CHAPITRE VII

Maladie du duc de Montpensier.--Charlotte de Bourbon lui écrit.

Touchant appel au coeur paternel.--Mission de Chassincourt

auprès du roi de Navarre dans l'intérêt de

Charlotte.--Mémoire dont Chassincourt est porteur.--Lettre de

Charlotte à son frère.--Farnèse attaque Anvers. Repoussé de

cette place, il va assiéger Maëstricht.--Héroïque défense de

Maëstricht.--Prise de cette ville. Cruauté de Farnèse et de

ses troupes.--Antagonisme des provinces wallonnes contre les

autres provinces.--Efforts de Guillaume et de Charlotte pour

éviter le démembrement de la patrie commune.--Preuve de leur

généreuse abnégation.--Guillaume soutient la cause de

l'indépendance nationale et celle de la liberté

religieuse.--Charlotte de Bourbon saisit avec bonheur le

premier indice d'un changement survenu dans les sentiments du

duc de Montpensier à son égard.--Lettres d'elle à François de

Bourbon.--Son amitié pour Mme de Mornay.--Naissance de

Flandrine de Nassau.--Lettre de la princesse aux magistrats

d'Ypres.--Écrit du chanoine Allard au sujet de Flandrine de

Nassau. Ce qu'il dit de son baptême et de son séjour auprès

de l'abbesse du Paraclet, cousine et amie de la princesse

d'Orange.--Nouveaux troubles à Gand.--Intervention de Ph. de

Mornay et de Guillaume.--Répression de ces

troubles.--Relations de Guillaume avec la cour de France en

1580.--Lettres de Charlotte de Bourbon à Catherine de Médicis

et au roi de France.--Confiance de Guillaume dans la haute

vigilance et la sagacité de sa femme, eu égard au maniement

de diverses affaires d'État--Éloge par le comte Jean de la

princesse, sa belle-soeur.--Lettres de la princesse à Hubert

Languet et à la comtesse Julienne de Nassau.--Captivité de

Lanoue.--Mort de la comtesse Julienne de Nassau. Son éloge.

Lettres d'elle.--Lettre de Charlotte au comte

Jean.--Naissance de Brabantine de Nassau.

Au milieu des alarmes que causait alors à Charlotte de Bourbon la

complication des affaires publiques, arriva de France une nouvelle qui

l'émut profondément. Son père avait été sérieusement malade, sans

vouloir, dans le premier moment, que sa fille fût informée de la

gravité de son état. Elle ne l'avait apprise que par une

communication, qui lui annonçait, en même temps, la guérison. Quelque

pénible que fût pour la princesse l'injuste rigueur du duc de

Montpensier, persévérant à laisser sans réponse les lettres qu'elle

lui avait écrites, elle n'en fut pas moins empressée à lui prouver,

une fois de plus, sa déférence et sa sollicitude, en lui adressant les

lignes suivantes, qui contenaient un touchant appel au coeur

paternel[199]:

«Monseigneur, ce m'a esté beaucoup d'heur de sçavoir aussy tost vostre

guérison, comme j'ai faict vostre grande maladie, dont encores je ne

lesse d'estre en paine; et ne fauldroys de faire plus souvent mon

debvoir de vous escrire, sans la crainte que j'ay de vous ennuier par

mes lettres, qui m'a empeschée beaucoup de foys de suivre ma bonne

affection; mais, d'aultre part, la peur que j'ay que ce respect me

pourroit estre imputé à quelque oubliance, m'a faict derechef prendre

la hardiesse de me ramentevoir en l'honneur de vostre bonne grâce et

de vous supplier très humblement de croire que c'est la chose du monde

que je desire le plus d'avoir quelque tesmoignage, que je suys si

heureuse d'y avoir bonne part. L'extrême desir que j'en ay me faict

entreprendre de m'adresser au roy de Navarre, affin que par son moïen

et faveur je puisse avoir quelque accès vers vous, monseigneur, pour

vous rendre tant mieulx esclarcy de beaucoup de choses qui me

concernent, que, possible, vous n'avez point encores entendues;

espérant que, lorsque vous en sçaurés la vérité, vous me ferés tant

d'honneur et de grâce, d'oublier non seulement ce qui s'est passé,

mais de n'avoir plus aucun mécontentement de moy, qui ay, ce me

semble, monseigneur, par ungne si longue privation de vostre faveur et

de tous offices paternels, assés ressenty d'affliction, pour me veoir

à présent honorée de vostre amitié et recognue de vous pour très

humble fille et servante. Monsieur le prince d'Orange vous escript

aussy, à ce mesme effaict, auquel sy vous plaisoit déclarer la bonne

affection qu'il vous plaist me porter, je le tiendrois à ung très

grand heur, et vous en supplie encores très humblement, et de m'avoir

tousjours, moy et mes petits enfans, pour recommandés, comme estant

nostre plus grand support. Je prye à Dieu qu'il nous puisse durer

longuement, et vous donner, monseigneur, en très bonne santé, très

heureuse et longue vie.

»D'Anvers, ce 21 février 1579.

»Votre très humble et très obéissante fille,

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

[199] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.344, fº 19.

La princesse écrivit, en même temps, à son frère[200]:

«..... J'ay prié M. de Chassincourt de vous discourir sur le faict de

quelques mémoires que je luy ay donnés, pour supplier le roy de

Navarre de me faire cette faveur, de moienner vers monseigneur nostre

père, qu'il luy plaise me recognoistre pour ce que j'ay cest honneur

de luy estre. De vous, monsieur, je vous supplie très humblement de

vous y vouloir emploïer, selon l'attente et fiance que j'ay, toute ma

vie, eue en vous, afin qu'à ceste fois mondit seigneur puisse prendre

quelque résolution à mon contentement, lequel me sera double, sy je

voy que par vostre moïen il me soit avenu; ce quy obligera monsieur le

prince vostre frère, et moy, de plus en plus à vous rendre, en tout ce

qui nous sera possible, très humble service.»

[200] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 60.

Guillaume de Nassau, ainsi que nous l'apprend sa femme[201], avait

appuyé, auprès du duc de Montpensier, les respectueuses instances de

celle-ci dans une lettre dont nous ignorons la teneur. Nous

connaissons du moins la lettre qu'en cette circonstance il adressa au

prince dauphin; la voici[202]: Monsieur, j'ay esté adverti par

plusieurs gens de bien de la bonne affection qu'il vous plaist de me

porter, et à ma femme; de quoy elle et moy avons toute occasion de

vous en remercier humblement. Et comme présentement nous prions le roy

de Navarre nous vouloir estre tant favorable et à mes enfans, de

prier, en nostre nom, M. de Montpensier, afin qu'il luy plaise donner

quelque recognoissance de la bonne amitié et affection naturelle que

je m'asseure qu'il porte aux siens; veu, monsieur, que je sçay que

cela, en partie, dépend de vous, pour y avoir interest, et, d'autre

part, le moïen que vous avez pour persuader à mondit sieur ce que vous

trouverez estre de raison; pour tant je n'ay voulu obmettre de vous

prier humblement vouloir en cela aider ceulx que vous cognoissez avoir

cest honneur que de vous tenir de si près; en quoy, oultre

l'obligation naturelle que nous vous avons, vous m'obligerez aussi en

particulier pour vous faire humble service, partout où il vous plaira

de me commander.»

[201] Voir ci-dessus, sa lettre du 21 février 1579, au duc de

Montpensier.

[202] Lettre du 21 février 1579 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.

3.415, fº 28).

Le sieur de Chassincourt, de qui il vient d'être parlé, était membre

du conseil du roi de Navarre, dont il possédait, à un haut degré, la

confiance. En intermédiaire dévoué, il justifia pleinement celle que

le prince et la princesse d'Orange avaient placée en lui.

Le mémoire qu'il était chargé de remettre au roi de Navarre[203] se

composait de deux parties, dont nous avons déjà fait connaître la

première[204], contenant le récit de ce qui s'était passé à l'abbaye

de Jouarre, en 1559, et déduisant les raisons desquelles ressortait

l'irrégularité de l'investiture de Charlotte de Bourbon, comme

abbesse.

