci-dessus est écrit: «Par monseigneur le duc et pair (signé) de

Montrillon, et scellé du grand scel dudit seigneur duc, en cire

rouge.

»Recordé à son original par nous, Borleghem et Caron (avec leurs

paraphes).

»Collationné à la copie authentique escrite en un livre relié en

parchemin blanc, avec des cordons verds, et à icelle trouvé de mot

à mot concordant, par moy soubzsigné (signé) Pierre Dulon, notaire

impérial.»

Par la publication de cette déclaration solennelle, le duc de

Montpensier rompit courageusement, comme père, avec un passé

déplorable, et, par là, se concilia la reconnaissance, l'affection,

les respectueux égards de cette fille et de ce gendre qui consacraient

à son bonheur, pour le reste de ses jours, leurs coeurs et ceux de

leurs enfants.

L'impression produite sur Charlotte de Bourbon par la nouvelle

attitude du duc à son égard fut, on ne saurait en douter, profonde, et

se manifesta certainement par des effusions de gratitude et de

tendresse que connurent les intimes confidents de ses sentiments et de

ses pensées. S'il ne fût donné qu'à eux de les recueillir,

félicitons-nous de pouvoir, du moins, saisir la trace de son émotion

filiale, dans ces lignes que, le 29 juillet 1581, elle adressa, de La

Haye, au président Coustureau[259]:

»Monsieur le président, je ne puis sinon recevoir très grand

contentement de veoir, qu'à présent que Monseigneur mon père a esté

esclaircy de la vérité de tout ce qui s'est passé pour mon regard, il

m'a fait paroistre, tant l'affection paternelle qu'il me porte, comme

sa singulière prudence. En quoy, vous estant conformé à sa volonté,

j'ay subject, comme je me sens obligée à mondit seigneur mon père,

d'estre satisfaite aussy de vostre part; joinct que mon conseiller

X..., m'a rendu bien ample tesmoignage des bons offices que vous

m'avez faicts, et que vous avez prins la peine de vous employer en

ceste dépesche, laquelle est dressée comme ne l'eûsse sceu désirer;

dont je vous remercie bien affectionnément, et comme je vous congnoys

de longtemps entièrement dédié à mondit seigneur mon père et portant

bonne affection à ceux qui ont cest honneur de luy toucher de sy près

comme moi, etc., etc.»

[259] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3,189, fº 31.

Si, par sa déclaration du 25 juin 1581, le duc de Montpensier se

réhabilita comme père, en restituant à la princesse la place qu'elle

eût dû toujours occuper dans sa famille, de son côté, la duchesse

Catherine de Lorraine, se montra, à la même époque, comme belle-mère

et comme aïeule, sous un jour favorable dans ses rapports avec

Charlotte de Bourbon et l'aînée de ses filles. C'est là un fait

généralement ignoré jusqu'ici, et dont la révélation frappera

d'étonnement, sans doute, tous ceux qui ne connaissent, au sujet de la

seconde duchesse de Montpensier, que les intrigues, les excitations

criminelles et les insignes violences auxquelles elle se livra, plus

tard, dans les saturnales de la Ligue. Mais il n'en faut pas moins

rendre à cette femme, dont le nom n'a réveillé jusqu'ici que de

tristes souvenirs, la justice de déclarer: qu'il fut un temps où,

encore étrangère à de coupables passions, et accessible à de

salutaires influences, elle se sentit attirée vers la princesse

d'Orange et rendit hommage à ses hautes qualités, en faisant

délicatement remonter jusqu'à elle les éloges qu'elle prodiguait à sa

fille aînée.

