Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa
belle-mère.--Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son
frère.--Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de
la princesse, sa belle-soeur.--Félicitations adressées à
Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à
l'occasion de son mariage.--Lettre de Guillaume à François de
Bourbon, son beau-frère.--Charlotte de Bourbon s'efforce en
vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier,
son père.--Inexorable dureté de celui-ci.--Étroitesse des
sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,
sa fille.--Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au
sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle
s'est identifiée.--Il trouve dans ses judicieux conseils et
dans son dévouement un appui efficace.--État des affaires
publiques depuis l'insuccès des _Conférences de
Bréda_.--Reprise des hostilités.--Diète de Delft en juillet
1575.--Siège de Ziricksée.--Naissance de Louise-Julienne de
Nassau.--Lettre de Marie de Nassau.--Lettre de la princesse
d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral
Boisot.--Perte de Ziricksée.--Excès commis dans les provinces
par les Espagnols.--Indignation générale et efforts faits
dans la voie d'une sévère répression.--Correspondance du
prince et de la princesse d'Orange avec François de
Bourbon.--Lettres de Louis Cappel et de Marie de
Nassau.--_Pacification de Gand._--Lettre de Guillaume au duc
d'Alençon.--Les Espagnols sont expulsés de la
Zélande.--_Union de Bruxelles._
Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique frère qui lui
restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister
à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l'une, par son
âge avancé et son état de faiblesse, l'autre, par la maladie.
Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais,
plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner
Guillaume, si ce n'est précisément du mariage projeté par lui, tout au
moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit
politiques, soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient
rien de déterminant.
Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'était
dégagée de ces considérations, et n'avait nullement songé à dissuader
son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être
assuré de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui
trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et
à la justesse de ses appréciations.
Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les
premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha à gagner, avant
tout, le coeur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par
l'expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées
de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24
juin, avec son mari[111]:
«A madame la comtesse de Nassau,
ma bien-aimée mère,
«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse de vous voir,
pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay
dédiée à vous obéir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a
faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me
faire ceste faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous
supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me
donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous
pouvoir faire service, je m'y emploiré de sy bon coeur, que vous
cognoistrés, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre
alliance, laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu
et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour
duquel j'espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos
bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et
supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je
puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous
conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très
longue vie.
»Vostre très humble et obéissante fille.
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[111] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 230.
Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui
concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine
appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital.
Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorité d'un
homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous
détachons ces paroles[112]:
«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may
dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me
vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par
celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin
que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens
par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de
Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après
pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je
ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19
dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie,
laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui
ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que
vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que
de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy
j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous
remettre bonne santé.
[112] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 244
et suiv.
[113] Anne de Saxe.
»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry,
qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train,
vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procédé avec telle
discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en
si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause
générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en
ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à
Francfort.
»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon
intention, depuis que Dieu m'a donné quelque peu d'entendement, a
tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en
chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans
faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y avoir
vocation légitime et commandement exprès de Dieu.
»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou
menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont
présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si
dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du
passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais,
après que j'avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou
complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fûst, y peust servir de
rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d'embrasser
le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost
rendz grâce à Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à
la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au
coeur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient,
pour grandes qu'elles fussent.
»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque
c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et
sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement
de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les
hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu
singulièrement qu'après avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans,
et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon
beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait
presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque
l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et avec toute
accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust
peu donner.
».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et
de la cause générale, que n'eust fait le retardement ou plus long
délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre
intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul
juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur
indignation et offense si grande que vous me alléguez.
».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion
de me sçavoir bon gré d'y estre procédé de cette façon, et m'estre
plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d'aucuns qui
ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète
façon de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par odieuses
disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou
bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait
par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus
grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].
[114] Voir _Appendice_, no 7.
».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non
seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.»
Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientôt
partagée, comme elle devait l'être, par le comte Jean, qui s'y
affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et
précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître
la constante dignité de sentiments, de caractère et d'actions de sa
belle-soeur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de
ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un
devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son
mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de
tenir au landgrave de Hesse:
«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au
sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut
les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées
contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de
tout fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il faut
attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles
et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de
justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si
nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et
principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite
noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des
calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la
princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux
sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie,
à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a
écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.»
[115] Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van
Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 312.)
Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de
Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l'appui
implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean.
Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active
correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin
desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier
moment, fait part à son frère et à ses soeurs de son mariage avec
Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d'eux, suivi son exemple.
Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants
du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils étaient loin d'avoir subi
l'influence des préventions et des rudesses paternelles à l'égard de
leur soeur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage
qu'ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour
lui.
Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part de la
duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d'affection, de
croyance et de sentiment qui l'unissaient à Charlotte.
Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de
la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spécialité
même de la position de chacun d'eux.
A ne parler que de celles du frère et de l'une des soeurs, quoi de
plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin,
François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés de son père, et
parfois confident de ses pensées, déclarer qu'il éprouve un
contentement réel du mariage de sa soeur!
Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point,
l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui
plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de
Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à
Charlotte, elle écrivait, dans l'élan du coeur, au mari de
celle-ci[116]:
«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur
que j'ay receu de vous, m'ayant faict démonstration, par la lettre
qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que
j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très
humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la
faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, d'y avoir prins
alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la réputant très
heureuse d'avoir esté voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en
avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me
tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir
de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l'exécution,
combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je
présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur
vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très
heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.
»Vostre plus humble et obéissante soeur à vous
faire service.
»LOUYSE DE BOURBON.»
[116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, suppl., p.
174.
Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative
vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, Guillaume de
Nassau disait à ce prince[117]:
«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle
m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu
de nostre alliance; ce que, procédant de vostre singulière courtoisie
et honnesteté, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je
m'en sens très obligé à déservir par quelque humble service où je
m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me ferés ceste
faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien
humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amitié;
et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de
tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse recevoir les
offres de mon obéissance et très humble service agréables, et
reprendre ma femme en sa bonne grâce, la recognoissant comme celle qui
a cest honneur de lui estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous
luy avez desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous
plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en
tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de
telle affection que je désire, comme frère, serviteur et amy, d'estre
particulièrement favorisé de vos bonnes grâces, etc., etc.»
[117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, fº 34.
Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement de son
beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller dans l'âme du duc de
Montpensier des sentiments vraiment paternels, à l'égard de sa fille
Charlotte, fut entendu par François de Bourbon; mais ses efforts
demeurèrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on
pourra s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres
adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, témoignent
du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit d'échecs successifs, à
se concilier enfin les bonnes grâces de ce père qui, depuis tant
d'années, persistait à méconnaître les sentiments de respect et de
dévouement qu'elle avait constamment professés à son égard.
Les inexorables refus que le duc opposait aux instances réitérées qui
lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention d'asservir la
conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement
par la ténacité avec laquelle il se cantonnait dans ses préjugés et
son intolérance. Cette ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre
que l'un de ses enfants échappât, même par la mort, aux liens
religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à
l'enserrer.
Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa dans la demeure
même du duc, et que rapporte son panégyriste attitré?
L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de Bourbon, veuve
du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce père? Sans égard pour
la profession de la religion réformée à laquelle il savait que la
duchesse était, jusqu'à son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut
que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur
pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette
arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la croyante,
le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans
défense, dans l'inertie de sa condition présente, n'était-ce pas
insulter à l'âme, qui, ne relevant que de Dieu et obéissant à son
appel, était retournée à lui, juge suprême de la foi qu'elle avait
manifestée aux yeux des hommes?
[118] «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la
duchesse douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575),
à laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsèques
avec grande cérémonie, à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau,
_Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.)
A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois
encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse d'Orange, dans le
cours de l'année 1575, de graves préoccupations au sujet de son mari,
avec la carrière publique duquel elle s'était, dès le début de son
union, pleinement identifiée.
Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique,
journellement obsédé par des complications de tout genre, par des
difficultés sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher était de
le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prières.
Que de fois, à l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince
était engagé contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec
la pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement
parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant dénué de tout
secours, de résister à un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas
que le Tout-Puissant vous a délivré, jusqu'à présent, des plus grands
périls, et que tout lui est possible.»
Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bonté
de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de
sa mère et de sa femme. Son coeur battait à l'unisson des leurs! Ah!
combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austères
épreuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bonté du
Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme
sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, le
plus riche des trésors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit élevé et
d'un noble caractère!
L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour Guillaume, à
la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, dès les premiers
jours qui suivirent la célébration de son mariage avec Charlotte de
Bourbon.
Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, comme
prépondérante, la question de la liberté religieuse, avaient échoué,
parce que l'intolérance espagnole, répudiant toute idée d'une
coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prétendait
ne laisser aux réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou
s'expatrier.
Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience chrétienne,
Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire aux exigences des
farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui
étaient fondés à maintenir l'exercice; et son refus avait
immédiatement entraîné la reprise des hostilités, dans des conditions
défavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa
protection.
Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et
celles du prince une énorme disproportion. Quel que fût le bon vouloir
des Hollandais et des Zélandais, à la tête desquels il avait
jusqu'alors, sur les champs de bataille, défendu la cause de la
liberté, il n'en était pas moins contraint de constater la complète
insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matériel de
guerre et en approvisionnements, pour continuer à soutenir
efficacement la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de
désespérer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui
s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: «Quand
même nous nous verrions non seulement délaissés du monde entier, mais
même ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas
de nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice du
fait que nous maintenons, nous reposant entièrement en la miséricorde
de Dieu.»
La sainte confiance du prince en cette miséricorde suprême n'excluait
pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours à l'intervention et à
l'appui d'une puissance étrangère. Mais, où rencontrer une puissance
assez sûre d'elle-même et assez résolue pour s'ériger en protectrice
des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer
ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle le
dirait déchu?
Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans reculer
devant les difficultés inhérentes à sa solution, les provinces de
Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir d'avance ces
difficultés, commencèrent par s'unir entre elles et par proclamer leur
indépendance; puis une Diète, siégeant à Delft en juillet 1575,
conféra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs
étendus, et décida qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il
fallait invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le
choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant
l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter
_les états_ sur les affaires du gouvernement.
Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation
nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation de la république
des Provinces-Unies.
Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, d'accord avec les
représentants de la Hollande et de la Zélande, venait d'assumer,
l'une, à savoir la recherche et l'obtention d'un appui étranger,
impliquait, pour son accomplissement, d'inévitables délais; l'autre,
ayant pour objet la défense et le gouvernement des deux provinces
désormais unies, nécessitait le développement immédiat d'une activité
qui devrait se soutenir indéfiniment.
Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints intérêts
contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal secondé,
parfois même desservi et calomnié, obligé de compter avec la
versatilité des masses populaires, ralliant à peine à lui, dans les
rangs supérieurs de la société, quelques hommes dignes de sa confiance
et dévoués, le prince souffrait de n'avoir pas à sa disposition les
ressources nécessaires pour pourvoir utilement à la défense du pays.
Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans toutefois
s'abandonner au moindre découragement.
Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient à
un avantage plus grand encore, en cherchant à se rendre maîtres de
Ziricksée. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le siège de
cette place importante, sur la défense de laquelle Guillaume
concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentanée à ses graves
préoccupations lui fut apportée par un heureux événement de famille,
dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques
mots[119]: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu à Dieu
délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars
passé, sur le matin.»
[119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 335.
Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: _Mémoyre des
nativités de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que
le billet du prince; il porte[120]:
«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit
heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft,
en Hollande, de sa première fille, qui fut baptisée, le 29 d'avril
ensuivant, au temple du cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame
la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de
Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse
de Nassau, mère de monseigneur le prince, et monsieur de
Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings
audit baptesme.»
[120] Archives de M. le duc de La Trémoille.
