CHAPITRE II

Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ

de sa fille.--Sa réponse à la lettre de l'électeur

palatin.--Une information judiciaire a lieu à Jouarre.

Dépositions importantes des religieuses.--Négociations

entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de

Bourbon en France.--Fermeté de l'électeur.--Lettre de Jeanne

d'Albret.--Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection

de l'électeur et de l'électrice.--Dernière lettre de Jeanne

d'Albret à Charlotte.--Douleur de celle-ci en apprenant la

mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres

de la Saint-Barthélemy.--Charlotte vient en aide aux Français

qui se réfugient à Heydelberg.--Ses procédés généreux à

l'égard de l'apostat Sureau du Rosier.--Ses intéressantes

relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean

Taffin et autres personnages distingués, ses

compatriotes.--Sa correspondance avec les fils de l'amiral de

Coligny.--Intervention des ambassadeurs polonais auprès du

roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.--Passage à

Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui

s'y rattache.--Joie que Charlotte éprouve du séjour de son

cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.--Mme de Feuquères

et Ph. de Mornay à Sedan.--Mort du duc de Bouillon en

décembre 1574.--Affliction que causa à Charlotte de Bourbon

le veuvage de la duchesse, sa soeur.

Au milieu de l'émotion causée par la fuite de Charlotte de Bourbon,

l'une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, était accourue à Jouarre,

et avait aussitôt informé le duc de Montpensier de la disparition de

sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre

renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu'elle

avait prise.

Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses devoirs

militaires. A l'ouïe de l'événement inopiné qui le blessait au vif

dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de colère et déclara:

qu'il fallait que chacun s'employât «pour sçavoir où la fugitive

s'estoit retirée, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon

admonestement»; ajoutant qu'il fallait aussi qu'on l'aidât, «pour

qu'elle pût estre trouvée, en quelque part qu'elle fût, dedans ou

dehors le royaume, et ramenée, _vive ou morte_, afin que l'injure et

déshonneur faits à son père par elle et ceulx qui l'avoient induite,

conseillée et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés, avec

une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mémoire en

demeureroit perpétuelle, à l'advenir[40]».

[40] Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l'abbesse de

Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l'église de

Meaux_, in-4º, 1731, t. II, _Pièces justificatives_, no 5).

Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu'était devenue Charlotte,

ainsi qu'il l'annonçait, d'Aigueperse, ce même jour, «à son bon

seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41]».

[41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, fº 23.

La réception de la lettre de l'électeur palatin mit un terme à son

incertitude; mais, en même temps, excita en lui un redoublement de

colère.

Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en proie se

traduisirent avec amertume dans une réponse qu'il adressa, le 28 mars,

à l'électeur[42].

[42] Cette réponse, démesurément longue, est intégralement

reproduite avec les annotations qu'elle nécessite, au no 2 de

l'_Appendice_, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart

outrageantes et mensongères.

Il ne s'en tint pas à cet acrimonieux _factum_: il écrivit au roi, à

la reine mère, et à divers personnages sur le concours desquels il

croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d'un côté, une enquête, et,

de l'autre, des négociations ayant pour objet le retour de sa fille en

France, même par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accès de

fureur, sur le châtiment exemplaire qu'il lui réservait.

[43] «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes,

pour sa fille, l'abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée,

s'enfuit à Heidelberg.» (D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv.

1er, ch. II.)

Ses démarches et ses menaces n'aboutirent pas, au gré de ses désirs.

En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée à Jouarre

même, sur l'ordre du premier président du Parlement de Paris, n'eut

d'autre résultat, que la constatation réitérée de la brutale pression

dont Charlotte de Bourbon avait été victime, le 17 mars 1559.

Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations

du magistrat chargé de les interroger, six religieuses, autres que

celles dont les déclarations avaient été recueillies, le 25 août 1565,

confirmèrent pleinement ces déclarations par des dépositions

empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long

séjour à l'abbaye de Jouarre, s'était constamment montrée affectueuse

et bonne pour chacune d'elles.

L'information secrète dont il s'agit est d'une si haute portée, qu'il

faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]:

«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes,

lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appelé

avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce, à la

postulation et requeste de noble homme, Me Pierre André, sieur de La

Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des

affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur

desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la

vérité de ceux qui ont suborné madame Charlotte de Bourbon, abbesse de

Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite

abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions

qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d'avoir laissé son habit

qu'elle avoit porté par l'espace de douze à treize ans, sans en avoir

faict plainte ni doléance à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que

prétend ledict André; joinct qu'elle n'avoit faict protestation

contraire à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se

trouvoit, qu'elle seroit sans cause, faulte d'induction, séduction,

force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de

deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures; à la vérification

desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou à

ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqué comme s'en suit:

»Du 28e jour d'apvril, l'an 1572.

[44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.--Au

dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention

suivante: «Par commandement de messieurs le premier président et

Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les

officiers de Jouerre.»

»1º.--Vénérable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en

l'abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre ans ou environ, laquelle,

après serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a,

qu'elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu'elle ne sçait qui a

sollicité ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte

de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu'elle pense que Françoys

et Georges d'Averly luy pourroient bien avoir sollicité de ce faire,

parce que journellement ils hantoient et fréquentoient en ladite

abbaye, où icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne

sçayt personne qui sceust aucune chose de l'occasion pour laquelle

elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son habit à

contre-coeur, parce qu'elle n'a esté religieuse que par le

commandement de madame sa mère, laquelle la faisoit importuner et

solliciter d'estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles

rapportant à madite dame sa mère, que sa fille n'y vouloit entendre,

elle-même luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et

de l'envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et

pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère voulut; mais le

regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps.

N'a la déposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier

ayt oncques forcé sadite fille, mais au contraire marry contre sa

défunte femme de ce qu'elle attaquait sa fille n'estre contre son gré

telle qu'elle la desiroit, et prophétisa ce qui est advenu de cette

force et importunement; et pense ladite déposante que, si ladite fille

eust fait entendre librement à mondit seigneur que son habit luy

déplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle

estoit fille si craintive, qu'elle n'osa jamais luy en parler, crainte

de l'ennuyer et fascher. Bien l'a-t-elle dict souvent à plusieurs, qui

l'ont célé à mondit seigneur, de peur de l'irriter. Toutefois elle

continuoit toujours à dire, en lieu de liberté, qu'elle n'estoit

professe, et que, si elle n'avoit craint que mondit seigneur son père

se fâchast, qu'elle auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a

souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine

de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent et

familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte mère si faisoit,

et la révérence paternelle qu'elle portoit à sondit père.