La petite Louise-Julienne, charmante enfant, formée, comme le furent

ses soeurs, à l'image de la princesse, sa mère, n'avait que cinq ans,

lorsque la duchesse de Montpensier, qui, soit dit en passant, était

une aïeule d'une jeunesse exceptionnelle, attendu qu'à peine

venait-elle d'atteindre sa vingt-huitième année, lui écrivit ce qui

suit[260]:

«A ma petite-fille, madamoiselle Loyse de Nassau,

»Ma petite-fille, par les récitz qui m'ont esté faictz de vous, et

combien vous estes jolye, saige et accompaignée de perfections, en

vostre petit ange, je me suis bien aperçue que c'est pour l'envie que

vous avez de faire congnoistre que vous estes vraiment l'aisnée de mes

autres petites filles, voz soeurs, et que vous seriez marrie qu'elles

eussent rien gaigné sur vous, en ce qui est de vertu et digne de vous;

ce qui me donne occasion d'augmenter particulièrement, en vostre

endroict, la singulière affection et amytié que je porte à vous et à

vosdictes soeurs, et de desirer aussy d'estre continuée en l'amitié

que vous tesmoignez envers moy, par la bonne souvenance que vous en

avez. Afin doncques que je y sois plus souvent ramentue, je vous

envoie un petit présent d'ung phoenix, lequel je vous prie vouloir

accepter d'aussy bon coeur que je le vous donne; et soubhaiste que

vous le gardiez bien, pour l'amour de moy, qui recevray aussi à

beaucoup de plaisir que me rafraîchissiez souvent en la mémoire de

monsieur vostre père et de madame vostre mère, et me maintenir en

l'heur de leurs bonnes grâces, comme se recommande affectueusement à

la vostre,

»Vostre bien affectionnée grant mère.

»CATHERINE DE LORRAINE.

»De Champigny, ce 15e jour de juillet 1581.»

[260] Archives de M. le duc de La Trémoille.

Écrire ainsi, c'était de la part de la duchesse de Montpensier, se

montrer fidèle, cette fois, aux exemples de bonté et d'aimables

prévenances que lui avait légués sa vénérable grand'mère la duchesse

de Ferrare, Renée de France.

Il y a lieu de croire qu'une lettre du duc de Montpensier à

Louise-Julienne accompagna celle de la duchesse. Quoi qu'il en ait pu

être, on verra plus loin en quels termes bienveillants le duc

correspondait avec sa petite-fille et filleule, dont il savait que le

coeur, sous l'inspiration maternelle, s'était tourné vers lui.

L'amour de Charlotte de Bourbon pour ses enfants ne se traduisait pas

seulement par la direction élevée qu'avant tout elle imprimait à leur

coeur et à leur intelligence et par le soin assidu qu'elle prenait de

leur santé; il se manifestait aussi par la vigilance éclairée qu'elle

apportait au soutien de leurs intérêts personnels dans la gestion de

ressources pécuniaires qui leur appartenaient en propre.

Cette vigilance, dont nous avons déjà fourni un exemple[261], ressort,

de nouveau, de deux lettres que Josse Borluut, premier échevin de la

ville de Gand, reçut de la princesse, en 1581, au sujet de la rente

accordée, en 1579, par les quatre membres de Flandre à Flandrine de

Nassau.

La première des lettres dont il s'agit portait[262]:

«Monsieur de Borluut, le président Taffin m'a bien et au long déclaré

les bons offices que vous avez faits et la peine qu'avez prinse pour

obtenir le paiement de la rente de ma fille Flandrine, nonobstant les

difficultez qui se sont présentées, à cause de la répartition entre

messieurs les quatre membres. Et certes, depuis le commencement de

nostre cognoissance, j'ay par effect cogneu et expérimenté vostre

prompte volonté et affection à faire plaisir à monseigneur le prince

et à moy. De quoy nous nous tiendrons tousjours bien obligez envers

vous.--Or, entr'autres points qu'il m'a discourus, l'ouverture par

vous faicte me plaist grandement, savoir: que, pour mettre, une fois,

fin aux difficultez et débats à cause de ladite répartition, aussi

qu'il ne soit besoing d'importuner, à chacune fois, messieurs les

quatre membres, pour le fournissement de leur part et portion, cest

expédient se pourroit trouver, de transporter à madite fille la terre

et seigneurie de Loochrist, aiant appartenu à l'abbé de Saint-Bavon,

si comme la maison, bassecourt, fossez et jardinages, et en fonds de

terre et héritages, en valeur jusqu'à la concurrence d'iceux 2m fl.

