CHAPITRE VI

Lettres de Charlotte de Bourbon à son frère.--Lettre de Guillaume

au même.--Attitude de Guillaume vis-à-vis de l'archiduc

Matthias.--Nouvel acte d'union signé à Bruxelles le 10

décembre 1577.--Alliance conclue avec l'Angleterre.--Reprise

des hostilités par don Juan.--Défaite de Gembloux.--Guillaume

domine la crise qui agite les Provinces.--Il rallie à sa

cause Amsterdam.--Il appelle Lanoue dans les

Pays-Bas.--Lettre de Charlotte de Bourbon à Lanoue.--Conseils

donnés par Lanoue au duc d'Anjou.--Lettres de la princesse a

Desprumeaux.--Lanoue nommé maréchal de camp dans les

Pays-Bas. Sa loyauté, son énergie.--Relations du prince et de

la princesse avec M. et Mme de Mornay arrivés dans les

Pays-Bas.--Naissance de _Catherine-Belgia_ de

Nassau.--Résolutions des états généraux à l'occasion de son

baptême.--Détails sur ce baptême.--Difficultés provenant du

duc d'Anjou et du duc Jean-Casimir.--Troubles de

Gand.--Lettre de Guillaume à sa femme, au sujet de ces

troubles, qu'il réussit à réprimer.--La princesse rejoint

Guillaume à Gand et revient avec lui à Anvers.--Traité

d'Arras.--Union d'Utrecht.--Mort de don Juan.--Alexandre

Farnèse lui succède.

A peine la princesse avait-elle rejoint son mari à Anvers, que,

d'accord avec lui, elle envoya en France un gentilhomme qu'elle

chargeait de s'acquitter, auprès du duc de Montpensier, d'une mission

dont on ignore l'objet. Mais, soit que cette mission tendît à

convaincre le duc de la nécessité de rendre enfin justice à sa fille

et de lui accorder au moins quelque bienveillance; soit, comme une

lettre de Guillaume au prince dauphin[178] pourrait le faire croire,

qu'il fût uniquement question, pour Charlotte de Bourbon, d'obtenir,

au sujet d'une affaire personnelle, l'appui de son père, toujours

est-il que la démarche tentée par elle se caractérisait, dans l'une et

l'autre hypothèse, comme preuve manifeste de sa confiance en ce coeur

paternel qu'elle supposait, même en souffrant de ses injustes

rigueurs, ne lui être pas encore totalement fermé.

[178] Cette lettre, en date du 20 décembre 1577, sera reproduite

ci-après.

Convaincue, qu'une fois de plus, l'affection fraternelle lui viendrait

en aide, dans cette circonstance, elle écrivit au prince dauphin[179]:

«... Par le moïen de ce gentilhomme, présent porteur, que monsieur le

prince, vostre frère, et moy envoïons vers monsieur nostre père, je

vous supplie très humblement de croire que je ne sçaurois recevoir

plus de faveur et contentement, que de sçavoir souvent des nouvelles

de vostre santé, aïant été extrêmement peinée de savoir celle de

madame ma soeur en si mauvais estat, et vous asseure que, s'il y avoit

chose, en ce monde, en mon pouvoir, qui peust avancer sa guérison, je

l'en voudrois servir. Vous me ferez donc cest honneur de m'escrire

comme elle se trouve à présent.--Quant à nos nouvelles, ce gentilhomme

vous les pourra faire entendre, lequel, en ce qu'il a à requérir de

mondit seigneur et père, en nostre part je vous supplieray très

humblement le vouloir favoriser et nous obliger tant, que vostre

prière et moyen nous y sera, comme je sçay qu'il y peult beaucoup,

espérant tant de l'amitié qu'il vous a tousjours pleu me porter, que

prendrez mon faict en main; dont je demeurerai obligée à vous rendre,

toute ma vie, très humble service, etc.»

[179] Lettre du 30 octobre 1577, datée d'Anvers. (Bibl. nat.,

mss. f. fr., vol. 3.415, fº 53.)

Lorsque, à quelques semaines de là, le prince dauphin perdit sa femme,

il reçut de Charlotte de Bourbon ces lignes empreintes d'une

affectueuse sympathie[180]:

«L'ennuy que j'ay receu, ayant entendu par M. de Mansart la perte que

vous avez faite de madame ma soeur, est tel quy ne me permect quasi

point de vous pouvoir escrire si promptement, et toutesfois sçachant

bien l'affliction que vous avez receue par ungne telle séparacion, je

me suis contrainte à vous faire ceste lettre pour vous supplier très

humblement que la part que j'ay à vostre douleur et fascherie la

puisse diminuer, et que vous regardiés, le plus qu'il vous sera

possible, à vous conformer à la voullonté de Dieu, de laquelle il nous

faut tous dépendre. Je sçay quy vous a départy beaucoup de grâce, mais

c'est à ceste heure qu'il est besoing de faire paroistre vostre vertu,

de laquelle encore que je ne doubte point, si est-ce que je désire

plus que jamais d'estre prés de vous pour m'essaïer à vous divertir et

soulager en vostre ennuy, à quoy, monsieur, vous me ferés cest honneur

de croîre que je m'y voudrois emploier de toute ma puissance, comme

aussi feroit monsieur le prince, vostre frère, qui est extrêmement

desplaisant de vous sçavoir en cest estat. Luy et moy avons grande

crainte que vostre santé en soit diminuée, ce quy faict que je desire

que me faciés cest honneur de commander à l'un de vos secrétaires de

me faire entendre de vos nouvelles, qui ne me pourront, de longtemps,

apporter le contentement pareil à la tristesse et regrets que j'ay à

présent; et, pour n'accroistre point la vostre, je n'useray de plus

long discours, sinon pour prier Dieu de vous donner quelque

soulagement en vostre ennuy, avec très heureuse et longue vie. Vous me

permettrez de présenter, en ceste lettre, mes bien humbles

recommandations à madame la marquise, accompagnées d'un témoignage de

la douleur que j'ay de nostre commune perte; ne luy en osant sitost

rafraîchir la mémoire, cela me gardera de luy en dire davantage, pour

ceste fois, désirant néantmoins que me faciés cest honneur, que ceste

lettre serve pour vous deux, à qui je prie Dieu donner la constance

et résolution qui vous est bien nécessaire.»

[180] Lettre du 9 décembre 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.