[203] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.182, fº 82, et fonds

Clérambault, vol. 1.114, fos 182, 183.--Coustureau, _Vie du duc

de Montpensier_, p. 217.

[204] Voir ci-avant, chapitre Ier.

La seconde partie de ce mémoire portait:

«Ladite dame (Charlotte de Bourbon) alègue ces raisons, sçachant bien

que monsieur son père défère beaucoup aux cérémonies susdites, qu'il

pourroit penser avoir esté observées en son endroict et pour tant s'en

rendre plus difficile. Mais elles sont toutes vérifiées par

l'information mesmes qui en fut faicte en l'abbaye de Jouarre, à la

poursuite et instance de mondit seigneur de Montpensier, dont elle a

l'original pardevers elle, en laquelle toutes les religieuses, d'une

voix, tesmoignèrent, en termes exprès et plus amplement, tout ce qui

dessus est dit.

»Les raisons susdites estant bien remonstrées à mondit seigneur de

Montpensier, ladite dame supplie le roy de Navarre de le requérir,

pour conclusion, de la vouloir recognoistre pour sa très humble et

très obéissante fille, et, comme telle, luy faire part de ses biens,

mesmes en considération des enfans dont il a pleu à Dieu bénir son

mariage, et de ce luy donner si certaine asseurance, qu'à l'avenir il

n'en puisse naistre aucune difficulté.

»C'est la première voye que ladite dame veut tenter comme la plus

favorable, et qui ne peut estre trouvée mauvaise de personne, se

confiant tant en la justice de sa cause, en la bonté de mondit

seigneur, son père, et en l'intercession du roy de Navarre, qu'elle

espère en avoir une bonne issue.

»Toutefois, parce que les passions d'aucunes personnes qui luy sont

contraires pourraient rendre mondit seigneur, son père, moins facile

envers elle, en ce cas, et ceste première voye ne réussît-elle pas,

elle est conseillée d'en essayer une seconde, sy ledit sieur roy de

Navarre la trouve à propos, qui est, qu'en cas que mondit sieur de

Montpensier feust persuadé de ne rien faire, que, premier, il ne fust

esclarcy de sa cause par un arrest, ladite dame s'en tient s'y

asseurée, qu'elle n'a, en ce point, à craindre que manifeste

injustice, quand mesme le pape en seroit juge, pourveu qu'il donnast

sa sentence selon ses propres canons.

»Mais, parce que la passion et l'animosité des juges ecclésiastiques,

en tels faits et contre telles personnes est trop suspecte, elle

requiert que la chose soit jugée par tels personnages non

ecclésiastiques, que ledit seigneur roy et mondit seigneur de

Montpensier, son père, en voudront nommer pour juges ou arbitres, sous

le bon plaisir et authorité du roy; en quoy elle ne doubte point de

bonne issue, pourveu que mondit seigneur, son père, ne se déclare

point partie contre elle, ains les en laisse faire, comme elle espère

qu'il fera, par l'intercession dudit seigneur roy de Navarre.

»C'est une proposition si équitable et si juste, qu'on ne la peut

refuser; car, si on réplique, qu'estant une cause de religion, elle

est à renvoyer à la court d'église, nous avons l'édict de

pacification, au contraire, qui la renvoye aux chambres de concorde,

et en oste la cognoissance aux cours d'église, auquel mondit seigneur

de Montpensier a advisé des premiers.»

Deux mois s'étaient écoulés depuis le départ du sieur de Chassincourt,

sans qu'aucun détail relatif à la mission dont il s'était chargé fût

encore parvenu à Charlotte de Bourbon, lorsqu'elle crut devoir inviter

le prince dauphin, qui depuis longtemps la laissait privée de ses

nouvelles, à rompre, vis-à-vis d'elle, un silence dont elle

s'inquiétait.

«Monsieur, lui écrivit-elle, en mai 1579[205], vous avez, comme je

croy, à ceste heure, reçu les lettres que je vous ay escriptes par M.

de Chassincourt, où vous aurez entendu combien ce temps m'est

ennuyeulx, quand je n'ay point cest heur de savoir de vos nouvelles.

Celles que j'ay aprinses de monsieur nostre père, depuis huict jours,

m'ont mise en grant peine, pour avoir entendu comme il est recheust

par deux foys depuis sa première maladie; et comme je pensois

dépescher en diligence pour l'envoïer visiter, madame de Bouillon,

nostre soeur, m'a escript qu'il estoit hors de danger, grâces à Dieu;

quy m'a faict un peu retarder, pour envoïer, par mesme moïen, voir

monsieur mon nepveu, et luy présenter, de ma part, ung cheval venu de

Dannemarck, lequel je luy ay dédié aussitost que je l'ay veu, car il

semble estre aussi rare de force qu'il est petit, pour l'âge de mondit

sieur mon nepveu. Il luy sera, comme je l'espère, encore propre à son

service. Je vouldrois, monsieur, vous en pouvoir rendre à tous deux,

en chose meilleure, pour vous tesmoigner combien est grande mon

affection en cet endroit, où je vous supplieray très humblement me

continuer vos bons offices vers monsieur nostre père, et me mander en

quelle voulonté il est à présent pour mon regard, d'aultant que l'on

m'en a escript diversement. Quand il vous plaira me faire cest honneur

de m'avertir de ce qui en est, je le tiendray bien plus certain. Ce

porteur, l'un de mes gens, est fidèle et seur, pour oultre ce que vous

m'escripvrez, me faire rapport de ce que luy commanderés de me dire.

Je luy ay donné charge de vous faire entendre bien au long l'estat de

nos affaires, tant générales que particulières, et à quoy l'on est du

traicté de paix, etc.

[205] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 71.

»Monsieur, je vous supplie très humblement de m'envoïer vostre

pourtraict, et aussy de monsieur mon nepveu, sur peine de vous envoïer

celuy de ma fille aisnée, m'asseurant quy ne vous sera point

désagréable.»

Guillaume de Nassau, toujours plein d'égards pour la famille de la

princesse, s'adressa en même temps que celle-ci, à François de

Bourbon[206]. «Monsieur, lui disait-il, je n'ai point voulu faillir de

vous escrire par ce porteur que ma femme envoie exprès devers monsieur

vostre père, pour nous rapporter des nouvelles de sa santé, delaquelle

nous avons esté en bien grand'peine, pour avoir entendu comme il

estoit recheu par deux fois depuis sa première maladie; mais, à ceste

heure, on nous a asseuré, grâces à Dieu, qu'il estoit hors de danger.

Toutesfois, pour en estre plus certain, je n'ay trouvé que bon

d'effectuer ce voyage, afin que, par mesme moïen, nous puissions

sçavoir vostre bonne disposition et me ramentevoir en l'honneur de

vostre bonne grâce... j'ay donné charge audict porteur de vous faire

entendre l'estat auquel il plaist à Dieu tenir les affaires de ce

païs, etc.»

[206] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 30.

Or, quel était cet état? et qu'était le traité de paix que mentionnait

la princesse, à la fin de sa lettre? Il ne peut être répondu ici,

qu'en quelques mots, à ces deux questions.

Les opérations militaires vivement engagées par l'ennemi depuis

environ deux mois, avaient imprimé aux événements politiques une

marche rapide.

Farnèse, en se jetant tout à coup, le 2 mars, sur Anvers n'avait

nullement l'espoir de s'emparer de cette grande cité, dans laquelle

résidait alors, avec sa famille, un chef trop vigilant pour se laisser

surprendre. L'attaque, qui n'était qu'une feinte, fut repoussée par le

prince d'Orange, après un rude combat. Le but réel des opérations de

Farnèse était la conquête et la ruine de Maëstricht: il se reporta

donc vers cette place, et en entreprit le siège, sans se douter de

l'énergique et admirable résistance qu'allait opposer à sa colossale

armée une poignée de combattants, ayant pour émules, dans la défense

commune, leurs femmes et leurs enfants; tant il est vrai que jamais le

patriotisme n'apparaît plus grand, en affrontant une lutte formidable,

qu'alors que les saintes affections de famille l'inspirent et le

vivifient!!