»_Ainsi signé_: RICHEMONT.

»2º.--Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en

l'abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou environ, laquelle, après

serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est

religieuse en ladite abbaye, et qu'elle ne sçayt ceux qui pourroient

avoir sollicité et donné conseil à madame Charlotte de Bourbon,

abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s'en avoir allé hors du

royaume de France, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui estoient

ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur;

et nul ne pouvoit sçavoir ce qu'ils vouloient faire; et emmenèrent

madite dame, faisant semblant d'aller voir madame du Paraclet; et a on

esté longtemps qu'on pensoit qu'elle ne fust allée que jusques audict

Paraclet, jusques à tant qu'il vint nouvelles de ceulx qui estoient

allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys

Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui

dirent qu'elle estoit allée en Allemagne, au logis du comte palatin,

et que lesdits d'Averly et un nommé Robichon estoient demourez avec

madite dame; et qu'elle pense certainement qu'il y a jà longtemps que

lesdits d'Averly sollicitoient madite dame de s'en aller. Dict aussy

que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint à Jouarre, durant

les désastres qui ont esté en ce royaume, et qu'il fit publier de

baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque

mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu'elle ne se

pourroit plus contenir qu'elle n'en feist un autre et ne luy monstrast

qu'elle n'eut jamais envie d'estre religieuse, en ayant faict

profession par forcedite de madame sa mère, laquelle, à la vérité, luy

a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu

la déposante tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations

de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu'elle n'en ose dire la

centième partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle

déposante vit que, quand monsieur Ruzé, à présent évesque d'Angers,

vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l'une

contenant paroles douces et fort légères, de profession, non

accoustumées à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et

une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a

entendu que, si elle n'eust faict ladicte profession, que madite dame

sa mère luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N'a jamais

entendu que mondit seigneur son père en ait esté content, mais bien

marry; mais ladite abbesse l'a tousjours tant redoubté, qu'elle ne

s'est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages qui luy ont

tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est l'occasion qu'elle luy

peult présentement avoir baillé un ennui. Dict, oultre, qu'elle a

tousjours entendu continuer sa volonté n'estre en cest estat, et pour

cest effect n'a oncques voulu se faire béniste abbesse. C'est tout ce

qu'elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu'il est notoire.

»_Ainsi signé_: C. DE PERTHUIS.

»3º.--Vénérable religieuse, soeur Marie Brette, grand'prieure de

l'abbaye de Jouarre, âgée de quatre-vingts ans, ou environ, laquelle,

après serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est

religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle ne sçayt ceulx qui peuvent

avoir donné conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse

de ce lieu, de s'en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de

s'en aller hors de ce royaume, sinon Françoys et Georges d'Averly, qui

estoient ordinairement à ladite abbaye et à l'entour d'icelle madite

dame; et pense qu'il n'y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye

qui en pussent sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne

Vassetz, qui s'en sont allées avec madite dame. Et quand elle partit,

elle disoit qu'elle alloit au Paraclet; et néanmoins elle s'en seroit

allée en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu'elle a ouy

dire. Dict aussy qu'elle n'a point sceu que madite dame ayt oncques,

de son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu'elle ayt faict

voeu de religion, si est-ce qu'il ne fut jamais, ainsy qu'il

appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu'elle fust

prompte à hanter et fréquenter l'église; et quand ladicte déposante

l'allait quérir pour aller au service, elle y estoit aussitost que

ladicte déposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agréer à

monseigneur son père; mais, pour tout cela, la déposante ne peut

croire qu'icelle n'eust tousjours dévotion (volonté) de poser son

habit, qu'elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l'avoir pris

trop jeune, à contre-coeur, par force de sa mère, laquelle luy a faict

faire profession par des subtilitez et forces estranges.

»_Ainsi signé_: soeur MARIE BRETTE.

»4º.--Vénérable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en

ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, après

serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est

religieuse en ladicte abbaye, et qu'elle a tousjours connu, depuis que

madame Charlotte de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort

jeune, qu'elle y a faict une profession oultre son gré et volonté,

parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le

décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent, elle, abbesse de

ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de

Givry décedast, elle se voulut démettre de ladicte abbaye entre les

mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le

couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu'elle ne vouloit

accorder; tellement que madame sa mère fut extrêmement offensée, et

dès lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes,

qui émurent tellement cette jeune princesse, que l'appréhension

qu'elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes

les filles de ladicte abbaye qui l'alloient veoir, qu'elle ne vouloit

estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mère

ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu'elle

seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son père

estoit bien fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de

mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse

leur disoit, qu'elle déposante a opinion qu'il luy eust osté l'habit

qu'elle a tousjours porté et fait actes de religion convenables à sa

charge, pour donner plaisir à sondit père, plustost que de volonté,

car elle n'eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualité

et habit de religion; qu'elle, comme tout le monde sçayt, a faict voeu

par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle escrivoit

audict couvent, qu'elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon

donnast son bien à monseigneur le prince son frère. Ne sçayt ladicte

déposante si elle fit ou non, parce qu'elle n'y estoit présente. Dict

aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles

dudict couvent n'entendirent jamais un seul mot de la lecture de son

voeu; aussy qu'il y avoit deux lettres, l'une simulée, et l'autre

ordinaire; et quand eust présenté à l'autel une desdictes lettres,

soeur Cécile Crue, autrement appelée Chauvillat, print icelle et la

mit dans son sein; et que telle prétendue profession fut faicte assez

maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n'estoit

professe; et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les

religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu'elle pense

qu'il n'y avoit personne quy ayt sollicité ladicte dame de Bourbon de

sortir de sa maison, sinon Françoys et Georges d'Averly, auxquels elle

portoit faveur, et estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy

que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé,

avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu'elles

n'avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur

fit responce, qu'elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme

les autres abbesses avoient faict auparavant.

«_Ainsi signé_: soeur R. SARROT.

«5º.--Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye âgée de

quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après serment par elle

faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en

ladite abbaye, et qu'elle sçayt que madame Charlotte de Bourbon a esté

contraincte d'estre religieuse et faire sa profession par madame la

duchesse de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit

ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault; depuis lequel

temps, depuis deux ans en çà, ladite dame Charlotte de Bourbon avoit

dict à feue madame de Reuty, qu'elle n'estoit professe et qu'elle

n'avoit faict les voeux ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite

dame de Reuty; et qu'elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser

son abbaye, sinon d'Averly et quelques autres de la religion prétendue

réformée, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion

qu'elle se damnoit en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû

les lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et pour avoir

esté présente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite

dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire récit des volontés de

sadite mère, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au

moyen de ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna une

fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses

qui voyoient la manifeste contrainte et les menées avec la force, peu

de volonté de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de

profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour

luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que légitime et

solennel; joinct que ladicte abbesse ne l'a jamais approuvé, sinon

pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire à iceluy.