3.415, fº 55.)

Une missive, plus explicite que ne l'étaient ces lignes, ne tarda pas

à les suivre. Elle portait[181]:

«Sy la crainte que j'ay que vous n'aiés point receu la lettre que je

vous avois escripte par le sieur X..., bientost après avoir entendu la

perte que vous avés faicte de feu madame ma soeur, est véritable, je

suis doublement ennuiée, d'aultant que vous pouvés penser qu'il y aye

de ma faulte; et, d'aultre part, je me voy privée du soulagement que

je m'asseurois vous donner, en rendant le debvoir en quoy je suis

obligée. Cela faict que, depuis deux jours que M. de Mansart est

arrivé, je me suis résolue vous faire ceste dépesche, tant pour avoir

cest heur de sçavoir de vos nouvelles, comme pour ce que celluy qui

s'estoit chargé de mes lettres est revenu avec luy, n'aïant osé passer

oultre, à cause du danger des chemins; et encores combien quy m'ayt

asseuré de vous avoir faict tenir bien seurement mes lettres, sy ne me

puis-je contenter de cella, pour le doubte en quoi j'en suis. Je vous

suplie donc très humblement de vouloir avoir agréable ce que j'en fais

maintenant et excuser les incommodités survenues, au reste me faisant

cest honneur d'avoir égard à l'amitié que je vous porte et à

l'obéissance très humble que je desire, toute ma vie, vous rendre, qui

me faict estre en continuel soucy de vostre santé, craignant bien

fort, qu'à la longue elle soit rendue moindre par l'extrême ennuy que

vous recevez; ce qui m'affligeroit plus que toute aultre chose ne me

sauroit contenter. Faites-moy, s'il vous plaist, cette faveur de le

croire, et que mon plus grand desir est d'avoir encores cest honneur

de vous voir et faire service qui vous soit agréable, et aussy d'estre

si heureuse de recevoir vostre conseil, faveur et support en toutes

mes affaires, pour y vouloir dépendre entièrement de vous, que je

supplie très humblement qu'il luy plaise me le départir, sur ce que

vous dira de ma part M. de Malleroy, en quoy vous me pouvez beaucoup

plus obliger que je ne le saurois jamais deservir, mais non point plus

que je l'espère, et que je me fie entièrement à vous, qui me ferés cet

honneur me départir des nouvelles de monsieur mon nepveu, de quoy je

me trouve, à ceste heure, avec plus grand soin que jamais, vue la

grande perte qu'il a faicte, combien que je n'ignore point avec quelle

affection vous le conservez, comme chacun qui l'a veu, oultre ce qu'il

vous est, l'en trouve bien digne, pour estre un prince des plus

accomplis pour son âge. Je supplie Dieu, monsieur, de le vous bien

garder, et que je le puisse, ung jour, voir. Mondit sieur de Malleroy

vous dira des nouvelles de mes petites filles, que je vous supplie

très humblement avoir toujours pour recommandées, et moy, en vos

bonnes grâces, etc., etc.

»(_P.S._) Depuis huit jours, je me suis trouvée assés mal; quy m'a

fait retarder cette dépesche, pour vous pouvoir mander meilleure

nouvelle de ma santé, laquelle est si souvent afoiblie par maladie,

que cella me faict de tant plus desirer que Dieu me fist la grâce,

pendant que j'ai à vivre, d'avoir cest honneur de vous voir encore.»

[181] Lettre du 23 décembre, datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f.

fr., vol. 3.415, fº 82).

Quelles sérieuses et émouvantes pensées s'éveillent, à la lecture de

ce simple post-scriptum!

La princesse y parle de l'affaiblissement de sa santé, sans proférer

la moindre plainte, car elle accepte, en chrétienne, toute

dispensation émanant de la volonté divine. Il semble qu'elle ait le

pressentiment de la brièveté de son existence. N'y a-t-il pas, en

effet, pour son coeur à la fois si tendre et si pieux, plus de

mélancolique résignation que d'espoir, dans ces paroles: «pendant que

j'ai à vivre?» Hélas! Charlotte de Bourbon n'avait plus, alors, que

quelques années à passer sur cette terre! Mais quel admirable emploi

ne fit-elle pas de ces trop courtes années, en consacrant au bonheur

de tous ceux qu'elle aimait les trésors de son affection, de son

dévouement et de son inépuisable bonté!

C'est de l'impérissable souvenir de tels trésors que se compose, dans

l'ensemble des données biographiques, la meilleure partie du

patrimoine de l'histoire. Honneur à elle quand elle les ravive et

quand ses annales en reflètent la splendeur!

Partageant, dans le cercle des relations de famille, les sentiments de

sa noble compagne, Guillaume de Nassau s'était lié d'amitié avec le

frère de celle-ci. Aussi, fut-ce le langage d'un frère affectionné

qu'il lui fit entendre, en l'entretenant, à son tour, du deuil à

l'occasion duquel Charlotte de Bourbon lui avait exprimé sa profonde

sympathie.

«Monsieur, disait-il au prince dauphin[182], si les lettres que j'ay

esté si heureux de recevoir de vous par M. de Mansard n'eûssent esté

accompagnées du rafraîchissement de la perte que vous avez faite de

feu madame vostre femme, j'eûsse eu occasion de recevoir beaucoup de

contentement de tant d'honneur qu'il vous plaist me faire, lequel, je

vous asseure, monsieur, que j'estime double, voïant qu'estant en si

grand ennui, vous me faites cette faveur d'avoir encore si bonne

souvenance de moi, qui vous plains extrêmement d'une telle séparation.