[121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en
l'année 1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse
d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent,
sans interruption, bien au delà de cette même année. D'où il est
naturel de conclure que ces mots: «Mme la comtesse de Culembourg,
au nom de M. le duc de Montpensier» n'impliquent nullement l'idée
d'une autorisation accordée par le duc à la comtesse de le
représenter au baptême. Ils n'ont d'autre signification que celle
d'une preuve de déférence de la princesse envers son père.
Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de
son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son aïeul
maternel (Louis).
Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par
Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la
force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du
prince, momentanément éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous
révèle les sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père
et à sa belle-mère[122]. Nous y lisons:
«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que
j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu de délivrer Madame
d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, assés
bien; de quoy avons bien matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le
tout s'est si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, en
estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a causé à
Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si
bien advenu, il en faut rendre grâce au Tout-Puissant.»
Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait le
prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur[123] est saisy de trois
fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de
fascherie de sy près; et davantage, touchant Ziricksée, j'espère que
nostre seigneur donnera aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée,
et ne faudray à mon debvoir.»
[122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de
Nassau était alors âgée de vingt ans.
[123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince
le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement
_cher et bon père._
Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique avait été
fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement il était
demeuré infructueux, mais, de plus, il avait coûté la vie au héros de
Leyde, au brave amiral Boisot. Informée de ce douloureux événement,
Charlotte de Bourbon, que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit
aussitôt à son mari[124]:
«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine
que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté
bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte
que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne
soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a
dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de
Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous
plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je
suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay
point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast
quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit
jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air
jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre
fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit
dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous
supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse.
Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à
_messieurs les estats_, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que
vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le
mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je
vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A
Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.
»Vostre très humble et très obéyssante femme
tant que vivera,
»C. DE BOURBON.»
[124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._,
1re série, t. V, p. 366.)
Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude
avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des
événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice
de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de
sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des
rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait.
Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas
particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer,
en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et
aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties
de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.
Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle
dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même
trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible
initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de
la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce
que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses
communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant
recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait
Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il
était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu,
dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude
de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils.
En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces
conseils, qu'il les savait inspirés par un coeur généreux et par un
esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment,
dans leur expression, une touchante modestie.
Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de
Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter
les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui
accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de
soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout
autre personne, en alléger le fardeau.
Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par
l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une
seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les
états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre
son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait
fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages
directions et son dévouement méritaient.
D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement
émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à
l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du
gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la
recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces
démarches étaient demeurées infructueuses.
La paix dite _de Monsieur_[125] ayant été conclue en 1576, il avait
jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance
sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but
était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à
exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations
faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait
s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme.
[125] Le traité de paix de 1576 réintégrait Guillaume de Nassau
dans sa principauté d'Orange et dans ses autres possessions de
France.--Lors des préliminaires de cette paix, dans lesquels le
maréchal de Montmorency joua un rôle honorable, sa femme, Diane
de France, qui, ainsi que lui, soutenait d'excellentes relations
avec Charlotte de Bourbon, adressa à cette dernière une lettre
dont la teneur donne la mesure des sentiments que la princesse
avait inspirés à Diane et au maréchal. (Voir cette lettre à
l'_Appendice_, no 7.)
Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans
leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la
fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme
un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se
trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de
Ziricksée. En effet, qu'advint-il?
Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces
hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté la malheureuse ville
dont les ressources étaient épuisées, à la suite d'un long siège, pour
se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de même nationalité
qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les
habitants, ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même
plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. Or,
les abominables excès commis par cette soldatesque en furie
excitèrent, d'une extrémité à l'autre des Pays-Bas, une profonde
indignation. Dans toute l'étendue de leur territoire se firent sentir
le devoir d'une défense énergique et l'ardent besoin d'une sévère
répression. Aussi s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs
une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de
Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations opprimées.
Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, où, au
double point de vue de ses communications, tant avec l'intérieur du
pays qu'avec les contrées étrangères, et spécialement avec la France,
il se trouvait plus que partout ailleurs à portée de satisfaire aux
exigences multiples d'une situation qui, envisagée de haut par lui,
nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une union entre
toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour
objet, non seulement leur défense commune contre des hordes
meurtrières et dévastatrices, mais encore l'organisation d'une
inébranlable résistance aux volontés injustes du souverain, qui
assurât le maintien de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin
la concession au culte réformé d'une place à côté du culte catholique.
Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume
espérait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas à la
proclamation d'une indépendance dont la Hollande et la Zélande
venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles
s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille
conservaient, au milieu des circonstances extérieures les plus
graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, le 28 août,
à son frère, avec qui elle était en correspondance suivie[126]: «Si
ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne espérance
d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur
de vous revoir; ce que je désire de tout mon coeur.»
[126] Voir à l'_Appendice_, no 8, le texte complet de la lettre
de Charlotte de Bourbon à son frère, du 28 août 1576.
A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas,
l'intervention du prince Dauphin auprès du duc d'Alençon. «Monsieur,
lui disait-il[127], encores que je vous aye dépesché un gentilhomme
depuis dix ou douze jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce
qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme
vous estes à présent près de monseigneur le duc, il m'a semblé,
cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me porter, comme à celui sur
qui avez puissance, pour vous estre très affectionné frère et
serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, monsieur,
pour vous supplier bien humblement emploïer vostre faveur et moïens
vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà faict cest
honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation
de ce païs, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy
accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette
heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de
bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir
leurs anciennes libertés et privilèges, ainsi que ledit sieur de
Lagarde vous dira, auquel j'ay donné charge de vous en discourir bien
particulièrement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest
honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grâces,
etc.--De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.
»Vostre bien humble frère et serviteur,
»GUILLAUME DE NASSAU.»
[127] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 19.
Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte à
Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'était fait un
devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener à des
sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous
aucun rapport, n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa
à François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait à
l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire de la
marche des événements dans les Pays-Bas[128]:
«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous me faites cest
honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant
en France, comme depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais,
pour vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien
fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne façon
dont il vous pleu parler à monseigneur nostre père pour moi et la
bonne volonté qu'il vous plaist de me continuer; dont, après vous en
avoir remercié très humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il
plaît à Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque
jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir et faire tant
de services, que vous tiendrez pour bien emploiés tant d'honneur et de
bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la
bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me promettant, monsieur,
que l'amitié que vous me portez s'étendra aussy à mes enfants, pour
les avoir tousjours recommandez.--J'ay faict voir à M. de La Brosse,
ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse
dire des nouvelles. J'espère que, si elle peut vivre, elle sera encore
si heureuse de vous faire très humble service, comme sera son plus
grand heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.--Au reste,
monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, l'on est à présent sur un
nouveau traité de paix avec les estats et avec les seigneurs
catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne
issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé quelques
compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les
Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent
encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire
que nous fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur
oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus
grand repos que nous n'avons point encores esté, et regaignons
tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La
Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant,
je finiray cette lettre par mes très humbles recommandations à vostre
bonne grâce, priant Dieu, etc.--A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575.
»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous présenter ses très
humbles recommandations, avec semblable prière de le vouloir excuser
de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, à cause que le vent
estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.
»Vostre très humble et très obéissante soeur,
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[128] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3.415, fº 46.
Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la princesse,
succédèrent, peu de jours après leur réception, celles que contenait,
sur sa soeur aînée, une lettre de Louis Cappel, datée de Sedan[129].
Ce fidèle ministre de l'Évangile, après avoir, disait-il, «couru en
France, avec une armée, six mois, jusques à la conclusion de la paix,
et depuis, autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris,
pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement
des églises, finalement avait tant fait par ses tournées, qu'il avait
gagné Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de
Bouillon, et voir son ménage.»
[129] 22 octobre 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re
série, t. V, p. 457.)
La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une
généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à
plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution
religieuse.
Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle
supériorité d'esprit, sa soeur, depuis la mort du duc de Bouillon,
avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un
douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes
enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du
duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité
de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au
maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz
et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses
intimes relations avec sa soeur, sur la noble attitude de celle-ci
dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage
à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans
les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De
quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la
duchesse, vostre soeur, que je vois affectionnée, et en estre en souci
autant et plus que de nulle chose sienne!»
Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même
temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses
affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que
de ses préoccupations à leur égard.
«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130],
vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce
bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle
de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose
plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon
Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement
que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me
donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère,
par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout
mon coeur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par
vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère
qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste
occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne
bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon coeur, afin que je
puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.
»Vostre très humble et très obéissante fille
jusqu'à la mort,
»MARIE DE NASSAU.»
[130] Lettre du 15 octobre 1576. (Groen van Prinsterer,
_Corresp._, 1re série, t. V, p. 428.)
Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10
octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme
entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant,
Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?»
Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le
milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière,
mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque
l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers,
oeuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait
d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances.
En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant
d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé
le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de
_pacification de Gand_[131].
[131] Voir le texte du traité dans Le Petit, _Grande chronique de
Hollande et de Zélande_, etc., etc., t. II, p. 318 et suiv.
Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales
dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien
perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575
et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres
provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes
espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une
convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de
tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les
ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe;
d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas
été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la
facilité des communications et la liberté des relations commerciales.
En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme
étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande
pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux
provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des
Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé.
Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût
loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte
réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable
progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient
affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes,
mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la
légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public,
et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa
célébration, au foyer domestique.
Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était
essentiellement son oeuvre, une première récompense de ses efforts
persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais
il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas
à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême
à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut
commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé
qu'il se proposait.
Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume
se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, contre les
tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en
qualité de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il
continuait à se ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser,
alors que les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il
tenait au duc[132]:
«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les états des autres
provinces (que celles de Hollande et de Zélande) il n'y a nulle
difficulté en cela, car déjà la paix est accordée et publiée. Mais
comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible
que, du commencement, il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si
convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non
seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, mais aussy apporte de
grands avantages à l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le désastre des
villes de Maëstricht et d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean
d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part,
ores que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, à
l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude
injuste et intolérable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je
ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle
conséquence et attire tant de difficultés et inconvénients, quant en
soy, que je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner ces
pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite des affaires
encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit à Dieu me
faire la grâce que je peusse estre secondé et assisté de vostre
personne, avec quelque nombre compétent de bons soldats, je trouveroys
la resolution plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés que
leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue pardeçà, et mesme
qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de là, si ce n'est à la
dérobée, il me semble advis que j'ay des grandes considérations et de
grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien
que je suis résolu de faire ce à quoy le salut et le plus grand bien
de la patrie me conviera; qui me fait vous prier très affectueusement
de ne vous vouloir laisser ébranler, pour le premier refus, mais
continuer tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices
que jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant
plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant plus
accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons à vous.»
[132] Lettre du 11 novembre 1576. (Groen van Prinsterer,
_Corresp._, 1re série, t. V, p. 515.)
Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important événement
qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent
expulsés de Schouwen et de tout le reste de la Zélande.
D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager contre don
Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une sorte d'appui momentané
dans l'_Union_ dite _de Bruxelles_, conclue, le 10 janvier 1577, sous
les auspices des états des Pays-Bas[133], laquelle confirmait
expressément les clauses du traité _de pacification_ signé _à Gand_.
[133] Voir le texte du traité d'union de Bruxelles, dans Le
Petit, _Chron. de Hollande et de Zélande_, t. II, p. 326.
Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don Juan à
Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les intentions et
les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, sur ce point,
concordait avec celle du prince. Mais bientôt ils faiblirent;
Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses
actions.
Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume et
Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves
événements auxquels demeurait liée la vie publique du prince, pendant
la dernière partie de sa résidence dans cette ville, avec la
princesse, se placent, au point de vue de la vie privée de l'un et de
l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un
rapide coup d'oeil.