CHAPITRE III

Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de

Nassau.--Résumé de la vie de ce prince jusqu'à la fin de

l'année 1574.--Il demande la main de Charlotte de Bourbon.

Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.--Réponse

de Charlotte.--La demande du prince est définitivement

accueillie.--Lettre de Zuliger à ce sujet.--Le prince, ne

pouvant s'absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de

Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s'y

tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour

l'accompagner dans le voyage qu'elle doit entreprendre.--La

jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,

vers Embden, où l'attendent des vaisseaux de guerre destinés

à protéger son trajet par mer jusqu'à l'une des côtes des

Provinces-Unies.--_Résolutions_ des états de Hollande à

l'occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de

Bourbon.--La princesse arrive à La Brielle, où son mariage

avec Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.--Les

nouveaux époux se rendent de La Brielle à

Dordrecht.--Chaleureux accueil qu'ils reçoivent dans ces deux

villes.--Chant composé en leur honneur.

Femme d'élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait à

une foi vivante le double apanage de la supériorité du coeur et de

celle de l'esprit. La dignité personnelle rehaussait, en elle, le

charme d'une beauté morale et physique[82], qui se reflétait dans la

grâce de son langage et l'affabilité de ses manières. Aimante et

douce, avant tout; d'autant plus compatissante, qu'elle avait

profondément souffert; énergique et fidèle dans l'expansion de son

dévouement à la cause des faibles et des infortunés de tout genre;

associant à la générosité de sentiments la justesse et l'élévation

d'idées, à la fermeté de convictions la rectitude d'actions et de

paroles; sympathique enfin à tout ce qui était juste, salutaire et

grand, elle exerçait sur quiconque avait accès auprès d'elle

l'irrésistible ascendant par lequel se caractérise, dans la délicate

sérénité d'une âme chrétienne, l'empire de la véritable bonté.

[82] De Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 166) dit en parlant de

Charlotte de Bourbon: «C'estoit une princesse d'une grande beauté

et de beaucoup d'esprit.»--Un autre écrivain dit: «Si le visage

de cette princesse avoit de la sérénité et de la majesté, tout

ensemble et des grâces non communes, son esprit avoit encore plus

de beauté, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mémoires sur

la vie et la mort de la sérenissime princesse Louyse-Julianne,

Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4º.)

Aussi, de quels voeux sincères n'était-elle pas l'objet, à Sedan, à

Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme qui, unie à la sienne

par les liens de l'amitié ou de la gratitude, se préoccupait du soin

de son bonheur! On ne se bornait pas à désirer que, affranchie

désormais d'une situation isolée et dépendante, elle occupât, dans les

hautes régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était

digne; on aspirait surtout à voir son coeur aimant et dévoué

s'épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer

domestique dont elle serait l'honneur et l'égide.

Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le poids

d'une existence douloureusement solitaire, n'aspirait avec plus

d'ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu'un homme

éminent, dont elle avait naguères, à Heydelberg même, fortement

impressionné le généreux coeur par l'attrait de ses vertus et de ses

rares qualités, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par

la dignité avec laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume

de Nassau, prince d'Orange, l'illustre fondateur de la république des

provinces unies des Pays-Bas[83].

[83] Durant les premiers mois de l'année 1572, Guillaume de

Nassau séjourna en Allemagne, et tout particulièrement à

Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres

datées de cette ville, il s'occupait d'organiser une armée, à la

tête de laquelle il marcherait au secours de son frère Louis, qui

se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces

espagnoles. Voulant, au sujet de l'expédition qu'il préparait, se

concerter avec l'électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et

ce fut très probablement alors qu'à la cour de ce prince il vit

Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la

maison d'Orange-Nassau_, Ire série, t. V, p. 113) se rapproche de

notre opinion, sur ce point. Il en est de même de J. Van der Aa,

dans l'ouvrage intitulé: _Biographisch Woordenboek der

Nederlanden_, 1858, in-fº, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon.

Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce prince,

jusqu'à la fin de l'année 1574, et dans quelles circonstances

nourrissait-il le désir d'unir son sort à celui de Charlotte de

Bourbon? c'est ce qu'il importe de préciser, au moins sommairement.

Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d'une

profonde piété, Guillaume Ier, de Nassau, dit _le Taciturne_ naquit,

en 1533, au château de Dillembourg.

Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines situés dans

les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin, la principauté

d'Orange enclavée dans le territoire de la France.

Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne de

Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration d'esprit

et à une grande droiture de caractère, se concilier la faveur et

l'affection de ce monarque, que, dès l'âge de quinze ans, il devint en

quelque sorte son confident.

A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas, Anne

d'Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.