Guillaume de Nassau fit les plus grands efforts pour déterminer les

états généraux à secourir Maëstricht, mais il ne put, sur ce point

capital, triompher d'une inertie qu'entretenait, à tort, leur trop

grande confiance dans des négociations alors engagées avec les

Espagnols pour arriver à une paix dont la conclusion était

singulièrement problématique. Aussi, la malheureuse ville, abandonnée

à elle-même, finit-elle par succomber, victime des atrocités commises,

à l'instigation de Farnèse, par des soldats, indignes de ce nom, qu'il

avait déchaînés, ainsi qu'autant de bêtes fauves, contre une héroïque

population livrée, comme proie, à l'assouvissement de leur rage.

Si, relativement à Maëstricht, les états généraux étaient demeurés

au-dessous de leur tâche, ils surent du moins la remplir vis-à-vis des

provinces wallonnes, en suivant, cette fois, les directions du prince

d'Orange.

Dans le débat soulevé par ces provinces, la question prépondérante

était celle de la religion et de l'exercice du culte.

Le prince et les états généraux insistaient sur le maintien, dans les

dix-sept provinces, indistinctement, de la pacification de Gand, base

de l'unité nationale, et d'une tolérance préludant à la consécration

de la liberté religieuse. Les provinces wallonnes répudiaient la

pacification de Gand et voulaient se séparer de la nation, dans

l'espoir d'assurer parmi elles la domination exclusive de la religion

catholique.

Dans leur ardeur insensée à briser pour toujours l'unité nationale,

et dans l'aveuglement de leur coupable intolérance religieuse, ces

provinces se mirent servilement à la merci de Farnèse, en lui

envoyant, sous les murs de Maëstricht, une députation; puis, bientôt

fut signé, entre leurs représentants et ceux du roi d'Espagne, un

accord préliminaire, officiellement ratifié plus tard, qui scindait

irrévocablement les Pays-Bas en deux parties.

En cette solennelle conjoncture, Guillaume de Nassau et Charlotte de

Bourbon, fidèles à leurs antécédents, remplirent un noble rôle. Pour

sauver d'un démembrement la patrie commune, le prince, de concert avec

sa fidèle compagne, dont l'abnégation maternelle le secondait dans un

suprême effort, offrit un gage exceptionnel de sa bonne foi, à l'appui

d'une alliance nécessaire entre lui et ses concitoyens catholiques: il

présenta, comme autant d'ôtages, tous ses enfants.

Son alliance et son offre furent repoussées; mais, tandis que, d'une

part, leur rejet pèse de tout son poids sur la mémoire des hommes

néfastes qui courbèrent les provinces wallonnes sous le joug de

l'Espagne, de l'autre, aux noms vénérés de Guillaume de Nassau et de

Charlotte de Bourbon demeure indissolublement attaché le glorieux

souvenir d'un dévouement rehaussé par la soumission volontaire au plus

grand des sacrifices.

Voilà, pour reproduire les expressions employées par la princesse,

dans sa lettre de mai 1579, «quel étoit, à cette époque, l'état

général des affaires, et à quoy l'on étoit du traité de paix».

Ainsi, deux ordres de faits distincts, séparés l'un de l'autre par un

abîme, se produisaient alors: d'un côté, l'abdication du sentiment

patriotique et l'affaissement du sentiment religieux, sous la pression

de l'intolérance; de l'autre, le patriotisme se confondant, dans sa

fidélité, avec le légitime besoin d'une indépendance nationale, et la

revendication, sur les bases de la pacification de Gand, d'un régime

provisoire de tolérance, devant conduire à un régime définitif de

liberté religieuse; en d'autres termes, ici l'autocratie espagnole,

saturée de bigotisme et de haine, prétendant façonner dix provinces à

son image; là, la haute personnalité de Guillaume de Nassau,

travaillant désormais à sauvegarder l'indépendance de sept provinces,

et à faire prévaloir au milieu d'elles les droits imprescriptibles de

la conscience chrétienne, toujours respectueuse de ceux d'autrui.

Sur ce point, quoi de plus grand, quoi de plus salutaire que le but

vers lequel tendaient les efforts de Guillaume! Car, que voulait-il?

que chacun professât sa religion avec une égale liberté et obtînt pour

son culte la même protection. Sa volonté s'appuyait sur un principe

fondamental qui, au XVIe siècle, n'était encore entrevu que par un

très petit nombre d'hommes supérieurs.

Ce principe se déduit, en théorie, du point de vue auquel dans les

États civilisés, se place, comme il le doit, tout sage législateur, en

proclamant la liberté religieuse. Ce législateur ne crée pas un droit;

il le constate. Appuyé sur l'étude de l'organisation intellectuelle et

morale de l'homme, il voit la foi religieuse se produire au sein de la

société; et, mû par la généreuse appréciation de cet état élevé de

l'âme, il érige au rang de règle immuable la nécessité de respecter la

foi, dans son essence et dans ses manifestations. Simple témoin du

mouvement religieux, à quelque degré et sous quelque forme qu'il

apparaisse, il s'abstient de se prononcer sur le mérite intrinsèque

des causes qui le déterminent; accueillant l'homme sur la terre, il ne

l'interroge point sur les secrets du ciel. En d'autres termes, il voit

surgir les religions comme d'immenses faits sociaux, non comme les

expressions diverses de la vérité divine. Sans aptitude et sans

mission pour discerner le vrai du faux, en matière de croyances, il

ouvre, car tel est son devoir, un libre accès dans la cité, à toutes

les religions; et, neutre au milieu d'elles, il les laisse agir et se

développer librement, tant qu'elles respectent l'ordre social et

qu'elles vivent, les unes à l'égard des autres, dans une juxtaposition

paisible et un support mutuel.

Après avoir signalé le principe fondamental sur lequel s'appuyait

Guillaume de Nassau, dans sa lutte en faveur de la liberté religieuse,

revenons à la situation personnelle de Charlotte de Bourbon; et

écoutons-la parler de la joie qu'elle éprouva à saisir le premier

indice d'un changement survenu dans les sentiments du duc de

Montpensier, à son égard. Ce changement venait de se traduire, d'abord

par la satisfaction qu'avait paru éprouver le duc à recevoir des

nouvelles de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, puis,

par certaines communications échangées entre lui et la princesse,

ainsi que le prince, au sujet du règlement, à l'amiable, d'une affaire

de famille par voie d'arbitrage.

Le langage de Charlotte de Bourbon, dans deux lettres à son frère, est

précis sur ce double point.

«Monsieur, lui écrivait-elle, le 27 juillet 1579[207], ayant entendu,

par le retour de Jolytemps, comme il a pleu à Dieu remettre

monseigneur nostre père en bonne santé, j'en ay receu beaucoup de

contentement, et mesme de ce qu'il m'a asseuré comme il luy a pleu me

faire cest honneur d'estre bien aise d'entendre de nos nouvelles; en

quoy je remarque une bonne affection que j'ay cest heur de voir qu'il

conserve encores en mon endroict, dont je reçois un grand repos et

soulagement, attendant qu'il plaise à Dieu qu'il se veuille résoudre

à me le faire tant plus paroistre; vous remerciant très humblement,

monsieur, des bons offices qu'il vous a pleu me faire, tant pour ce

regard, que pour l'avancement de mes affaires: en quoy je ne puis

recevoir de vous plus de faveur et d'assistance que je m'en suis

tousjours promis, pour l'amitié que m'avez continuellement fait cest

honneur de me démonstrer, et celle que, de mon costé, je vous avois

dédiée, oultre le debvoir et respect à quoy j'estois obligée. Il vous

plaira donc, monsieur, continuant ce que vous avez desjà commencé pour

moi envers mondit seigneur nostre père, luy faire souvenir de déclarer

les arbitres qu'il luy plaira de prendre, ainsi que, de bouche, par

ledit Jolytemps il m'a mandé qu'il estoit en volonté de s'en résoudre;

à quoy je vous supplie de vouloir tenir la main, etc.»

[207] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 63.