Mais je désire, monsieur, qu'il plaise à Dieu vouloir fortifier vostre

patience, et j'espère aussi que la prudence et sagesse qu'il vous a

départie vous feront de tant plus conformer à sa volonté. Au reste,

monsieur, je voudrais qu'il y eust en ma puissance chose par laquelle

je vous peusse tesmoigner combien me touche ce qui vous arrive, soit

bien, soit mal; et lors vous cognoistriés, monsieur, que, quand

j'aurois cest honneur de vous estre propre frère, je ne sçaurois de

plus grande affection désirer vostre soulagement et d'avoir moïen de

vous faire bien humble service. Quant à l'estat de ce païs, M. de

Maleroy, lequel nous envoyons exprès pour vous visiter de nostre part,

vous pourra particulièrement raconter ce qui est advenu pardeça,

depuis l'arrivée de M. l'archiduc Matthias, et la cause de sa venue,

les difficultés qui se présentent, d'heure à autre, et le travail que

j'ay pour amener le tout à une bonne fin, qui est tel, que le peu de

loisir que j'ay m'a souventes fois empesché de faire mon devoir envers

vous, comme je suis obligé. Mais, monsieur, vous me ferez cest honneur

de croire qu'il n'y a point de faute de bonne volonté; ce que

cognoistrés tousjours quand j'auray cest heur de recevoir de vos

commandemens, à quoy je me sens plus obligé que jamais, veu l'honneur

que faites à ma femme de prendre ses affaires en main, pour les

recommander à monseigneur vostre père, ce qu'elle vous supplie bien

humblement vouloir continuer, et moy en vostre bonne grâce, à laquelle

je présente mes très humbles recommandations, et prie Dieu vous

donner, monsieur, en parfaite santé très heureuse et longue vie.

»D'Anvers, ce 20 décembre 1577.

»Votre très humble frère, à vous faire service.

»GUILLAUME DE NASSAU.»

[182] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 23.

Les faits que M. de Maleroy, ainsi qu'on le voit par la lettre

ci-dessus, devait porter à la connaissance du prince dauphin, étaient

empreints d'une incontestable gravité. En voici la substance:

Et d'abord, que s'étaient proposé les ennemis de Guillaume, en

appelant, à son insu, au gouvernement des Pays-Bas, comme s'ils

eussent eu le droit d'en disposer, un membre de la maison d'Autriche?

Aveuglés par la passion, ils avaient voulu, sans souci, d'ailleurs, de

l'incapacité de celui qu'ils choisissaient pour instrument de leurs

desseins, substituer à don Juan, désormais évincé, un chef qui

s'attachât à saper par sa base l'autorité du prince d'Orange et à

annihiler l'influence qu'il exerçait sur la masse de la population.

Un tel but ne pouvait être atteint: l'habileté du prince déjoua la

combinaison ourdie contre lui.

Devenu _Ruart_ de Brabant, c'est-à-dire plus que stathouder, il apaisa

le peuple, évita la guerre civile, accueillit l'archiduc Matthias; et

de prime abord, le voyant totalement dépourvu d'expérience, sans idées

arrêtées, sans plan conçu, il déclara, sur le ton d'un bienveillant

protecteur, «qu'il falloit entourer ce jeune seigneur de bons

enseignemens et conseils, et que la chose pourroit tourner à bien».

De graves délibérations s'ouvrirent; Guillaume en fut l'âme; elles

aboutirent à des solutions précises.

Les conditions imposées à Matthias le placèrent dans la dépendance des

états généraux. Acceptant, par le fait de ceux-ci, pour lieutenant

général, Guillaume, expressément maintenu, du reste, dans ses hautes

attributions de _Ruart_, il eut ainsi, à ses côtés, un tuteur et un

guide, entre les mains duquel se concentra le gouvernement effectif.

Un gouvernement nominal fut le seul apanage concédé à l'archiduc. Il

n'en pouvait pas être autrement, dans l'intérêt des Pays-Bas.

Sous la direction éclairée et ferme de Guillaume, la concorde

religieuse qu'il s'était constamment efforcé d'établir au sein des

Provinces, fut enfin assurée, en principe, par un acte solennel dont

il était le promoteur, et qui demeure dans l'histoire comme l'un de

ses plus glorieux titres à la reconnaissance publique; digne

couronnement de sa noble carrière de chrétien et d'homme d'Etat. En

effet, grâce à lui, fut signé, à Bruxelles, le 10 décembre 1577, un

nouvel acte d'union, aux termes duquel les catholiques et les

non-catholiques s'engagèrent à se respecter, les uns les autres, dans

l'exercice de leurs cultes respectifs, et à se protéger mutuellement

contre leurs ennemis communs. De la simple tolérance, limitativement

admise par la pacification de Gand, on passa ainsi au large et

bienfaisant régime de la liberté religieuse. Ce fut un immense

progrès.

Guillaume n'avait donc rien exagéré, en mentionnant, dans sa lettre à

son beau-frère, «les difficultés qui, depuis l'arrivée de l'archiduc

Matthias, s'étoient présentées, d'heure à autre, et le travail qu'il

avoit pour amener le tout à une bonne fin.»

De nouvelles difficultés à surmonter et de nouveaux labeurs à

accomplir l'attendaient dans sa carrière de luttes incessantes.

Une alliance avec l'Angleterre qui, si elle eût été fidèlement

maintenue par Elisabeth, pouvait être utile aux Pays-Bas, fut conclue

le 7 janvier 1578.

Don Juan, dans la colère qu'il en ressentit, commença les hostilités,

à la tête d'une armée, dans le commandement de laquelle il avait pour

principaux lieutenants, le prince Alexandre de Parme, Mansfeld,

Mondragon et Mendoza. Cette armée formidable anéantit, à Gemblours, la

faible armée des états, et s'empara de plusieurs villes.

Le double désastre subi de la sorte souleva l'indignation générale

contre les seigneurs catholiques, aux intrigues et à l'incapacité

desquels on l'attribuait, non sans raison.

Dominant la crise qui agitait les Provinces, Guillaume ramena le calme

dans les esprits, insista sur le devoir, pour tous les bons citoyens,

de s'unir entre eux, réussit à rallier au soutien de la cause qu'il

défendait la ville d'Amsterdam, qui, jusqu'alors, s'en était tenue

séparée, et travailla activement à l'organisation d'une nouvelle

armée, capable de tenir tête, cette fois, aux forces dont disposait

don Juan.

Le prince désirait vivement voir arriver dans les Pays-Bas le

valeureux Lanoue, qu'il y avait appelé et au concours duquel il

attachait le plus grand prix pour la mise sur pied et l'emploi de

cette armée.

Guillaume de Nassau et Charlotte de Bourbon possédaient en Lanoue un

ami dévoué. La sincérité des sentiments de haute estime et de

confiante amitié qu'ils professaient pour lui ressort de leur

correspondance; nous en détacherons les lignes suivantes, tracées par

la princesse[183].