par an. Si cela me pouvoit advenir, je me tiendrais, et ma petite

fille, de tant plus obligée tant envers vous, pour si bons et

agréables offices, qu'envers messieurs de la ville de Gand, en

particulier, à cause de leur consentement et agréation, et, en

général, envers messieurs les quatre membres, de la bénéficence

desquels ladite rente est procédée, sans jamais mettre en oubly une

accommodation venue si bien à propos.--Oultre ce, comme j'entends

dudit président que ladite seigneurie de L. est de grande valeur et

estendue, qu'il y a bien XIII bonniers de terre qu'on a délibéré et

résolu de desmembrer et vendre par pièces et portions, pour satisfaire

au paiement de quelques debtes particulières; mais veu que l'héritage

est la plupart bien planté, l'on feroit beaucoup plus de proffict de

le vendre en une masse, car cela est le parement de son estime et

valeur. Ce qui me faict vous déclarer comme j'ay envoyé en France,

passé longtemps, vers monsieur mon père, affin d'estre satisfaicte,

comme mes soeurs, de la succession des biens paternels et maternels.

J'ay doncq une bien grande envie et desir d'emploïer le plus que je

pourray en l'achapt desdites terres, en donnant la valeur, selon

qu'elles seroient appréciées, ou selon le pris qu'elles pourroient

estre vendues. Par quoy je vous prie bien affectueusement m'adviser

comment en cela je pourrais procéder.--Mais il faudroit, pour quelque

peu de temps, supercéder ladite vente, pour le moins jusques à ce que

j'auroys nouvelles de France, que j'attends de jour à autre; que lors

je sçauray au vray ce que je pourrai emploier; ou jusques à ce que

monsieur mon mary vienne à Gand, que j'espère sera de bref.--Or, le

plus prouffitable et avantageux seroit, pour les créditeurs et pour

les vendeurs, d'avoir affaire avec un seul qu'avec plusieurs, veu

mesmes que le commun, en ces temps si calamiteux et estranges, ne

viendront à achepter qu'à fort vil pris; et, si les créditeurs le

prennent en paiement de ce qu'on leur doibt, ce sera à leur grand

advantage et au mescontentement de la commune. Si cela ne se peut

impétrer, qu'il vous plaise tenir la main à ce que ladite maison,

bassecour, granges, fossez et jardinages ne soient délaissez, soubz

telle estimation qu'on trouvera raisonnable; à quoy je ne faudray de

satisfaire promptement, et que ladite rente de ma fille Flandrine soit

emploiée ès terres et héritages les plus proches de ladite maison,

jusques à la concurrence des deniers capitaux portant XXXIIm fl.; à

quoy j'adjousteray le plus que je pourray. Vous me ferez en ce que

dessus un très singulier plaisir, lequel je ne fauldray de

recognoistre, etc., etc.--(_P.-S._). Monsieur mon mary trouve plus

considérable d'engaiger lesdites terres que de les vendre

absolutement; à quoy je serois aussi contente d'entendre. Quand il

sera près de vous, ce qui, j'espère, sera de bref, il vous pourra

amplement dire les causes et raisons.»

[261] Voir ci-avant la lettre de Charlotte de Bourbon, du 21 août

1580, à Muys, receveur général de Hollande, au sujet de la rente

à laquelle Élisabeth de Nassau avait droit.

[262] _Documents historiques inédits concernant les troubles des

Pays-Bas_ (1577-1584), publiés par Kervyn de Volkaersbeke et J.

Diegerick. Gand, 1850, in-8º, t. II, p. 269. Lettre du 11 juillet

1581 datée de La Haye.

