Traité conclu avec le duc d'Anjou au
Plessis-lez-Tours.--Sinistres desseins de Philippe II à
l'égard du prince d'Orange.--Circulaire adressée par Farnèse
aux gouverneurs et aux conseils provinciaux en exécution des
ordres de Philippe II.--_Ban_ fulminé par Philippe II contre
Guillaume de Nassau.--Correspondance de Charlotte de Bourbon
avec son mari pendant une absence de celui-ci.--Relations
affectueuses du prince et de la princesse avec Ph. de Mornay
et Hubert Languet.--Mort de ce dernier.--Guillaume de Nassau
rédige une _Apologie_ en réponse au _Ban_ de Philippe II.--Il
la communique aux états généraux. Langage qu'il leur
tient.--Réponse des états généraux.--Lettre de Guillaume de
Nassau accompagnant l'envoi qu'il fait de son _Apologie_ à la
plupart des souverains et des princes de l'Europe.--Citation
de quelques-uns des principaux passages de
l'_Apologie_.--Impression produite en Europe par ce mémorable
document.--Appui que rencontre Guillaume dans le dévouement
de Charlotte de Bourbon.
Depuis longtemps s'agitait la question du choix d'un prince étranger,
sous la protection duquel les Pays-Bas pourraient être efficacement
placés. Après maintes délibérations sur la conclusion desquelles les
sages conseils de Guillaume de Nassau pesèrent d'un grand poids, il
fut décidé, en juin 1580, que le gouvernement général des provinces
serait déféré au duc d'Anjou sous certaines conditions.
En conséquence, les états de certaines provinces, tels notamment que
ceux du Brabant, de la Flandre, de la Frise, qui assumaient sur eux la
responsabilité d'une ferme initiative, s'assemblèrent à Anvers, et
résolurent, le 12 août, d'envoyer au duc une députation, munie de
pleins pouvoirs pour traiter avec lui. Cette députation avait pour
chef Marnix de Sainte-Aldegonde.
Arrivés en France, les députés conclurent, le 29 septembre, au
Plessis-lez-Tours, avec le duc d'Anjou, autorisé à cet effet par le
roi, son frère, un traité qui, postérieurement à la conférence de
Fleix, fut ratifié, à Bordeaux, avec quelques additions, et suivi de
la publication d'un manifeste dans lequel le prince français se disait
résolu à délivrer les Pays-Bas du joug de l'étranger.
Cependant, à quoi Philippe II employait-il, dans ces mêmes pays, son
principal agent, sur le concours duquel il comptait, pour le strict
accomplissement de ses sinistres desseins à l'égard du prince
d'Orange?
Farnèse, par ordre de son souverain, adressait, le 15 juin 1580, aux
gouverneurs et conseils provinciaux la circulaire suivante[233]:
«Mon cousin, très chers et bien aymez! comme le roy mon seigneur, par
deux réitérées lettres siennes nous ayt mandé bien expressément de
faire incontinent publier ès pays de pardeçà la proscription et ban
icy joint, à l'encontre de Guillaume de Nassau, prince d'Oranges, pour
les causes contenues en iceluy ban, nous ne pouvons laisser, pour
obéyr, au commandement de Sa Majesté, de vous l'envoyer, vous
requérant et néantmoins, au nom et de la part de Sa Majesté,
ordonnant, qu'incontinent ceste veue, ayez à le publier et faire
publier par toutes les villes et places de vostre ressort et
juridiction en la manière accoustumée, afin que personne n'en puisse
prétendre cause d'ignorance; et n'y faites faulte. A tant, mon cousin,
très chers et bien aimez, nostre Seigneur vous ait en garde. De Mons,
le 15e jour de juing 1580. (signé): ALEXANDRE.»
[233] Pièces jointes à l'_Apologie de Guillaume de Nassau_, p. 25
de l'édition publiée, en 1858, à Bruxelles et Leipzig.
Le ban fulminé contre Guillaume, et mentionné dans cette circulaire,
portait la date du 15 mars 1580; l'arme, ainsi forgée à loisir était
donc, depuis trois mois environ, tenue en réserve par Philippe II, qui
épiait le moment où il pourrait, le plus sûrement, en frapper sa
victime.
Dans cet odieux _factum_, le tyran espagnol taxait le prince
d'ingratitude et de dissimulation; il l'accusait d'avoir été le
promoteur de _la requête_, de la destruction des images, de la
profanation des choses saintes, des prédications hérétiques; «d'avoir,
du vivant de sa seconde femme, épousé une religieuse et abbesse bénie
solennellement de main épiscopale, qu'il tenoit encore auprès de luy;
chose la plus déshontée et infâme qui pût être, non seulement selon la
religion chrétienne, mais aussi par les lois romaines, et contre toute
honnêteté;» d'avoir soulevé la Hollande et la Zélande; d'y avoir
introduit la liberté de conscience; de s'être fait nommer Ruart;
d'avoir lutté contre les gouverneurs nommés par le roi; d'avoir
constitué l'union d'Utrecht, et d'avoir fait échouer les négociations
de Cologne.
La conclusion du ban était ainsi libellée:
«Pour ces causes, qui sont si justes, raisonnables et juridiques,
Nous, usans, en ce regard, de l'autorité qu'avons sur luy (Guillaume
de Nassau), tant en vertu des serments de fidélité et obéissance qu'il
nous a souvent fait, que comme étant prince absolut et souverain
desdits Pays-Bas: pour tous ses faits pervers et malheureux, et pour
estre luy seul, chef, autheur et promoteur de ces troubles et
principal perturbateur de tout nostre Estat, en somme, la peste
publique de la république chrétienne, le déclairons pour trahistre et
meschant, ennemy de nous et du pays, et comme tel l'avons proscript et
proscripvons perpétuellement hors de nosdictz pays et tous autres noz
estatz, royaumes et seigneuries; interdisons et défendons à tous noz
subjectz, de quelque estat, condition ou qualité qu'ilz soyent, de
hanter, vivre, converser, parler ny communiquer avec luy, en appert ou
couvert, ny le recevoir ou loger en leurs maisons, ny luy administrer
vivres, boire, feulz, ny autres nécessitez en aucune manière, sur
peine d'encourir nostre indignation, comme cy-après sera dict;
»Ains permettons à tous, soyent noz subjectz ou aultres, pour
l'exécution de nostre dicte déclaration, de l'arrester, empescher, et
s'asseurer de sa personne mesmes de l'offenser tant en ses biens qu'en
sa personne et vie, exposant à tous ledict Guillaume de Nassau comme
ennemy du genre humain, donnant à chacun tous ses biens, meubles et
immeubles, où qu'ils soyent situez et assiz, qui les pourra prendre et
occuper, ou conquérir: exceptez les biens qui sont présentement souz
nostre main et possession.