«Monsieur, l'asseurance que j'ay de vostre bonne affection en mon

endroict ne permet que ceste occasion se perde, sans vous faire

sçavoir de nos nouvelles par le sieur Lenart, présent porteur, lequel

vous pouvant dire ce qui se passe pardeçà, je n'étendray point la

présente en ce sujet, mais bien pour vous prier bien affectionnément

de nous continuer vostre bonne volonté, en tout ce qu'aurez moïen de

faire pour nous, spécialement pour nous conserver aux bonnes grâces du

roy de Navarre, et qu'il soit assuré que ne souhaitons rien tant que

luy faire quelque bon service; de quoy monsieur le prince d'Orange et

moy désirons surtout qu'il soit bien assuré par vous, qui y pouvez

tout et qui nous avez par cy-devant en tant de sortes obligez, que ce

ne sera qu'une perpétuelle suite de bons offices qui nous rendra de

tant plus vos redevables; ce que monsieur le prince ne se peut tenir

d'avancer et ramentevoir, toutes et quantes fois qu'il parle de vous,

attendant que l'occasion d'y satisfaire survienne, ores qu'il soit

hors d'espérance de se pouvoir désobliger en cest endroict; ceste

saison vous apprestant matière d'augmenter vos bons offices, à cause

des troubles survenus au pays et la prise des armes, qui désire estre

justifiée par tout le monde, vous envoyant, à ceste fin, ce qui en a

esté publié: vous priant très affectueusement vouloir tousjours

embrasser les affaires de ce pays pour qui avez jà tant fait, et selon

les occurences qui se peuvent présenter, ou autre que ce présent

porteur vous pourra dire, nous y monstrer les effets de vostre bonne

volonté, comme pouvez attendre assurément de nostre part ceux de

l'obligation où nous tenez de longtemps, si pour vous ou autres des

vostres se peut faire pardeçà. Sur quoy je feray fin, pour me

recommander bien humblement à vos bonnes grâces, et de madame de

Lanoue; priant Dieu, etc., etc.»

[183] Lettre du 17 octobre 1577 (Amyraut, _Vie de Lanoue_, p.

232, 233).

Lanoue, qui avait espéré pouvoir se rendre dans les Pays-Bas, vers la

fin de février 1578[184], ne fut libre d'y arriver que plus tard. Le

duc d'Anjou (naguère duc d'Alençon), le retenait auprès de sa

personne.

[184] Lettre de Lanoue à Despruneaux, datée de La Fère, 26 janv.

1578 (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 6).

Lanoue profita de cette circonstance pour faire entendre de sages

conseils au duc, alors que les Pays-Bas étaient devenus l'objet de ses

âpres convoitises. Il voulait que son attitude vis-à-vis d'eux fût

celle, non d'un ambitieux qui prétendît les maîtriser, mais d'un

généreux auxiliaire qui contribuât à les soustraire au joug de la

tyrannie espagnole. «Il faut, disait-il[185], s'armer de bonté,

vérité, justice et tempérance, aultant comme de aultres armures: car à

ung peuple qui désire sortir hors d'une tyrannie, l'opinion de la

vertu d'ung prince libérateur peult beaucoup.» En cela, comme sur une

foule d'autres points, les vues de Lanoue concordaient entièrement

avec celles de Guillaume de Nassau.

[185] Lettre précitée du 26 janvier 1578 (Bibl. nat., mss. f.

fr., vol. 3.277, fº 6).

Il fallait à celui-ci, à raison du rôle tour à tour ambigu ou hostile

que le duc avait joué, en France, vis-à-vis des protestants, la

garantie d'une conduite désormais loyale à l'égard des Pays-Bas.

Guillaume, dans l'excès de sa confiance, accepta comme garantie la

parole du duc, sur la valeur de laquelle insistaient les négociateurs

employés par lui, et notamment, un homme recommandable, tel que

Despruneaux.

Certaines instructions, émanées du duc d'Anjou, et la correspondance

échangée, soit entre lui et Guillaume de Nassau, soit entre ce dernier

et Despruneaux, indiquent les prétentions originaires du duc, et les

limites ultérieurement apposées à son intervention dans les événements

qui s'accomplirent, en 1578, au sein des Pays-Bas[186].

[186] _Appendice_, no 13.

Ayant, ainsi que son mari, confiance dans la parole du duc d'Anjou,

Charlotte de Bourbon répondait, le 24 juin 1578, en ces termes, à

diverses lettres qu'elle avait reçues de Despruneaux[187]:

«Monsieur, je desirerois avoir quelque bon moïen de faire congnoistre

à monseigneur d'Anjou combien j'ay envie de luy faire très humble

service, pour plusieurs raisons que vous cognoissez et dont vous m'en

représentez aucunes par vos lettres. Mais, d'autant que les affaires

de ce pays se gouvernent par le conseil qui y est estably, ainsi que

vous avez peu entendre estant pardeça, ce que je puis en cest endroit

est de leur recommander en général les affaires de mondit seigneur, et

voudrois y avoir autant de moïens comme j'ai bonne volonté; mais en

cela ma puissance est bien petite. Toutefois j'espère que, l'occasion

s'offrant, et le bien du pays, Son Altesse en aura toujours

contentement. Quant à vostre particulier, je ne vous puis assez

remercier de la bonne affection que vous me faites paroistre, vous

asseurant que me trouverés toujours bien preste à vous faire plaisir,

partout où j'en aurai le moïen, etc.»

[187] Lettre datée d'Anvers (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277,

fº 38).

La princesse ajoutait, le 15 juillet[188]:

«Monsieur Despruneaulx, j'ay toujours estimé, comme je fais encore,

que monseigneur le duc feroit paroistre par effect l'affection qu'il a

au bien et repos de ce païs; ce que j'ai occasion de désirer autant

que personne du monde. Et d'autant que monsieur de Mondoucet vous fera

entendre bien au long les particularitez qui se sont passées depuis

l'arrivée de mondit seigneur à Mons, je ne vous en ferai point de

redite, mais seulement je vous prieray de me faire ce bon office, de

présenter à son Altesse mes très humbles recommandations avec mon très

humble service, desirant d'avoir moïen de luy en pouvoir faire qui luy

soit agréable, etc.»

[188] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.277, fº 51.