La princesse ajoutait, le 12 août 1579[208]:

«Monsieur, je ne vous puis assez très humblement remercier de ce que,

suivant vostre promesse, il vous a pleu envoyer ce gentilhomme

pardeçà, et avec telle déclaration de vostre bonne volonté en mon

endroict, que je ne vous sçaurois assez tesmoigner du contentement que

j'en ay receu, pour estre la chose du monde que je désire le plus que

d'estre continuée en vos bonnes grâces et celles de monseigneur nostre

père, ayant monsieur le prince, vostre frère, faict response touchant

les arbitres qu'il luy a plu de nommer; sur quoy il se trouve de la

difficulté, d'autant que nous attendions d'en nommer aussy de nostre

part, desquels nous eussions meilleure cognoissance. Enfin, nous ne

nous sommes point tant arrestez sur ce faict, par l'ouverture qu'il

vous a pleu commander à ce gentilhomme de me faire et sçavoir de moy

ce que je penserois estre propre. Je n'ay voulu faillir de luy en

donner une déclaration, laquelle j'espère que vous trouverez

raisonnable, non seulement pour les moïens et facultez de nostre

maison et la qualité de celle à laquelle je suis alliée, mais aussi

par l'amitié qu'il vous plaist me faire cest honneur de me porter, et

à mes enfans; quy me faict vous supplier très humblement, monsieur, de

vouloir, selon que vous avez desjà bien commencé, estre moïen envers

monseigneur nostre père à ce qu'il se résoude sur ce faict et qu'il

prenne de bonne part la réponse que nous luy faisons, etc.»

[208] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 65.--Avec le

contenu de cette lettre concorde celui d'une lettre écrite au

prince dauphin par Guillaume de Nassau, le 13 août 1579 (Bibl.

nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 33).

Largement ouvert aux affections de famille, le coeur de Charlotte de

Bourbon ne l'était pas moins aux épanchements de l'amitié; aussi,

avait-elle accueilli avec bonheur l'arrivée à Anvers d'une jeune femme

française qu'elle aimait et qui l'aimait. Entre elle et Mme de Mornay

s'étaient établies de douces et confiantes relations, correspondant à

celles que la duchesse de Bouillon avait formées et entretenait avec

la pieuse et aimable compagne de l'homme d'élite dont le dévouement

avait été et ne cessait d'être, pour elle et ses enfants, un ferme

appui. Le prince et la princesse d'Orange avaient, pour leur propre

part, reçu des preuves de ce même dévouement, et saisissaient toute

occasion, s'offrant à eux, de montrer le prix qu'ils y attachaient.

Or, en l'été de 1579, se présenta une circonstance dans laquelle ils

se félicitèrent de pouvoir, tout particulièrement, entourer

d'affectueux égards M. et Mme de Mornay. Un fils leur étant né, à

Anvers, le 20 juillet, il fut décidé que Marie de Nassau serait la

marraine de cet enfant, qui eut pour parrains François de Lanoue et

Arthus de Vaudrey, seigneur de Mouy[209]. Que de fois l'enfance

n'a-t-elle pas ainsi, à son insu, exercé le privilège de resserrer les

liens qui déjà unissaient deux familles!

[209] _Mémoires de Mme de Mornay_, t. Ier, p. 123.

A peine un mois s'était-il écoulé depuis la naissance du fils de M. et

de Mme de Mornay, que Charlotte de Bourbon devint mère d'une quatrième

fille. On lit, en effet, dans le _Mémoire sur les nativités des

demoiselles de Nassau_: «Mardi, le 18 d'août, l'an 1579, à dix heures

devant midy, Madame accoucha, en Anvers, de sa quatrième fille, qui

fut baptisée, au temple du chasteau, le 18 d'octobre ensuivant et

nommée _Flandrine_ par messieurs les députés des quatre membres de

Flandres, et par madamoyselle Anna de Nassau, seconde fille de Son

Excellence, comme tesmoings dudit baptesme, lesquels membres de

Flandres luy ont accordé une rente héritière de deux mille florins par

an, comme se vérifie par les lettres exprès sur ce dépeschez.»

Ailleurs on lit[210]: «Messieurs les estats de Flandres, en signe

d'une affection publique, luy donnèrent le nom de _Flandrine_, afin

que ceux qui l'oyraient nommer entendissent qu'elle estoit les amours

et les délices de la Flandre.»

[210] _Épitre funèbre où est contenu un abrégé de la vie de Mme

Charlotte-Flandrine de Nassau_, etc. Poitiers, 1er mai 1640.

Trois jours après celui du baptême de Flandrine, Charlotte de Bourbon

adressa aux magistrats d'Ypres la lettre suivante[211]:

«Messieurs, s'en retournans messieurs vos députez, je n'ay voulu

faillir à vous remercier bien affectionnément du bien et honneur qu'il

vous a pleu faire à monseigneur le prince et à moy, faisant assister

en vostre nom au baptesme de nostre fille Flandrine; dont nous estions

assez contens et satisfaictz de la faveur qu'avons receue en cest

endroict, sans que nous eûssions desiré d'accroistre les incommoditez

que vous avez en ce temps présent; mais, veu qu'il vous a pleu, sans y

avoir esgard, adjouster encore nouvelle obligation par le don qu'avez

faict à nostre dicte fille, ce nous est un si évident tesmoignage de

vostre bonne volonté envers nous, que je ne le puis, ce me semble,

assez estimer, ni vous en remercier, selon le ressentiment qui nous en

demeure, qui est tel, pour mon regard, que je n'oublieray rien de ce

en quoy je me pourray employer pour vostre contentement et repos; ce

que je vous prie de croire, vous asseurant, qu'avec l'aide de Dieu, je

ferai nourrir nostre chère fille en mesme volonté, et que cependant je

ferai tout debvoir pour elle d'aussy bon coeur, qu'après avoir

présenté mes plus affectionnées recommandations à vos bonnes grâces,

je prie Dieu vous donner, messieurs, en santé, heureuse et longue vie.

D'Anvers, ce 21 octobre 1579.

»Vostre affectionnée et bien bonne amye.

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

[211] _Documents historiques inédits, concernant les troubles des

Pays-Bas_, 1577-1584, publiés par Ph. Kervyn de Volkaersbeke et

J. Diegerick. In-8º, Gand, 1849, t. Ier, p. 434.

Le baptême de Flandrine suggéra, en 1653, à Claude Allard, chanoine de

Laval, auteur d'un livre à peine connu aujourd'hui[212], les

réflexions suivantes, que tout lecteur impartial appréciera à leur

juste valeur:

«Après la naissance de cette jeune princesse, la grandeur de la maison

dont elle était issue apporta tout ce qu'elle put à sa conservation,

et depuis à son élévation, fors ce qui estoit nécessaire au salut de

son âme; mais, comme le prince d'Orange, son père, avoit abandonné

Dieu pour suivre le monde, son soin le plus exact ne fut pas ce qui

touche l'Éternité. La mère, de son côté, estant toute de chair, et

n'ayant point les véritables sentimens du ciel, puisqu'elle estoit

sortie du chemin qui conduit à l'héritage céleste, ne se mit pas non

plus en peine des biens immortels. Leur empressement fut pour le

corps; ils allèrent à ce qui estoit périssable; et crurent qu'il leur

suffisoit de former une princesse grande pour le monde, sans songer

que cette imaginaire grandeur est suivie, après la mort, d'un horrible

abaissement et d'une perte éternelle. Ainsi, la liberté de la religion

où elle estoit née ne voulant point advouer la nécessité du baptême,

elle fut baptisée plutôt pour être distinguée entre ses frères et ses

soeurs, et pour estre reconnue seulement de son père charnel, que pour

estre reçue comme héritière de la gloire par le père céleste. On lui

imposa donc le nom de _Flandrine_, qui fut autant, dans l'ordre de sa

famille, une nomination de puissance et d'éclat, que de religion et de

sainteté. Les estats de Flandre, qui avoient formé un corps de

république, furent ses parrains et luy donnèrent ce nom, pour marque

qu'elle estoit la fille de l'Union et de l'Estat... Ainsi le monde

prit possession du corps et de l'âme de cette jeune princesse.»

[212] _Le Miroir des âmes religieuses_, ou la vie de très haute

et très religieuse princesse, madame Charlotte-Flandrine de

Nassau, très digne abbesse du royal monastère de Sainte-Croix de

Poitiers, par M. Claude Allard, prestre, chantre et chanoine de

Laval, à Poitiers, 1653, 1 vol. in-4º.

