Désir exprimé par Charlotte de Bourbon de réunir autour d'elle la
mère, le frère et les enfants de Guillaume.--Sa
correspondance avec Marie de Nassau et avec François de
Bourbon.--Absence de Guillaume.--Naissance d'Élisabeth de
Nassau.--Lettres de la princesse au prince son mari.--Elle se
rend à Dordrecht, où est baptisée sa fille Élisabeth, ayant
pour marraine la reine d'Angleterre.--Tournée du prince et de
la princesse dans la partie septentrionale des
Provinces-Unies.--Réception qui leur est faite à Utrecht.
Incident.--Le duc de Montpensier s'occupe secrètement de
Charlotte, en père sur la conscience duquel le remords
commence à peser.--Arrivée en Hollande de Marie de Nassau,
d'Anne, de Maurice et du comte Jean.--Guillaume est bientôt
appelé à se séparer d'eux et de la princesse pour se rendre à
Anvers et à Bruxelles.--Nombreuses lettres de Charlotte à son
mari.--Guillaume revient à Anvers, où Charlotte le
rejoint.--Résumé des événements qui ont motivé le séjour de
Guillaume à Bruxelles.--Situation générale des affaires
publiques.--Don Juan se retire à Luxembourg.--Guillaume est
élevé aux fonctions de _Ruart_ de Brabant.--Arrivée de
l'archiduc Matthias dans les Pays-Bas.
Charlotte de Bourbon avait réellement fait de la famille de Guillaume
de Nassau sa seconde famille. Elle eût été charmée de pouvoir, dès les
premiers jours de son mariage, en réunir autour d'elle les membres
épars; mais les circonstances s'y étaient opposées jusqu'au début de
l'année 1577; époque qui lui parut enfin favorable à la réalisation de
son affectueux désir. Elle approchait alors du terme d'une seconde
grossesse, et elle pensait que le berceau d'un nouveau-né deviendrait
le plus attrayant centre de réunion qu'elle pût offrir aux parents du
prince.
Celui-ci, pour complaire à sa fidèle compagne, écrivit, de
Middelbourg, au comte Jean, le 6 février[134]: «J'ay bien voulu vous
prier que, si vostre commodité s'addonne aulcunement, il vous plaise
vous trouver, pour quelque temps icy. Et comme ma femme est
continuellement avec grand désir de veoir, une fois, madame ma mère et
madame ma soeur, votre compaigne, et ma fille Marie, je leur escripts
aussy présentement, à cest effect, afin que, s'il ne leur vient à
discommodité, elles nous facent cest honneur que de nous venir veoir
pardeçà, pour le temps de l'accouchement de ma femme; et se peuvent
asseurer qu'elles ne pourroient se trouver en lieu du monde où elles
seront mieulx venues et accueillies que pardeçà. Ce néantmoins, en cas
que, pour le grand aage de madame ma mère, ou pour quelque aultre
empeschement, elle n'y pourroit venir, ny madame ma soeur aussy, je
vous prie toutesfois que vous veuilliez venir, menant avecq vous mes
deux filles, Marie et Anne, et que vous veuilliez mettre en chemyn au
commencement du moys de may advenir.»
[134] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 610.
Des personnes mentionnées dans cette lettre, les seules qui purent, un
peu au delà de l'époque désignée, se rendre auprès de Charlotte de
Bourbon, et du séjour desquelles, à ses côtés, il sera parlé plus
loin, furent le comte Jean, Marie et sa soeur. Le second fils de
Guillaume, Maurice de Nassau, vint, en même temps qu'eux, séjourner
aussi sous le toit du prince et de la princesse.
Elle et lui, dès le mois de février, étaient en souci de sa santé et
désiraient qu'il pût suivre, sous leurs yeux, un traitement dont une
lettre de Jean Taffin[135] spécifiait la nature; mais il avait été
finalement jugé opportun que Maurice ne fût pas déplacé avant un
certain temps.
[135] Lettre du 22 février 1577. (Groen van Prinsterer,
_Corresp._, 1re série, t. V, p. 624.)
Tout souffrant qu'il était, il ne s'en livrait pas moins à des études
régulières, conjointement avec ses cousins, les fils du comte Jean,
sous la direction d'un précepteur zélé. Aussi, Marie de Nassau, en
bonne soeur, se prévalut-elle de l'assiduité de son frère, pour lui
concilier, en même temps que l'approbation paternelle, l'octroi d'un
cadeau, à titre d'encouragement. Naturellement Charlotte, avec une
bienveillance toute maternelle, appuya, auprès du prince, ces paroles
de Marie à son père[136]: «Je vous dois bien prier pour Moritz, car le
maître me dit qu'il le mérite bien et qu'il prend grand'peine de bien
estudier; et j'espère qu'en recevant quelque chose que monsieur luy
envoyera, il fera tant plus son devoir de continuer de mieulx en
mieulx.»
[136] Lettre du 19 mars 1577. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
1re série, t. VI, p. 15.)
Les lettres de la princesse à Marie étaient, pour la jeune fille, une
source de douces émotions, dont on saisit la trace dans une billet
adressé par elle à son père, qu'elle terminait, à la suite de
certaines communications intimes, par ces mots[137]: «Je ne vous
saurois aussy jamais exprimer quel contentement ce m'est d'entendre,
par la lettre qu'il a plû à Madame m'escripre, datée du 23 de février,
vostre bonne santé et celle de Madame; de coy je suis esté fort
resjouie, et en loue mon Dieu, en le priant.»
[137] Lettre du 2 avril 1577. (Archives de la maison
d'Orange-Nassau, no 2.241a.)
Marie, dont le coeur aimant avait accueilli avec joie la naissance de
_la petite soeur_ que Charlotte de Bourbon lui avait donnée,
saisissait avec ardeur l'espérance de pouvoir prochainement étendre
son affection fraternelle à un second _petit enfant_.
Peu de jours avant que celui-ci vînt au monde, la princesse d'Orange,
recevant de son frère une lettre que les députés des états généraux
lui avaient remise, à leur retour de France, insérait dans sa réponse
la communication suivante[138]: «Ma santé est, pour le présent, Dieu
mercy, assez passable. Quant à ma fille, elle se fait assez bien
nourrir; et, si elle continue, elle se rendra bientost capable de
connaistre l'obligation qu'elle a de vous faire service. Elle est icy
près de moy, en ce quartier de Zélande, où monsieur le prince d'Orange
est continuellement empesché aux affaires dont il a un si grand
nombre, que je désireroys bien luy en pouvoir veoir quelque
soulagement. Ce m'en seroit un à toutes mes peines, si je pouvois
avoir, un jour, cest honneur de vous revoir; ce que je souhaite de
tout mon coeur.»
[138] Lettre du 20 février 1577. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol.
3.415, fº 49.)
Dans une autre lettre, du 20 mars, à son frère[139], Charlotte
prouvait que ses pensées se reportaient avec sollicitude sur le père
qui affectait toujours de ne pas s'occuper d'elle. En effet, elle
écrivait: «Je vous supplie de croire que c'est l'un des plus grands
contentemens que j'aye, quand je suis rendue certaine de l'estat de la
santé de monseigneur nostre père et de la vostre, que je prie Dieu
vouloir conserver bien bonne.»
[139] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 51.