»Et affin mesme que la chose puisse estre effectuée tant plus
promptement et pour tant plustost délivrer nostredict peuple de ceste
tyrannie et oppression, veuillant apprémier _la vertu_ et chastier le
crime; promettons, _en parolle de roy, et comme ministre de Dieu_,
que, s'il se trouve quelcun, soit de noz subjectz ou estrangers, si
_généreux de coeur_ et désireux de nostre service et bien publicq, qui
sache moyen d'exécuter nostredicte ordonnance, et de se faire quicte
de cette dicte peste, le nous délivrant vif ou mort, ou bien luy
ostant la vie: nous luy ferons donner et fournir pour luy et ses
hoirs, en fondz de terres ou deniers comptants, à son choix,
incontinent après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq mil escuz
d'or: et, s'il a commis quelque délict ou fourfaict, quelque grief
qu'il soit, nous lui promettons pardonner, et dès maintenant luy
pardonnons, mesme s'il ne fut noble, l'anoblissons pour sa valeur: et
si le principal facteur prend pour assistance en son entreprise, ou
exécution de son faict, aultres personnes, leur ferons bien et
mercède, et donnerons à chacun d'iceux, selon leur degré et service
qu'ils nous auront rendu en ce poinct, leur pardonnant aussy ce que
pourroyent avoir mesfaict, et les anoblissant semblablement.
»Et pour autant que les réceptateurs, fauteurs et adhérens de telz
tyrans sont ceulx qui sont cause de les faire continuer, nourrir, et
entretenir en leur malice, sans lesquels ne peuvent les meschants
dominer longuement, nous déclarons tous ceulx qui dedans un mois après
la publication de la présente ne se retireront de tenir de son costé,
ains continueront à luy faire faveur et assistence, ou aultrement le
hanteront, fréquenteront, suyvront, assisteront, conseilleront, ou
favoriseront directement ou indirectement, ou bailleront argent d'ici
en avant, semblablement pour rebelles de nous et ennemys du repos
publicq, et comme telz les privons de tous biens, noblesse, honneurs
et grâces présentes et advenir, donnant leurs biens et personnes, où
qu'ilz se puissent trouver, soit en noz royaumes et pays, ou hors
d'iceux, à ceux qui les occuperont, soyent marchandises, argent,
debtes et actions, terres, seigneuries, et aultres, si avant qu'iceux
biens en soyent encores saisiz en nostre main, comme dict est: et pour
parvenir à l'arrest de leurdicte personne ou biens, souffira pour
preuve, de monstrer qu'on les auroit vus après le terme mis en ceste,
communiquer, parler, traitter, hanter, fréquenter en publicq ou secret
avec ledict d'Oranges, ou luy avoir donné particulière faveur,
assistence ou ayde directement ou indirectement; pardonnant toutesfois
à tous, tout ce que jusques audict temps auroient faict au contraire,
se venant réduyre et remettre soubz la deue et légitime obéissance
qu'ilz nous doibvent, en acceptant ledict traité d'Arras, arresté à
Mons, ou les articles des députez de l'Empereur à Coulongue.»
Voilà bien Philippe II, peint par lui-même, en traits saisissants!
Or, où rencontrer une plus abominable insulte à la majesté divine, que
sur les lèvres de cet être dégradé, de ce sinistre chef des
inquisiteurs, qui, dans ses hideuses incitations au crime, ose se dire
_ministre de Dieu_, et qui, stimulant, _de sa parole de roi_, la
cupidité et la main de vils sicaires, transforme, à leurs yeux,
l'assassinat en un acte _de vertu, de générosité de coeur_, que
récompenseront à la fois, la décharge de tous crimes antérieurement
commis, l'or et un titre de noblesse?
Au manifeste accusateur et sanguinaire, lancé contre le prince[234],
il fallait une réponse péremptoire: elle se fit énergiquement
entendre, en temps voulu.
[234] Peut-être Montesquieu s'est-il un peu trop froidement
exprimé sur le point qui nous occupe, en se bornant à dire
(_Esprit des lois_, liv. XXIX, chap. XVI): «Il faut prendre garde
que les lois soient conçues de manière qu'elles ne choquent point
la nature des choses. Dans la proscription du prince d'Orange,
Philippe II promet à celui qui le tuera de donner à lui ou à ses
héritiers vingt-cinq mille écus et la noblesse; et cela, en
parole de roi, et comme serviteur de Dieu. La noblesse promise
pour une telle action! une telle action ordonnée en qualité de
serviteur de Dieu! tout cela renverse également les idées de
l'honneur, celles de la morale et celles de la
religion.»--Montesquieu ne devait-il pas aller plus loin, et
imprimer au front de Philippe II le stigmate indélébile d'une
énergique réprobation?
Quel que fût le désir du prince de la produire immédiatement, il dut,
par respect pour de hautes convenances, la différer. Il fallait, en
effet, qu'il consultât préalablement[235] plusieurs personnages
notables et les conseils de justice qui tenaient le parti des états.
Ce préliminaire à accomplir, et l'élaboration de l'_Apologie_, dont
il sera parlé bientôt, impliquaient des démarches et des soins, qui
réclamaient de sa part d'assez longs délais. Rien, à cet égard, ne fut
négligé par lui, sans que, d'ailleurs, le maniement journalier des
affaires publiques en souffrit, soit qu'il se trouvât à Anvers, soit
qu'il se rendît dans telle ou telle province où sa présence était
nécessaire.
[235] C'est ce que Guillaume lui-même déclarait en ces termes:
«Comme par la sentence en forme de proscription, mes ennemis,
contre tout droit et raison, se sont essaiez de toucher
grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées
mauvaises, j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs
personnages notables et de qualité, mesmes des principauls
conseils de ces païs.» (Remonstrance aux états généraux. Delft,
13 décembre 1580, ap. Gachard, _Corresp. de Guillaume le
Taciturne_, t. VI, p. 39).--On a conservé la lettre que Guillaume
écrivit au Conseil de Hollande, de Zélande et de Frise, le 10
septembre 1580, pour demander son avis. (Voir le texte de cette
lettre, ap. Gachard, _ibid._, t. VI, p. 37.)