A vingt et un ans, il fut appelé par l'empereur, en l'absence du duc

de Savoie, au commandement en chef de l'armée qui occupait alors la

frontière de France.

Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle de

l'abdication, ce fut en s'appuyant sur l'épaule de Guillaume de

Nassau, que Charles-Quint se présenta à l'assemblée qu'il avait

convoquée.

Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la couronne

impériale.

En 1558, Anne d'Egmont mourut, laissant deux enfants,

Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince.

Après avoir pris une large part aux opérations militaires dont la

Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux négociations qui

aboutirent, en 1559, au traité de paix du Cateau-Cambrésis, Guillaume

de Nassau vint en France avec le duc d'Albe.

A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la jeune princesse

accordée en mariage à Philippe II, s'ajoutait une mission secrète,

celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens à employer pour

procéder en France, parallèlement à la marche qui serait suivie en

Espagne et dans les Pays-Bas, à l'extermination des protestants.

Satisfait des entretiens qu'il avait eus avec le duc d'Albe, Henri II

en fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de convictions

religieuses précises, mais du moins ennemi décidé de toute intolérance

et de toute persécution, se disait catholique, et ne l'était que de

nom[84]. Ému d'indignation, à l'ouïe du langage de Henri, Guillaume

toutefois se contint si bien, qu'il dut, en partie, son surnom de

_Taciturne_[85] a l'impertubable sang-froid dont il fit preuve en

cette circonstance, au sujet de laquelle il a écrit[86]: «Je confesse

que je fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers tant de

gens de bien qui estoient vouez à l'occision, que dès lors

j'entrepris, à bon escient, d'aider à faire chasser cette vermine

d'Espaignols hors de ces païs.» Ce fut ainsi que la vocation du

_Taciturne_ comme futur fondateur de l'indépendance des provinces

unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la liberté religieuse au

sein de ces provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés et

à l'insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques.

[84] «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je

confesse que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le

berceau, j'y avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y

estoit mort, ayant chassé de ses seigneuries les abus de

l'Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine

estoit tellement engravée en mon coeur et y avoit jecté telles

racines, qu'en son temps elle est venue à apporter ses fruicts?

Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en la

chambre de l'empereur, et estant en âge de porter les armes, que

je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées,

pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture,

quant à la religion, que nous avions, j'avois lors plus à la

teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes

seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois,

j'ai grande occasion de remercier Dieu, qui n'a pas permis ceste

sainte semence s'étouffer, qu'il avoit semée luy-mesme en moy; et

dis dadvantage, que jamais ne m'ont plû ces cruelles exécutions

de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop

ordinaires à l'endroit de ceux de la religion.» (_Apologie de

Guillaume de Nassau, prince d'Orange, contre l'édict de

proscription publié en 1580 par Philippe II, roi d'Espagne_,

Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8º, p. 87, 88.)

[85] Loin d'être taciturne, il se montrait au contraire si bien

doué d'expansion et d'affabilité, qu'on a dit de lui: «C'étoit un

personnage d'une merveilleuse vivacité d'esprit.... jamais parole

indiscrète ou arrogante ne sortait de sa bouche par colère, ni

autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient

faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans

user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et

agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les aultres seigneurs

de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et bien voulu sur

tous aultres, pour une gracieuse façon de faire, qu'il avoit, de

saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le monde.»

(_Mémoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861,

in-8º, t. Ier, p. 42).--On lit dans un récit manuscrit, intitulé:

_Troubles des Pays-Bas_ (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179):

«Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit

séduisante; son silence même étoit éloquent; on pouvoit lui

appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando

incanta._»

[86] Apologie précitée, p. 88.

Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affecté par la mort

de son père[87].

[87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet

(Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. Ier, p. 47.

Lettre du 15 octobre 1559, datée de Bruxelles). On y rencontre

l'expression des louables sentiments qui l'animaient comme fils

et comme frère, et auxquels il demeura fidèle.

Sous l'influence de l'émotion que lui avait récemment causée le

langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive

opposition à la présence des troupes espagnoles; et, sans partager

encore les convictions religieuses des protestants, il se prit

cependant de compassion pour eux, et résolut de les soustraire aux

persécutions. Il y réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en

qualité de stathouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht, de faire

châtier et périr une foule d'innocents, il leur ménagea des moyens

d'évasion; croyant en cela «qu'il valoit mieux obéir à Dieu qu'aux

hommes[88]».

[88] Apologie précitée, p. 109.

Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait,

malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés, l'amenèrent

à contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille

du célèbre électeur Maurice, mort depuis quelques années. De cette

union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie.

La marche des événemens ayant, d'année en année, aggravé la situation

générale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d'autres

seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays

par sa désastreuse administration.