Un impérieux devoir venait d'obliger Guillaume à s'absenter de
Middelbourg, lorsque, le 26 mars, dans cette ville, Charlotte de
Bourbon donna le jour à une seconde fille[140].
[140] _Mémoire des nativités de mesdemoiselles de Nassau._
(Archives de M. le duc de La Trémoille.)
Quel que fût encore son état de faiblesse, elle écrivit, dès le 3
avril, à son mari[141]:
[141] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44.
«Monseigneur, j'ay receu vos deux lettres, la première, du 28e de
mars, aujourd'huy, et la seconde, avant-hier soir. J'ai esté très aise
d'entendre vostre bonne santé, et particulièrement de ce qu'il vous a
pleu m'honorer de vos lettres, vous asseurant, qu'après l'assistance
de Dieu, elles servent à ma convalescence, plus qu'autre chose qui
soit. Ce qui me fait vous supplier très humblement, qu'en attendant
que j'aye cest heur de vous revoir, il vous plaise m'escrire aussy
souvent que vos affaires le permettront.--Et quant à ce que madame
d'Aremberg[142] vous a prié de m'asseurer, de sa part, de la bonne
affection et amitié qu'elle me porte, elle ne pouvoit trouver meilleur
persuadeur pour me le faire croire que vous, monseigneur, dont aussy
je ne faudray de m'en tenir pour asseurée aussy advant que vous en
estes persuadé, de votre part.--Je désireroys bien, à vostre retour de
Ghertrudenburg, entendre quel advancement il y a au bastiment de la
maison, et, en général, quel est, en ce quartier-là, l'estat de vos
affaires. Comme aussy ce me seroit plaisir de sçavoir si les Allemands
sont sortis de Bréda, et quelle apparence il y a d'en bien
espérer.--Quant à ma disposition, j'ay esté quelquefois en tel estat,
que j'y appréhendois quelque danger; ce qui me causoit de l'ennuy,
singulièrement au regard de votre absence; mais maintenant je ne sens
plus d'occasion de craindre, ains plutost d'espérer retour en santé
entière, avec la grâce de Dieu. J'ay quelquefois des foiblesses, comme
vous sçavez que j'y suis assez encline; mais j'espère que cela aussi
se passera. Nos deux filles se portent bien, loué soit Dieu.»
[142] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 44.
Mme d'Aremberg, Anne de Croy, était fille du duc d'Arschot; il
suffit de connaître la nature fort peu cordiale des rapports
existant entre les maisons de Nassau et de Croy pour apprécier la
véritable portée et la finesse des expressions employées ici par
Charlotte de Bourbon.
Comment ne pas rapprocher de ces dernières lignes celles dans
lesquelles Marie de Nassau exprimait si bien une joie fraternelle et
une sollicitude filiale, qui ne touchèrent pas moins le coeur de
Charlotte de Bourbon, que celui du prince? «Mon bien aymé père, disoit
Marie[143], je suis bien resjouie de la délivrance de Madame, et que
j'ay encore une petite soeur; mais il me déplaist fort que, depuis sa
couche, elle ne s'est point si bien trouvée. Si est-ce, puisque
m'escripvez qu'un peu de mieux luy est survenu, j'espère que
doresnavant Madame se trouvera de mieux en mieux; ce qui me seroit un
grand contentement, car je désire toujours d'estre avertie de vos
bonnes prospéritez.»
[143] Lettre du 6 mai 1577. (Archives de la maison
d'Orange-Nassau, no 2.241a.)
L'absence de Guillaume se prolongeant, la princesse continuait à le
tenir au courant des circonstances de famille qu'elle jugeait devoir
l'intéresser. Le 15 avril, par exemple, elle lui mandait de
Middlebourg[144]:
[144] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 69.
«Madame la comtesse de Schwartzenbourg, vostre soeur la plus
jeune, m'a escrit et priée de vous présenter ses très humbles
recommandations, désirant fort avoir de vos nouvelles. Si vous aviez
commodité de luy escrire, ce luy seroit un grand contentement et
plaisir. J'ay aussy receu lettres de madame vostre mère; et, combien
que je n'aye personne qui me les puisse bien donner à entendre[145],
toutefois je luy feray responce[146] laquelle j'envoyeray, d'ici à
deux ou trois jours, avec celle que je feray à mademoiselle d'Aurange.
Monsieur de Hautain et sa femme me viennent souvent veoir. Si vous
trouvez bon, luy escrivant, en faire quelque mention, ils auroyent,
comme je croy, pour agréable de connoistre que je vous en auroys
escrit.»
[145] La mère du prince n'écrivait qu'en allemand.
[146] Ces mots permettent de supposer que, si la mère du prince
n'écrivait pas le français, elle pouvait du moins comprendre
cette langue.
Le 14 mai, la princesse ajoutait[147], en ce qui la concernait
personnellement: «Je vous puis asseurer, qu'à ceste heure, j'espère
bien de ma santé, moyennant la grâce de Dieu, que je supplie,
monseigneur, de faire prospérer l'occasion de vostre voyage et vous
ramener bientost en bonne santé.»
[147] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86.
Le prince était alors en Hollande, il s'arrêta à Leyde: là, au milieu
des soins qu'il devait donner aux affaires publiques, il prit celui
d'assurer par un acte régulier[148], à sa femme, l'usufruit, et aux
enfants nés et à naître de son union avec elle, d'abord la nue
propriété, et, s'ils survivaient à leur mère, la pleine propriété d'un
immeuble dont sa réintégration dans la principauté d'Orange lui
permettait de disposer.
[148] Du 4 mai 1577. (Voir _Appendice_, no 10.)
Un peu auparavant, les états de Hollande, mus probablement par le
désir de répondre à ses habitudes de prévoyance domestique, avaient
pris la résolution suivante[149]: «Les états ont accordé, qu'au lieu
des six mille livres promises à madame la princesse, à l'occasion de
_sa joyeuse entrée_ dans ces pays, elle jouira d'un douaire annuel de
six mille livres, après la mort de Son Excellence, à payer par les
provinces de Hollande et de Zélande.»
[149] Archives générales du royaume de Hollande, 7 février 1577.
Se rendant avec son empressement habituel à un appel qui lui était
adressé, Charlotte de Bourbon crut devoir quitter Middlebourg, vers le
milieu de mai. Le prince fut informé de son départ par ce billet[150]:
«Monseigneur, depuis hier avoir receu vos lettres, sur le midi, et
ensemble celles que m'escript monsr de Sainte-Aldegonde, je me suis
délibéré de partir incontinent, et, pour cet effet, j'ay prié à
disner aujourd'huy deux des magistrats de chacune ville, espérant, si
le vent continue bon, de partir, à la marée, après minuit. Dieu
veuille que je vous puisse trouver en bonne santé!»
[150] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 88.