En regard des dispositions favorables que manifestaient le prince et

la princesse au sujet du duc d'Anjou, quelles étaient celles de ce

dernier vis-à-vis d'eux, des états généraux et des diverses provinces

des Pays-Bas? C'est ce qu'il est difficile de préciser; car des faits

d'une haute gravité, que relatent deux dépêches de Bellièvre et de

Lanoue, des 17 et 18 août 1578[189], ont fait naître, sur ce point,

des doutes qui, aujourd'hui encore, ne sont pas dissipés.

[189] _Appendice_, no 14.

D'une autre part, si jamais homme loyal et valeureux embrassa, de

concert avec le prince d'Orange, la défense des Pays-Bas contre leurs

pires ennemis, ce fut incontestablement Lanoue. Il ne pouvait mieux

inaugurer les fonctions de maréchal de camp, que venaient de lui

conférer les états-généraux, qu'en leur adressant, au moment où il

allait prendre les armes, ces belles paroles[190]:

«J'ai horreur et compassion quand je considère les calamités que vous

avez souffertes, par ceste insupportable et âpre nation espagnole,

laquelle s'est débordée en toutes sortes de violences sur vos peuples;

ingratitude vilaine pour le service que vous lui avez fait. Vous et

nous sommes issus de ceste très puissante nation gauloise, les armes

de laquelle se sont senties en parties les plus esloignées; et nous

donne-t-on encore ceste louange, d'avoir tousjours esté très

affectionnez à conserver nostre liberté, pour laquelle il est notoire

combien nos maïeurs ont par le passé valeureusement combattu; ce qui

me fait croire que ceste vertu antique se renouvellera en vous, pour

chasser la cruauté des Espagnols qui, s'estimant comme anges, nous

tiennent, nous autres septentrionaux, comme des bestes, et, pour ce

regard, usant, à l'endroict des personnes libres, du traitement

convenable à des esclaves. Nous sommes vos compatriotes, usant de

mesme langage, ayant mesmes moeurs et coustumes, et bien encores

d'autres liens de proximité, afin que nous fussions aussy prompts à

vostre défense, comme la raison et le debvoir nous y convient. Ne

perdez point l'espérance ny le courage aussy, car vous sçavez bien que

Dieu oit le gémissement des affligez et favorise leur justice. Il vous

oira et favorisera. Combien de peuples battus de ceste dure oppression

ont esté délivrés par sa bonté! Cela vous doibt rendre certains qu'il

vous administrera ce qui est de besoing: et puis, c'est à ceste heure

que l'espoir et la valeur doibvent redoubler!»

[190] Lettre aux états généraux (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.

3.426, fº 6).

Quel écho ce magnifique langage du pieux et héroïque Lanoue ne doit-il

pas trouver, de nos jours encore, dans les coeurs des descendants de

ses dignes amis du XVIe siècle, qu'il appelait si bien _ses

compatriotes_!

Parvenu promptement à la connaissance de Charlotte de Bourbon, ce même

langage fit vibrer son coeur de Française et de compagne du prince en

qui se personnifiait le sincère ami de la France et le constant

protecteur des Pays-Bas.

Un Français, non moins recommandable par ses nobles qualités que

Lanoue, arriva à Anvers, en 1578, à peu près en même temps que lui, et

eut aussi, avec le prince et la princesse d'Orange, d'intimes

entretiens. Ce second compatriote de Charlotte de Bourbon était

Duplessis-Mornay. Connaissant à fond, depuis plusieurs années, les

affaires des Pays-Bas, il avait été appelé par Guillaume de Nassau et

par les états généraux pour remplir une mission de pacification dans

l'une des provinces qui était alors plus agitée que les autres: il

était chargé «de se pourmener par la province de Flandres, où il avoit

jà acquis des amis[191]»; on espérait que ses conseils exerceraient

sur les esprits troublés une salutaire influence.

[191] _Mémoires de Mme Duplessis-Mornay_, t. Ier, p. 121.

La princesse, en s'entretenant avec Mornay, mit une grâce délicate à

lui faire sentir qu'elle aimait à rencontrer en lui, non seulement

l'homme d'État au mérite duquel elle rendait pleinement hommage, mais

aussi et surtout l'homme de coeur qui avait donné de nombreuses

preuves de dévouement au duc et à la duchesse de Bouillon. Elle le

convainquit, en outre, qu'à titre de soeur tendrement attachée à la

duchesse, elle était profondément touchée de l'affectueuse sympathie

et de la vive sollicitude dont Françoise de Bourbon, dans son

douloureux veuvage, avait été entourée par Mme de Mornay.

La réciprocité d'égards, qui avait toujours existé entre le prince et

les états généraux, se manifesta, en 1578, dans une circonstance

particulière dont il importe de dire ici quelques mots.

Charlotte de Bourbon avait, le 31 juillet, donné le jour à une

troisième fille, lorsqu'en septembre s'agita la question du baptême de

cet enfant, Guillaume en informa les états généraux. Le recueil

officiel de leurs _résolutions_ nous fait connaître[192], dans les

termes suivants, la communication du prince, et celles de ces

_résolutions_ qu'elle motiva:

«_Séance du 9 septembre 1578._--Le seigneur prince d'Oranges déclare

comme il auroit pleu à Dieu luy envoyer une fille, laquelle il

vouldroyt faire baptiser selon sa religion, de laquelle comme le libre

exercice est permis en ceste ville, Son Excellence désire jouyr dudict

exercice: ce que toutesfois elle n'a voulu faire, sans, au préalable,

en advertir les estats.»

[192] Voir Gachard, _Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI,

p. 310 et suiv.

«_Séance du 12 septembre 1578._--Sur la proposition que Son Excellence

a faicte touchant le baptesme de son enffant, les estats de Brabant,

Gueldres, Flandres, Hollande, Zeelande, Utrecht, Malines et Frize se

sont référez à la discrétion de Son Excellence et luy offrent tout

humble service et assistance audict baptesme. Mais ceulx d'Arthoys,

Hainault, Lille, Douai, Orchies et Tournésis ont déclaré qu'ils ne

sont authorisez; mesmes que leur est par exprès deffendu de toucher le

faict de la religion, et que, partant, ilz ne peuvent porter quelque

consentement au faict dudit baptesme. Tournay estoit absent. Pour de

quoy faire rapport à Son Excellence, sont députez les sieurs

d'Oirschot, Caron et Greffier de Brabant, laquelle depuis est venue

remercyer lesditz estats de leur bonne affection.»