Animée comme lui d'un profond sentiment du devoir, Charlotte de
Bourbon, au milieu même de ses appréhensions[236] en voyant les jours
du prince plus que jamais menacés[237], se résignait à ce qu'il se
séparât d'elle, dès que les circonstances l'exigeaient.
[236] «Pendant mon séjour à Sedan, le duc de Bouillon me faisoit
part de tous les avis qu'il avoit de Flandres, _par lectres de
madame la princesse d'Orange, sa tante_; que tout y alloit fort
mal; que le duc d'Alençon (d'Anjou) ruinoit ses affaires et ceulx
de ses amis par mauvais conseils; que monsieur le prince, son
mari, n'avoit rien gagné à travailler pour sa grandeur, sinon
d'irriter d'avantage ses ennemis, qui recherchoient sa vie à
toute oultrance et par déclaration et proposition publicque du
prix et salaire d'_un tel coup, dont elle craignoit quelque grand
désastre, lequel il pleust à Dieu de destourner_.» (_Mémoires de
La Huguerie_, t. II, p. 205.)
[237] Les premières trames ourdies contre la vie de Guillaume de
Nassau remontaient au début de l'année 1573. Toutes les
tentatives, concertées dans l'ombre, pour l'assassiner avaient
échoué. M. Gachard les fait connaître (_Corresp. de Guillaume le
Taciturne_, t. VI, Préface, p. XXII à XXXI).--Guillaume disait
(voir _Apologie_): «Il (Philippe II) promet vingt-cinq mil escuz
à celuy qui me rendra entre ses cruelles mains, mort ou vif.
Mais, ores qu'il n'en ait point fait de publication jusqu'à
présent, pense-t-il que je sois ignorant combien de fois lui et
les siens ont faict marché avecq les assassineurs et
empoisonneurs pour m'oster la vie!»
Pendant toute la durée de son absence, elle entretenait avec lui, au
sujet des affaires d'État, une correspondance active, dont un fragment
important doit trouver place ici, comme pouvant donner une idée de la
vigilance et de la sagacité de la princesse.
«Monseigneur, écrivait-elle, d'Anvers, à Guillaume, le 29 novembre
1580[238], il y a deux jours que je vous dépeschay exprès pour vous
advertir de la prinse de Condé; à ceste heure, je viens de recevoir
des lettres de monsieur le prince d'Espinoy pour vous envoyer, où il
vous mande les occasions qui l'ont contraint de retirer ses gens de
ladite ville, et aussy autre entreprise que les ennemys ont sur la
Flandre. Je ne sçay s'il en aura communiqué au conseil de guerre en
ceste ville, ce qui, me semble, seroit bien nécessaire, pour y porter
plus prompt remède; car, d'aultant qu'on est longuement sans avoir de
vos nouvelles, je crains qu'il n'arrive inconvénient. Il vous plaira,
monseigneur, de regarder s'il y a moyen d'y pourvoir, et si, recevant
des lettres qu'on vous escrit, je les dois communiquer à quelqu'ung;
ce que je n'ay pas encore faict, craignant de faillir; ou bien si ce
sera le meilleur d'avertir monsieur le prince d'Espinoy, ceulx de
Flandre, ou aultres, (que, quant aux) affaires qu'il vous escrivent,
ils eûssent à en avoir correspondance avec ledit conseil de guerre. Il
y a aussi une chose qui me faict peine, qu'ils disent que d'aulcuns
des François qui estoient auprès de Cambray se retirent. Il me semble
qu'il seroit très nécessaire que vous envoyassiez quelqu'un vers
monsieur de Rochepot, pour sçavoir son dessin et ce qu'il a
commandement de faire, et leur faire aussy entendre si on les trouve
en bonne volonté, ce qui seroit besoing de faire pour empescher
l'ennemy; tant y a, monseigneur, que je scay que vostre présence est
bien nécessaire où vous estes, mais aussi elle manque bien
pardeça.--Je me fortifie peu à peu, espérant, sy ce dégel continuait,
qu'avec l'aide de Dieu, je pourrois vous aller trouver, dans quelques
jours; mais si vous délibériez de revenir bienstost, alors ma
délibération changeroit. Et sur ce, je prie Dieu, monseigneur, etc.»
[238] Archives générales du royaume de Hollande. Recueil
manuscrit, intitulé: _Brieven van vorsten, regering personen_,
etc.
Lorsque cette lettre fut expédiée à Gand, où se trouvait le prince,
Ph. de Mornay se disposait à quitter Anvers, avec sa femme et ses
enfants. Charlotte de Bourbon s'affligeait d'autant plus de les voir
se séparer d'elle, peut-être pour toujours, qu'elle était encore toute
émue de la perte récente d'un ami commun, non moins cher au prince et
à elle, qu'à eux-mêmes, en d'autres termes, de la mort de l'excellent
Hubert Languet[239]. Survint un incident, à l'heureuse issue duquel,
d'ailleurs, elle ne fut pas étrangère, qu'un biographe[240] raconte en
ces termes:
«M. de Mornay avoit pris congé de messieurs les estats, de M. le
prince d'Orange et de tous ses amis; son bagage acheminé, sa femme et
ses enfans en carrosse sur le bord de l'Escaut, pour trajecter en
Flandre, luy deux heures après les devant suivre; voicy que, sans luy
en dire mot, M. Junius, bourguemaistre d'Anvers, personnage insigne en
authorité et doctrine, la va arrester, et, quelque résistance qu'elle
feist, la ramène en son logis, disant que M. le duc d'Anjou ayant à
venir, au premier jour, au pays, près duquel ils avoient si peu de
personnes confidentes et affectionnées à leur bien, ce n'estoit pas le
temps de laisser aller M. Duplessis; luy en font escrire par M. le
prince d'Orange qui estoit à Gand, _parler par madame la princesse, sa
femme_, requérir par les estats. Mais il leur dit qu'il ne pouvoit
acquiescer à leur désir, duquel néanmoins il se sentoit et indigne et
très honoré, sinon avec le congé de son maistre. Sur quoy y fut
promptement dépesché le baillif de Nozeroy, en poste, avec lettres
très expresses du prince d'Orange et des estats, vers le roy de
Navarre; lequel ayant tesmoigné, avec beaucoup d'estime de M.