Arrivée à Delft, la princesse transmit au prince ces informations, qui
témoignent de sa constance à surveiller, en l'absence de son mari, les
divers incidents qui se produisaient dans la marche, si souvent
compliquée, des affaires publiques[151]:
«Monseigneur, revenant l'un de vos gens de Dordrecht, je sceus qu'il
estoit arrivé quelque personnage avec lettres des états de Brabant;
mais, d'aultant que je n'ay peu entendre les particularitez, et que,
d'autre part, j'ay esté avertie que messieurs les estats de ces païs
vous mandent ce qui en est, je m'en suis reposée là-dessus, combien
qu'il me demeure crainte que toutes ces présentations de pardon, dont
le bruit court, soit pour, s'il leur estoit possible, esmouvoir
quelque sédition pendant vostre absence. Vous aurez aussy entendu
comme il a esté pourvu à Saint-Gertrudenberg bien à propos, contre le
dessein de l'ennemi. Toutes ces choses qui surviennent, me font
croire, qu'avec l'affection que j'ay, monseigneur, d'avoir bientost
cest heur de vous revoir, j'ay double raison de le désirer, pour le
bien du pays, que Dieu, par sa grâce, veuille conserver, et vous
donne, monseigneur, en parfaite santé, très heureuse et longue vie. A
Delft, ce 22 may, sur les dix heures du matin.
»Vostre très humble et très obéissante femme,
tant que vivera,
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
«(P.S.) Monseigneur, l'on m'a fait présent de saucisses de Bruxelles,
que je vous envoie, à la charge que n'en mangerés guères, et ferés
boire les aultres. Je me porte assés bien, et vostre fille encore
mieux.»
[151] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 86.
De Delft, la princesse, dont la seconde fille devait être, le 30 mai,
baptisée à Dordrecht, se rendit dans cette dernière ville, pour y
attendre son mari.
Le prince avait chargé son principal secrétaire d'inviter les états de
Hollande à assister au baptême: ceux-ci prirent, le 28 mai, une
_résolution_ ainsi conçue[152]: «Son Excellence ayant, par le
secrétaire, Bruninck, fait demander aux états de vouloir bien
assister, comme témoins, au baptême de sa fille, qui aura lieu, jeudi
prochain, à Dordrecht, les états ont député deux des nobles, un membre
de chacune des grandes villes, et Droushens, pour se rendre à
Dordrecht; et est conjointement proposé et accordé, qu'au profit de
l'enfant, comme présent de baptême, sera offerte une rente annuelle de
deux mille florins.»
[152] Collection des _Résolutions_ des états de Hollande, à la
date du 28 mai 1577. (Archives générales du royaume de
Hollande.)--La même collection contient, à la date du 17 août
1577, cette mention: «Ceux de Zélande ont adopté et consenti le
présent de baptême de la demoiselle Élisabeth d'Orange, fille du
seigneur prince, jusqu'à deux mille livres.»--Il importe de
remarquer que le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de
Nassau_, se référant, quant au don fait par les états, _à des
lettres sur ce dépeschées_, établit que l'allocation définitive
se composa d'une rente de deux mille florins, dont quinze cents à
la charge des états de Hollande, et cinq cents à celle des états
de Zélande.
La reine d'Angleterre voulant accorder au prince et à la princesse
d'Orange une preuve de la haute estime en laquelle elle les tenait,
leur avait directement annoncé qu'elle serait marraine de leur fille.
Elle le devint, en effet, et le prénom d'Élisabeth, fut, de sa part,
officiellement donné à l'enfant, ainsi que le prouve cette mention
consignée dans le _Mémoire sur les nativités de mesdemoiselles de
Nassau_[153]: «La deuxième fille de madame la princesse fut baptisée,
le 30 may 1577, en la ville de Dordrecht, en Hollande, et nommée
Élisabeth par monsieur de Sidney, grand escuyer de la royne
d'Angleterre, au nom de monsieur le comte de Leicester, et par
messieurs les estats d'Hollande et Zélande, comme tesmoings dudit
baptesme, lesquels dits estats luy ont accordé une rente héritière de
deux mille florins par an, dont ceux d'Hollande ont prins à leur
charge les quinze cens, et ceux de Zélande les restans cinq cens
florins, comme il est porté plus amplement aux lettres sur ce
dépeschées et enregistrées.»
[153] Archives de M. le duc de La Trémoille.--La reine
d'Angleterre, parlant plus tard des filles de Charlotte de
Bourbon dans des termes prouvant la sincérité de l'intérêt
qu'elle leur portait, ne manqua pas de dire: «La seconde d'entre
elles _est notre filleule_.» (Lettre du 17 octobre 1584. British
museum. Bibl. Cott., t. II, fº 188.)
La princesse, à l'issue du baptême, se fit un devoir de remercier la
reine d'Angleterre de la lettre qu'elle avait bien voulu lui adresser.
Elle l'assura que le nombre de ses fidèles servantes s'était accru, à
la naissance de la seconde fille que Dieu, dans sa bonté, lui avait
accordée; et affirma qu'elle s'efforcerait de rendre _la petite
Élisabeth_ capable d'apprécier, un jour, dans toute leur étendue, les
éminentes qualités dont était douée la souveraine qui avait daigné lui
donner son nom[154].
[154] Lettre du 2 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
series, no 1.451.)
La réponse de la reine ne se fit pas attendre. Elle exprima à la
princesse la vive satisfaction que lui avait causée sa missive,
empreinte de tant d'affection. Elle ajouta qu'elle avait bon espoir
que Dieu, après lui avoir donné deux filles, comblerait son bonheur,
en lui accordant des fils[155].
[155] Lettre du 28 juin 1577. (Calendar of State papers, foreign
series, no 1.486.)
De Dordrecht, Charlotte de Bourbon était revenue à Delft. Le prince,
qui se trouvait aussi dans cette ville, vers le milieu de juin, se
disposait à continuer, mais, cette fois, en compagnie de sa femme, une
tournée qu'il avait entreprise, à l'effet de visiter maintes villes et
localités de la partie septentrionale des Provinces-Unies. La
princesse se montrait heureuse, à la pensée de ne pas être séparée de
lui.
Avant de partir avec elle, il lui procura une véritable satisfaction,
en lui annonçant qu'il espérait pouvoir prochainement lui présenter
Marie et Maurice, que Brunynck irait prendre à Dillembourg, pour les
conduire en Hollande, ainsi que le portaient ces lignes adressées au
comte Jean[156]: «Je suis d'intention de redépescher vostre secrétaire
avec mon secrétaire Brunynck, dans cinq ou six jours. L'envoy de ce
messagier sert seulement pour advertir ma fille qu'elle se tienne
preste pour venir faire ung tour pardeçà, lorsque Brunynck sera arrivé
à Dillembourg. Je demande sa venue ici pour certaines affaires que
j'ay à communiquer avec elle, et le desir que j'ay de la veoir une
fois, ne sachant en quel estat mes affaires pourront tomber; espérant
que vous ne trouverez sa venue icy mauvaise, mais que ce sera par
vostre bon congé. En cas que mon fils Maurice soit retourné de
Heydelberg, je seray aussi d'advis qu'il me soit amené avec sa soeur,
etc., etc.»
[156] Lettre du 18 juin 1577, datée de Delft. (Groen van
Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 100.)
La continuation de la tournée du prince fut pour la princesse une
source de douces émotions. Elle se sentait heureuse et fière
d'entendre partout, dans les campagnes comme dans les villes, les
populations acclamer son mari, par ces paroles sortant des coeurs:
«Notre père Guillaume est ici! Le voilà![157]» Et quand les hommes,
les femmes, les enfants, qui s'étaient groupés autour de _ce père_,
pour le saluer cordialement, saluaient, en même temps, avec une joie
mêlée d'admiration, la présence, à ses côtés, de sa noble compagne,
qui avait pour tous un geste bienveillant, un gracieux sourire, une
aimable parole, l'excellente princesse, dans l'oubli d'elle-même,
reportait sur le prince les hommages dont elle était personnellement
l'objet.