Une étroite amitié unissait, de longue date, Charlotte de Bourbon à sa

cousine Madeleine de Longwic, abbesse du Paraclet. Madeleine, privée

du plaisir de voir désormais Charlotte, l'avait instamment priée de

lui envoyer, pour quelque temps, l'une de ses filles, dont le séjour

au Paraclet atténuerait la rigueur d'une séparation imposée à la

cousine retenue en France, par la situation de celle que ses devoirs

fixaient, à toujours dans les Pays-Bas. La prière avait été

accueillie, et, dès le mois d'août 1580, Flandrine, âgée d'un an,

était arrivée à l'abbaye. Elle s'y trouvait encore, lorsque, deux ans

plus tard, elle eut le malheur de perdre sa mère.

Jamais, on le comprendra sans peine, il n'était entré dans la pensée

de la princesse de destiner sa fille à la vie monastique; jamais non

plus Madeleine de Longwic n'avait songé à rien de tel pour Flandrine,

car elle respectait d'autant plus, dans la perspective des directions

à imprimer au coeur de l'enfant, les convictions religieuses de la

mère, qu'elle partageait elle-même ces convictions: et pourtant, se

rencontra, dans la suite des années, un jour où Flandrine devint

abbesse; mais, elle n'avait alors, pour la défendre contre les

obsessions qui finirent par l'enchaîner à la vie du cloître, ni la

protection d'une mère et d'un père, car elle était réduite à la triste

condition d'orpheline, ni même la protection de Madeleine de Longwic,

car cette dernière était frappée d'impuissance par de redoutables

ennemis dont les efforts combinés réussirent à arracher de ses mains

la jeune fille.

Nous n'avons pas à retracer ici les diverses phases de l'existence de

Flandrine: nous nous bornerons à signaler la fidélité avec laquelle

l'abbesse du Paraclet veilla sur le précieux dépôt que Charlotte de

Bourbon lui avait confié. Une preuve péremptoire de cette fidélité se

tire des faits mêmes qu'incrimina le chanoine Claude Allard, dans son

livre. Il y disait[213]:

«Nostre jeune princesse se voit contrainte, dès son bas âge,

d'abandonner la maison de son père, par un effet de cet amour

farouche, quoiqu'innocent, qui régne dans le monde. Charlotte de

Bourbon, sa mère, estant en France, avoit lié une étroite amitié avec

une sienne cousine germaine, abbesse de la maison du Paraclet. La

perte que celle-cy ressentoit dans l'éloignement de ceste autre

elle-même, l'oblige de chercher quelque consolation à une absence qui

n'en pouvoit recevoir ny en réparer le déplaisir ou la douleur; et,

pour cela, elle luy demande une de ses filles. Le prince d'Orange, son

père, accorde à la poursuite de sa femme, la prière de sa cousine,

quoiqu'avec une extrême difficulté...

[213] P. 23, 35, 36, 44, 45, 51.

»Le malheur du siècle d'alors, où le venin de l'hérésie avoit répandu

son poison dans les parties qui devoient estre les plus saines de

l'Église, ayant pénétré jusques dans le sanctuaire et ayant ébranlé

les colonnes mesmes de l'édifice spirituel, avoit corrompu l'esprit de

l'abbesse du Paraclet: son âme, quoique pure, selon les moeurs, estoit

altérée, dans la doctrine; elle avoit un coeur de loup et de lion,

sous la peau et sous l'apparence d'une brebis et d'une colombe: sa vie

estoit un continuel déguisement, car, en effet, elle avoit les

sentimens et la créance huguenote, encore qu'elle eût un habit saint

et qu'elle parût vestue en religieuse....

»Cet embrasement (l'hérésie) se répandant partout, perça les murailles

de l'abbaye du Paraclet, laquelle, entre les autres, se vit

horriblement frappée de l'haleine mortelle de ce serpent. L'abbesse et

quelques-unes de ces religieuses avoient avalé ce poison, et, n'ayant

rien de sanctifié que l'habit, faisoient gloire de donner les

apparences à Dieu, et le coeur au démon. Ce fut dans ce lieu où le

père et la mère de nostre jeune princesse prirent résolution de

l'envoyer; et, comme ils estoient eux-mesmes infectés de ce mortel

breuvage, ils vouloient que leur fille allât s'abreuver dans cette

source corrompue et boire dans cette fontaine si sale et si

trouble....

»Le prince d'Orange et sa femme envoyans leur fille entre les mains de

l'abbesse du Paraclet, qu'ils n'ignoroient pas n'avoir que les

sentimens profanes du calvinisme, puisque cette malheureuse religieuse

portoit le coeur d'un démon et l'âme d'une mégère contre la foi

catholique sous cet habit, et qu'elle-même avoit jeté les premières

semences de l'infidélité dans l'esprit de Charlotte de Bourbon, mère

de nostre jeune princesse, qui eût crû que ce rejeton eût pû être

différent de son trônc?...

»L'abbesse se sentant très obligée des marques de l'affection cordiale

des parens de nostre princesse, répondit à ce témoignage de leur

amitié par toutes les choses qui pouvoient faire paroistre sa

reconnaissance; sa passion et le respect tout particulier qu'elle

avoit pour ce qui touchait la maison de Nassau rendirent son amitié et

ses attaches plus tendres vers nostre jeune princesse...

»L'abesse, qui avoit donné la première teinture de la créance de

Calvin à la mère, et qui servit de funeste instrument pour l'induire

d'abandonner Dieu, fut ravie de voir entre ses mains un rejeton de

l'arbre dont elle avoit corrompu la racine. Elle n'épargna ny

conseils, ny tendresses, ny caresses, ny artifices, pour imprimer dans

cette jeune âme ce qu'elle voulut y graver. Aussi, étoit-ce lors une

table rase, ou une toile capable de recevoir toute sorte de figures:

de façon qu'il ne fut pas difficile de courber cet arbrisseau selon le

lieu où l'on le vouloit placer; estant nourrie dans la religion

huguenote, eslevée dans l'esprit de ceste fausse créance, elle but

l'iniquité comme de l'eau.»

Il n'est pas sans intérêt de remarquer, qu'alors que deux enfants

venaient, ainsi qu'on l'a vu, de naître, à Anvers, le père de l'un

d'eux, Philippe de Mornay, y entreprit, sous les yeux des parents de

l'autre, Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon, la composition

de son célèbre _Traité de la vérité de la religion chrétienne_[214];

oeuvre de foi et de science, qui portait en elle-même, par

anticipation, la condamnation des erreurs et des déclamations

intolérantes du chanoine Claude Allard.

[214] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 49.

Laissons là au surplus ce détracteur de la famille de Flandrine, et

hâtons-nous de revenir au chef de cette famille, à sa noble compagne

et à leur digne ami.

De graves événements, compromettant le sort de la Flandre entière,

venaient de s'accomplir au centre de cette province, et y réclamaient,

ainsi que l'affirmait Mornay, la présence du prince. En effet, de

nouveaux troubles avaient éclaté à Gand; et Imbize, qui les avait

fomentés, attirait sur lui une répression d'autant plus stricte,

qu'ils dégénéraient en une véritable anarchie. Éclairé par les

rapports et les judicieux conseils de Philippe de Mornay, Guillaume se

rendit à Gand, et l'expulsion d'Imbize fut bientôt suivie du

rétablissement de l'ordre dans la grande cité et dans les localités

secondaires parmi lesquelles s'était fait plus ou moins sentir le

contre-coup de ses excès démagogiques.

De retour à Anvers, le prince ne tarda pas à voir sévir dans cette

ville, où il resta avec sa famille, un fléau, aux atteintes duquel

celle-ci et lui échappèrent heureusement.

Quant à Philippe de Mornay, il tomba gravement malade; et, le fléau

continuant à sévir à Anvers, «il fut convié par ceux de Gand d'aller

changer d'air en leur ville. Ils lui meublèrent une maison, de tout

point; et, le lendemain qu'il fut arrivé, le magistrat le venant

saluer, lui apporta une exemption de tous les subsides qui s'y

levoient, assez grands, à cause de la guerre. C'estoit en mémoire de

ce qu'il leur avoit esté instrument pour sortir de la confusion

d'Imbize. Là, il acheva l'an 1579 et commença l'an 1580. Il n'eut pas

plus tost repris un peu de santé, qu'il se remit à continuer son

oeuvre[215]».