Duplessis, combien son service luy estoit utile auprès de soy, luy
permettoit toutefois de demeurer encore six mois auprès d'eux,
desquels il ne luy sçauroit moins de gré que s'ils estoyent employés
près de sa propre personne.»
[239] Mme de Mornay, quoique malade, avait, avec une pieuse
sollicitude, assisté Hubert Languet jusqu'à son dernier soupir.
Sentant approcher l'heure suprême, il lui avait dit: «Qu'il
n'avoit regret que de n'avoir pû revoir M. Duplessis, premier que
mourir, auquel il eust laissé son coeur, s'il eust pû.... il
l'adjura de requérir de luy, en luy disant adieu, de sa part, une
chose: qu'au premier livre qu'il mettroit en lumière, il feist
mention de leur amitié.» Ph. de Mornay, en ami fidèle, répondit,
par la préface de la version latine de son _Traité de la vérité
de la religion chrétienne_, au désir qu'avait exprimé Hubert
Languet. Qu'il est beau, qu'il est touchant, l'aspect sous lequel
se revèlent à nous ces deux coeurs de chrétiens, indissolublement
unis l'un à l'autre dans la conviction que les saintes affections
demeurent, par la grâce de Dieu, plus fortes que la mort!!
[240] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 59.--Les détails
ci-dessus sont empruntés par le biographe aux _Mémoires de Mme de
Mornay_.
Ph. de Mornay resta donc, quelque temps encore, à Anvers.
Le prince, qui lui avait antérieurement communiqué, ainsi qu'à Hubert
Languet, son projet de réponse au ban de proscription, accueillit avec
confiance les observations de ces deux amis, dont les conseils étaient
toujours si désintéressés et si sûrs[241]; et ayant définitivement
arrêté la rédaction de sa mémorable _Apologie_[242], la présenta, le
13 décembre 1580, aux états généraux, alors réunis à Delft, en leur
tenant ce viril langage[243]:
«Messieurs,
»Vous avez veu par ci-devant une certaine sentence en forme de
proscription, qui a esté envoiée par le roi d'Espaigne et depuis
publiée par ordonnance du prince de Parme. Et, comme par icelle, mes
ennemis, contre tout droict et raison, se sont essaiez de toucher
grandement à mon honneur, et faire trouver mes actions passées
mauvaises: j'ai bien voulu prendre l'advis de plusieurs personnages
notables, et de qualité, mesmes de principauls consauls de ces païs.
Mais pour raison de la qualité d'icelle proscription, les énormes et
atroces crimes desquels je suis chargé, ores que ce soit à tort:
toutesfois j'ai esté conseillé ne pouvoir satisfaire aultrement à mon
honneur, sinon en monstrant par escript publicq, combien injustement
j'estoi accusé et chargé de plusieurs crimes, comme aussi j'estoi
publiquement injurié et calomnié. Suivant lequel advis, messieurs,
attendu que je vous recognoi seuls en ce monde pour mes supérieurs,
je vous présente ceste mienne défense escritte contre les criminations
de mes adversaires, par laquelle j'espère non seulement avoir
descouvert leurs impostures et calomnies, mais aussi légitimement
justifié toutes mes actions passées. Et d'aultant que leur principal
but et intention est de cercher tous les moïens de m'oster la vie, ou
bien me faire bannir de ces païs, et pour le moins diminuer
l'authorité qu'il vous a pleu me donner, comme si, obtenant telle
chose, le tout leur viendroit à souhait: et d'aultre part, d'aultant
qu'ils me calomnient, que par moïens illicites je retiens mon
authorité: je vous supplie, messieurs, de croire, ores que je suis
content de vivre tant qu'il plaîra à Dieu entre vous, et vous
continuer mon fidèle service, toutesfois que ma vie que j'ai desdiée à
vostre service, et ma présence au milieu de vous, ne me sont point si
chères, que très volontiers je n'abandonne ma vie, ou que je ne me
retire du païs, quand vous cognoistrez que l'un ou l'aultre vous peult
aucunement servir pour vous acquérir une certaine liberté. Et quant à
l'authorité qu'il vous a pleu me donner, vous sçavez, messieurs,
combien de fois je vous ai supplié de vous contenter de mon service et
me descharger, si vous trouvez qu'il convienne pour le bien de vos
affaires: comme encores je vous en requiers, offrant toutesfois, comme
j'ai tousjours faict en tout ce qu'il vous a pleu me commander, de
continuer à m'emploier au service la patrie, au prix de laquelle je
n'estime rien de ce que est en ce monde: comme je le vous remonstre
plus amplement en ceste mienne défense, laquelle si vous jugez
convenir, je vous supplie trouver bon qu'elle soit mise en lumière,
affin que non seulement vous, messieurs, mais aussi tout le monde
puisse juger de l'équité de ma cause et de l'injustice de mes
adversaires.»
[242] Ph. de Mornay a dit, en parlant de la communication que le
prince avait faite à lui et à Hubert Languet: «Nous nous
apercevions bien que rien ne lui touchoit tant le coeur que ce
qui avoit été dit contre son mariage». (De Thou, _Hist. univ._,
t. V, p. 613, note 1.)
[242] «Apologie de monseigneur le prince d'Orange, conte de
Nassau, de Catzenellenbogen, Dietz, Vianden, etc., Burchgrave
d'Anvers et viscomte de Besançon; baron de Breda, Diest,
Grimberge, d'Arlon, Nozeroi, etc., seigneur de Chastel-Bellin,
etc., lieutenant-général ès Païs-Bas, et gouverneur de Brabant,
Hollande, Zélande, Utrecht et Frise, et admiral; contre le Ban et
édict publié par le roi d'Espagne, par lequel il proscript ledict
seigneur, dont apperra des calumnies et faulses accusations
contenues en ladicte proscription.» (1 vol. in-8º, Bruxelles et
Leipzig, 1858.)
[243] «Remonstrance de monseigneur le prince à messeigneurs les
états généraux des Païs-Bas» (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
pièces, p. 31 à 33).