On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte

engagée contre la politique persécutrice de Philippe II, et s'attacher

à apaiser la fermentation des esprits justement indignés.

Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux

horreurs de l'inquisition, le duc d'Albe se dirigea vers les Pays-Bas,

à la tête d'une armée, Guillaume écrivit à Philippe qu'il se démettait

de toutes ses charges et se retirait dans le comté de Nassau.

Sommé de comparaître devant _le conseil des troubles_, surnommé _le

conseil de sang_, il répondit par un refus formel de se soumettre à

cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt fulmina contre lui une

condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, à

force d'excès, pousser les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer

par une répression sanguinaire.

En concours avec _le conseil de sang_ agissait le _saint-office_ qui,

aux termes d'une sentence du 16 février 1568, confirmée par décision

royale du 26 du même mois, condamna à mort tous les habitans des

Pays-Bas, à titre d'hérétiques[89]. La cruauté se confondait ainsi,

chez les persécuteurs, avec le délire.

[89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zélande,

etc._, in-fº, t. II, p. 174, 175, 176.

Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché à

l'université de Louvain et entraîné en Espagne.

Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses biens par voie de

confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son

patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la réforme, dont il

faisait désormais sa propre cause, Guillaume s'érigea résolument,

contre la tyrannie, en défenseur des droits de la nation et des

sectateurs de la religion réformée, à laquelle il déclarait

expressément adhérer.

Ce fut là plus qu'un pas décisif dans sa carrière: ce fut un acte

d'une immense portée; car la foi chrétienne, en s'emparant alors de

son âme, lui imprima une direction suprême et le doua d'une

indomptable énergie dans l'accomplissement des devoirs ardus qui

s'imposaient à lui.

Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et la fit entrer

en Frise sous le commandement de son frère, Louis de Nassau, qui,

quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une défaite.

Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume leva, toujours

à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle il entra dans le

Brabant, mais sans réussir à attirer le duc d'Albe au combat.

Suivi par douze cents hommes qu'il s'était réservés, et accompagné de

ses frères Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui

s'avançait en France, au secours des réformés, y prit part à divers

combats, et ne se retira momentanément dans le comté de Nassau que

pour y préparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de

troupes.

Le conseil que l'amiral de Coligny donna alors à Guillaume d'organiser

un armement maritime fut éminemment utile à ce courageux chef; car,

avec l'appui des _gueux de mer_, plus heureux dans leurs entreprises

que ne l'avaient été jusque-là les _gueux de terre_, il s'assura la

possession de la Hollande et de la Zélande, dont les états le

reconnurent pour leur gouverneur.

De leur côté, les villes de la Gueldre, d'Overyssel, de la province

d'Utrecht, et les plus importantes d'entre celles de la Frise, ne

tardèrent pas à se ranger sous l'autorité du prince.

La prolongation de la lutte contre d'implacables ennemis nécessitait,

de la part de Guillaume, un redoublement d'énergie.

Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur les provinces

que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement sur trois

villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à la défense desquelles il dut

pourvoir.

Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir des

assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux événement,

Guillaume écrivit à son frère Louis[90]: «J'avois espéré vous envoyer

de meilleures nouvelles; cependant, puisqu'il en a plû autrement au

bon Dieu, il faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce

même Dieu à témoin que j'ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui

étoit possible pour secourir la ville.»

[90] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. IV, p. 175.

Lettre du 22 juillet 1573.

Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n'avait pas à

redouter Guillaume, en s'efforçant d'en soustraire les habitants aux

horreurs d'un siège! Les anxiétés de son lieutenant Dietrich Sonoy, à

cet égard, étaient grandes; le prince les dissipa par ces simples

paroles[91]: «Puisque malgré nos efforts, il a plû à Dieu de disposer

de Harlem selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa sainte

parole? Le bras puissant de l'Éternel est-il raccourci? Son église

est-elle détruite? Vous me demandez si j'ai conclu quelque traité avec

des rois et de grands potentats: je vous réponds qu'avant de prendre

en main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces j'étois

entré dans une étroite alliance avec le roi des rois, et je suis

convaincu qu'il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront

en lui leur confiance. Le Dieu des armées suscitera des armées afin

que nous puissions lutter contre ses ennemis et les nôtres.»

[91] P. Bor, _Historie der Nederlandtsche Oorlogen_, Seste Boek,

p. 447, 448, 9 _Augusti_ 1573.

Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d'êtres opprimés

qui, comme lui, s'attendaient à l'Éternel! Aussi, des prodiges

d'abnégation et de courage furent-ils, de même qu'à Harlem accomplis à

Alkmaar. Redoutant un désastre final, les Espagnols se virent

contraints de lever le siège de cette seconde place.