[215] _Vie de Ph. de Mornay_, Leyde, 1647, p. 51.

L'année 1579 se termina sans nouvel incident grave dans les Pays-Bas,

sur le sort desquels demeurèrent sans influence de longues conférences

tenues à Cologne, qui n'avaient pu aboutir à aucune solution précise.

Au début de l'année 1580, les relations entre le prince d'Orange et la

cour de France suivaient leur cours, lorsque Charlotte de Bourbon,

dans l'espoir de concourir, ne fût-ce qu'indirectement, à leur

maintien, adressa à Catherine de Médicis l'expression de sa déférence,

en lui disant[216]:

«Madame, s'en retournant le sieur de Revert trouver Vos Majestés, j'ay

esté bien aise d'avoir si bonne commodité de me ramentavoir en

l'honneur de vos bonnes grâces et vous supplier très humblement,

madame, qu'il vous plaise me tant honorer que de me vouloir tousjours

tenir au nombre de vos très humbles servantes et de me commander ce

que Vostre Majesté me trouvera capable de luy faire très humble

service; qui sera tousjours, oultre mon debvoir, de bien grande

affection, de laquelle je baise très humblement les mains à Vostre

Majesté, et supplie Dieu la conserver, Madame, en très bonne santé,

très heureuse et longue vie.

»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et

servante.

»CHARLOTTE DE BOURBON.

»A Anvers, ce 1er de février 1580.»

[216] Bibl. nat., mss. Collection des copies et documents

appartenant à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg,

vol. 1.248, fº 11.

Trois mois plus tard, la princesse d'Orange, vis-à-vis de laquelle le

service des finances royales était en retard d'acquitter une somme

due, appelait sur ce point l'attention du souverain en ces termes,

empreints d'une réelle modération[217]:

«Sire, s'en retournant le sieur de Russy à Oranges, pour mettre ordre

aux mouvemens y survenuz, au mieux que faire se pourra, je luy ay

donné charge de vous porter ceste lettre, par laquelle je supplie très

humblement Vostre Majesté d'avoir égard à la pension qu'il luy a pleu

m'ordonner; pour commander que j'en sois dressée, si ce n'est du tout,

au moins de quelque partie, suyvant les promesses qu'il a pleu à

Vostre Majesté, par diverses fois, m'en faire. Sur ce, je prie Dieu la

conserver, sire, très longuement en très heureuse et très parfaite

santé. D'Anvers, ce 10 mai 1580.

»De Vostre Majesté, très humble et très obéissante subjecte et

servante.

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

[217] Bibliothèque de l'Institut de France, collect. Godefroy,

vol. 260.

Vers la même époque, la princesse, en mère prévoyante, activait, en

s'adressant au receveur général de Hollande, à Dordrecht, le

recouvrement d'une somme à laquelle sa fille Élisabeth de Nassau avait

droit. «Monsieur Muys, écrivait-elle[218], comme je pensois envoyer

devers vous, pour la rente de ma fille Élizabeth, j'ay receu vostre

responce sur la lettre que, passé quelques jours, je vous avois

escritte pour cest effect, par laquelle vous me mandiés que l'argent

ne pourroit estre prest qu'à l'expiration de ce moys; qui m'a faict

retarder le voïage jusques à présent, que la nécessité en laquelle

nous sommes d'argent me contraint de vous importuner, vous priant de

m'en excuser et m'envoïer l'argent par ce porteur, qui vous en donnera

mon récépissé; vous asseurant au reste, monsieur Muys, si pardeça il y

a chose où je puisse m'emploïer pour vous, que je me revencheray de

tant de bons offices que vous me faictes, etc., etc.»

[218] Lettre du 21 août 1580, datée d'Anvers (Archives générales

du royaume de Hollande).

La correspondance de la princesse, dans le cours de l'année 1580,

offre des traces particulièrement intéressantes de ses intimes

relations de famille et d'amitié.

Dans une lettre d'elle à François de Bourbon, datée d'Anvers, 27

février, se trouve ce passage[219]: «Ayant entendu comme depuis

quelque temps vous estes arrivé à Paris, j'ai esté bien fort aise pour

l'espérance que cela me donne, qu'estant plus près de ces païs, nous

aurons cest heur d'entendre plus souvent de vos nouvelles, et meilleur

moyen de vous accommoder des nostres. C'est un des plus grands heurs

qui me puisse advenir, que d'entendre que vostre santé est bonne, et

pareillement à monsieur le prince, vostre frère, qui est depuis

quelques jours vers son gouvernement de Hollande, où les affaires sont

en assez bon estat, grâces à Dieu.»

[219] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 67.

Ici se produit, à propos de la tournée du prince en Hollande, une

preuve remarquable de sa haute confiance dans la vigilance de sa

femme, quant aux soins à prendre pour assurer la transmission

d'informations relatives à la marche des affaires publiques. En effet,

Guillaume, avant de partir, invitant les députés de la Flandre à

correspondre avec lui, leur avait expressément recommandé d'envoyer

leurs lettres directement à la princesse, qui les lui ferait

parvenir[220].

[220] De Jonge, ap. Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série,

t. VII, p. 262.

La confiance de Guillaume allait plus loin encore, car souvent il

entretenait la princesse du fond même des affaires qu'il dirigeait.

D'une autre part, si, en l'absence du prince, telle ou telle lettre

écrite par lui à la princesse contenait, aux yeux de celle-ci, des

choses dont la connaissance pût soutenir ou utiliser le zèle d'amis

dévoués de la maison de Nassau, elle se faisait un devoir de

communiquer à ces amis non seulement la substance de telles choses,

mais encore les lettres mêmes qui les mentionnaient. Rien, par

exemple, de plus probant, à cet égard, que ces simples paroles

adressées au prince d'Orange, soit par Villiers, soit par

Sainte-Aldegonde: «Monseigneur, je lus hier les lettres de Vostre

Excellence, du 12 du présent, écrites à Madame, lesquelles il lui a

pleu de me communiquer, ce qu'elle a faict aussy à M. de

Saint-Aldegonde[221], etc.»--«Monseigneur, j'ai lû ce qu'il a plû à

Vostre Excellence d'escrire à M. de Villiers et à moy, et depuis lû ce

qu'elle escrit à Madame[222] etc.»

[221] Lettre de Villiers, du 17 mars 1580 (Groen van Prinsterer,

_Corresp._, 1re série, t. VII, p. 362).

[222] Lettre de Sainte-Aldegonde du 27 mars 1580 (Groen van Prinsterer,

_Corresp._, 1re série, t. VII, p. 276).

Jamais, croyons-nous, on ne saura tout ce que Charlotte de Bourbon fut

pour Guillaume de Nassau, car les inspirations d'un grand coeur

échappent généralement aux investigations de l'histoire. Mais ce que

du moins on connaît des sentiments, du langage et des actions de la

noble princesse suffit à lui concilier l'hommage dû aux vertus et aux

riches qualités d'une femme éminente.

Parmi les admirateurs qui la caractérisèrent comme telle, s'est

rencontré un homme dont le témoignage demeure particulièrement

précieux à recueillir: cet homme fut le comte Jean de Nassau. Mieux

placé que d'autres pour connaître ce qui se passait au foyer

domestique de son frère et pour constater l'étendue du bonheur que la

princesse répandait autour d'elle, il écrivit, le 9 avril 1580, au

comte Ernest de Schaunbourg[223]: «Le prince a si bonne mine et si bon

courage, malgré le peu de bien qui lui arrive et la grandeur de ses

peines, de ses travaux, de ses périls, que vous ne sauriez le croire,

et que vous en seriez extrêmement joyeux. Certes, ce lui est une

précieuse consolation et un grand soulagement que Dieu lui ait donné

une épouse si distinguée par sa vertu, sa piété, sa haute

intelligence, parfaitement telle, enfin, qu'il eût pû la désirer. Il

la chérit tendrement.»

[223] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII,

Introd. p. 29, et _ibid._ p. 327.