Le 17 décembre, les états généraux répondirent au prince[244]:
«Les estats généraux aiants depuis quelques jours veu et leu une
proscription publiée par les ennemis contre la personne de Vostre
Excellence, par laquelle ils imposent à icelle des crimes énormes,
essaiants la rendre odieuse, comme si par moïens illégitimes et voies
sinistres elle auroit usurpé le lieu et degré auquel elle est
constituée; et d'exposer sa personne en proie et lui oster son
honneur: aiants veu pareillement la défense proposée par Vostre
Excellence contre ladicte proscription, trouvent par la vérité de ce
qui est passé en ces païs, et qu'à chascun d'eus en son endroict est
cogneu et manifeste, lesdicts crimes et blasmes avoir esté à tort
imposez à icelle: et quant aus charges tant de lieutenant-général que
des gouvernemens particuliers, après avoir esté légitimement choisi et
esleu, ne les avoir acceptez sinon à nos instantes requestes,
esquelles auroit aussi continué à nos prières et avec entier
contentement et satisfaction du païs: et la supplient encores lesdicts
estats y vouloir continuer, lui promettant toute aide et assistance,
sans espargner aucuns de leurs moïens, et de lui rendre prompte
obéissance. Et d'aultant qu'ils cognoissent les services fidels rendus
par Vostre Excellence à ces païs et ceus qu'ils espèrent encores à
l'advenir, ils lui offrent, pour l'asseurance de sa personne,
d'entretenir une compagnie de gens à cheval pour sa garde, la
suppliant l'accepter de la part de ceus qui se sentent obligez à la
conservation d'icelle. Et en tant que touche lesdicts estats qui se
treuvent aussi chargez par ladicte proscription, entendent de brief
aussi se justifier, ainsi qu'ils trouveront convenir.»
[244] «Réponse de messieurs les états généraux» (édit. de 1858 de
l'_Apologie_, avec pièces, p. 33, 36).
Pourvu du point d'appui qu'il trouvait dans l'approbation, si
honorable pour lui, des états généraux, Guillaume envoya son apologie
à la plupart des souverains et des princes de l'Europe.
Une lettre, en date du 4 février 1581, accompagnant son envoi,
portait, entre autres chose[247]:
«Il m'a semblé, et à tous mes meilleurs amis, que je ne pourrois
satisfaire à mon honneur, sinon en opposant une juste défense à la
proscription que le roi d'Espaigne a fait publier contre moi.
»... Si le roi d'Espaigne se fût contenté de me retenir mon fils et
mes biens, qu'il a en sa possession, et encores de présenter, comme il
faict, vingt-cinq mil escus, pour ma teste, promettre d'anoblir les
homicides, leur pardonner tels crimes qu'ils pourraient avoir commis,
j'eusse essaié par tout aultre moïen, comme j'ai faict par ci-devant,
de me conserver, moi et les miens, et de pouvoir rentrer dans ce qui
est mien, et eusse suivi la mesme façon de vivre que j'ai faict. Mais
le roi d'Espaigne aiant publié par tout le monde que je suis peste
publique, ennemi du monde, ingrat, infidèle, trahistre et meschant, ce
sont injures que nul gentilhomme, voire des moindres qui soit des
subjects naturels du roi d'Espaigne, peut et doit endurer: tellement,
quand je seroi l'un de ses simples et absoluts vassauls, si est-ce que
par telle sentance, et si inique en toutes ses parties, et aiant esté
par lui despouillé de mes terres et seigneuries, à raison desquelles
je lui auroi eu serment par ci-devant, je me tiendroi absouls de
toutes mes obligations envers lui, et essaierai, comme nature
l'enseigne à un chascun, par tous moïens à maintenir mon honneur, qui
me doibt estre et à tous hommes nobles plus cher que la vie et les
biens. Toutesfois puisqu'il a pleu à Dieu me faire la grâce d'estre né
seigneur libre, ne tenant d'aultre que de l'empire, comme font les
princes et aultres seigneurs libres d'Allemaigne et d'Italie, et en
oultre que je porte tiltre de prince absolut, ores que mon
principaulté ne soit bien grand; quoi qu'il en soit, ne lui estant
subject naturel, ni aiant rien tenu de lui sinon à raison de mes
seigneuries, desquelles il m'a entièrement dépossédé, il m'a semblé ne
pouvoir satisfaire à mon honneur, et donner contentement à mes parens
proches, à plusieurs princes ausquels j'ai cest honneur d'appartenir,
et à toute ma postérité, sinon en respondant par escript publicq à
ceste accusation proposée en la face de toute la chrestienté. Et
combien que je ne l'ai pu faire sans toucher à son honneur, j'espère
néantmoins que vous l'imputerez plustost à la contrainte que m'a
apporté la qualité de ceste proscription, que non pas à ma nature ou à
ma volonté.
»Et d'aultant que messieurs les estats qui ont de plus près cogneu la
vérité de ce qui est contenu en ceste mienne défense, l'ont approuvée,
m'aiants rendu assez suffisant tesmoignage de ma vie passée, je vous
supplie très humblement, en approuvant icelle mienne response, croire
que je ne suis ni trahistre, ni meschant, mais que je suis, Dieu
merci, gentilhomme de bonne et très ancienne maison, et homme de bien,
véritable en tout ce que je promets, non ingrat, ni infidèle, n'aiant
commis chose dont un seigneur et chevalier de ma qualité puisse
recepvoir aucun reproche.»
[245] «Lettre de monseigneur le prince d'Orange envoiée aux rois
et aultres potentats de la chrestienté.» Elle est datée de Delft,
en Hollande, 4 février 1581 (édit. de 1858 de l'_Apologie_, avec
pièces, p. 41 à 46).
Arrivons maintenant à l'apologie elle-même, qui constitue un document
historique de premier ordre, digne, à ce titre, d'être sérieusement
médité.
Dans ce célèbre écrit, tracé d'une main ferme et habile, Guillaume de
Nassau réfute victorieusement, une à une, toutes les accusations,
toutes les calomnies de son implacable ennemi. Il fait plus; entraîné
par les strictes nécessités de sa défense personnelle, il s'érige en
légitime censeur de certains actes de cet ennemi; sachant bien qu'il
lui suffira de les mettre en relief, pour qu'aussitôt l'indignation
publique les scelle d'une impérissable flétrissure.
L'apologie est d'une étendue beaucoup trop considérable, pour qu'il
soit seulement possible d'en reproduire ici les principales parties.