«_Séance du 20 septembre 1578._--Pour assister au baptesme de la fille

de monseigneur le prince d'Oranges, sont nommez les sieurs de

Saventhem, Leefdale, Utenhove, de Bie, et le docteur Aisma. Gueldres,

Tournay, Tournésis et Valenciennes absens.»

«_Séance du 21 septembre 1578._--Le maistre d'hostel du seigneur

prince d'Oranges, avec le secrétaire Brunynck, a requis les estatz de

dénommer aulcuns pour assister au baptesme de la fille de Son

Excellence, après midy, entre troys et quatre heures, convyant tous

ceulx de l'assemblée au souper.--Quant à la dénomination y est

satisfaict.--Pour faire un présent à la fille dudit seigneur prince,

résolu par pluralité de voix, de suyvre l'avis de ceulx de Brabant,

qui sera mis par escript...--résolu de donner la somme de troys cents

florins à la sage-dame, nourrice et aultres filles et femmes de

chambre de la femme et fille dudict prince...--après midy, la fille du

prince d'Oranges fut baptisée à la nouvelle religion.»

De son côté, le _Mémoire sur les nativités des demoiselles de Nassau_

porte: «Jeudi, le dernier jour de juillet, l'an 1578, une heure après

midy, Madame accoucha, en la ville d'Anvers, de sa troisième fille,

qui fut baptisée au temple du chasteau de ladite ville, le 21 de

septembre en suyvant, et nommée _Catharina-Belgia_ par madame la

comtesse de Schwarzbourg, soeur de mondit seigneur le prince;

mademoyselle d'Oranges sa fille, monsieur de Clervant, au nom de

monseigneur le duc Jehan-Casimir, et messieurs les estats de toutes

les provinces unies des Pays-Bas, comme tesmoings à ce requis,

lesquelz dictz estatz généraulx luy ont donné et assigné une rente

héritière de trois mille francs par an sur le comté de Lenghen, comme

il appert par les lettres sur ce despeschées.»

Un document contemporain[193] donne sur le baptême dont il s'agit les

détails suivants: «Le prince d'Oranges avoit remonstré que Dieu luy

avoit donné une fille, et qu'il desiroit la faire baptiser; et combien

que, depuis un an en çà, il s'estoit abstenu de l'exercice de sa

religion, que toutesfois, pour le présent, veu que on l'exerçoit

librement et publiquement en ceste ville (Anvers), si comme en la

maison des jésuites, en la chapelle du chasteau, et deux aultres

places en ladite ville, il estoit intentionné désormais s'y accommoder

en publicq, mais qu'auparavant il en avoit bien voulu advertir

messieurs les estatz, afin qu'ils ne le trouvassent mauvais. Sur quoy

ne fust donné responce; ains on espéroit le passer par silence, ou

aultrement le remettre à sa discrétion... Dimanche dernier, entre les

cinq à six heures du soir, la fille du prince d'Oranges fut baptisée,

au lieu où que l'on exerce la nouvelle religion, situé devant l'hostel

du dict prince, lequel aultrefois servait d'une place de corps de

garde du chasteau; et a luy auroit esté imposé le nom de _Catharina_,

de la part de la soeur dudict prince, femme du comte de Schwarzbourg,

et _Belgia_, de la part des estatz, qui avec ladicte dame l'auroient

levé de font, assistez de l'ambassadeur d'Angleterre et du duc

Casimir. De la part desditctz estatz auroit esté faict présent audict

seigneur prince de la conté de Linghen, à charge d'en rendre, au

prouffict de sadicte fille, par an, trois mille florins de rente

héritière, au denier seize[194].--Au soir, se célébra un magnifique

banquet, à l'hostel dudict prince, où que ledict Liébart, encores

qu'il se fûst absenté, quant il fut question d'offrir et dénommer

députez pour lever ledict enffant, et qu'il n'eût consenti au présent

de ladite conté, se seroit trouvé avec les autres ses confrères,

convié; où estoient aussy tous les colonelz et capitaines d'Anvers, à

une table à part, que le sieur de Sainte-Aldegonde et pensionnaire de

Middelbourg et aultres festoyoient pour le prince.»

[193] «Rapport sommaire des affaires d'importance traictées et

passées ez estatz généraulx depuis le 26 de may 1578 jusques au 6

octobre 1579», par Me Barthélemy, Liébart, etc. (ap. Gachard,

_Corresp. de Guillaume le Taciturne_, t. VI, p. 311, 312).

[194] Voir _Appendice_, no 15.

Les états généraux, en donnant le comté de Linghen au prince,

rappelaient «les grandes raisons, congnues à un chascun, qu'ils

avoient de recognoistre le soing et travail que Son Excellence prenoit

continuellement pour le bien et conservation du pays»; mais, quelque

sincère que fût leur reconnaissance, il n'en demeure pas moins certain

que, parfois, ils se montraient lents ou inhabiles à soutenir par un

concours sérieux Guillaume de Nassau dans l'accomplissement de sa

tâche ardue.

A lui seul incombait donc la lourde obligation de faire face à des

difficultés sans cesse renaissantes.

Celles qui se présentaient dans les derniers mois de l'année 1578,

provenaient, ici, de deux personnages qui s'étaient annoncés comme

voulant lui venir en aide; là, de la continuation de la guerre avec

don Juan; ailleurs, des divisions intestines qui sévissaient dans les

provinces et dans les villes.

Les deux personnages, plus nuisibles qu'utiles, dont il s'agit étaient

le duc d'Anjou et le duc Jean-Casimir. Le premier, contraint de

renoncer, du moins pour le moment, à la réalisation de ses projets de

domination sur les Pays-Bas, n'était pour eux qu'un douteux

auxiliaire, disposé d'ailleurs à quitter bientôt leur territoire, et

qui, en effet, sans écouter ses conseillers habituels, le quitta

brusquement. Le duc Jean-Casimir, qui, sous les auspices de la reine

d'Angleterre, s'était annoncé comme champion de la réforme dans les

Pays-Bas, n'y agissait, principalement à Gand, qu'en vulgaire

ambitieux, et qu'en intrigant dont l'incapacité égalait la

présomption.

Après des alternatives de succès et de revers, les hostilités entre

l'armée des états généraux et celle de don Juan restaient suspendues

par des négociations qui étaient encore loin d'aboutir à une solution

pacifique.