»_Ainsi signé_: soeur MARIE BEAUCLER.

»6º.--Soeur Marie de Méry, religieuse professe en l'abbaye de Jouarre,

âgée de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est

professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame

Loïse de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de ladite

abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite déposante a vû que ladicte

dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l'eust

jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa

part en ladicte abbaye. Dict aussi qu'elle a ouy dire à soeur Cécile

de Crue qu'il falloit qu'elle fust professe, parce que c'étoit la

volonté de madame sa mère, à laquelle elle n'oseroit désobéir. Mesme,

le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu'on ne sceut

entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par

ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire sortir de

ladite abbaye madicte dame.

»_Ainsi signé_: MARIE, soeur de Méry.

»_Signé_: DE GAULNES,

»DESMOLINS.»

Après avoir échoué sur le terrain de l'enquête, le duc de Montpensier

échoua également sur celui des négociations entamées, à la cour

d'Heydelberg.

Le premier président de Thou et le sieur d'Aumont s'étaient rendus

auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom du roi, de

renvoyer Charlotte de Bourbon à son père: l'électeur répondit avec

fermeté qu'il ne la lui renverrait qu'à la condition expresse que la

princesse serait certaine d'obtenir, pour la sûreté de sa personne et

pour le libre exercice de son culte, la protection à laquelle elle

avait droit[45].

[45] «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r'avoir

Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu'avec

bonnes cautions, pour la liberté de la dame en sa vie et en sa

religion, le père aima mieux ne l'avoir jamais.» (D'Aubigné,

_Hist. univ._, t. II., liv. Ier, chap. II).--«Le père, grand

catholique, avoit redemandé sa fille à l'électeur, vers lequel

fut envoyé M. le président de Thou, et puis M. d'Aumont.

L'électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu'on ne la

forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux

la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux,

professer une religion qui lui étoit si à contre-coeur.»

(_Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande et des autres

provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p.

63.)

Les envoyés du roi n'ayant pouvoir de s'engager sur aucun de ces deux

points, la négociation qu'ils avaient entamée fut rompue.

Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de l'électeur

et de l'électrice; position honorable et sûre, qu'elle avait

immédiatement conquise, sans effort, par l'intérêt qu'excitait son

infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son

caractère, et par le sérieux de ses hautes qualités.

Jeanne d'Albret, qui suivait, de coeur et de pensée, sa jeune amie sur

la terre étrangère, se montra sensible à l'accueil qu'elle y recevait,

en lui écrivant[46]:

«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne, j'ay

escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur le duc Casimir, son

filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage

de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon

recueil qu'ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant

j'estime que ce mariage vous pourra servir, car j'auray meilleur

crédict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos

parentes. J'ay commencé à parler de vostre faict; mais monsieur de

Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne

fauldray de solliciter pour vous et d'employer tout le pouvoir que

Dieu m'a donné. Parmy la joye que j'ay du mariage de mon filz, Dieu

m'a affligée d'une maladie qu'a ma fille, d'une seconde pleurésie qui

luy a repris quatre jours après l'autre. Elle a été saignée: j'espère

en Dieu que l'issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en

disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu'il

sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma cousine, ce que vous

désirez.

»De Bloys, ce 5e d'apvril 1572.

»Vostre bonne cousine et parfaite amye,

»JEHANNE.»

[46] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.

La dignité personnelle d'une femme chrétienne, aux prises avec les

difficultés inséparables d'une vie de privations, recèle en elle-même

des secrets trésors d'abnégation et de délicatesse, que pressent et

que respecte, dans sa généreuse sympathie, tout coeur qui aspire à

soulager une souffrance noblement supportée.

Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg, dans la

sincérité de son application.

La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état voisin du

dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement résolue

à en subir les rigoureuses conséquences, plus, de leur côté,

l'électeur et l'électrice s'attachèrent, par de judicieux et tendres

ménagements, à l'affranchir du malaise inhérent à un tel état.

Profondément touchée de leurs prévenances, elle en déclinait cependant

en partie les effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne

réussirent à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir

la plénitude de leurs bons offices qu'en la convainquant que le

meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de son

affection et de sa gratitude, était de les laisser l'aimer et la

traiter comme si elle eût été leur propre fille.

Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s'abriter sous la

bienveillante protection de l'électeur et de l'électrice, Charlotte de

Bourbon rencontra un appui de plus dans le dévouement éprouvé de

François d'Averly, seigneur de Minay, qui avait pris à coeur,

disait-elle «de la secourir et de l'assister en ses affaires», et qui,

de fait, avec l'assentiment de Frédéric III, dont il s'était concilié

l'estime, resta auprès d'elle, à Heydelberg, tant qu'elle-même y

résida.

La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui

l'entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement chère

aux personnes attachées à son service. Au premier rang de celles-ci,

se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins

vigilants et sur la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente

discrète de maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans

l'épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme de coeur

s'élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la seule intensité de

son dévouement. Ayant voué à Charlotte de Bourbon une sorte de culte,

elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles

circonstances la mort seule les sépara l'une de l'autre.

Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient à leur

côté, par sympathie pour ses épreuves et pour ses convictions

religieuses, Charlotte, libre désormais de professer publiquement ces

dernières et d'y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de

prendre part aux exercices du culte réformé, auquel sa mère s'était

rattachée naguères, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon,

continuait à pratiquer. Elle le fit en toute simplicité, avec un

sérieux d'attitude et une modestie de langage qui lui concilièrent le

respect de tous.

Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première fois une

réelle dilatation de coeur, elle commençait à goûter le charme d'une

existence paisible et utilement employée.

La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d'affectueux conseils

sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en même temps

qu'elle agissait, dans son intérêt, auprès du duc de Montpensier et de

Catherine de Médicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], datées de

Vendôme, où la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel

devoir[48]:

«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et

monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir

receue; ce que mon filz continuera, à sa venue. Quant à vostre

affaire, j'ay monstré à la royne, mère du roy, celles-ci que m'a

escript monsieur le comte, et sur cela ay adjousté ce que j'ay pensé

vous pouvoir servir; mais je n'ay eu telle responce que j'eusse

désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous, mais peu qui

osent parler, pour l'aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient

tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse

me fermer la bouche. Je m'employeray de coeur et d'effect en tout ce

que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j'en auray

le moyen. J'ay eu mes deux enfans extrêmement malades: Dieu les a

encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon

amitié, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine,

vous donner sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande

affaire.