Nous nous bornerons donc à la citation de quelques passages, à l'aide
desquels on pourra du moins se former une idée, non seulement de la
vigueur et de la justesse d'esprit, mais encore de la mâle et incisive
éloquence du prince:
Le début de l'écrit est d'une vive allure:
«Combien que rien ne soit plus désirable à l'homme qu'un cours de sa
vie entière, heureux, prospère, et égal sans aucun heurt ou mauvaise
rencontre: toutesfois si toutes choses me fussent venues à souhait et
sans avoir rencontré la haine de la nation espaignolle et de ses
adhérens, j'auroi perdu l'avantage de ce tesmoignage qui m'est rendu
par mes ennemis, lequel j'estime estre le plus excellent fleuron de
gloire dont j'eusse peu désirer, devant ma mort, estre couronné.
Qu'est-ce qu'il y a plus agréable en ce monde et principalement à
celui qui a entrepris un si grand et excellent ouvrage comme est la
liberté d'un si bon peuple, opprimé par si meschantes gens, que
d'estre haï mortellement par ses ennemis, et ennemis ensemble de la
patrie, et par leur propre bouche et confession recevoir un doux
tesmoignage de sa fidélité envers les siens, constance contre les
tyrans et perturbateurs du repos publicq? Tellement que de tant de
plaisirs que les Espaignols et leurs adhérens m'ont faicts pensants me
faire desplaisirs, comme par cette infame proscription ils ont plus
pensé me nuire, aussi ils m'ont davantage resjoui et m'ont donné plus
de contentement; car non seulement j'en ai reçu ce fruict, mais aussi
ils m'ont ouvert un champ pour me défendre plus ample que je n'eusse
osé désirer, et pour faire cognoistre à tout le monde l'équité et
justice de mes entreprises, en laisser à ma postérité un exemple de
vertu imitable à tous ceulx qui ne vouldront deshonnorer la noblesse
des ancestres dont nous sommes descendus, et desquels un seul n'a
jamais favorisé la tyrannie, ains tous ont aimé la liberté des peuples
entre lesquels ils ont eu charge et authorité.»
Le prince parle aux états généraux du prix qu'il attache à leur
approbation:
«Combien, messieurs, que je ne suis pas tellement ennemi de ma bonne
renommée, que je ne prinse à gré, comme j'espère mes actions le
mériter, d'estre en bonne estime envers tous les princes, potentats et
républiques de ce monde, fors envers les Espaignols et leurs adhérens,
desquels persévérants en la poursuite de leur tyrannie, je ne désire
ni grâce, ni faveur, ni amitié quelconque: toutesfois puisque vous
estes seuls en ce monde à qui j'ai serment, auxquels seuls je me tiens
obligé, qui seuls avez puissance d'approuver mes actions, ou de les
improuver, je me tiendrai pour bien satisfaict, quand j'aurai reçu
tesmoignage de vostre part conforme à mes intentions, qui ont esté
tousjours conjointes à vostre bien, utilité et service: et endurerai
patiemment les aultres peuples et nations en juger selon leurs
passions et affections, ou bien, ce que plus je désire, selon
l'équité, droiture et justice.»
Le mariage contracté par Guillaume avec Charlotte de Bourbon est
incriminé par Philippe II; mais, de quel droit un tel homme se
porte-t-il accusateur, alors qu'il est lui-même sous le coup de
formidables accusations? Les critiques qu'il ose élever ne sont-elles
pas, d'ailleurs, dépourvues de tout fondement?
La réponse à la première de ces questions est empreinte d'une légitime
indignation, qui se traduit par le tableau des effroyables désordres
dont s'est rendu coupable, dans sa vie privée, le royal accusateur.
Parlant d'abord des adhérents de celui-ci, le prince dit:
«D'autant qu'on ne s'est pas seulement adressé à ma personne, pour
m'accuser d'ingratitude et d'infidélité, mais aussi, comme la rage et
fureur mord également tout le monde, aussi bien l'innocent comme celui
qu'on juge estre coulpable, ainsi leur pétulance a esté si grande que
de vouloir toucher à l'honneur de ma compagne par le blasme qu'ils
cuident mettre sus à mon dernier mariage. Je ne sçai si je les trouve
plus à condamner en impudence ou en bestise, n'aiant sceu ces savants
hommes, qui se vantent d'estre si bons peintres, practiquer la leçon
chantée et rechantée par les plus petits escolliers: _Celui qui
s'appareille pour mesdire d'aultrui doibt estre exempt de tout crime._
Car c'est une impudence et témérité, s'ils cognoissent leurs faultes
si notables, et néantmoins passent par dessus leurs épines et
chardons, comme si c'estoient roses: ou si ils ne les cognoissent,
quelle bestise est-ce, quelle stupidité, de ne point voir ce qui se
présente, à toutes heures, à leurs yeux? Ils voient, tous les jours,
un roi qui......., et ils m'osent reprocher un mariage saint, honeste,
légitime, faict selon Dieu, célébré selon les ordonnances de l'église
de Dieu.»
(Suit alors le tableau des désordres reprochés à Philippe II.)
Quant à la légitimité de l'union contracté avec Charlotte de Bourbon,
le prince s'exprime ainsi:
«Ores qu'il (Philippe II) ne feust tellement souillé et qu'on peust le
tenir pour innocent, si est-ce que je ne crains point qu'il me puisse
reprocher aulcune faulte: et, Dieu merci, je n'ai rien faict que bien
meurement et avecq le conseil de plusieurs personnages d'honneur,
sages et discrets. Et n'est besoing qu'il se donne beaucoup de peine
de chose en laquelle il n'a que veoir, et de laquelle aussi je ne suis
tenu de lui rendre aulcun compte. Car, quand à ma défuncte femme, elle
appartenoit à princes de très grand lieu, princes sages et d'honneur,
lesquels je ne doubte qu'ils n'aient toute satisfaction. Et quand je
vouldrai entrer plus avant en ce discours, je lui pourrai bien faire
cognoistre que les plus sçavants de ses docteurs le condamnent. Quant
à ce qui touche le mariage auquel je suis allié à présent, quoiqu'ils
facent bouclier du zelle qu'ils veulent faire paroistre avoir aus
traditions de l'église romaine: si est-ce qu'ils ne feront jamais
croire à personne de ce monde qu'ils soient plus grands zélateurs
d'icelle église que monsieur de Montpensier, monsieur mon beau-père,
lequel ne faict pas profession de sa religion comme faict le cardinal
de Grandvelle et ses semblables, mais comme il pense sa conscience lui
commander, et toutesfois aiant bien poisé ce qui est passé, et aiant
ouï l'advis de plusieurs des principauls de la cour de parlement de
Paris assemblée à Poictiers pour les grands jours, aiant aussi ouï
l'advis des évesques et docteurs, a trouvé, comme telle est la vérité,
que non seulement ores qu'il y eut eu promesse de la part de ma
compagne, elle estoit nulle de droict, pour avoir esté faicte en bas
âge, contre les canons, ordonnances de France et arrests des courts
souveraines, mesmes contre les canons du concile de Trente auquel mon
ennemi défère tant; mais que jamais n'y eut aucune promesse faicte,
ains plusieurs protestations au contraire, dont est apparu par bonnes
informations faictes mesmes en absence de ma compagne. Et quand tout
cela ne seroit point, si est-ce que je ne suis pas si peu versé en la
bonne doctrine, que je ne sache tous ces liens de conscience retors
par les hommes ne pouvoir estre à aulcune obligation devant Dieu.»