[157] _Hoofts Nederlandshe historien_, p. 525.--_Wagenaar
Vaderlandsche hist._, t. VII, p. 159.
Une seule ville, dans le cours de la tournée, fut abordée par
Charlotte de Bourbon avec anxiété. Il lui suffisait de savoir que
l'autorité du prince sur la province d'Utrecht, telle qu'on la lui
avait conférée, n'était pas encore reconnue, pour qu'elle redoutât
qu'à Utrecht même ne s'élevât, entre les partisans déclarés de
Guillaume et des hommes opposés à leurs sentiments, un conflit dont
les conséquences seraient funestes. Quant à Guillaume, sans
appréhender ce conflit, dont l'imminence lui semblait d'ailleurs
douteuse, il se reposait dans la conviction que, franchir l'enceinte
de la vieille cité et se montrer confiant, c'était, pour lui,
dignement répondre aux vives instances que lui avaient adressées les
magistrats locaux, au nom des citoyens qu'ils représentaient. Ces
instances étaient, à ses yeux, la garantie d'un accueil favorable.
Au moment où, au bruit des salves d'artillerie, le prince et la
princesse traversaient, à leur entrée dans Utrecht, les flots d'une
population non seulement étrangère à toute démonstration hostile, mais
animée au contraire des meilleurs sentiments, un projectile,
traversant la vitre de leur carrosse, atteignit Guillaume, à la
poitrine. Saisie d'épouvante, la princesse jeta les bras autour du cou
de son mari, en s'écriant: «Nous sommes trahis[158]!» Mais elle se
calma dès que le prince, l'assurant qu'il n'était point blessé, lui
fit voir que le projectile qu'elle avait supposé être une balle,
n'était, en réalité, qu'un inoffensif fragment de la bourre de l'un
des canons dont les coups retentissaient en l'honneur et d'elle et de
lui. Il y eut plus: la princesse passa d'une impression de soulagement
à celle d'une véritable dilatation de coeur, à mesure que, d'une
extrémité à l'autre de la ville, elle entendit les chaleureuses
acclamations de la foule.
[158] P. Bor, X Boeck.--_Hoofts Neder. hist._, p. 527.--_Wagenaar
Vaderl. hist._, t. VII, p. 160.
Elle eut, en outre, quand vint le moment du départ, le bonheur de
constater que le prince, par sa présence et par son langage, venait de
confirmer les habitants d'Utrecht, ainsi que ceux de la province, dans
la résolution de se placer sous son autorité, comme sous l'égide du
plus ferme protecteur qu'ils pussent avoir.
Charlotte de Bourbon était loin de se douter qu'au moment où son
voyage avec le prince touchait au terme prévu, le duc de Montpensier,
retiré dans son domaine de Champigny, s'occupait d'elle, en homme sur
la conscience duquel le remords commençait à peser. Sans se reprocher
complètement, il est vrai, l'abandon dans lequel, depuis plusieurs
années, il laissait la princesse sa fille, il se demandait du moins
s'il ne devait pas revenir sur la résolution, secrètement prise, de
l'exhéréder, et si «sans offenser Dieu, en sa conscience, il pouvoit,
de son vivant, lui assigner dot et partage équipollent à ce que ses
soeurs avoient reçu en mariage, à la charge toutefois par elle de
renoncer aux successions maternelle et paternelle, au profit du
prince dauphin et de ses enfans.» Considérant, non en père, mais en
casuiste, la question comme embarrassante, il voulut en soumettre
l'examen à l'appréciation d'autrui. En conséquence, il adressa, le 21
juillet, au président Barjot une note[159] empreinte de l'étroitesse
d'esprit et de la sécheresse de coeur dont, déjà, il n'avait donné que
trop de preuves; et il pria ce magistrat de délibérer, avec quelques
personnes qu'il lui désignait, sur les questions indiquées dans cette
note. Il voulait se régler sur ses conseils et les leurs.
[159] Bibl. nat., mss. f. tr., vol. 3.182, fº 134.--Coustureau,
_Vie du duc de Montpensier_, p. 225.--Voir à l'_Appendice_, no
11, le texte de la note.
Nous ignorons quel fut le sort de la démarche du duc. Toujours est-il
que, depuis l'envoi de l'écrit dont il s'agit, un long temps s'écoula
encore avant que Charlotte de Bourbon pût réussir à se concilier les
bonnes grâces de son père.
Mais laissons, quant à présent, celui-ci pour revenir au prince et à
la princesse.
Le 12 août, le fidèle Brunynck, arrivé à Cologne, les informa de
l'accomplissement de la première partie de sa mission, relative à
l'organisation du départ des enfants du prince pour la Hollande. Le
lendemain, il expédia au comte Jean, qui se proposait de les
accompagner, une dépêche dont la teneur nous renseigne sur les
dispositions prises pour que le voyage projeté s'effectuât aussi
sûrement que possible[160].
[160] Voir _Appendice_, no 12.
A quelques semaines de là, Marie de Nassau, Anne, Maurice et le comte
Jean arrivèrent en Hollande; mais à peine Guillaume put-il jouir de
leur présence, car un impérieux devoir l'appelait à quitter, de
nouveau, son foyer.
Des instances réitérées lui avaient été adressées, depuis un certain
temps, pour qu'il se rendît à Bruxelles, afin d'y remédier aux
difficultés d'une situation que l'obliquité des actes et des paroles
de don Juan, vis-à-vis des provinces et des états généraux, avait, de
jour en jour, aggravée. Sollicité, en dernier lieu, avec un
redoublement d'insistance, par ces états, qui l'adjuraient de venir,
au plus tôt, les éclairer de ses conseils, il se décida à s'acheminer
vers la grande cité dans laquelle ils siégeaient.
Quels que fussent, à raison des sourdes menées de ses pires ennemis,
les dangers auxquels il pût s'y trouver exposé, sa femme voulut les
affronter avec lui; mais il l'en dissuada. Soumise, comme toujours, à
une volonté qu'elle savait n'être inspirée que par la plus affectueuse
sollicitude, elle se résigna donc à une séparation qui la laissait
livrée à de douloureuses anxiétés.
Guillaume se dirigea d'abord sur Anvers. Son entrée dans cette ville,
récemment affranchie de la domination étrangère dont elle avait eu
tant à souffrir, fut saluée avec enthousiasme par la population, qui
le considérait, à juste titre, comme le plus ferme et le plus fidèle
de ses appuis.
Charlotte de Bourbon adressa au prince, durant le court séjour qu'il
fit à Anvers, une lettre dans laquelle elle joignait à l'annonce d'un
avantage remporté par son beau-frère sur l'ennemi la recommandation
des intérêts de communautés villageoises, desquelles elle venait de
recevoir un témoignage de naïve prévenance; aussi tenait-elle beaucoup
au succès de son intervention en leur faveur.
«Monseigneur, écrivait-elle[161], je croy que monsieur le comte de
Hohenlohe vous aura dépesché homme exprès pour vous faire entendre
l'accord fait avec les Allemands de Bosleduc[162], comme aussy il m'a
faict ce bien de m'envoyer le capitaine Racaume, pour m'advertir de
toutes les particularitez. Loué soit Dieu qui augmente sa bénédiction
et l'advancement de sa gloire!