Quant aux divisions qui agitaient les provinces et les villes, leurs

causes étaient multiples, et il n'y avait pour le prince, espoir,

sinon d'y mettre rapidement un terme, au moins de les atténuer, qu'en

unissant à l'emploi de mesures de justice et d'apaisement, celui d'une

stricte fermeté dans la répression de tous actes coupables.

Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des faits relatifs à

l'état de choses compliqué qui vient d'être signalé. Bornons-nous, sur

un seul point, à mentionner la fermeté dont Guillaume de Nassau fit

preuve vis-à-vis de la population de Gand et l'habileté avec laquelle

il la fit rentrer dans les voies de l'ordre.

Depuis quelque temps, la plus turbulente des cités, Gand, était en

proie à l'anarchie. Le plus désastreux des ravages, enfantés par la

démence des anarchistes, était celui d'une hideuse intolérance. Elle

apparaissait, en traits sinistres, dans une effroyable lutte engagée

entre deux partis factieux, dont chacun avait à sa tête un homme

pervers, ici Imbize, là Ryhove. Étrangers à l'esprit de support mutuel

que leur eût inspiré la foi chrétienne s'ils en eussent possédé la

moindre parcelle, des milliers d'hommes égarés et furieux, qui

n'étaient catholiques ou réformés que de nom, se disputaient une

suprématie chimérique, et ne respiraient, les uns à l'égard des

autres, qu'une haine toujours prête à éclater en actes de violence.

Guillaume résolut de se rendre à Gand pour y remédier aux excès commis

et en prévenir le retour.

Charlotte de Bourbon savait qu'aborder un tel foyer de désordre

c'était, pour le prince, jouer sa vie; et pourtant, quelle que fût son

anxiété, à la pensée des périls qu'il allait affronter, elle ne songea

pas, un seul instant, à le retenir à Anvers; car, ainsi que lui, elle

était douée d'une foi et d'une abnégation qui la maintenaient

constamment à la hauteur de tout grand devoir à remplir.

Arrivé à Gand, le prince y luttait, depuis quatorze jours, contre les

passions déchaînées, lorsque, commençant à concevoir quelque espérance

de finir par les dompter, il écrivit à la princesse, le 18 décembre

1578[195].

[195] Archives de M. le duc de La Trémoille.

«Ma femme, ma mye, Lauda est arrivé, ce matin, environ les neuf

heures, et m'ast apporté voz lettres et celles de monsieur mon frère

et de monsieur de Sainte-Aldegonde; et, comme celles de monsieur de

Sainte-Aldegonde estoient d'importance, je lui ai incontinent fait

response et l'ay prié voloir faire mes excuses tant vers mondit

frère, que vous, que ne vous ay respondu. Despuis est arrivé le comte

de Hohenloo, lequel m'ast apporté les vostres. Or, pour vous respondre

sur toutes les deux lettres, ne vous sçaurois dire aultre chose qu'il

me déplaist bien que les affaires de pardelà sont en tel estat que

nous ne nous porrons si tost veoir; mais puisque par vostre dernière,

l'on peut donner quelque contentement à la commune, ne peus sinon me

conformer à l'advis de monsieur le comte de Schwarzbourg, monsieur de

Sainte-Aldegonde et le vostre. Je pense bien que pour le moing ils

passeront les quinze jours avant que porrai partir d'issi; car il y

ast tant de diverses humeurs issi, qu'il y fault du temps pour les

faire ranger à la raison; et peult estre ceulx qui crient bien hault,

et qu'ilz porront plus tost de contredire que non pas pour remettre

les affaires, s'y trouveront bien empeschez à démeller ung tel faict.

Et veulx dire en vérité que, si les affaires se parachèvent comme ils

sont encommencés, que je puis, par la grâce de Dieu, avoir faict ung

signalé service à tout ce païs, et mesme à ceulx qui ne taschent que

de blasmer mes actions. Mais, Dieu merci, je suis tant accoustumé de

tels blasmes continuels, qu'il ne m'en soucie de rien, puisque j'ai

apaisement à ma conscience, que je marche en ce faict ouvertement,

sans avoir aultre regard que au bien et tranquillité de nostre patrie;

et en cela je prie à Dieu faire ainsi à mon âme. Il me déplaist,

certes, de veoir toutes ces dissidences, et me sembleroit beaucoup

mieulx qu'ilz parlassent ouvertement, que non pas, en particulier de

déguiser les actions d'ung homme de bien. Je vous escripts tout ceci à

cause que monsieur de Sainte-Aldegonde me mande que plusieurs

interprètent les offices que je faicts issi comme si fûssent faicts en

aultre intention; et que tout n'est que feintise, et qu'ilz sçavent

bien que tout qui se faict en ceste ville et de monsieur le duc

Casimirus at esté faict par réciproque intelligence, et que n'ai désir

que de remuer tout cet Estat et me faire grant. Je vouldrois, si ne

fasse honte, que chascung sceusse mon estat et en quelle extrémité nos

affaires sont: je suis asseuré qu'ils en auroient plus tost pittié que

non pas envie. Enfin il ne fault pour cela se lasser, mais continuer

constamment de faire son mieulx, comme j'espère que Dieu m'en donnera

la grâce. La maladie de M. de Boussu me contriste fort, tant plus que

Lauda m'ast dit, qu'en partant de delà, les docteurs avoient peu ou

nulle espérance. Je vous prie me donner souventement advis quel espoir

il y est de sa convalescence. Et sur ce finiray ceste avec mes très

affectueuses recommandations à vostre bonne grâce, priant le Créateur

vous donner, ma femme, ma mye, en santé bonne vye et longue. De Gant,

ce 18 de décembre, _anno_ 1578.

»Vostre bien bon mari à jamais,

»GUILLAUME DE NASSAU.»

Les appréhensions de Guillaume, à l'égard du comte de Bossu, n'étaient

que trop fondées; car bientôt il eut la douleur d'apprendre la mort de

ce valeureux chef, dont les efforts s'étaient confondus avec les

siens, dans la défense de la cause nationale.

La présence du prince à Gand porta ses fruits. A la suite de démarches

et de conférences, dans le cours desquelles son amour du vrai et du

juste, sa fermeté et son esprit de conciliation prévalurent, il ramena

au calme et à la raison une population turbulente et égarée. Il obtint

son adhésion à une paix religieuse qui assurait le libre exercice des

deux religions. Cette paix fut publiée le 27 décembre 1578.