»De Vendosme, ce 5e de may 1572.

»Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.

»JEHANNE.»

[47] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.

[48] «_La de Vandoma_ (qualification dédaigneusement appliquée

par les Espagnols à Jeanne d'Albret) partio ayer para la dicha

Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se

han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del

principe de Condé que por la honrra le quieren poner en la

yglesia entre los otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc

d'Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B.

32.)

A un mois de là, une mort inopinée ravit à l'affection de Charlotte de

Bourbon cette _parfaite amie_, qui s'était montrée pour elle une

seconde mère, et à laquelle l'attachaient des liens devenus de jour en

jour plus étroits[49]. Cette séparation déchirante la plongea dans une

affliction dont la correspondance de Frédéric III atteste la

profondeur[50].

[49] Jeanne d'Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.--Voir sur

ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée:

_Gaspard de Coligny, amiral de France_, t. III, p. 383, 384, 385.

[50] Lettre de l'électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572

(ap. Kluckhohn, _Briefe_, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p.

467).--Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series,

lettre du 27 juin 1572. On y lit: «Mademoiselle de Bourbon is

very grieved at the death of the queen of Navarra.»

Quel surcroît de douleur la jeune princesse n'eut-elle pas à subir,

peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg les premières

nouvelles des effroyables massacres commis à Paris et dans les

provinces de France lors de la Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée

de stupeur et navrée.

Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous l'impulsion

d'un grand devoir à remplir, elle concentra ses pensées sur

l'adoption immédiate de moyens propres à soulager ceux de ses

compatriotes qui, ayant échappé au fer des égorgeurs, viendraient

chercher un refuge dans les États de l'électeur palatin. Plusieurs y

vinrent, en effet, et ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du

ministère de charité et de consolation qu'elle remplit auprès d'eux:

pieux ministère, dans l'accomplissement duquel, associée aux efforts

et aux généreux procédés de l'électeur et de l'électrice adoption,

que, dès le premier moment, ils lui avaient accordé.

Aimée par eux, que ne l'était-elle aussi par son père? Que ne

pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui,

mais, en outre, de l'énergique besoin qu'elle éprouvait de gagner son

affection et de lui faire sentir la sincérité de celle, qu'en retour,

elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux

de Charlotte de Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne

désespérait cependant pas de l'avenir; et pourquoi? parce qu'il lui

semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses prières,

en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice

envers une fille qui n'avait, en rien, démérité de lui, et en lui

inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra

plus loin combien Charlotte de Bourbon, inébranlable dans sa foi et

fidèle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de

n'avoir jamais désespéré de gagner le coeur de son père.

Cependant, que faisait celui-ci, alors qu'il continuait à la

délaisser?

Selon son habitude, il menait de front les assiduités d'un homme de

cour et les plates obsessions d'un esprit formaliste et intolérant. Il

se complut, notamment, à reprendre, dans les derniers mois de 1572,

ses menées de convertisseur, à l'égard de sa fille la duchesse de

Bouillon. Il détacha vers elle le jésuite Maldonat et le ministre

apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux échouèrent dans leur

mission: Maldonat en dépensant son argumentation en pure perte, et du

Rosier en n'affrontant la présence de la duchesse que pour subir les

légitimes reproches qu'elle lui adressa sur son infidélité.

[51] Benoit, _Hist. de l'édit de Nantes_, t. Ier, p. 42.--Bayle,

_Dict. phil._, Vc Rosier (Hugues Sureau du).--Voir aussi les

détails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un

écrit intitulé: «Oraison funèbre pour la mémoire de très noble

madame Françoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et

prononcée par de Lalouette, président de Sedan, etc., etc. Sedan,

in-4º, p. 10.»

Revenu à résipiscence, l'apostat se rendit à Heydelberg, où Charlotte

de Bourbon put lire, dans un écrit qu'il y publia[52], cet aveu,

précédé de bien d'autres: «Le duc de Montpensier m'avoit envoyé, le

mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers

madame de Bouillon, pour la ramener à l'obéissance du pape. J'escrivis

lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement de monsieur son

père, pour la tirer à cest estat: lui faisant une triste et pauvre

recongnoissance de l'humanité receue de sa part, tant par moy que par

plusieurs autres, aux troubles de l'an 1568.»

[52] _La confession et recongnoissance d'Hugues Sureau, dit du

Rosier touchant sa chute en la papauté et les horribles scandales

par lui commis, à_, etc. (_Mémoires de l'Estat de France sous

Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.).

Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il s'était rendu

coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d'avouer

publiquement l'énormité de ses méfaits et d'exprimer un repentir dont

il n'était guère permis de révoquer en doute la sincérité. La loyale

et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se

représentant les angoisses qui torturaient l'âme du malheureux, elle

s'empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les

sentiments élevés, de couvrir d'un généreux pardon l'offense commise à

Sedan. Ce fut là pour du Rosier, dans sa détresse, un réel bienfait,

sous l'impression duquel il se retira à Francfort, où, trois ans plus

tard, il termina sa triste existence.

Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale et

intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs, savants

de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, François

Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frédéric III aimait à

s'entourer et dont il avait vu le nombre s'accroître, à Heydelberg, à

dater de 1572! Cédant à l'attrait qu'exerçaient la complète affabilité

et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués

avaient noué, sous les yeux de l'électeur et de l'électrice, de

sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On

la vit, charmée elle-même de les connaître, s'entretenir avec eux de

leurs affections domestiques, de leurs intérêts personnels, de leurs

travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune à

laquelle tous demeuraient profondément attachés, dans la crise

terrible qu'elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de

pensée, les incessantes péripéties.

Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à Heydelberg, avait

rarement quitté cette ville, et était ainsi demeuré à l'écart des

événements qui, dans le cours des quinze dernières années, s'étaient

accomplis de l'autre côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la

jeune princesse se reportait, de préférence, vers le passé; elle se

plaisait à l'entendre parler d'une mission dont l'électeur palatin

l'avait chargé, en 1561, et à l'occasion de laquelle il avait, à

l'issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une foule de

hauts personnages, et, plus particulièrement que tous autres, l'amiral

de Coligny et divers membres de sa famille[53].

[53] Relation, ap. Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommens_,

Erst Band, p. 215 à 229.--Voir, sur la mission de Boquin, les

développements contenus dans notre publication intitulée: _Les

protestants à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de

Poissy_, 1574.

Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de Boquin.

Pour être d'une nature différente, ceux que lui faisaient d'autres

Français ne l'intéressaient pas moins.

Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par l'électeur à

occuper, à Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait

d'inaugurer avec éclat la prise de possession, entretenait la

princesse des scènes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient été

le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy, et auxquelles il n'avait

échappé qu'à grand'peine; de ses dangereuses pérégrinations à travers

la France, et du triste sort d'une masse de victimes de la

persécution, en proie à la misère, à des perplexités, à des

souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant

ensuite du tableau de tant d'infortunes les pensées de son

interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques

ou littéraires, qu'il savait être de nature à captiver son attention.

Il n'y avait qu'à gagner dans les familières communications d'un tel

homme, doué de vastes connaissances, que son esprit judicieux et

lucide mettait avec aisance à la portée d'autrui.

[54] Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y

enseigner le droit romain.

L'énergique et docte François Dujon, connu dans le monde littéraire

sous le nom de _Junius_, parlait à Charlotte de Bourbon de l'actif et

périlleux ministère qu'il avait, comme pasteur, exercé jusqu'en 1566,

dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frédéric III l'avait

honoré, en le chargeant de la direction de l'église de Schonau, puis

en l'envoyant à l'armée du prince d'Orange, pour y remplir, pendant

toute la durée d'une laborieuse campagne, les fonctions d'aumônier, et

enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service

au sein de l'église de Schonau, qu'il devait ultérieurement quitter,

par ordre de l'électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le

collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55].

[55] Voir sur François Dujon, D. 1º _Scrinium antiquarium_,

Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet

conscripta_; 2º G. Brandts, _Historie der Reformatie_, Amst.,

1677, in-4º, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.

Quant à Jean Taffin, que l'électeur avait investi, à sa cour, du titre

et des fonctions de _prédicateur français_[56], et dont les

antécédents dans l'exercice du saint ministère, spécialement à Anvers,

étaient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualités,

promptement gagné la confiance de la princesse, qui depuis lors

attacha toujours un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait

mieux caractériser le sérieux et l'efficacité de ses relations avec

elle, qu'en disant, à l'honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon

inspira à Taffin un dévouement qui ne se démentit jamais, et qu'en

toute occasion elle sut dignement reconnaître.

[56] «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget

zich naar den Paltz in weerd _fransch predikant te Heidelberg_.»

(_Dict. biogr., Holland_.)--Voir sur J. Taffin, l'intéressante et

substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitulée:

_Jean Taffin, un réformateur belge du XVIe siècle_, Leyde, 1886,

br. in-8º.

Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à l'affermissement

de ses intimes convictions et à l'expansion de son activité

chrétienne, la pieuse fille du persécuteur des réformés français ne

cessait d'étendre, de loin comme de près, sa sollicitude sur tous les

infortunés, qui, sortis de France, portaient, à des degrés divers, le

douloureux poids de l'expatriation.

De ce nombre étaient les enfants de l'homme éminent dont plus que de

tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la

grande victime, Chastillon et d'Andelot, réfugiés en Suisse, venaient

d'écrire, de Bâle, à l'électeur et à Charlotte de Bourbon, qu'ils

savaient être, à Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la

chrétienne sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération

qu'elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt leur

parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par la princesse[57].

[57] La lettre écrite à Chastillon et à d'Andelot par Charlotte

de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite

d'après l'original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses

riches archives, et qu'il a bien voulu me communiquer.

«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui a réduit vos

affaires en telle extrémité comme elles sont, vous ne pouviez pas à

qui mieux vous adresser qu'à moy, pour ressentir vostre peine et vous

y plaindre infiniment, n'en faisant point seulement comparaison à la

mienne, mais l'estimant, selon qu'à la vérité l'on peult juger, ne

vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j'espère que les moyens

qui vous sont cachez à ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu

vous les descouvrira lorsqu'il luy plaira vous en retirer. De ma part,

si je puis quelque chose pour cest effect, je m'y emploieray de bien

grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour celle que

j'ay tousjours portée à feu monsieur l'admiral, vostre père, dont le

zèle et piété qu'un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la

mémoire. Incontinent donc que j'ay receu vos lettres et celles que

vous escriviez à monsieur l'électeur, j'ay esté les luy présenter,

lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir son

Exelence embrasser l'affaire dont luy faites requeste, avec une

singulière affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l'est

venu trouver de vostre part, à qui il a parlé de façon que je vous

puis assurer que son Exelence est résolue à faire bientost la

dépesche, tant pour madame l'admirale[58], que pour vostre regard,

telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy

ramentevoir, si je congnois qu'il en soit besoin; comme aussy madame

l'électrice m'a fait entendre estre en pareille volonté; en sorte que

vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que

celuy de leurs Exelences, qui sçavent peser les causes selon la

droiture et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner

ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre

et bientost vous remettre en tel heur, bien et félicité, que vous

vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnées

recommandations à vos bonnes grâces, et la tiendrez pour

»Vostre affectionnée et meilleure amye,

»CHARLOTTE DE BOURBON.

»A Heydelberg, ce 12 mars.»

[58] Jacqueline d'Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en

captivité. (Voir, sur ce point, notre publication intitulée

_Madame l'amirale de Coligny, après la Saint-Barthélemy_. Br.

in-8º, Paris, 1867.)

L'excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement ce à

quoi «elle pouvoit s'employer de bien grande affection». Elle réussit

à concilier à ses jeunes correspondants la protection de Frédéric III

et celle de l'électrice.

La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs

émus de reconnaissance. «Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte

et briefve expédition de nos affaires en la cour de monseigneur

l'électeur nous est assez suffisant témoignage de la grande

sollicitude et bonne vigilance qu'il vous a pleu prendre d'icelles;

mais surtout les lettres qu'il vous a pleu nous escrire rendent la

preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que

nostre ingratitude seroit la plus extrême qui fust oncq, si nous ne

sentions à bon escient combien nous sommes obligez à recongnoistre par

tous très humbles services, quand Dieu nous en donnera les moïens, le

très grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui

estes esmeue et incitée à nous bien faire, par la seule inclination

naturelle d'une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes

partout merveilleusement recommandée. A ceste cause, mademoiselle,

après vous avoir très humblement remercié du très grand bien et

plaisir qu'avons promptement receu par vostre moïen, des sainctes

consolations et vertueux enseignemens qu'il vous a pleu nous adresser

par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables,

accompagnées d'une vifve démonstration de la charité chrestienne que

pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions très

humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que

mettrons si bonne peine et diligence, avec la grâce de Dieu, à suivre

le droit chemin de vertu et vraye piété, que toutes les contrariétés

et grandes difficultés qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne

pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant

compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance qu'avec le

temps il fera, nous relève de ceste oppression très dure, et qu'ayons

moïen de vous faire très humble service, nous osons bien vous

promettre, mademoiselle, que jamais n'aurés serviteurs plus humbles ni

plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens,

quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance

d'avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous

supplions l'Eternel, nostre bon Dieu, qu'il luy plaise vous maintenir

très longuement, mademoiselle, en très bonne santé et heureuse vie,

pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement des pauvres

affligez.