[161] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.
[162] Voir sur l'expulsion des Allemands, de Bois-le-Duc,
l'_Histoire des troubles et guerres civiles des Pays-Bas_, par
Théophile D. L., in-12, 1582.
»Les communautez des villages de Buys-et-Echer situées sous les pays
de Cressieux, m'ont prié de vous représenter leur requeste, afin
d'entendre bien amplement leur désir, comme ils s'asseurent de vostre
bonne volonté à soulager les affligés. Ils m'ont fait présent de deux
pièces de toile, dont j'ay donné une à mademoiselle d'Aurange, vostre
fille, afin qu'elle s'employe à intercéder avec moy pour eux; comme, à
la vérité, je serois marrie de recevoir ou retenir présent d'eux,
qu'ils n'en sentissent quelque soulagement. Or, leur désir seroit que
M. de Cruynenghen retirast les chevaux de leurs villages tant chargez
et foulez, qu'ils n'ont moyen de plus soustenir le faix; ou, s'il vous
semble, monseigneur, qu'on ne les puisse encores retirer de là, qu'au
moins il vous plaise tant les favorizer, qu'en escrivant audit sieur
Cruynenghen, ils obtiennent quelque allégement de la charge qu'il leur
est impossible de plus supporter. Je les ay assuré que vous ferez
vostre mieux pour les gratifier en tout ce qu'il vous sera possible,
comme aussy je vous supplie très humblement vouloir faire, en ce
qu'ils puissent sentir quelque fruict de mon intercession conjointe
avec celle de mademoiselle vostre fille; nous confians que ceste
nostre requeste, au nom de ces pauvres affligez, ne sera sans effet.
Sur quoy, je prieray Dieu, etc., etc.»
»De Sainte-Gertruydenberg, le 20 de septembre 1577.
»Monseigneur, je vous supplie encore très humblement de faire ce qu'il
vous sera possible pour ces pauvres gens.
»J'ay donné au capitaine Racaume un petit diamant et luy ay dit que je
vous ferois entendre comme il estoit venu m'apprendre ces bonnes
nouvelles.
»Vostre très humble et très obéissante femme, tant que vivra.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
Après un court séjour à Anvers, où une députation des états généraux
était venue le trouver, le prince arriva à Bruxelles. Il y fut
chaleureusement accueilli par les représentants de toutes les
provinces, et surtout par le peuple, heureux d'entourer l'homme
d'élite qu'il appelait _son père_.
Au même moment, loin de la grande cité qui acclamait Guillaume, des
milliers de coeurs dévoués demeuraient inquiets de son sort et
suppliaient Dieu de le protéger contre une tourbe d'ennemis qui,
maudissant les acclamations dont il était l'objet, tramaient, dans
l'ombre, sa perte. De là, ce solennel concours de prières qui,
tant que le prince fut absent d'Anvers, s'élevèrent au ciel
quotidiennement, pour la conservation de ses jours, de l'enceinte de
toutes les églises de Hollande et de Zélande, sur la recommandation de
la princesse et des états de chacune de ces deux fidèles
provinces[163].
[163] P. Bor, _loc. cit._, p. 870.
Le lendemain de l'arrivée du prince à Bruxelles, Charlotte de Bourbon
lui adressa ces lignes émues[164]:
«Monseigneur, je voudrois vous savoir bien de retour en Anvers, et ne
suis guère à mon repos jusques à ce que j'entende l'occasion de
vostre soudain partement, et s'il est vray que Don Johan soit secouru
de monsieur de Guise. Au reste, monseigneur, je vous supplie de
prendre meilleure garde à vostre santé, que vous n'avez faict, ces
jours passés, car delà dépend la mienne, et après Dieu, tout mon heur,
lequel je supplie vous conserver, monseigneur, au milieu de tant de
travaux, en santé, heureuse et longue vie... Nos filles, grandes et
petites, se portent bien, et moy aussy moïennement.»
[164] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 172.
Tant que dura le séjour du prince à Bruxelles, sa femme lui écrivit, à
peu près, chaque jour; l'entretenant de divers sujets, qu'on ne peut
mieux faire connaître qu'en la laissant en tracer elle-même le tableau
dans ceux des fragments de son active correspondance que voici:
«Dordrecht, 2 octobre 1577[165].
»Monseigneur, j'arrivai ier en ceste ville, sur ungne heure après
midy, et vins avec le bateau jusques auprès du logis, où j'ay trouvé
nos petites filles en bonne santé. Les grandes, espérant vostre retour
bien de bref, n'ont point voulu loger en vostre quartier. Elles ont
ung bon logis, mais il est un peu trop loing, à mon gré... Demain
votre sirurgien commencera à pencer M. le comte Maurice. Nous nous
portons tous bien, grâce à Dieu, et désirons fort que puissiés
bientost revenir. Ceulx à qui j'ay parlé de ceste ville m'ont dit que
les estats de ce païs vous avoient déjà prié de retourner, et s'y
attendent, et leur semble que vous pouvés aussy bien donner conseil
d'icy que plus près, et plus seurement, sy la paix est conclue avec
Don Joan. Je ne sçay, monseigneur, si vous aurés affaire d'y séjourner
plus longuement; et puis monsieur vostre frère est absent de vous,
quy ne peut sans quy luy ennuye beaucoup. Nous désirerions bien fort
qu'y fust pardeçà. Sy vous plaisoit de luy escrire pour le prier de
vous laisser le précepteur qui est auprès de monsieur votre fils, je
serois bien de cet avis; car ledit précepteur est en peine d'estre
incertain de sa demeure, et sera tout fâché de quoy l'on l'aura
retenu, sy ce n'est pour tousjours. Aussy fauldroit-il bien sçavoir
l'entretenement qu'il vous plaira luy bailler. Je vous romps la teste,
monseigneur, de beaucoup de petites choses, mais il est besoin de
sçavoir vostre volonté. Je vouldrois bien sçavoir si vous aurés
remercié la roine d'Engleterre de tant de bons offices qu'elle fait
faire par son embassadeur qui est à Bruxelles, ce que je prens la
hardiesse de vous ramentevoir.»
[165] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 173.
«Dordrecht, 4 octobre 1577[166].
»J'ay aujourd'huy receu les bonnes nouvelles de la rendicion de Bréda,
et comme les Allemans doibvent sortir aujourd'hui; dont j'ay esté fort
aise et en loue Dieu[167]. Les pauvres sujets nous y desirent bien et
disent qu'ils ont déjà faict provision de tourbe pour tout nostre
yver. Quant j'auré sceu vostre voullonté, alors je seray bientost
preste, pourvu que j'espère d'avoir cest honneur de vous y voir. Le
capitaine Bastien m'a escript pour vous supplier très humblement de
vouloir escripre aux estats de pardeçà, affin qu'il puisse estre païé
de son entretenement, depuis que les compagnies françoises sont
cassées, ainsy qu'il vous a pleu de luy promettre. Je me souviens fort
bien que, deux jours devant que vous particié, vous commandâtes les
lettres; mais elles ont esté oubliées. Il me prie de vous faire une
très humble requeste pour luy, pour luy donner la capitainerie de
Bréda; mais je pense, monseigneur, que vous y aurés desjà pourveu. Il
dit qu'il pourroit vous y faire service pour le regard des
fortifications. Je sçay que vous cognoissés que c'est ung homme de
bien et qui vous est fidèle serviteur; quy me faict vous supplier,
monseigneur, que si ne le pouvés gratifier en cest endroict, que
veuillés penser de l'avancer en quelque aultre chose... Au reste, ils
desirent fort icy monsieur vostre frère, et luy ont préparé le logis
qu'avoit monsieur le comte de Schwartzembourg; mais il me semble bien
loing. Tous nos enfans, grands et petits se portent bien. Je prie Dieu
qu'il en soit ainsy de vous, et qu'il vous donne, monseigneur, en très
bonne santé, très heureuse et longue vie.»