Appréciant avec un tact parfait la valeur morale et intellectuelle des

hommes sur lesquels elle pensait que son mari pouvait, en toute

sûreté, s'appuyer, Charlotte de Bourbon s'étudiait à lui ménager leur

concours, et allait parfois jusqu'à le réclamer elle-même directement

avec un confiant empressement. Pour ne citer qu'un fait, quoi de plus

délicatement senti et exprimé que cet appel qu'elle adressa, un jour,

à Hubert Languet[224]:

«Monsieur Languet, aiant discouru avec monsieur mon mari, pour aviser

par ensemble d'envoïer quelque ung en France pour ses affaires, je me

suis avancée de vous nommer, pour n'en cognoistre poinct quy avec plus

de prudence et expérience puisse mieulx conduire ce faict, y étant

joinct avec elle la bonne affection que vous portés à mondit seigneur

mari, dont pour ce qu'y s'en asseure, il désire fort que vous

entrepreniés ce véage; qui me faict vous prier que, s'il est possible

que vous puissiés encore porter ce travail, vous veuillés obliger vos

amis et, par mesme moïen, vous emploïer au bien du public, comme avés

toujours faict; et sur ce, je me vais recommander à vostre bonne

grâce, et remect le surplus de nos nouvelles à M. de Villiers, priant

Dieu, monsieur Languet, vous conserver en santé, avec bonne et longue

vie. A Middelbourg, ce 12 avril 1580.»

[224] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VII, p.

335.

Peu de temps après s'être ainsi adressée à l'un des amis de Guillaume,

Charlotte de Bourbon eut le chagrin d'apprendre qu'un autre de ses

amis, et l'un des plus chers, assurément, Fr. de Lanoue, venait, à la

suite d'un combat héroïquement soutenu avec une poignée d'hommes

contre les forces espagnoles, d'être fait prisonnier, non loin

d'Engelmunster[225]. Il était tout naturel que, sous l'impression de

ce douloureux événement, la princesse en joignit l'annonce à diverses

communications contenues dans une lettre qu'elle écrivait alors «à sa

bien-aimée mère», la comtesse Julienne de Nassau.

[225] Qui ne sait avec quelle admirable constance François de

Lanoue supporta, durant une captivité de cinq années, les odieux

traitements que lui infligea la cruauté de ses lâches ennemis.

«J'ay esté, lui disait-elle[226], très aise d'entendre par mon nepveu,

le comte Jan, comme vous estes, pour le présent, en bonne santé, grâce

à Dieu, lequel je supplie, tous les jours, vous y voulloir conserver

longuement, comme estant le plus grand heur que nous puissions

recepvoir, et qui donne un grand contentement à monseigneur le prince

vostre fils, parmy ses peines et travaux, lesquels sont toujours à

l'ordinaire; mais Dieu, par sa grâce, les bénict, y donnant assés bon

succez, aïant, depuis peu de jours, reprins les villes de Malines et

Diest que tenoient les ennemis. Il est vray que la prinse de M. de

Lanoue, qui estoit mareschal de nostre camp, a fort ennuyé monseigneur

vostre fils, pour ce que c'est ung gentilhomme vaillant et doué de

beaucoup de rares vertus[227], et, outre cella, fidèle et affectionné

amy et serviteur de mondit seigneur; mais puisqu'il a pleu à Dieu

ainsy en ordonner, il s'en faut contenter. Au reste, madame, je vous

puis asseurer, pour le présent, de la bonne santé de monseigneur

vostre filz, lequel, depuis trois semaines, a esté extrêmement malade,

mais, pour l'heure, il ne s'en ressent plus et se porte bien, comme

auparavant. De moy, madame, je me trouve à l'accoustumée... Je me

rejouy avec nos grans et petits enfans; je désire qu'y puisse avoir

encore ungne fois en leur vie cet honneur de vous voir. Ma fille

aînée, Loïse-Julienne dit que vous l'aimerés le mieulx, pour ce

qu'elle a cest heur de porter vostre nom: elle commence à parler

l'allement, et est fort grande pour son âge. Ils sont tous en bonne

santé, grâce à Dieu... Je souhaite bien, madame, qu'il en soit de

mesme de vostre part, et de toutes mesdames mes soeurs, vos filles, à

quy je ne désire moindre prospérité qu'à moi-mesme; aussy, madame, je

m'estimerois très heureuse qu'il vous plust me commander quelque chose

peur vostre service; car je vous obéiray toute ma vie, de très grande

affection, de laquelle je vous présente mes très humbles

recommandations à vostre bonne grâce, et supplie Dieu vous donner,

madame, en très bonne santé, très heureuse et longue vie.

»A Anvers, ce 9 juin.

»Vostre très humble et très obéissante fille,

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

[226] Lettre du 9 juin 1580 (Groen van Prinsterer, _Corresp._,

1re série, t. VII, p. 367).

[227] «Des succès réitérés (dans les Pays-Bas) avoient donné tant

de courage aux François que de Lanoue commandoit, ses exemples

avoient si bien sû leur inspirer l'amour de la véritable gloire

qu'on peut acquérir par les armes, qu'ils ne songeoient ni à

s'enrichir par le pillage, ni ne pensoient pas même à leur propre

paye; uniquement attentifs à obéir aux ordres de leur chef, nul

obstacle n'étoit capable de les arrêter, et, quoi qu'il pût

exiger d'eux, il les trouvoit toujours disposés à le suivre....

Il est certain que la France fut infiniment redevable à ce grand

homme qui, tandis que la plupart de nos seigneurs et de nos

généraux, gâtés par les vices du siècle ou de la cour, rendoient

la nation méprisable par le désordre de leur conduite, sut lui

seul soutenir, parmi nous et chez les étrangers, la gloire

ancienne du nom françois, par sa probité, sa valeur, sa prudence

et sa sévérité à faire observer la discipline militaire; qualités

qui, en lui, n'étoient mêlées d'aucun vice, et qu'il possédoit au

degré le plus éminent.» (De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 646.)

Cette lettre, datée du 9 juin 1580, est le dernier témoignage, écrit,

d'affection filiale, que Charlotte de Bourbon ait pu adresser à sa

belle-mère; peut-être même celle-ci n'en eut-elle pas connaissance,

car, le 18 du même mois, elle succomba à Dillembourg; et il était

difficile, au XVIe siècle, que la distance séparant de cette ville,

Anvers, où résidait la princesse, pût, surtout à raison de l'état de

guerre, être franchie en neuf jours, soit à travers les lignes

ennemies, soit au moyen d'un détour pour les éviter.

Les larmes répandues par le chrétien, à la mort d'un être bien-aimé,

qui partageait sa foi, sont des larmes bénies, qu'accompagne, en

regard de l'éternité, une suprême espérance, fondée sur des

déclarations divines! Telles furent les larmes que versèrent le prince

et la princesse, en apprenant que Dieu venait de rappeler à lui leur

mère vénérée. Sa longue existence avait été celle d'une humble et

fervente chrétienne, aspirant à la vie du ciel: dès lors, comment ne

pas croire que, par la bonté de Dieu, elle était désormais entrée en

possession de cette vie supérieure?

L'histoire se tait trop souvent sur certaines personnalités, à la

fois modestes et puissantes, dignes, à ce double titre, d'être

honorées, admirées même. De ce nombre est la comtesse Julienne de

Nassau.

Que saurions-nous d'elle, de sa foi vivante, de son amour maternel,

des judicieux et fermes conseils qu'elle donna à ses nombreux enfants,

si un pieux et savant écrivain n'avait pris soin de publier diverses

lettres de cette sainte femme?

Nous ne pouvons mieux faire, pour rendre hommage à sa mémoire, que de

reproduire, en les empruntant à la riche collection dont l'honorable

M. Groen van Prinsterer est l'auteur[228], quelques passages de celles

de ces lettres qui furent adressées à Guillaume de Nassau.

[228] _Corresp. de la maison d'Orange-Nassau_, Supplém. de la 1re

partie. Introduction, p. 12, 13, 14.