»Vos très humbles et obéissans serviteurs,

»CHASTILLON, ANDELOT.

»De Basle, ce 1er juin 1573.»

[59] Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que

dans la note précédente).

Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance avec les fils

de Coligny, une preuve de l'affectueux intérêt qu'elle prenait à leur

situation, la princesse fut, en ce qui concernait l'atténuation des

rigueurs imposées à la sienne par la dureté et l'avarice de son père,

l'objet d'une démarche officielle que tentèrent auprès de Charles IX

les ambassadeurs polonais venus en France, à l'occasion de l'élévation

du duc d'Anjou au trône de leur patrie.

Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se

présentaient d'énergiques paroles[60]. Après avoir réclamé en faveur

des droits et des intérêts de la généralité des protestants français,

ils dirent[61]: «Nous conjoignons aussi à ces causes les requestes de

beaucoup de princes d'Allemaigne et les larmes de tant de milliers de

personnes qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et

autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre intercession vaudroit

beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majesté, n'ont cessé, en

présence, quand elles nous ont rencontrés, et par lettres, de nous

prier et supplier d'employer toute la faveur et crédit que Dieu, par

sa puissance et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté que

nostre sérénissime esleu, à ce qu'il y ait paix en France, et que les

innocens et affligés soient soulagés. Parquoy la pitié et _les

requestes de ceux auxquels nous n'avons pû ne dû refuser ce que nous

pouvons en cest endroist_, font que nous supplions Vostre Majesté que,

selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il luy plaise

pourvoir et remédier à une si longue et grande calamité d'armes

civiles, par une équitable et très ferme paix.»

[60] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 6 à

15.--La Popelinière, _Hist._, t. II, liv. 36, fos 196, 197,

198.--Du Bouchet, _Hist. de la maison de Coligny_, p. 569.

[61] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 8.

L'histoire atteste[62] «qu'outre ceste requeste pour ceux de la

religion, ces nobles ambassadeurs en firent d'autres pour divers

particuliers, de la part desquels ils en avoient esté suppliez,

notamment _pour mademoiselle de Bourbon_, jadis abbesse de Jouarre,

fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitté l'habit, s'étoit

retirée en Allemaigne, chez l'Electeur palatin, où elle fut receue

honorablement. Ce qu'ils demandoient pour elle estoit qu'il pleust au

roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy

s'entretenir selon le rang qu'elle devoit tenir, estant fille d'un

prince du sang.»

[62] _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t. III, p. 14,

15.

Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit

des pompes et des fêtes par lesquelles seules la cour de France

prétendait honorer leur présence; aucun droit ne fut fait à leurs

légitimes demandes[63], et une grande iniquité de plus vint ainsi

s'ajouter à tant d'autres déjà commises.

[63] «Le roi, dit de Thou (_Hist. univ._, t. V, p. 6), éluda

leurs demandes sous prétexte qu'elles n'intéressoient en rien la

Pologne.»

L'électeur palatin, qui très probablement avait invité les

ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte de Bourbon,

donna-t-il à celle-ci, après l'échec de la démarche tentée par ces

ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX, le conseil de s'adresser

directement à la reine mère? Il est permis de supposer que oui, quand

on voit la jeune princesse, trop réservée pour se décider seule à

entrer en rapports avec l'autorité souveraine, entretenir d'une

affaire qui la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans

une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]:

«Madame, d'aultant que l'estat de mon affaire dépend seulement de

vostre grâce, j'ay prins, _encores à ceste fois_, la hardiesse de

supplier très humblement Vostre Majesté d'en user envers moy, à qui

vous laisserez un perpétuel devoir de prier Dieu qu'il vous conserve

vostre santé, madame, en très heureuse et très longue vie. De

Heidelberg, ce 8 novembre 1573.

»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante,

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

[64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, fº 947.

Il y a lieu de croire que l'affaire dont il s'agissait dans cette

lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis de son père.

Quoi qu'il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du

duc à l'égard de Charlotte. Il persista à refuser de l'assister, à

Heydelberg, et de recevoir d'elle la moindre communication. Son

obstination demeurait telle, qu'elle ne fut même pas ébranlée par les

démarches officieuses que la reine d'Angleterre chargea, à diverses

reprises, ses ambassadeurs d'accomplir, en France, dans l'intérêt de

la jeune princesse[65].

[65] Calendar of state papers, foreign series: 1º The queen to Dr

Valentin Dale, 3 février 1574;--2º Dr Dale to the queen, 19

février 1574;--3º Answer, 8 mars 1574;--4º Instruction to lord

North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.

Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers jours de

l'année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon

éprouvait une répulsion que ne justifiait que trop, à ses yeux, le

triple titre d'ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et

le prince de Condé, d'insolent et vil auteur des infortunes

domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny,

ainsi que de tant d'autres personnages. Cet être dégradé était le duc

d'Anjou, qui, élu roi de Pologne, s'acheminait alors vers Varsovie, en

compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser

d'aller, avec eux, saluer l'électeur palatin. Une telle obligation lui

pesait, car il devait nécessairement se trouver déplacé et mal à

l'aise dans le milieu essentiellement honnête, digne et ferme qu'il

allait aborder.

[66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne,

du marquis d'Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du

comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de

Louis P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de

Schomberg, d'Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de

Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes,

des frères de Balzac d'Entragues, et de plus de six cents autres

Français, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de

Bellièvre qui suivait le prince en qualité d'ambassadeur de

France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de

Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du pape.

(De Thou, _Hist. univ._, t. V, p. 21.)

De même que l'électeur et l'électrice, Charlotte de Bourbon se

résigna à subir la présence de l'odieux visiteur et de son entourage.