Bientôt ils entreprirent celui de Leyde.

Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons relatives

à la défense de cette ville, sur un corps d'armée que son frère Louis

lui amenait d'Allemagne; mais ce corps fut défait à Mookerheyde, dans

un combat où Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre

frère de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la mort,

en 1558, à la bataille de Heyligerlée.

Frappé au coeur par la mort de ses trois frères, dont l'un surtout,

Louis, avait été pour lui constamment un appui précieux, le prince ne

se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde

tout ce qui lui restait de force et d'activité.

[92] Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de

Louis et de Henri: «Je vous confesse qu'il ne m'eust sçeu venir

chose à plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut

conformer à la volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine

providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique,

pour maintenir son église, ne fera rien que ce qui redondera à

l'avancement de sa gloire et maintenement de son église, oires

qu'il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous

viendrions à mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacré

et chassé, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que

Dieu n'abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si

mémorable exemple en la France, où après si cruel massacre de

tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes

qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une

entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la

religion mesme, nous voyons ce néantmoins, qu'ils ont derechef la

teste eslevée plus que jamais, se trouvant le roy en plus de

peines et fascheries que oncques auparavant, espérant que le

seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa

puissance et miséricorde envers nous.» (Groen van Prinsterer,

_Corresp._, 1re série, t. IV, p. 386, 387.)

Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le fardeau de

préoccupations incessantes, il fut saisi d'une violente fièvre qui mit

ses jours en danger; toutefois, quelque menaçantes que devinssent, de

moment en moment, les étreintes du mal[93], il n'en concentrait pas

moins toutes ses pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré

l'extrême faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner

toutes les instructions, tous les encouragements qu'il jugeait être

nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever de son état de

faiblesse, il se porta partout où sa présence et ses directions

pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous son inspiration, les

habitants de Leyde supportèrent avec un admirable courage le poids

d'horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succombé;

et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à

la tête de ses marins, l'un de ces prodiges de dévouement, de bravoure

et d'habileté qui commandent à jamais l'admiration et la

reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols laissèrent libre

l'accès de cette noble cité à Guillaume, qui y fut acclamé comme il

méritait de l'être.

[93] Voir _Appendice_, no 3.

Peu de jours avant celui où il lui fut possible d'entrer à Leyde en

libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean de Nassau, son

frère[94]: «Je me remetz du tout à Dieu, bien asseuré qu'il ordonnera

de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sçait estre utile,

et ne me surchargera de plus d'afflictions que la débilité et

fragilité de cette nature en pourra porter.»

[94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer,

_Corresp._, 1re série, t. V, p. 53).

Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par de

poignantes afflictions.

En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son fils

aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée et à

Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de l'indigne conduite

d'Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mère,

avait, depuis plusieurs années, abandonné et lui et ses enfants, pour

se plonger dans un abîme de désordres auxquels il s'était vainement

efforcé de l'arracher.

La culpabilité de l'épouse infidèle ressortait à la fois de

témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux

de son complice; témoignages et aveux que le magistrat compétent avait

recueillis[95], et à la vue desquels les représentants les plus

considérables de l'autorité ecclésiastique, appelés à se prononcer,

avaient déclaré que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe était

désormais dissous, se trouvait légalement libre d'en contracter un

autre[96].

[95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les

documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la

_Correspondance de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. III,

p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397.

[96] Voir _Appendice_, no 4.

Telle était, à la fin de l'année 1574, la situation de Guillaume, au

double point de vue de sa carrière publique et des douloureuses

perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se créer

un nouvel intérieur le porta à demander la main de Charlotte de

Bourbon.

La grandeur de ses devoirs d'homme d'État ne lui permettant pas de se

rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle ami Marnix de

Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre à la princesse une

lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et

l'invitait à croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-même, dans

les franches communications qu'il lui adresserait, afin qu'elle pût

apprécier sous toutes ses faces la portée d'une démarche qui

impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la

félicité conjugale.

On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde était

porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d'un

mémoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, à

quelque temps de là, il lui confia une mission confirmative de celle

dont Sainte-Aldegonde s'était acquitté à Heydelberg.

[97] Voir _Appendice_, no 5.

Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en homme de

coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui

à l'élévation de ses sentiments, à ses vertus, à l'attrait de ses

rares qualités, à l'irrésistible ascendant de son généreux caractère.

Il plaçait dès lors en elle une confiance sans réserve.

Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se révélait-il

à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque

la majeure partie de ses biens demeurait affectée, soit à la

conservation des droits de ses enfants, soit au service des

Provinces-Unies; ni la perspective d'une existence paisible, car elle

aurait à affronter les agitations, les labeurs et les périls de la

sienne; mais il lui assurait du moins l'inébranlable dévouement d'une

âme qui voulait se consacrer à elle, et la stabilité d'une gratitude

qu'inspirerait à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle

dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique

appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il présageait

le bien sérieux qu'elle saurait accomplir, en contribuant, par la

douce influence de ses conseils et de ses procédés, à resserrer les

liens qui unissaient les réformés français à ceux des Provinces-Unies,

et la France elle-même à ces provinces.

On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de

Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins la lettre qu'à la suite de

ces entretiens elle fit parvenir à Guillaume de Nassau. La voici dans

sa gracieuse simplicité[98]:

«A monsieur le prince d'Orange.

»Monsieur, j'ay reçeu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire et entendu

de ce gentilhomme, présent porteur, l'affaire dont luy avés donné

charge de me parler, quy est telle que je n'y puis faire réponce que

par le conseil et commandement de monsieur l'Électeur et de madame

l'Électrice, auxquels j'ay tout remis; car, me tenant lieu de père et

de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons

traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de

fille, comme j'y suis obligée. Pour ce qui dépent de ma voullonté,

monsieur, il ne sera jamais que je n'estime et honore beaucoup la

vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m'en donnera

le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, après vous

avoir présenté mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce,

en santé et prospérité, très heureuse et longue vie.

»Vostre bien humble, à vous faire service.

»CHARLOTTE DE BOURBON.

»à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.»

[98] Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille).

La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes n'excluait pas,

aux yeux de Guillaume, la perspective d'un consentement qui, s'il

était obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la détermination à

laquelle Charlotte de Bourbon s'arrêterait ne devait être que le

résultat de mûres réflexions, il tint à la laisser s'y livrer à

loisir, en demeurant, vis-à-vis d'elle, dans une silencieuse

expectative, et à lui prouver, par cela même, combien il respectait la

plénitude de sa liberté.

Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur de ceux de

Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n'aspirant qu'à connaître et

qu'à suivre sa volonté. Vint le jour où, obtenant, dans le

recueillement de la foi, une réponse à ses instantes prières, elle se

sentit paternellement amenée par une direction suprême sur le seuil de

la voie qu'elle devait suivre, et qu'aplanissait d'ailleurs, devant

elle, l'affectueuse approbation de sa soeur aînée, de ses cousins, le

roi de Navarre et le prince de Condé, de l'électeur palatin et de

l'électrice. Alors elle accepta avec une confiante sérénité d'âme le

rôle sacré de compagne d'un homme de foi et d'abnégation, et la

mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants.

Préoccupations, labeurs, fatigues, périls, elle était prête à tout

supporter, à ses côtés; car son coeur la portait à devenir pour lui ce

qu'elle fut en effet, «_une aide fidèle, lui faisant du bien, tous les

jours de sa vie_[100].»

[99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse

de «vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée

d'une piété singulière.» (Voir Lepetit, _la Grande chronique de

Hollande, Zélande, etc._, t. II, p. 301.--_Hist. des troubles et

guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582,

p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur Ryckwaert d'Ypres.)

[100] _Genèse_, chap. II, v. 18.--_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12.

L'acceptation si vivement désirée par le prince intervint, à la fin du

mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l'un des

principaux conseillers de l'électeur palatin, fit connaître à

Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour de ce même mois, la

lettre suivante[101]:

«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine est revenu de

France, portant la mesme résolution du roy de France et de la royne

mère, comme Vostre Excellence l'a cognue par l'extrait des lettres

dudit de Mine, lequel ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à

sçavoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant

contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de

rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mère: et

qu'en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle

feroit par le conseil du conte palatin, et qu'elle verroit estre son

bien, moyennant qu'il ne soit contre le service du roy; toutesfois que

cela méritoit bien estre communiqué au duc de Montpensier, son père.

Ce nonobstant, il a esté résolu, en présence du conte palatin, du

chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu'il ne fust besoing

d'attendre le consentement du duc de Montpensier, à cause qu'il ne

faut espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme

religion, et qu'elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande sinon

d'obéir au conte palatin en tout ce qu'il luy plairoit de luy

conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour père; et qu'ayant

le conte palatin trouvé bon et déclaré qu'il ne luy sçauroit

desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion,

Madamoiselle a simplement déclaré en cest affaire d'obéir au conte

palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin

m'a commandé de escrire à Vostre Excellence.

[101] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.

165.

»Car, quant aux autres points, à sçavoir la déclaration de Vostre

Excellence, qu'elle veut faire aux parens de l'autre partie, le conte

palatin et Madamoiselle la remettent à la suffisance de Vostre

Excellence, laquelle fera tout ce qu'elle trouvera convenable, tant

pour appaiser lesdits parens, que pour garder l'honneur de Vostre

Excellence et de Madamoiselle.