[166] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 174.
[167] Les Allemands en garnison à Bréda, sous les ordres de
Frosberg, y avaient causé de grands dégâts au palais du prince.
«Dordrecht, 5 octobre 1577[168].
»Monseigneur, je desirerois bien estre asseurée que vous n'allés
plus sy souvent manger hors de vostre logis, du soir, car l'on
m'a dict que les bourgeois ont esté tout fâchés[169]. Je vous
supplie, monseigneur, de prendre ung peu plus garde à ce quy est
pour vostre conservation[170]. Aussy je desirerois fort sçavoir sy
les estats ne vous auront point permis quelque exercice de la religion,
soit secrètement ou aultrement; car je ne voy point, monseigneur, comme
vous pourrez demeurer plus longuement sans cela. Je sçay bien que vous
y pensés, mais le desir que j'ay que Dieu face tousjours de plus en
plus prospérer vostre labeur me faict prendre la hardiesse de vous
dire ce mot. Je voudrais que monseigneur put venir, ung jour, à Breda,
car je ne sçay sy sera bon de parler de ces choses cependant que vous
estes là.»
[168] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 177.
[169] Ils voyaient avec peine que le prince, par excès de
confiance, exposait sa personne.
[170] On lit dans une lettre de Charlotte de Bourbon à Guillaume
Martinij, greffier d'Anvers, en date du 4 octobre 1577: «Je vous
prie de vouloir tousjours me mander comme le tout se passe
pardelà et ce que je doibs espérer. Je désirerois bien qu'il
plûst à monseigneur le prince me mander, ou bien qu'il revint
pardecà; car encores que je cognois bien le bon zèle et coeur que
ceulx de vostre ville d'Anvers et ceulx de Bruxelles luy portent,
toutesfois l'esloignement de sa présence me donne beaucoup de
peines et de craintes. Néantmoins je remets le tout en la main de
Dieu et le supplie de vouloir bien garder mondit seigneur avec
tous les bons patriotes, dont vous tenez des premiers rangs, et
conduire par eux les affaires à une heureuse fin.»
«Dordrecht, 7 octobre 1577[171].
»Monseigneur, j'ay receu, ce matin, à mon réveil, vos lettres, en date
du troisième de ce mois, et vous asseure que j'ay esté bien joïeuse
d'estre rendue certaine de vostre bonne santé, dont je loue et
remercie Dieu, et luy supplie de vous y voulloir bien maintenir.
»Aujourd'hui est arrivé, sur ungne heure après midy, en ceste ville
monsieur le comte vostre frère, quy a esté avec le grand contentement
du bourgmestre et de tout le peuple. Nous avons esté, nos filles et
moy, plus ayses encores que tout le reste, et avons dîné ensemble, et
bien bû à vostre santé, desirant fort, monseigneur, que eussiés esté
en présence, pour nous faire raison.
»Je feray tout le mieulx que je pourray, touchant ce que vous me
mandez; mais ceulx de ceste ville se sont desjà avisés de faire leur
présent[172], à part, d'ungne coupe dont le vase est de licorne, le
reste d'argent, quy vaut quelques cent livres de gros. Sy toutes les
aultres (villes) font le semblable, seroit quelque tesmoignage de leur
bonne voullonté; mais j'eusse mieulx aymé que tous les estats eûssent
faict ung présent de chose qui parust et de quoy l'on se peust servir
ensemble. Toutesfois, monseigneur, je n'ay osé empescher, espérant que
l'on pourra bien encore remédier à ce que le général supplée en ce que
le particulier auroit défailly; ce que je feray le plus discrètement
que je pourray.
»Quant aux mille florins, j'ay mandé Jan Back, pour sçavoir s'il les
pourra fournir; et où il n'auroit moïen pour le tout, j'en trouveroy
ungne partie; tellement que j'espère, avec l'aide de Dieu, que je ne
fauldray de satisfaire à vostre commandement; comme nous ferons, nos
filles et moy, de prendre la meilleure pacience que nous pourrons,
combien qu'elle nous sera bien difficile, quand monseigneur vostre
frère partira d'icy; car, cependant qu'il y est, il ne nous semble
point que vous soiés du tout (entièrement) absent.
»Je me réconforte, monseigneur, sur ce que vous espérés que les
affaires prendront ung meilleur chemyn; et je suis bien estonnée de ce
quy ne sont point encores résolus, car il est plus que temps. J'estime
que ceste petite deffaicte les avancera. Dieu veuille quy vous
puissent bien croire; aultrement j'aurois double regret de quoy vous
estes là.
»Quant à la plate, je n'en ay fait nulle mention, ny ne feray encores,
et attendray M. Dorpt.
»Au reste, monseigneur, j'ay faict vos recommandations à nos filles,
qui vous présentent les leurs très humblement à vostre bonne grâce.
Nous nous aimons bien, l'une l'autre, et sommes bien privément
ensemble, et elles ont bien grant soin de leurs petites. Tous se
portent bien, et monsieur le comte Maurice, que l'on panse tous les
soirs et tous les matins.»
[171] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 181.
[172] Ce présent était destiné probablement au comte Jean de
Nassau, pour fêter sa bienvenue.
Un billet, sans date, mais qui semble se rattacher au contenu de la
lettre ci-dessus, du 7 octobre, porte:
«Je viens de penser aux gentilshommes qui sont près de monsieur vostre
frère, qu'y me semble leur fauldroit donner quelque chose. S'il vous
plaist que je face faire en or vostre pourtrait et le mien, tout en
ugne médaille, ou à part, avec les devises, vous me le manderés; et,
s'il fauldroit quelque petite chaîne pour les pendre, de quelle valeur
vous les vouldriés avoir.»
«Dordrecht, 8 octobre 1577[173].
»Monseigneur, j'ay receu le présent qu'il vous a pleu m'envoyer, de la
part de la roine (d'Angleterre), que j'ay trouvé fort bien et joliment
faict. Quant à la signification de la lésarde, d'aultant que l'on
escript que sa propriété est, quand ugne personne dort et qu'un
serpent la veut mordre, la lésarde la réveille, je pense que c'est à
vous, monseigneur, à quy cella est attribué, quy esveillés les Estats,
craignant quy ne soyent mordus. Dieu veuille, par sa grâce, que les
puissiés bien garder du serpent!
»Nous avons vû, ce matin, monsieur et madame de Mérode, et sa fille,
la marquise de Bergue, quy est belle et fort grande pour son âge, quy
est de dix-sept ans. Je l'ay bien regardée, pour vous en dire, quand
je vous voiré, ce qui m'en semble.--Ce 8 octobre, sur les onze heures
devant diné.»
[173] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 190.