«Frédéric III, rapporte d'Aubigné[67], averti des hôtes qui lui

venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour

bonne considération; et cela fut la première frayeur du roi de Pologne

et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire

un mauvais tour. Ce vieil prince n'oublia, à sa réception, rien

d'honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi pourmener dans

une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l'amiral de

Coligny, le rideau tiré exprès. A cette vue, le palatin ayant vû

changer de couleur son hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur

François qui jamais ait esté[68], et en la mort duquel la France a

beaucoup perdu d'honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui furent

trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des

cautions qui lui estoient nécessaires au traitement des princes les

plus proches, et de mesme pour les affaires d'Angleterre. Nous avons

receu qu'on fit lire cet escrit à Mgr d'Alençon, vostre frère, et à

l'ambassadeur d'Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là

vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur

responce, bien que non concertée, fut pareille et telle: ces lettres

ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles

monstrent bien qu'il estoit bon François.--Le roi de Pologne dit qu'il

n'estoit point coulpable de ce qui s'estoit fait, et couppa court,

induisant ceste remonstrance pour un affront.»

[67] _Hist. univ._, t. II, liv. II, ch. XIV.

[68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années

auparavant, Frédéric III avait adressées à l'amiral: _«Gratulamur

tibi quod, præ cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus

amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei

acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et

exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum

precibus juvare non cessabimus.»_ (Lettre du 23 mai 1561, ap.

Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfürsten von der

Pfalz_, 1868, in-8º, t. Ier, p. 179).--L'électeur palatin,

Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg avec le roi

de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé dans un

recueil intitulé: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re

publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701,

in-4º, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantôme (édit.

L. Lal.), à l'appendice, p. 412 et suiv.

La sévère leçon que donna ainsi l'électeur était méritée: le royal

meurtrier de Coligny s'en vengea, avec sa grossièreté accoutumée, en

cherchant à blesser Frédéric III dans son affection pour Charlotte de

Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69],

qui, à ce moment, se trouvait à Heydelberg:

«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu

et salué mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au

partir, il ne luy feist jamais aucun présent, comme il feist à toutes

les aultres, bien qu'il veist l'affection dudit sieur électeur envers

elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s'il se contraignoit en

aultre chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de quelque

peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en fut fort marry et

deist depuis que, s'il eust crû cela, il se feust esloigné de

Heydelberg, à son passage.»

[69] _Mémoires_, in-8º, 1877, t. Ier, p. 195, 196.

Quant à la princesse, trop haut placée dans l'estime générale, pour se

sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procédé du méprisable

roi qu'elle venait d'avoir sous les yeux, elle ne songea qu'à

applaudir, avec toute l'énergie de son coeur de chrétienne et de

Française, à la leçon qu'il avait reçue de l'électeur, et qu'à

remercier ce généreux protecteur de la nouvelle preuve de bonté qu'il

lui accordait, en considérant, dans sa paternelle susceptibilité,

comme faite à lui-même, l'offense calculée, qui ne s'adressait qu'à

elle, et qu'au surplus, ajoutait-elle, il n'y avait qu'à dédaigner.

Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire de l'aplomb

avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel à

l'amitié qu'il prétendait exister entre l'électeur et lui, et vouloir

resserrer, en écrivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70] à Frédéric

III: «Mon cousin, puisqu'il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy,

mon frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne,

j'espère l'estre aussy de l'amitié dont vous l'avez aymé, et que

j'aurai maintenant tout seul ce qui estoit départy entre luy et moy:

toutefois, pour ce que je le désire ainsy, et afin qu'elle soit

perpétuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy

autant de bonne volonté et affection en vostre endroit, _que je vous

en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison_.»

[70] Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_, t. II, p. 694.

Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour de Frédéric

III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la satisfaction d'apprendre

que son cousin le prince de Condé, dont la position, depuis près de

deux ans, la tenait dans l'anxiété, se trouvait en Alsace, et qu'il se

rendrait prochainement à Heydelberg.

Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d'Eléonore de Roye avait, en août

1572, au Louvre, fait preuve d'énergie, en réponse à ces trois mots,

«messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX, dans un accès de fureur,

lui avait jetés à la face; et si, plus tard, par une défaillance

regrettable, il s'était prêté, pour la forme, à conférer avec

l'apostat Sureau du Rosier; s'il avait même plié sous la main de ses

oppresseurs, jusqu'au point de déserter extérieurement sa foi, ce

n'avait été qu'en se réservant, au fond du coeur, le droit de

désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule

lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à cet

égard, un désaveu ultérieur, il n'en devait pas moins laisser

subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l'avait

précédé; mais il est juste de reconnaître, à l'honneur de Condé, que,

sans prétendre d'ailleurs effacer cette tache indélébile, il aspirait

avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur

la miséricorde et les directions providentielles de Dieu.

Dans les premiers mois de l'année 1574, Charlotte de Bourbon passa de

l'anxiété à l'espérance, lorsqu'elle vit venir enfin, pour ce jeune

prince, le jour d'un relèvement digne de lui et du nom qu'il portait.

Les faits, sur ce point, parlaient d'eux-mêmes.

En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu'on croyait

d'abord perdus sans retour, avaient relevé la tête; La Rochelle,

Nîmes, Montauban, Sancerre et d'autres villes encore avaient tenu en

échec les troupes royales; la cour s'était résignée à certaines

concessions inscrites dans le traité dit _de La Rochelle_, concessions

envisagées bientôt comme insuffisantes par les assemblées de Milhau,

de Montauban et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans

une série d'articles que leurs députés présentèrent au roi, des

revendications dont l'étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de

Médicis elle-même.

Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par

la gravité des circonstances.

Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais non

seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l'appui que leur

prêtait le parti des _politiques_, ayant à sa tête les Montmorency et

Cossé. La question d'une pacification avait été vainement agitée: la

mauvaise foi et l'insatiable ambition de la reine mère avaient mis

obstacle à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un

mouvement dont ils espéraient que le duc d'Alençon, le roi de Navarre

et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes

ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d'évasion, étaient

retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux

de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La

formation en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc de

divers corps d'armée destinés à agir contre les protestants et leurs

alliés venait d'être ordonnée, et un nouveau conflit allait s'engager.

Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que tout

légitimait, recouvré sa liberté d'action, rompit avec la cour et se

posa résolument, vis-à-vis d'elle, en défenseur des opprimés.

De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de

cette province, il réussit à gagner le territoire du duché de

Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay,

qui l'accompagna jusqu'à deux lieues au delà de Juvigny[71], et

finalement il arriva à Strasbourg, avec l'un des Montmorency, Thoré.

[71] _Mém. de Mme Duplessis-Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p.

80.--_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde,

1647, in-4º, p. 28.

A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en l'église des

Français[72], profession de son retour à la religion réformée, jura

d'en soutenir, à l'exemple de son père, les sectateurs contres leurs

adversaires, et il informa les églises tant du Languedoc, que

d'autres provinces, de l'engagement solennel qu'il venait de

contracter.