Quels accens que ceux du père, à la pensée du jeune fils dont les
Espagnols se sont emparés, par une ruse infâme, et qu'ils tiennent en
captivité!
«Comme gens forcenez, ils s'adressent à mon fils, jeune enfant
escollier, et, contre les privilèges de l'université, le tirent
violentement de Louvain: mesmes sur la remonstrance faite par
l'université, ce barbare de Vergas respond barbarement: _Non curamus
vestros privilegios._ Ils le tirent hors de Brabant, contre les
privilèges du païs, contre le serment du roi, et l'envoient en
Espaigne pour l'esloigner de moi qui suis son père, et jusques à
présent détiennent cest innocent en prison dure et cruelle: tellement,
quand ils ne m'auroient fait aultre tort, je seroi indigne non
seulement de ma race et du nom que je porte, mais aussi du nom de
père, si je n'emploioi tout le sens et tous les moïens que Dieu m'a
donnez, pour essaier de le retirer de ceste misérable servitude, et me
faire réparer un tel tort. Car je ne suis point, messieurs, tant
desnaturé que je ne sente les affections paternelles, ni si sage, que
souvent le regret d'une si longue absence de mon fils ne se présente à
mon entendement.»
Au reproche d'être le promoteur de la liberté religieuse dans les
Pays-Bas, le prince répond:
»Ils entrelassent _que j'ai procuré la liberté de conscience_: s'ils
entendent que j'ai faict ouverture à telles impiétez qui se
commettent ordinairement en la maison du prince de Parme, où
l'athéisme et aultres vertus de Rome sont jeu, je respons que c'est
chez les héritiers du seigneur Pierre-Louys qu'il fault chercher telle
liberté ou plustost licence effrénée. Mais je confesserai bien que la
lueur des feus esquelz on a tourmentez tant de pauvres chrestiens n'a
jamais esté agréable à mes yeux, comme elle a resjoui la veue du duc
d'Albe et des Espaignols, et que j'ai esté d'advis que les
persécutions cessassent au Païs-Bas. Je vous confesserai dadvantage,
affin que les ennemis cognoissent qu'ils ont affaire à une partie qui
parle rondement et sans fard, à savoir que le roi, quand il partist de
Zélande, lieu dernier qu'il laissa en ce païs, me commanda de faire
mourir plusieurs gens de bien, suspects de la religion, ce que je ne
voulus faire et les en advertis eus mesmes, sachant bien que je ne le
pouvoi faire en saine conscience, et qu'il falloit plustost obéir à
Dieu que non pas aus hommes. Que les Espaignols donc disent ce que bon
leur semblera, je sçai que plusieurs peuples et nations qui les valent
bien, et qui ont appris que par les feus et les glaives on n'advance
rien, me loueront et approuveront mon faict. Mais puisque vous,
messieurs, avec le consentement universel du peuple l'avez depuis
approuvé, en condamnant la rigueur des placarts et faisant cesser ces
cruelles exécutions, je n'ai aulcun soulci de ce que les Espaignols et
leurs adhérens en murmurent... Ils jettent des blasmes infinis sur
nostre religion, ils nous appellent hérétiques; mais il y a si
longtemps qu'ils ont entrepris de le prouver, et n'en ont encore peu
venir à bout, que ces injures ne méritent aulcune response.»
Quelle verve d'indignation dans ces paroles de Guillaume à l'adresse
de l'instigateur des assassins, et du rémunérateur de leurs crimes!
«Ores que je ne cognoi au monde impudence effrontée qui soit à
comparer à celle des Espaignols, toutesfois je ne me puis assez
esmerveiller qu'ils ont esté si invereconds, d'oser publier devant
toute l'Europe, non seulement qu'ils mettent à pris un chef libre et
francq, qui ne les a jamais, Dieu merci, redoubtez, mais qu'ils y
adjoustent encore telles récompenses si barbares et si esloignées de
toute reigle d'honnesteté et d'humanité, à sçavoir, en premier lieu,
_qu'ils anobliront celui qui aura faict un acte si généreus, s'il
n'estoit noble_. Mais, je vous prie, quand celui qui auroit exécuté un
si meschant acte (ce que j'espère Dieu ne vouldra permettre) seroit de
race noble, pensez-vous qu'il y ait gentilhomme au monde, je dis entre
les nations qui sçavent que c'est de noblesse, qui voulust seulement
manger avec un si lasche, meschant et si scélérat, qui auroit tué pour
argent un homme, voire le moindre et le plus abject qui se puisse
trouver? Que si les Espaignols tiennent tels gens pour nobles, si tel
est le chemin de l'honneur en Castille, je ne m'esbahis plus de ce que
tout le monde croit la plus grande part des Espaignols, et
principalement ceus qui se disent nobles, estre du sang des marraus et
des juifs, et qui tiennent ceste vertu de leurs ancestres, qui ont
faict marché, à baux deniers comptants, de la vie de Nostre Saulveur:
ce qui me faict prendre plus patiemment ceste injure. En second lieu,
_ils lui pardonnent tout délict et forfaict, quelque grief qu'il
puisse estre_. Mais s'il avoit arraché la religion chrestienne de l'un
de ses roïaulmes? S'il avoit ravi sa fille? S'il avoit mesdict de
l'Inquisition, qui est le plus grand crime qui soit en Espaigne? Or,
puisque mon ennemi vouloit tant s'oublier que d'attenter sur mes
biens, sur ma vie et sur mon honneur, et pour avoir plus de tesmoings
de son injustice et follie, de la publier ainsi par tout le monde, et
en tant de langues, je n'eusse pû désirer, pour mon très grand
advantage, qu'il eust enrichi sa proscription d'aultres ornemens que
ceus-ci, à sçavoir d'anoblir pour me tuer, non seulement des vilains
et infames, mais aussi des plus meschantes gents et des plus
exécrables de la terre, et donner telle récompense et si honorable à
une tant insigne vertu. Car qu'est-ce qu'il pouvoit trouver plus
propre pour vérifier ma justice, que vouloir m'exterminer par tels
moïens? Que vouloir par tyrannie, empoisonnements, rémissions de
crimes énormes, anoblissement de meschants, opprimer le défenseur de
la liberté d'un peuple vexé cruellement et tyranniquement? Je ne
doubte, messieurs, que Dieu qui est juste, ne lui aist, et aux siens,
osté l'entendement, et qu'il n'aist permis qu'il apprestast à tout le
monde matière pour cognoistre son coeur envenimé contre ce païs et
contre nostre liberté, d'aultant qu'il n'estime rien tout acte,
quelque meschant et détestable qu'il puisse estre, au prix de la mort
de celui qui vous a servi jusques à présent et si fidèlement. Et
encores il n'a point de honte de mesler en tels sacrilèges le nom de
Dieu, se disant son _ministre_! Le ministre doncq a il ceste
puissance, non seulement de permettre ce que Dieu a défendu, mais de
le guerdonner de pris d'argent, de noblesse et remission de crimes? Et
de quels crimes? De tous crimes, quelque griefs qu'ils puissent estre.