Charlotte de Bourbon avait, le 7 janvier 1579, rejoint son mari à

Gand. Elle et lui partirent, le 19, de cette ville pour Dendermonde,

et de là retournèrent à Anvers, où, dès le 22, le prince annonça aux

états généraux que, «s'estant transporté à Gand, il y avoit fait tous

extrêmes debvoirs et offices pour y apaiser les habitants et

accommoder les affaires entre eux et les Wallons[196]».

[196] Lepetit, _Chronique_, t. II, p. 372 à 375.

Ainsi apaisée momentanément, sur un point, l'effervescence se

maintenait encore sur plusieurs autres. Attisés par un clergé

ambitieux et intolérant, en même temps que par _les mécontents_,

nobles ou autres, que stipendiait l'Espagne, les antagonismes, les

haines, les scissions et les désordres de tout genre s'accumulaient de

jour en jour, dans de telles proportions, que la patrie commune était

menacée d'un prochain démembrement.

A un traité issu _des troubles d'Arras_, et conclu le 6 janvier 1579

par les provinces wallonnes d'Artois, de Hainaut, par les villes de

Lille, de Douai, d'Orchies, puis lancé dans le pays comme un brandon

de discorde, il avait été répondu par un traité d'union, que les

députés de la Gueldre, de Zutphen, de la Hollande, de la Zélande et de

quelques autres contrées s'étaient empressés de signer, le 23 janvier,

et de publier, le 29, à Utrecht, sans attendre l'arrivée en cette

ville des députés d'autres provinces, sur l'adhésion desquels il y

avait lieu de compter.

Le premier de ces traités tendait à fomenter la division au sein des

dix-sept provinces des Pays-Bas, à détacher de leur ensemble dix de

ces provinces, pour les assujettir indéfiniment à l'autocratie

espagnole, et, par cela même, à un régime exclusivement catholique.

Le second traité, au contraire, sans prétendre soustraire les sept

autres provinces à l'autorité royale, ne cimentait une union entre

elles qu'en vue de défendre la liberté religieuse et les autres

libertés publiques contre toute oppression étrangère.

La mémorable _Union d'Utrecht_ n'était, en effet, qu'un rempart opposé

aux excès de l'absolutisme royal: elle ne visait pas au renversement

de la royauté. Que, d'ailleurs, cette union portât inconsciemment en

elle le germe de l'indépendance à laquelle devaient arriver, un jour,

les Provinces-Unies, c'est ce qu'il est naturel d'admettre; mais il ne

faut pas perdre de vue que ce germe ne se développa, et que les

Provinces-Unies n'usèrent du levier de l'indépendance que pour se

dégager de l'intolérable pression sous laquelle elles s'affaissaient,

et qui menaçait de les écraser.

L'_Union d'Utrecht_[197] ne pouvait être mieux caractérisée que par

Guillaume de Nassau. Parlant, aux états généraux, des ennemis qui

l'attaquaient, il disait[198]: «Ils trouvent merveilleusement mauvaise

l'union des provinces faicte à Utrecht: pourquoi? Parce que tout ce

qui nous est bon leur est mauvais; ce qui nous est salutaire leur est

mortel. Ils avoient mis toute leur espérance sur une désunion: ils

avoient practiqué quelques provinces qui ont autant eu de conseils

qu'il y a de mois en l'an: ils avoient à leur dévotion quelques pestes

qui estoient entre nous. Quel remède pouvoit-on inventer meilleur à

l'encontre de désunion, qu'union? Et quel antidote plus certain contre

leur venin de discorde, que concorde? au moïen de quoi leurs

desseings, leurs trames, leurs conseils nocturnes, leurs secrètes

intelligences ont esté en un moment dissipés, monstrant Dieu, qui est

Dieu de paix et de concorde, combien il a en abomination ces langues

frauduleuses, et comment il peult facilement renverser telles fausses

et abominables entreprises. Voiez, messieurs, que je leur donne un

beau champ de crier, de se tempester. Je leur confesse que j'ai

procuré l'union, je l'ai advancée, j'ai estudié à l'entretenir, et

vous dis, messieurs, encores, et le dis si hault, que je suis content

que non seulement eux, mais aussi que toute l'Europe l'entende,

maintenez vostre union, gardez vostre union; mais faictes, faictes,

messieurs, que ce ne soit pas de parolles, ni par escrit, mais qu'en

effet vous exécutiez ce que porte vostre trousseau des flesches liez

d'un seul lien, que vous portez en vostre sceau. Aillent maintenant et

m'accusent d'avoir tout mis en confusion quand j'ai procuré l'union,

pour lequel faict je ne rougirai jamais. Car si, sous l'ombre d'une

paix, ilz nous tramoient une division, s'ils s'assembloient tantost à

Arras, tantost à Mons, en nous donnant tousjours de belles paroles, et

ce, pour se desjoindre, et attirer à leurs cordelles des esprits

légers, semblables à eux: pourquoi ne nous estoit-il licite de nous

joindre et lier, de nostre part? Sinon que peult-estre ils pensent

leur estre permis de mal faire et abandonner le païs, et quand? quand

Maestricht est assiégé; et à nous il n'estoit loisible alors de bien

faire et de garantir le païs. Apprenons donc, messieurs, ici ce qui

nous est utile et nécessaire, et l'apprenons du plus grand ennemi que

jamais ait eu le païs, et du plus grand tyran de la terre.»

[197] Voir au no 16 de l'_Appendice_, le texte du traité, dit

_Union d'Utrecht_.

[198] _Apologie_, éd. de 1858, p. 137, 138.

Une nouvelle crise devait inévitablement surgir du traité d'Arras et

du point d'appui qu'il prêtait au développement du système

d'oppression adopté par l'Espagne, à l'égard des Pays-Bas. Don Juan

venait de mourir; Alexandre Farnèse, habile capitaine, sans doute,

mais en même temps homme sans foi, alliant la perfidie à la cruauté,

lui succédait dans le commandement de l'armée espagnole; et ce

nouveau chef allait reprendre avec vigueur les hostilités.

Tandis que Guillaume de Nassau se préparait à de nouvelles luttes,

quelles étaient, au foyer domestique, les préoccupations filiales de

sa compagne? Elle-même va nous les faire connaître.

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 18 / 57 题