»Quant au douaire, le conte palatin et Madamoiselle ont entendu ce que

Vostre Excellence a résolu touchant la maison de Middelbourg; mais

comme Madamoiselle ne demande autre chose, sinon d'attendre et porter

avec Vostre Excellence tout ce qu'il plaira à Dieu d'envoyer à Vostre

Excellence et Madamoiselle, estant conjoints, ainsy Madamoiselle,

comme aussy le conte palatin, ne font aucun doute que Vostre

Excellence aura considération du sexe, et des biens que Vostre

Excellence pourra avoir en France, soit Aurange ou en la duché de

Bourgogne, s'ils ne soyent point obligez aux enfans précédens de

Vostre Excellence, afin qu'en tout événement elle puisse avoir de quoy

s'entretenir honnestement; car, quant à Messieurs, frères de Vostre

Excellence, elle ne voudroit ni Vostre Excellence ni eux discommoder.

Car elle ne s'arreste nullement sur ce point, ains le remet aussi bien

que les autres à la discrétion et prudhommie de Vostre Excellence,

laquelle elle s'asseure bien d'avoir puissance d'y pourvoir autrement.

Il ne reste donc sinon la déclaration de Vostre Excellence là dessus,

et qu'icelle ordonne du reste qu'il luy plaise que par la permission

du conte palatin Madamoiselle face. Car il nous semble estre chose

superflue que Vostre Excellence renvoye pour cest affaire au roy; ains

suffit de la response susdite; veu aussi que le conte palatin attend

de jour en autre la response du frère du roy et du roy de Navarre,

ausquels le conte palatin a escrit de vouloir consentir à ce mariage,

et adoucir le duc de Montpensier, son père, qu'il le trouve bon.»

La solution affirmative de la grande question du consentement fut

aisément suivie de celle des questions secondaires qui s'y

rattachaient, et Charlotte de Bourbon vit, non sans émotion, approcher

le moment où elle devrait se séparer de l'électeur et de l'électrice.

Sa gratitude envers eux était profonde, et toujours elle sut en

prouver la sincérité.

Heureusement fixé sur la réalisation de ses voeux par la lettre de

Zuliger, Guillaume, à qui la gravité des événements s'accomplissant

alors au sein de sa patrie ne permettait pas de s'absenter du

territoire de celle-ci, pour se rendre à Heydelberg, voulut du moins,

qu'en quittant cette résidence, sa noble fiancée, sur le voyage de

laquelle se concentrait sa sollicitude, ne s'acheminât vers les

Provinces-Unies, que sous la protection d'un personnage dévoué et

vigilant. Il avisa, en outre, à ce que son beau-frère le comte de

Hohenloo joignit son appui personnel à celui que la princesse devait

recevoir de Marnix de Sainte-Aldegonde[102].

[102] Voir _Appendice_, no 5.

Mû par son infatigable dévouement aux intérêts de Guillaume et à ceux

de Charlotte de Bourbon, Sainte-Aldegonde vint immédiatement dans le

Palatinat se mettre à la disposition de la princesse, et, d'accord

avec elle, il prit, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice,

toutes les mesures nécessaires à l'organisation de son départ, avant

que le comte de Hohenloo, dont il ignorait d'ailleurs la mission, fût

arrivé à Heydelberg.

Au moment où il allait quitter cette ville avec la princesse,

Sainte-Aldegonde adressa, le 2 mai, au comte Jean de Nassau une lettre

étendue[103] qui témoignait de son zèle à seconder les intentions du

prince dans l'observation des égards et des ménagements auxquels sa

noble fiancée avait droit.

[103] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.

192.

Tandis qu'accompagnée du loyal ami du prince, Charlotte de Bourbon

entreprenait un long et fatigant voyage, Guillaume, promptement

informé de son départ, en donna avis au comte Jean, en ces

termes[104]:

«Monsieur mon frère, la présente servira seulement pour vous advertir

que, suivant la charge que j'avois donnée à M. de Sainte-Aldegonde, de

contracter le mariage entre Madamoiselle de Bourbon et moy, je luy

avois de mesme commandé que, tout aussitost qu'il auroit le

consentement de ladite damoiselle, qu'il se mettrait avecq elle en

chemin, pour la mener pardeçà. Or, depuis, craignant que le retour de

M. Sainte-Aldegonde ne seroit encoires sitost, j'avois prié M. le

comte Wolfgang de Hohenloo, partant d'icy vers l'Allemaigne, de

vouloir passer à Heydelberg pour porter mon consent à Madamoiselle de

Bourbon. Sur ces entrefaites ledit sieur de Sainte-Aldegonde est

retourné à Heydelberg, où il trouvoit le consentement du comte palatin

et de Madamoiselle de Bourbon. Suivant donc la première charge, il

s'est mis en chemyn avec elle, pour la conduire pardeça, ignorant

entièrement la requeste que j'avois faicte à mondict beau-frère le

comte de Hohenloo; ce que je vous ay bien voulu faire entendre, à

cause que je suis adverty que vous avez mandé à M. de Sainte-Aldegonde,

qu'il retourneroit avecq Madamoiselle de Bourbon à Heydelberg; que ce

néantmoins, sur le premier commandement qu'il avoit, il est passé

oultre, dont je suis certes bien aise pour plusieurs raisons, et

advoue entièrement ce qu'il en a faict; dont vous ay bien voulu

advertir, afin que ne luy sachiez mauvais gré et que vous n'estimiez

ne pensiez qu'il ait surpassé sa charge et commission.»

[104] Groen van Prinsterer, _Correspondance_, 1re série, t. V, p.

205.

De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s'étaient

dirigés vers Embden, où avaient ordre de les attendre des vaisseaux de

guerre fortement armés, que Guillaume de Nassau avait envoyés

au-devant d'eux[105], pour protéger leur trajet par mer jusqu'à l'une

des côtes des Provinces-Unies.

[105] «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince

de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten

na de Mase, etc., etc.» (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche

Oorlogen_, in-fº, t. Ier, p. 644.)

Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en

l'honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrivée.

Voici, quant à la Hollande, celles que nous font connaître les

procès-verbaux des _résolutions de ses états_[106]:

«Séance du 4 juin 1575.--Étant représenté aux états, que, pour

répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de

congratuler, à son arrivée, la princesse, future épouse de Son

Excellence qui a si bien mérité de la patrie, et de lui offrir quelque

don de joyeuse entrée; que, dès lors, il y a lieu de déterminer où et

de quelle manière la princesse sera receue;--en conséquence, il est

_résolu_ qu'on informera Son Excellence de la décision prise par les

états de congratuler la princesse, au lieu même de son arrivée, et de

l'accompagner jusqu'au lieu où Son Excellence a l'intention de

célébrer les fêtes de noces; ce dont les états s'enquerront auprès de

Son Excellence; à l'effet de quoi sont députés vers elle les sieurs

Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l'avocat Buijs.»

[106] Archives générales du royaume de Hollande.

«Séance du 6 juin 1575.--Étant fait rapport aux états de la

congratulation adressée à Son Excellence, à raison de sa nouvelle

alliance, et étant offerts de la part des états, tous les bons offices

du pays, Son Excellence les en a remerciés et a déclaré qu'elle

espéroit que cette nouvelle alliance contribueroit à la prospérité

dudit pays. Son Excellence n'avoit pas encore décidé où les fêtes de

noces seraient célébrées; mais elle avoit l'intention d'attendre

l'arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit pu

s'apercever qu'il seroit agréable à Son Excellence que la princesse

fût receue à La Brielle même par les états.--Sur ce, il est résolu par

les états, que, de leur part, seront envoyés à La Brielle divers

députés, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht,

d'Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu'après les

noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques cadeaux et un

don de six mille livres de quarante gros, dans l'espoir que Son

Excellence prendra plus en considération l'affection que l'importance

de l'offre, à raison des pesantes charges imposées aux états par suite

de la longue durée de la guerre; ce que l'on aura soin de

représenter[107].»

[107] On lit dans le recueil _des Résolutions_ des états de

Hollande (Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du

10 juin 1575.--Les villes et états de Hollande ayant résolu

d'offrir à la princesse Charlotte de Bourbon, à titre de

congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera

demandé à Son Excellence en quoi elle désire que le don consiste,

soit en numéraire soit en pierres précieuses.» «Séance du 16 juin

1575.--Son Excellence a déclaré désirer que le don destiné à la

princesse lui soit offert en numéraire, afin qu'elle en puisse

faire tel usage que bon lui semblera.»

A peine cette délibération venait-elle d'être prise, que le prince eut

le bonheur d'accueillir à La Brielle Charlotte de Bourbon, dont

l'arrivée fut acclamée par la population et par les députés des états

avec un enthousiasme qui émut profondément cette princesse.

Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les conventions

civiles qui devaient précéder leur union.

L'acte dans lequel ils les consignèrent était d'une simplicité

exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il

mérite d'autant plus d'être connu, qu'il témoigne d'une complète

réciprocité de désintéressement, en laissant apparaître l'absence de

toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du côté de l'une

des parties contractantes, et l'exiguïté des seules ressources alors

disponibles, du côté de l'autre[108].