Mais je ne doubte que Dieu, par son très juste jugement, ne face
tomber la juste vengeance de son ire sur le chef de tels ministres, et
qu'il ne maintienne par sa grande bonté mon innocence et mon honneur,
de mon vivant et envers la postérité. Quant à mes biens et à ma vie,
il y a long temps que je les ai dédiez à son service; il en fera ce
qu'il lui plaira, pour sa gloire et pour mon salut.»
Un noble coeur pouvait seul inspirer ces pathétiques et admirables
paroles, par lesquelles se termine l'apologie:
«Quant à ce qui me touche en particulier, vous voiez messieurs, que
c'est ceste teste qu'ils cerchent, laquelle avecq tel pris et si
grande somme d'argent ils ont vouée et déterminée à la mort, et disent
pendant que je serai entre vous, que la guerre ne prendra fin. Pleust
à Dieu, messieurs, ou que mon exil perpétuel, ou mesme ma mort, vous
peut apporter une vraie délivrance de tant de maus et de calamitez,
que les Espaignols, lesquels j'ai tant de fois veu délibérer au
conseil, deviser en particulier, et que je cognoi dedans et dehors,
vous machinent et vous apprestent. O que ce bannissement me seroit
dous, que cette mort me seroit agréable. Car pourquoi est-ce que j'ai
exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai-je perdu
mes propres frères, que j'aimoi plus que ma vie? Est-ce pour en
trouver d'autres? Pourqui ai-je laissé mon fils si longtemps
prisonnier, mon fils, dis-je, que je dois tant désirer, si je suis
père? M'en pouvez-vous donner un autre, ou me le pouvez-vous
restituer? Pourquoi ai-je mis si souvent ma vie en danger? Quel pris,
quel loier puis-je attendre aultre de mes longs travaus qui sont
parvenus pour vostre service jusques à la vieillesse et la ruine de
tous mes biens, sinon de vous acquérir et acheter, s'il en est
besoing, au pris de mon sang, une liberté. Si doncq vous jugez,
messieurs, ou que mon absence, ou que ma mort mesme vous peult servir,
me voilà prest à obéir: commandez, envoiez-moi jusques aux fins de la
terre, j'obéirai. Voilà ma teste, sur laquelle nul prince, ni monarque
n'a puissance que vous: disposez-en pour vostre bien, salut et
conservation de vostre république. Mais si vous jugez que ceste
médiocrité d'expérience et d'industrie qui est en moi, et que j'ai
acquise par un si long et si assiduel travail; si vous jugez que le
reste de mes biens et que ma vie vous peult encore servir (comme je
vous dédie le tout et le consacre au païs), résolvez-vous sur les
points que je vous propose. Et si vous estimez que je porte quelque
amour à la patrie, que j'aie quelque suffisance pour conseiller,
croiez que c'est le seul moien pour nous garantir et délivrer. Cela
faict, allons ensemble de mesme coeur et volonté, embrassons ensemble
la défense de ce bon peuple, qui ne demande que bonnes ouvertures de
conseil, ne désirant rien plus que de le suivre: et ce faisant, si
encores vous me continuez ceste faveur que vous m'avez portée par
ci-devant, j'espère moiennant vostre aide et la grâce de Dieu,
laquelle j'ai sentie si souvent par ci-devant et en choses si
perplexes, que ce qui sera par vous résolu pour le bien et
conservation de vous, vos femmes et enfans, toutes choses saintes et
sacrées, je le maintiendrai.»
L'histoire rend hommage à l'inébranlable constance avec laquelle
Guillaume de Nassau maintint ce qu'il s'était solennellement engagé à
soutenir.
Le proscripteur et le proscrit ayant parlé, l'opinion publique se
prononça en faveur du second contre le premier; et l'arrêt émané
d'elle contribua puissamment à rendre plus étroite désormais
l'alliance entre celles des provinces qui aspiraient à secouer le joug
de l'Espagne et l'homme éminent qu'elles considéraient, à bon droit,
comme leur plus ferme appui, comme leur prochain libérateur.
Cette alliance était, sans doute, pour Guillaume, une grande force;
mais une force plus grande encore pour lui était celle qu'il puisait
dans de saintes inspirations, au foyer domestique, là où un noble
coeur de femme, qui s'était consacré à lui, exerçait en secret, avec
une exquise délicatesse, le touchant privilège de le seconder dans
l'accomplissement de sa haute mission. Plus cette mission venait de
grandir, en face des fureurs et des viles attaques d'un Philippe II,
plus Charlotte de Bourbon, digne confidente des pensées et des
sentiments de Guillaume se sentit heureuse et fière d'être sa
compagne, et, comme telle, de partager, avec la fidélité d'une
profonde affection, les labeurs, les angoisses, les périls de sa
généreuse carrière.