[72] _«Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia

gallica quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse,

quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra

pontificia accesserit, et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi

ignosceretur.» (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24

junii 1574.)_

Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à la levée des

troupes destinées à composer une armée qui pût, un jour, marcher au

secours des réformés français, il rechercha, sous ce rapport, des

appuis en Suisse, en Allemagne, et spécialement le concours de

l'électeur palatin, auprès duquel il se rendit en mai[73] et en

juillet.

[73] Lettre de Guillaume Ier, prince d'Orange, au comte Jean de

Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de

la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. IV, p. 385.)--Cette

lettre, dans laquelle Guillaume parle de l'arrivée de Condé à

Heydelberg, contient ce passage remarquable: «Il nous faut avoir

cette assurance que Dieu n'abandonnera jamais les siens; dont

nous voyons maintenant si mémorable exemple, en la France, où,

après si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et

autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun

se proposoit la fin et une entière extirpation de tous ceux de la

religion, et de la religion mesme, nous voyons ce néantmoins

qu'ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.»

L'accueil qu'à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à son cousin fut

naturellement des plus expansifs. On se représente aisément la joie

qu'elle éprouva à nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la

franche intimité atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les

rigueurs de l'expatriation.

Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg et de là

aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence qui, mieux que

toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanées avec la

France, la Suisse, l'Alsace et l'Allemagne.

Du fond de sa retraite d'Heydelberg, Charlotte de Bourbon s'associait,

de coeur, à l'existence que menaient, au loin, sa soeur aînée et son

beau-frère, aux relations qu'ils soutenaient avec autrui, au bien

qu'ils faisaient, à leurs joies, à leurs épreuves, à la sollicitude

dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas

permis de se fixer à Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en

quittant Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d'eux, en

pensée, à titre de soeur aimante et dévouée.

Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue

de la large hospitalité accordée aux réfugiés français, une véritable

similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernière ville

se trouvait une jeune femme française d'une haute distinction, Mme

veuve de Feuquères[74], qui, ayant échappé au massacre de la

Saint-Barthélemy, était, ainsi qu'elle se plaisait à le dire[75],

«receue avec beaucoup d'honneur et d'amytié par M. le duc et Mme la

duchesse de Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu'à Sedan se

trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable par

la noblesse de ses sentimens et par la rare maturité de son caractère,

Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de

la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis

l'affection[76]; qu'il soutenait d'excellents rapports, avec nombre de

personnes notables de la ville et du dehors; «qu'il étoit aussi visité

journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et

qu'il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la

cause de la religion, que pour l'estat particulier de M. de Bouillon,

qui ne luy feust communiqué[77].»

[74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas,

seigneur de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux

ans.

[75] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 71.

[76] Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans.

[77] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 82.

Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui attachaient à

sa soeur et à son beau-frère Mme de Feuquères et Philippe de Mornay,

se félicitait de leur présence à Sedan, et se reposait sur eux du

soin de continuer à assister de leur affection et de leur dévouement

ces deux membres de sa famille qui lui étaient particulièrement chers.

Vers la fin de l'année 1574, elle eut la douleur de voir brisé pour

toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de

Bouillon[78].

[78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il

eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze

ans.

Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de ce prince,

demeurera dans l'histoire comme un titre d'honneur indissolublement

attaché à sa mémoire, ainsi qu'à celle de sa fidèle et courageuse

compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuquères le consigna dans ses

Mémoires[79], alors qu'elle était devenue Mme de Mornay:

«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et

estoit tout commun qu'il ne pouvoit reschapper, et qu'il avoit esté

empoisonné au siège de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa

mère, l'estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort

de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan,

attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des

Avelles, qui en estoit gouverneur. L'église de Sedan estoit belle par

le nombre des réfugiés. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit

avec beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs et

divers moyens, s'avisa d'en communiquer avec le sieur de Verdavayne,

mon hoste, médecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort

religieux et zélé. Ilz prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne

déclareroit à Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche,

l'extrême maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu'il y

avoit, en cas qu'il pleust à Dieu de l'appeler, que madame sa

belle-mère, qui estoit fort contraire à la religion[80], par le moyen

du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon

la volonté du roy[81].--Elle, après l'avoir ouy, toute affligée

qu'elle estoit, se délibéra d'en escrire à M. de Bouillon qui estoit

en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, la voulant

voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa

chambre, et après résolution prise entr'eux, fut reportée en son

lict.--Le lendemain M. de Bouillon envoyé quérir ses plus confidens,

particulièrement fait prier M. Duplessis de s'y trouver, et avec eux

esclarcit les moyens d'effectuer sadicte résolution; puis appelle tous

ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur déclare

que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa

charge, et pour ce, sur-l'heure mesme, luy ayant demandé les clefz,

les mit ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d'Espan, d'Arson, et

de La Marcillière, conseiller au grand conseil, pour, appelés les

officiers et gardes du chasteau, leur déclarer l'intention dudict

seigneur duc de Bouillon, et les remettre ès mains dudict sieur de la

Lande, lieutenant de sa compagnie.--Ainsi, ceste place forte fut

asseurée, et le sieur des Avelles s'en partit dans vingt-quatre

heures; et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort

chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et

son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa

mort, non moins paisiblement que auparavant.»

[79] _Mém. de Mme de Mornay_, édit. de 1824, t. Ier, p. 84,

85.--Voir aussi l'_Histoire de la vie de messire Philippe de

Mornay_, Leyde, in-4º.

[80] Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la

haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l'âpre

cupidité qui la poussait à s'enrichir de leurs dépouilles.

[81] On voit par là que Mme de Bouillon mère était de la même

école que le duc de Montpensier, et qu'elle n'avait pas plus de

ménagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n'en avait

pour sa fille aînée; car, si la duchesse de Bouillon était

exposée aux obsessions tenaces de son père, en matière

religieuse, le duc de Bouillon, de son côté, avait à redouter et

à déjouer les coupables manoeuvres de sa mère, hostile à la

religion réformée qu'il professait, et, par voie de conséquence,

aux droits dont il était investi, dans l'étendue de son duché.

Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse, sa soeur, plus

elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée au veuvage, sans

rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants,

l'appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient.

Aussi, éprouva-t-elle un allègement à ses préoccupations fraternelles,

en acquérant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins

sur le concours de l'électeur palatin, auquel le duc de Bouillon avait

confié, ainsi qu'au duc de Clèves, l'exécution de ses dernière

volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de Mme de Feuquères et

de Philippe de Mornay.

Avec l'année 1575 allait s'ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase

la plus solennelle de sa vie, que feront connaître les développements

qui vont suivre.

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 14 / 57 题