«Dordrecht, 10 octobre 1577[174].
»Monseigneur, j'ay esté bien contente de savoir par monsieur le conte
de Hohenlohe comme vous estes en bonne santé, dont je loue Dieu, et
desire qu'il luy plaise vous y maintenir, en sorte que je puisse avoir
bientost cest heur de vous voir à Bréda, dont mondit sieur le conte
m'a donné bonne espérance, et m'a dict, de vostre part, qu'il vous
plaist que j'aille incontinent à Bréda; à quoy je ne feray faulte; et
mesme monsieur vostre frère est en voullonté que nous allions
ensemble, dont je suis fort aise, estimant que cela vous fera encores
venir plus tost. Je ne pense pas que puissions plus promptement que
lundi ou mardi prochain, à cause que, dimanche, messieurs de ceste
ville ont prié au banquet monsieur vostre frère. Nous donnerons aussy
ce loisir pour apprester les logis, et feray tout le mieux que je
pourray, m'attendant à monsieur le conte de Hohenlohe pour la sécurité
des chemins.
»Monseigneur, depuis vous avoir escript ceste après-disnée, j'ay pensé
que j'avois oublié à savoir vostre voullonté comme je me dois
conduire, pour l'exercice de la religion, à Bréda; sy fault se face
qu'y secrétement, ou si j'en pourray user comme en ce lieu
(Dordrecht). Et encores que j'espère bien, qu'à vostre venue, la chose
pourra estre bien reiglée et quy n'y aura point de difficulté, sy
ay-je voulu vous en escripre ce mot pour tant mieulx estre esclarcie
de vostre intension, laquelle je sçay estre bonne; et en priant Dieu
de la vouloir bénir, je le supplie vous donner en bien bonne santé,
heureuse et longue vie.--Tous nos enfans font bonne chère et se
portent bien, et se recommandent très humblement à vostre bonne
grâce.»
[174] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 198,
199.
«Bréda, 11 octobre 1577[175].
»Monseigneur, depuis la dépesche que je vous fis ier, je suis demeurée
en paine, craignant que vous pensiés que je ne considère point assés
les difficultés en quoy vous retrouvés à présent, et le travail et
labeur que vous prenés à y remédier; mais je vous puis asseurer,
monseigneur, que je n'ay aultre chose plus en l'esprit que cella, et
que l'observacion de la pacification me rompt bien la teste;
toutesfois j'espère, qu'à vostre venue, vous y pourés pourvoir,
laquelle j'ay tant desirée en ce lieu, que, devant que d'y venir, je
n'ay point eu d'aultre pensée. Mr. Taffin s'est retiré à Dordrecht,
jusqu'à ce que je luy fasse entendre vostre voullonté. Quant à tout le
reste, nous nous portons, grâce à Dieu, tous fort bien; et ay trouvé
vostre maison en meilleur estat que je ne l'eûsse espéré. L'on
travaille tant que l'on peut pour faire un toît et racoutrer le logis
du boulever qui récompense, au plaisir de l'assiette, l'inégalité
qu'il y a de la beauté de l'autre.»
[175] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 200.
«Bréda, 21 octobre 1577[176].
»Monseigneur, suyvant ce qu'il vous a pleu m'escripre, nous nous
conduirons pardeçà où vostre venue est bien desirée, dont D..... m'a
encores mis en quelque doute. Il m'a parlé selon le commandement que
vous luy aviez faict, de la dépesche vers monsieur mon père; j'espère
qu'y pourra servir à faire entendre à Mr. de Mansart mon intension.
Au reste, monseigneur, je vous supplie très humblement, s'il est
possible, ne retarder plus votre partement, car les affaires de deçà
requièrent aussy vostre présence; et vient fort mal à propos que
monsieur le conte de Hohenlohe se trouve assés mal d'une fiebvre
tierce. Quant à monsieur vostre frère, je l'ay encores fort prié, de
vostre part, qu'il luy plaise vous attendre en ce lieu. Il me semble
qu'il le fera, car il m'asseure ne s'ennuyer point.»
[176] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 205.
La date de cette dernière lettre coïncidait presque avec celle du
départ du prince, de Bruxelles pour Anvers.
De retour dans cette dernière ville, Guillaume écrivit, le 23 octobre,
au comte Jean[177]:
«Monsieur mon frère, je vous envoyé Mr. de Malleroy pour vous advertir
de ma venue à Anvers, ensemble pour vous donner compte de tout ce qui
est passé à Bruxelles et vous prier quant et quant de vous vouloir
trouver issi avecques ma femme et mes filles, car ne sçay si je seray
retenu issi plus longtemps que j'ay proposé. Or, puisque vous
entendrés le tout plus particulièrement dudit porteur, ne vous feray
ceste plus longue; me recommandant très affectueusement à vostre bonne
grâce, etc., etc.»
[177] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. VI, p. 207.
L'ardent désir de la princesse allait être satisfait. Précipitant son
départ pour Anvers, elle eut bientôt la joie d'y revoir son mari. Ses
enfants et le comte Jean l'avaient accompagnée. Délivrée des
inquiétudes imposées par la séparation, la famille se sentait heureuse
d'avoir recouvré son chef vénéré, et de pouvoir désormais, au foyer
domestique, l'entourer de cette affection, de cette sympathie, de ces
délicates prévenances, qui toujours rassérénaient son âme, au cours
d'une vie d'austères labeurs, d'incessantes agitations, et, souvent
même, de périls à affronter.
Quelle impression Guillaume rapportait-il de son séjour à Bruxelles?
Telle fut la question que Charlotte de Bourbon se posa à elle-même, et
sur la solution de laquelle ses entretiens avec le prince ne tardèrent
pas à la fixer. Si le secret de ces entretiens nous échappe, car
l'histoire demeure nécessairement étrangère à leur intimité, nous
connaissons du moins les circonstances qui motivèrent, en 1577, la
présence du prince à Bruxelles, et les mesures dont alors il proposa
l'adoption. Arrêtons-nous ici, un instant, non à l'exposé des unes et
des autres, mais uniquement à leur indication sommaire.
Investi par Philippe II des fonctions de gouverneur général des
Pays-Bas, don Juan y était arrivé, porteur d'instructions secrètes,
qui se résumaient en ces deux points: 1º soumission de la population
néerlandaise à l'autorité absolue du roi; 2º exercice exclusif de la
religion catholique, et, comme corollaire, châtiment de l'hérésie.
Dès ses premiers rapports avec une députation des états généraux, don
Juan se heurta, non sans dépit, à l'impossibilité de concilier
l'absolutisme de l'autorité royale avec le maintien, soit des
prérogatives de ces états, soit des libertés et privilèges des
provinces ou des villes.
Force lui fut, en outre, de reconnaître que l'exercice exclusif du
culte catholique était en opposition directe avec le régime inauguré,
en matière religieuse, par la pacification de Gand.
Il vit enfin, avec mécontement, se dresser devant lui la nécessité de
se prononcer, sans délai, sur le renvoi des troupes étrangères,
énergiquement réclamé de toutes parts.
S'abandonnant, sous le poids de ces constatations, à des regrets, à
des tergiversations, parfois même à une incohérence d'idées et de
paroles, qui ne compromettaient pas moins les intérêts publics que sa
situation personnelle, il ne savait à quel parti s'arrêter, quand lui
fut officieusement donné le conseil de recourir à la voie des
négociations.