La seconde lettre de la princesse, à six jours de distance de la

précédente, était ainsi conçue[263]:

«Monsieur de Borluut, j'ay reçu la lettre que m'avez escrite par le

sieur Lucas Deynart, et entendu de lui les bons offices qu'il vous a

plu me faire, en retardement de la vendition de la maison et biens de

Loochrist, selon que je vous en avoy prié par mes précédentes

lettres, pour en faire accommoder ma fille Flandrine, pour autant que

peut porter la rente qu'il a pleu à messieurs les quatre membres lui

donner. Je ne vous en puis assez affectueusement remercier, et vous

supplie, monsieur de Borluut, de nous continuer en ceci vostre bonne

volonté de tenir la main à ce que nous puissions avoir autant de

terre, à l'entour dudit Loochrist, que pourront s'étendre les deux

mille florins de ladite rente, sans qu'il soit fait difficulté

particulière pour la maison; car, encores qu'elle seroit à nous,

_messeigneurs les quatre membres en pourront disposer comme du leur,

en ce qui concerne le bien du pays, auquel le particulier doibt

tousjours estre postposé_. Ledit sieur Lucas Deynart vous fera

entendre sur ce plus particulièrement l'intention de monsieur mon mary

et la mienne, et aussy de nos autres nouvelles, ce qui me gardera de

vous en escrire; seulement je vous assureray que, l'occasion se

présentant, nous n'oublirons point à nous revencher de l'obligation

que nous vous avons et que vous augmentez journellement par vos bons

offices, etc., etc.»

[263] MM. Kervyn de Volkaersbeke et J. Deigerick, _op. cit._, t.

II, p. 284. Lettre du 17 juillet 1581, datée de La Haye.

Tandis qu'une sérieuse union, trop longtemps différée par le duc de

Montpensier, venait enfin de s'établir entre lui et ses enfants, une

rupture définitive allait éclater entre le roi d'Espagne et les

énergiques provinces auxquelles, parmi celles des Pays-Bas, sa

domination tyrannique était devenue insupportable.

Cette rupture fut, dans le cours du mois de juillet 1581,

immédiatement précédée d'un acte solennel, qui apporta un notable

changement dans la position de Guillaume de Nassau. Les provinces de

Hollande et de Zélande, à qui la suprématie du duc d'Anjou eût déplu,

étaient demeurées étrangères au traité conclu avec lui, le 29

septembre 1580. Usant de la liberté qu'elles s'étaient réservée, quant

au choix d'un protecteur suprême, elles conférèrent le pouvoir

souverain au prince d'Orange, par une déclaration du 24 juillet 1581,

applicable au territoire et aux habitants de chacune d'elles. Le

prince n'accepta que provisoirement ce pouvoir.

Six mois auparavant, le duc d'Anjou avait accepté la souveraineté des

autres provinces unies. Mais il ne suffisait pas que l'attribution de

cette souveraineté impliquât simplement la déchéance de Philippe II;

il fallait, de toute nécessité, que cette déchéance fut expressément

déclarée.

En conséquence, le 26 juillet 1581, les députés des Provinces-Unies,

assemblés à La Haye, formulèrent une déclaration d'indépendance[264],

à laquelle fut donnée le nom d'_acte d'abjuration_.

[264] Le Petit, _Chronique de Hollande, Zélande_, etc., in-fº, t.

II, p. 428 et suiv.

Le préambule de cette déclaration portait:

«Les estats généraux des provinces unies des Pays-Bas, à tous ceux qui

ces présentes verront, ou lire oyront, salut!