[108] Voir _Appendice_, no 6.

Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. Il fut

béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait

récemment pris pour chapelain, et qui, à ce titre, demeura désormais

attaché à la maison du prince et de la princesse.

Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, où, de

même qu'à La Brielle, ils reçurent un chaleureux accueil, bientôt

suivi de fêtes et de réjouissances, dans le cours desquelles

d'ailleurs on s'abstint de danser[109].

[109] Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l'entrée

et au séjour de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné

dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J.

Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8º, p. 50

et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in

1575_). Il y est parlé, notamment d'une association littéraire,

dite des _Rhétoriciens_, ayant pour devise les «mots: _joie

pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une

moralité.»

On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de l'ardente

sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, à La Brielle et à

Dordrecht, qu'en se reportant à une modeste production littéraire, du

XVIe siècle, qui, dans sa naïveté, demeure empreinte de l'émotion que

fit naître en une foule de coeurs la présence de l'excellente et

gracieuse princesse. Il s'agit d'un morceau en treize stances, faisant

partie d'un ancien recueil intitulé: _Chansonnier des Gueux_[110].

Voici la traduction simplement littérale de ce morceau,

qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et de la

princesse dans cette ville, en 1575:

«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.

»(Sur l'air de Guillaume de Nassau.)

»1º Faites éclater votre allégresse, vous, villes de Hollande et de

Zélande! Vous, hommes, femmes, faites éclater, de tous côtés, votre

allégresse, en l'honneur de l'éminent prince et de son épouse noble et

renommée. Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur

continuer, à toujours.

»2º A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun

en a été témoin. De nombreux coups de canon furent tirés en l'honneur

du prince; et, quant à elle, on la prit par la main et on lui dit

qu'elle était la bienvenue dans la patrie du prince.

»3º En apprenant l'arrivée de la princesse, le prince, joyeux de

coeur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers elle tendaient les

plus chers désirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa

fiancée, l'a-t-il saluée affectueusement.

»4º Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; je vous le

dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre

sur la jetée et dans la ville. Le canon fut tiré en l'honneur de la

charmante fiancée. Rien n'a été épargné pour qu'elle fût accueillie

par de nombreuses salves.

»5º Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun

lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata de toutes parts. Des feux

brillèrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d'une

manière ravissante. Pas une plainte ne troubla l'émotion générale.

»6º De là, les nouveaux époux sont partis rapidement pour Dordrecht,

comme on a pu s'en assurer en les voyant. Dieu les a gardés. Tandis

que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun

accourir pour rendre hommage à la compagne du prince.

»7º Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent bientôt pris leurs

mesures; car, en attendant la princesse, ils n'épargnèrent aucuns

frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s'avança en faisant

flotter ses bannières.

»8º Pleins d'ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte

de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se

fit entendre. On vit, çà et là, par la ville, les tonneaux de résine

lancer leurs flammes, à la honte de tous les mécréants, et en

l'honneur du prince vénéré.

»9º Les autorités de la ville, l'Escoutète, les échevins, dans leur

bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allèrent

triomphalement, bannières déployées, à la rencontre de la princesse,

et lui adressèrent avec cordialité ces paroles: Soyez la bienvenue en

Hollande.

»10º Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester une vive

allégresse, faire éclater votre amour pour le vaillant prince, et

remercier Dieu, à haute voix, d'avoir détruit Babylone, et de vous

avoir donné sa sainte parole.

»11º Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes très renommées,

parce que jamais vous n'avez été placées sous une aussi grande

protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente

princesse, qui, tous deux, appuyés sur la parole divine, veulent

sacrifier, pour nous, corps et biens.

»12º Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C'est lui

qui nous soutient, nous pauvres créatures chétives, comme on a pu le

voir devant la ville de Leyde, où l'ennemi a été saisi d'épouvante,

et aussi à Alckmaar, d'où il s'est enfui précipitamment.

»13º De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer de bon coeur ce

chant composé en l'honneur du prince d'Orange et de l'éminente

princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne santé et leur

accorder une longue vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon

coeur!»

[110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de

troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght

is. «T'Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op 't

water, anno 1656_, in-8º».

Émue, au fond du sien, de l'accueil chaleureux qu'elle rencontrait au

sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle

pouvait y voir le présage de celui qu'elle recevrait des membres,

alors disséminés, de la famille du prince. Répondraient-ils aux

sincères efforts qu'elle ferait pour se concilier l'affection de

chacun d'eux? Elle l'ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de

Dieu, pour résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante

question, si intimement liée désormais à celle de son bonheur

domestique.

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 15 / 57 题