Celles qui s'ouvrirent entre lui et les députés des états généraux
aboutirent, le 12 février 1577, après maintes discussions, à un
traité, décoré du nom d'_Édit perpétuel_, que le roi d'Espagne
déclara, quelques semaines plus tard, approuver. Ce traité ratifiait
la pacification de Gand, promettait le renvoi des troupes étrangères,
la conservation des chartes et privilèges des Pays-Bas, et la mise en
liberté des prisonniers, à l'exception du comte de Buren, qui ne
serait libéré que lorsque son père, le prince d'Orange, aurait adhéré
aux résolutions prises par les états généraux.
Blessé, comme il devait l'être, de ce qu'on l'avait tenu à l'écart des
préliminaires et de la conclusion du traité dont il s'agit, Guillaume
répondit à la demande que lui adressaient les états généraux d'en
approuver la teneur, en élevant contre cet acte les critiques
suivantes: la constitution du pays était violée, en ce que lesdits
états se trouvaient dépouillés du droit de s'assembler quand ils le
jugeraient opportun; les lois régissant les Provinces étaient violées
aussi par le fait révoltant de l'incarcération prolongée du comte de
Buren, auquel on ne pouvait imputer aucun crime; la ratification de la
pacification de Gand était dérisoire, attendu que des subterfuges,
immanquablement mis en jeu par la politique espagnole, en
paralyseraient les effets; les états généraux s'étaient laissés
entraîner à une concession désastreuse, en s'engageant à payer la
solde de troupes étrangères, flétries et expulsées, à raison des
effroyables excès qu'elles avaient commis.
Quelque fondées que fussent ses critiques, le prince déclara cependant
qu'il ne refuserait pas son adhésion à l'édit perpétuel, pourvu que
les états généraux promissent formellement, en prévision du cas où les
troupes espagnoles ne partiraient point, de s'abstenir de toute
communication ultérieure avec don Juan, et de contraindre ces troupes,
même par la force des armes, à sortir des Pays-Bas.
Elles en sortirent, il est vrai, en avril; mais dix ou douze mille
soldats allemands restèrent encore au service du roi d'Espagne dans
les Provinces. Les méfaits commis par plusieurs d'entre eux
soulevèrent des conflits et motivèrent, plus d'une fois, une énergique
répression.
La versatilité du caractère de don Juan, ses réponses ambigües, ses
réticences en plus d'une occasion, la divulgation partielle du secret
des trames ourdies entre lui et les agents de Philippe II, au
détriment des Pays-Bas, l'inconsistance de la plupart des actes
accomplis dans l'exercice de ses fonctions de gouverneur, excitèrent,
au sein des Provinces, un mécontentement général. Sa position étant
devenue de plus en plus difficile, il crut ne pouvoir mieux en sortir
qu'en prenant une attitude ouvertement hostile. Sa brusque mainmise
sur la citadelle de Namur, qu'il occupa pour s'y retrancher, et son
infructueuse tentative pour s'emparer du château d'Anvers,
équivalurent à une déclaration de guerre.
La conséquence du défi qu'il porta ainsi aux états généraux fut la
résolution prise par ceux-ci de soutenir contre lui la lutte, si, à la
suite de pourparlers qu'il venait d'entamer avec eux, il ne désavouait
pas hautement ses actes agressifs et ne se soumettait pas à certaines
conditions qu'ils formulaient.
Tel était l'état des choses lorsque, répondant à leur appel dicté par
l'anxiété, Guillaume arriva à Bruxelles.
Le conseil qu'aussitôt il donna aux états généraux fut celui d'élargir
le cercle des conditions imposées par eux au gouverneur général, en
stipulant le maintien formel de la pacification de Gand et de l'édit
perpétuel, l'obligation pour don Juan d'évacuer la citadelle de Namur,
d'abandonner les autres citadelles et les places fortes, de renvoyer
les troupes allemandes au delà des frontières, de licencier, à
l'intérieur, tous les soldats servant encore sous ses ordres, de
s'abstenir de toutes levées en pays étranger, de réintégrer dans leurs
grades tous les officiers destitués, de restituer les biens frappés de
confiscation, de libérer les prisonniers, de s'engager à faire cesser,
à l'expiration d'un délai de deux mois, la captivité du comte de
Buren, enfin de se retirer dans le Luxembourg, et, en y attendant la
nomination d'un successeur dans le gouvernement des Pays-Bas,
d'obtempérer aux décisions qui émaneraient du conseil d'Etat institué
par les états généraux.
Don Juan repoussa ces conditions comme constituant une déclaration de
guerre; et, laissant une forte garnison dans la citadelle de Namur, il
se retira à Luxembourg, espérant y concentrer les forces nécessaires
pour lutter avec avantage lorsque éclateraient les hostilités.
La retraite forcée de don Juan et les conséquences qu'elle devait
entraîner n'étonnèrent nullement Guillaume: il s'y était attendu, au
moment où il avait donné aux états généraux le conseil, bientôt suivi
par eux, que lui inspirait son inébranlable dévouement à la cause de
la liberté civile et de la liberté religieuse.
Selon lui, l'établissement de l'une et de l'autre ne pouvait reposer
sur le terrain mouvant des compromis ou d'une paix douteuse. Seule,
une guerre soutenue pour anéantir le régime de compression et
d'intolérance trop longtemps pratiqué dans les Pays-Bas par les
Espagnols pouvait conduire à un affranchissement final, et par cela
même, à l'inauguration d'un régime de sage liberté.
Or, dans ses généreux efforts pour atteindre ce but, sur qui comptait
le prince en dehors du concours que lui prêtaient, dans l'élan de la
reconnaissance, les fidèles provinces de Hollande et de Zélande? Ce
n'était ni sur les nobles ni sur le clergé officiel des quinze autres
provinces; c'était uniquement sur le peuple et sur la bourgeoisie. Ce
double levier lui suffisait, car il était d'une puissance telle, que
Guillaume, par le judicieux usage qu'il en faisait, imprimait aux
états généraux, à l'époque dont il s'agit en ce moment, la direction
que lui paraissaient commander les circonstances.
Vainement les nobles et les hauts dignitaires du clergé, jaloux de
l'influence prépondérante du prince dans le maniement des affaires
publiques, se concertèrent-ils pour tenter de la détruire: leurs
tentatives échouèrent contre sa fermeté et son habileté consommée, de
même que contre la résistance du peuple et de la bourgeoisie. On le
vit bien, surtout, lorsque l'intrigue qu'ils avaient nouée en secret,
durant son séjour à Bruxelles, pour attirer dans les Pays-Bas, à titre
de nouveau gouverneur, l'archiduc Matthias, fut paralysée, dans ses
effets, par l'élévation instantanée de Guillaume aux suprêmes
fonctions de _Ruart_ du Brabant, et par le rôle qu'il sut remplir, aux
côtés du jeune archiduc, ainsi que bientôt on en pourra juger.
En résumé, la présence et la dignité d'attitude du prince, à
Bruxelles, avaient porté leurs fruits, en dégageant les intérêts
généraux du pays des principales entraves qui les compromettaient, et
en consolidant, au point de vue des nouveaux services à rendre, la
situation personnelle de l'homme éminent sous l'égide duquel
s'abritaient ces mêmes intérêts.