»Comme il est à un chacun notoire, qu'un seigneur et prince du pays

est ordonné de Dieu, souverain et chef de ses sujets, pour les

défendre et conserver de toutes injures forces et violences, tout

ainsi qu'un pasteur, pour la défense et garde de ses brebis, et que

les sujectz ne sont pas créés de Dieu pour le prince, pour luy obéir

en tout ce qu'il luy plaît commander, soit selon ou contre Dieu,

raisonnablement, ny pour le servir comme esclaves, mais plus tost le

prince pour les sujectz, sans lesquels il ne peut estre prince, afin

de les gouverner selon droit et raison, les contre-garder et aymer

comme un père ses enfans, ou un pasteur ses brebis, qui met son corps

et sa vie en danger pour les défendre et garantir.

»Si le prince faut en cela, et, qu'au lieu de conserver ses sujectz,

il se met à les outrager, opprimer, priver de leurs priviléges et

anciennes coustumes, à leur commander et s'en vouloir servir comme

d'esclaves: on ne le doit alors pas tenir ou respecter pour prince et

seigneur, ains le réputer pour un tyran. Et ne sont aussi les sujectz,

selon droit et raison, obligez de le recognoistre pour leur prince, de

manière que, sans en rien mesprendre, signament quand il se fait avec

délibération et autorité des estats du pays, on le peut franchement

abandonner et, en son lieu, choisir un autre pour chef et seigneur,

qui les deffende; chose qui principalement a lieu quand les sujectz

par humbles prières, requestes et remontrances n'ont jamais sceu

adoucir leur prince, ny le destourner de ses entreprises et concepts

tyranniques; en sorte qu'il ne leur soit resté autre moyen que

celuy-là, pour conserver et défendre leur liberté ancienne, de leurs

femmes, enfans et postérité, pour lesquels, selon la loy de nature,

ils sont obligez d'exposer vies et biens, ainsi que, pour semblables

occasions, on a vû, par diverses fois, advenir en divers pays et en

divers temps, dont les exemples en sont encores tout récens et assez

cognus.

»Ce qui principalement doit avoir lieu et place en ces pays, lesquels,

d'ancienneté, ont esté et doivent estre gouvernez ensuyvant les

serments faicts par leurs princes, quand ils les reçoivent,

conformément à leurs priviléges et anciennes coustumes, sans aucun

pouvoir de les enfreindre. Joinct aussy que la plupart des dictes

provinces ont tousjours reçeu et admis leurs princes et seigneurs, à

certaines conditions et par contracts et accords jurez, lesquels si le

prince vient à violer, il est, selon droict, décheu de la supériorité

du pays.»

Viennent ensuite l'exposé des événements dont les Pays-Bas ont été le

théâtre, dans le cours des vingt-cinq dernières années, et

l'articulation des accusations dirigées contre la domination de

Philippe II[264]. Après quoi, les états généraux terminent en ces

termes:

«Sçavoir faisons que, toutes les choses susdites considérées, et

pressez de l'extrême nécessité, comme dit est, avons, par commun

accord, délibération et consentement déclairé et déclarons, par

cestes, le roy d'Espaigne, _ipso jure_, decheu de sa seigneurie,

principauté, jurisdiction et héritage de ces dits pays; et que sommes

délibérez de ne le plus recognoistre en choses quelconques concernant

le prince, jurisdiction ou domaines de ces Pays-Bas, ny de plus user

ou permettre qu'autres usent doresnavant de son nom, comme souverain

seigneur d'iceux.

»Suyvant quoy, nous déclairons tous officiers, seigneurs particuliers,

vassaux et tous autres habitans de ces pays, de quelque condition ou

qualité qu'ils soyent, estre d'icy en avant deschargez du serment

qu'ils ont faict, en quelque manière que ce soit, au roy d'Espaigne,

comme seigneur de ces pays, ou de ce qu'ils pourraient à luy estre

obligez.