En 1573, à l'époque du siège de Haarlem, la comtesse Julienne lui

écrivait: «Avec quelle joie j'ai reçu votre écriture et appris de vos

nouvelles! Que le Seigneur vous soit en aide, dans les grandes

affaires que vous avez sur les bras! A lui est donnée toute puissance

dans le ciel et sur la terre... Jamais il n'abandonnera ceux qui se

confient en lui... Je prie Dieu qu'il veuille fortifier aussi les

braves gens de Haarlem... Mon coeur de mère est toujours auprès de

vous.»

A peu de temps de là, elle ajoutait: «Mon très cher fils, que Dieu

vous accorde des conseillers fidèles, qui ne vous engagent à rien de

nuisible au corps ou à l'âme... Je vous supplie de ne pas avoir

recours, dans vos difficultés, à des moyens contraires à la volonté de

Dieu, car le Seigneur peut aider, lorsque tout secours humain est

épuisé, et il ne délaissera jamais les siens.»

En 1574, après un succès considérable, la comtesse rapportant tout à

la faveur divine, disait à Guillaume: «Je vous félicite de la grande

victoire que le Seigneur, dans sa grâce miraculeuse, vous a donnée.»

Ayant perdu deux de ses fils à Mookerhei, elle écrivait: «En vérité,

je suis une pauvre et misérable femme; je ne sourois être délivrée de

ma douleur, avant que le bon Dieu ne me retire de cette vallée de

larmes; j'espère, et prie de coeur que ce soit bientôt. Vous m'écrivez

que rien n'arrive sans la volonté de Dieu; que, par conséquent, il

faut porter patiemment ce que le Seigneur nous envoie: je sais tout

cela, et que c'est notre devoir; mais les hommes restent des hommes,

et ne peuvent le faire sans son secours. Puisse-t-il nous accorder son

esprit, pour nous faire accepter ses dispensations et trouver notre

consolation dans sa miséricorde... Je ne vous retiendrai pas plus

longtemps par ma lettre; mais je persévérerai autant que Dieu m'en

fera la grâce, en priant pour vous.»

En 1575, lorsque la cause de la religion évangélique, dans les

Pays-Bas, semblait désespérée, la comtesse tenait à Guillaume ce

langage: «Humainement parlant, il vous sera, en effet, difficile,

étant dénué de tout secours, de résister, à la longue, à une si grande

puissance; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré

jusqu'à maintenant de tant de grands périls: tout lui est possible;

sans lui rien ne peut se faire. Je prie le Dieu de toute miséricorde

de vous faire la grâce de ne pas perdre courage dans vos nombreuses

afflictions, mais d'attendre avec patience son secours, et de ne rien

entreprendre qui soit contre sa parole et sa volonté, et qui puisse

nuire au salut de votre âme.»

En 1576 elle exprimait à son fils ce voeu: « Que le Seigneur vous soit

en aide et en consolation, dans toutes vos affaires et dans vos graves

soucis, de même que, jusqu'à ce jour, il vous a sauvé de la violence

et des menées de l'ennemi!»

M. Groen van Prinsterer fait suivre la reproduction de ces fragments

de correspondance de réflexions pleines de justesse; il dit:

«A l'incrédulité ou au formalisme qui n'a de chrétien que le nom, de

tels passages doivent paraître fades et insipides; mais nous sommes

persuadé que le prince, en lisant ces paroles, aura souvent répété

avec ferveur les mots de l'Écriture: «--Tourne-toi vers moi et aie

pitié de moi; donne ta force à ton serviteur; délivre le fils de ta

servante!» Nous leur attribuons même une importance historique,

sachant que la prière du juste a une grande efficace, que les

supplications des fidèles trouvent accès auprès du Dieu des armées,

que lui-même est leur aide et leur bouclier, leur forteresse et leur

libérateur, leur haute retraite, qui sauve le peuple affligé et

abaisse les yeux hautains.

»La mère de Guillaume Ier nous semble occuper une place parmi ceux

qui, avec des armes plus terribles que la lance et l'épée, se sont

montrés forts dans la bataille. Elle vécut et mourut presque ignorée,

souvent au milieu des épreuves et de la douleur; mais celui qui

regarde aux humbles avait fait de cette _pauvre et misérable femme_

une héroïne de la foi.»

Charlotte de Bourbon possédait, à un haut degré, la mémoire du coeur;

aussi, depuis la mort de l'électeur palatin[229], Frédéric III, qui

l'avait naguère si bienveillamment accueillie, à Heidelberg,

concentrait-elle sur la veuve et sur la fille de ce prince, la vive

affection qu'elle lui avait vouée. Apprenant, en août 1580, que la

jeune comtesse palatine, qu'elle chérissait comme une soeur, allait

épouser le comte Jean de Nassau, elle se félicita de voir des liens

d'amitié se transformer désormais en liens de famille, plus étroits

encore, et ses impressions, à cet égard, se traduisirent dans ces

lignes adressées à son beau-frère[230]:

«Monsieur mon frère, j'ay entendu par ungne lettre que monseigneur le

prince, vostre frère, m'a escripte, comme vous eussiés bien desiré que

luy et moy, et tous nos enffans eûssions pû nous trouver, à

Dillembourg, à vos nopces, chose qui, je vous asseure, seroit bien

selon mon souhaict; mais vous sçavés l'estat de ce païs et ce que nous

pouvons faire en cest endroict; quy me faict vous supplier bien

humblement nous vouloir excuser, et croire qu'y n'y a point faulte de

bonne voullonté; car je me sens, en ce faict, doublement obligée, tant

pour vostre regart, que pour l'alliance que vous prenés d'ugne sy

bonne et vertueuse princesse, laquelle j'ay tousjours honorée pour sa

piété et aimée comme ma propre soeur, dont à présent, pour l'honneur

de vous, j'auré encore plus d'occasion que jamais; et espère, monsieur

mon frère, quant elle sera pardeça, de luy rendre tous les offices

d'ungne humble et affectionnée soeur, dont il vous plaira l'asseurer,

etc., etc.»

[229] Survenue le 26 octobre 1576.

[230] Lettre du 28 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,

1re série, t. VII, p. 389.)

Cette lettre de la princesse était datée d'Anvers. Le prince, qui se

trouvait alors à Gand, écrivit, de son côté, au comte Jean[231]:

«... J'ay entendu le heureux succès de vostre mariage, et que les

fiançailles ont esté faictes avecque résolution d'accomplir le mariage

au troisième de septembre. Vous povés estre asseuré que je en ay reçu

ung indicible contentement et réjouissance, et prie à Dieu vous voloir

donner à tous deux sa grâce, que puissiés vivre par ensemble en vraye

amitié et bon accord. Il n'y a rien quy me déplaist plus, que ma femme

et moy, avecques mes filles, n'avons cest heur de nous povoir trouver

audit jour avecque vous et vous servir à festoier voz hostes; mais,

puisque sçavés assés l'estat de ce païs, et aussi la courtesse du

temps, j'espère que nous pardonnerés que ne faisons le debvoir à quoy

sommes obligés, etc., etc.»

[231] Lettre du 27 août 1580. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,

1re série, t. VII, p. 386.)

Si l'état du pays et _la courtesse du temps_ s'opposaient à ce que le

prince et sa femme se rendissent alors à Dillembourg, pour y assister

au mariage du comte Jean, un obstacle particulier, non mentionné

d'ailleurs par eux, leur interdisait aussi, pour le moment au moins,

tout déplacement. En effet, la santé de la princesse commandait des

ménagements qui n'eussent pu être impunément négligés. La naissance de

son cinquième enfant était attendue comme très prochaine; et les

prévisions sur ce point ne furent nullement déçues; car, le 17

septembre, naquit une fille, au sujet de laquelle est inscrite dans le

_Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_ cette mention:

«Mardy, le 17e de septembre 1580, à cinq heures du matin, madite dame

accoucha, en Anvers, de sa cinquième fille, qui fut baptisée audit

temple du chasteau, le 25 d'octobre ensuivant, et nommée _Brabantine_

par messieurs les états de Brabant, qui luy ont accordé une rente de

deux mille florins par an[232].»

[232] Un acte de l'_État noble_, du 6 décembre 1580, relatant les

résolutions des trois ordres, détermine l'assiette des

hypothèques destinées à garantir le payement de la rente de 2.000

florins accordée à Brabantine. (Voir le texte de cet acte dans

Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, Préface, p.

x.)

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 19 / 57 题