»Et d'autant que, pour les raisons susdites, la plupart desdites

provinces unies, par commun accord et consentement de leurs membres,

se sont rendues sous la seigneurie et gouvernement du sérénissime

prince, le duc d'Anjou, sous certaines conditions contractées et

accordez avec Son Alteze, et que le sérénissime archiduc d'Autriche

Matthias, a résigné en nos mains le gouvernement général de ces pays,

ce qui par nous a esté accepté, ordonnons et commandons à tous

justiciers, officiers, et tous autres qu'il appartiendra, que

doresnavant ilz délaissent et n'usent plus du nom, titres, grand ny

petit sceau, contre-sceau, ny cachets du roy d'Espaigne; et, qu'en

lieu d'iceux, tandis que monseigneur le duc d'Anjou, pour ses urgentes

affaires concernant le bien et prospérité de ces pays, est encore

absent, pour autant que touche les provinces ayant contracté avec son

Alteze, et touchant les autres, par forme de provision, ilz useront du

titre et nom du chef et conseil du pays; et entretant, que lesdits

chefs et conseillers ne seront de fait dénommez, appelez et réellement

établis en l'exercice de leurs charges et estats, useront de nostre

nom; réservé qu'en Hollande et Zélande, on usera, comme par cy-devant,

du nom de monseigneur le prince d'Orange et des estats d'icelles

provinces, jusques à ce que ledit conseil sera, comme dit,

effectuellement constitué; que lors ilz se régleront en suyvant ce

qu'ils ont accordé touchant les instructions dressées sur ledit

conseil et accords faits avec sadite Alteze.»

[265] Voir l'exposé des faits et les articulations dont il

s'agit, à l'_Appendice_, no 18.

Cependant, Guillaume de Nassau, ne voyant pas encore s'avancer de

France, dans la direction des Pays-Bas, les troupes dont l'envoi lui

avait été promis par le duc d'Anjou, écrivit, en juillet, à son

conseiller Despruneaux[266]: «J'ay esté bien aise d'avoir entendu de

vos nouvelles par M. de Marchais, et eusse esté plus aise de les avoir

eues par vous mesme, si la commodité du service de Son Alteze l'eust

peu permettre; mais, puisqu'il luy a pleu en disposer autrement, je ne

puis que je ne le trouve bon, comme toutes autres choses qui

concernent son service et l'advancement de Sa Grandeur. Seulement je

vous prieray ne laisser couler aucune occasion sans nous advertir de

ce qui se passe pardelà, car il est nécessaire que nous soyons au vray

informez, parce que nous ne pouvons autrement dresser nos conseils si

certainement; et, combien que je ne doubte que vous ne faciez vostre

plein devoir, je ne laisserai toutefois de vous prier d'advancer le

plus que vous pourrez l'armée, considérant le temps qu'il y a que tout

ce peuple s'y attend. Au reste, je serai bien aise que vous regardiez

où j'aurai moïen de m'emploier pour vous, car vous me trouverez

toujours prêt à le faire de très bonne affection.»

[266] Lettre du 1er juillet 1581 datée de La Haye. (Bibl. nat.,

mss. f. fr., vol. 3.283, fº 11.)

Le duc d'Anjou, au milieu de l'été, se présenta enfin, avec ses

troupes, devant Cambrai, dont il fit lever le siège; il approvisionna

la ville et en augmenta la garnison; après quoy, laissant la majeure

partie de son infanterie au service des états généraux, sous les

ordres du prince d'Epinoy, gouverneur de Tournai, il partit pour

l'Angleterre, afin d'y donner suite à son projet de mariage avec la

reine Elisabeth.

Les états généraux envoyèrent alors, en Angleterre, Dohain et J.

Junius, afin de presser le duc de se rendre dans les Pays-Bas.

De son côté, le prince d'Orange, accompagné du prince d'Epinoy s'en

alla en Zélande pour y attendre le duc d'Anjou, et disposer tout ce

qui était nécessaire pour la continuation de la guerre.

Plusieurs mois devaient s'écouler encore, avant que le duc d'Anjou se

rendît au voeu des états généraux, en quittant l'Angleterre.

Il importe d'exposer ce qui se passa, durant ces mêmes mois, au foyer

domestique de Guillaume de Nassau.

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 21 / 57 题