CHAPITRE PREMIER

Charlotte de Bourbon, que ses parents, le duc et la duchesse de

Montpensier, ont destinée à la vie monastique, est confinée

par eux, dès son bas âge, dans l'abbaye de Jouarre, dont ils

veulent qu'elle ait, un jour, la direction.--Aversion de

Charlotte pour le régime du cloître.--Menaces et violences

employées à son égard.--Scène sacrilège du 17 mars 1559, dans

laquelle le rôle d'abbesse de Jouarre lui est imposé.--Sa

protestation, par acte authentique, contre la contrainte

qu'elle a subie, et témoignages des religieuses de Jouarre à

l'appui de sa protestation.--La duchesse de Montpensier se

repent de la dureté de ses procédés envers Charlotte.--Mort

de la duchesse, en 1561.--Maintenue à Jouarre par l'opiniâtreté

de son père, Charlotte n'exerce, des fonctions d'abbesse, que

celles qui se concilient avec les enseignements du pur Évangile,

qu'elle a été amenée à connaître par ses relations avec

quelques-unes des hautes personnalités du protestantisme, telles,

notamment, que sa soeur, la duchesse de Bouillon, et Jeanne

d'Albret, reine de Navarre.--Le duc de Montpensier épouse, en

secondes noces, Catherine de Lorraine.--Désormais maîtresse de ses

actions, Charlotte de Bourbon confie à la duchesse de Bouillon et

à la reine de Navarre sa résolution de quitter l'abbaye de

Jouarre.--L'une et l'autre l'approuvent et lui assurent une

retraite auprès de l'électeur palatin, Frédéric III, et de

l'électrice.--En février 1572, Charlotte de Bourbon sort pour

toujours de l'abbaye de Jouarre et se rend à Heydelberg, où elle

est favorablement accueillie.--Lettre de Frédéric III au duc de

Montpensier.

Nulle femme, par sa piété, par ses vertus, par le charme de ses

exquises qualités, n'a porté plus haut que Charlotte de Bourbon le nom

de la grande famille dont elle était issue.

Retracer la vie de cette noble femme, c'est mettre sur la voie du

respect qu'elle commande et de la sympathie qu'elle doit inspirer à

toute âme éprise de la grandeur morale et de l'intime alliance d'un

coeur aimant à un esprit distingué.

Quelque courte qu'ait été cette belle vie, elle demeure féconde en

précieux enseignements, qui, dégagés de tous commentaires,

ressortiront naturellement du simple exposé des actions de

l'excellente princesse et de la fidèle reproduction de son langage,

toujours empreint de sincérité.

Dans l'isolement immérité, qui fut le triste lot de son enfance et de

sa première jeunesse s'accomplit peu à peu, en elle, sous le regard de

Dieu, un travail intérieur qui, épurant et éclairant son âme au

contact des vérités éternelles, la fortifia contre de douloureuses

épreuves, les lui fit surmonter, et, en réponse à ses légitimes

aspirations, la mit enfin, comme femme et comme croyante, en

possession d'une liberté d'agir, dont elle consacra dignement

l'exercice à l'accomplissement des plus saints devoirs.

En ces quelques mots se résume la vie de la princesse. Etudions-en

maintenant en détail les diverses phases.

Alliée, de longue date, à la maison royale de France[1], la famille de

Bourbon se divisait, vers le milieu du XVIe siècle, en deux branches,

dont la principale était représentée par Antoine de Bourbon, d'abord

duc de Vendôme, puis roi de Navarre; par Charles, cardinal de Bourbon,

et par Louis Ier de Bourbon, prince de Condé. La branche secondaire

avait pour seuls représentants Louis II de Bourbon, duc de

Montpensier, et Charles de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon.

[1] Par le mariage de Béatrix de Bourbon avec Robert, l'un des

fils du roi saint Louis.

Louis II de Bourbon épousa, en 1538, Jacqueline de Long-Vic, fille de

Jean de Long-Vic, seigneur de Givry, baron de Lagny et de Mirebeau en

Bourgogne, et de Jeanne d'Orléans.

De l'union de Louis II avec Jacqueline naquirent un fils et cinq

filles.

Sous l'empire des habitudes et des préjugés nobiliaires de l'époque,

ce fils, François de Bourbon, portant le titre de prince dauphin

d'Auvergne, fut pour ses parents, au point de vue de son avenir,

l'objet d'une sollicitude particulière.

Des cinq filles, deux, par de hautes alliances qu'il leur fut donné de

contracter, échappèrent à la vie du cloître, qui, de gré ou de force,

devint le partage des trois autres.

Charlotte de Bourbon, née en 1546 ou 1547[2], était la quatrième de

ces cinq filles. Son sort, à la différence de celui de ses soeurs,

dont il sera parlé plus loin, fut, dès sa naissance, fixé par ses

parents avec une inflexible rigueur, qui, pendant de longues années,

ne cessa de peser sur elle.

[2] Charlotte de Bourbon, ainsi que le prouve un acte émané

d'elle le 25 août 1565, lequel sera ci-après reproduit, ignorait

à tel point la date précise de sa naissance, qu'elle ne pouvait

pas plus se dire, en 1565, âgée de treize ans que de douze.

Les faits sont, à cet égard, d'une signification précise.

L'opulente abbaye de Jouarre avait alors à sa tête la propre soeur de

la duchesse de Montpensier, Louise de Long-Vic. Le duc et la duchesse

obtinrent d'elle la promesse de ne se démettre de ses fonctions et de

ses prérogatives abbatiales qu'en y substituant directement sa nièce

Charlotte, dès que cette dernière aurait atteint l'âge requis pour

être apte à lui succéder.

Méconnaissant ses devoirs de père, le duc, en qui la dureté de coeur

s'alliait à un grossier despotisme d'idées et d'habitudes, proscrivit

promptement du foyer domestique la pauvre enfant et la livra aux mains

de sa tante, afin d'être façonnée et assouplie par elle au régime de

la vie monastique.

Complice de son mari, en cette circonstance, la duchesse de

Montpensier eut la coupable faiblesse de consentir à ce que la débile

créature à laquelle elle avait récemment donné le jour demeurât, dès

le berceau, privée de la tendresse maternelle qui eût dû l'entourer,

et fût vouée à la torpeur d'une existence dont elle ne pourrait,

semblait-il, secouer le joug, quelque intolérable qu'il devînt

ultérieurement.

Toutefois, le père et la mère, en confinant dans l'enceinte d'un

cloître le corps de leur fille, n'avaient pas compté avec les droits

inaliénables de son âme. Que pouvaient-ils sur cette partie

immatérielle de son être? La froisser, sans doute, l'ulcérer, la

torturer même; mais l'arrêter dans son légitime essor, la comprimer,

l'asservir? jamais! Quels que fussent, dans l'avenir, les assauts

livrés à l'âme de Charlotte, ils devaient, en dépit des prévisions

humaines, échouer devant l'irrésistible puissance du protecteur

suprême, qui autorise tout enfant délaissé, dont les regards se

tournent vers le ciel, à se dire[3]: «Si mon père et ma mère m'ont

abandonné, l'Eternel toutefois me recueillera!» Abritée sous l'égide

divine, Charlotte demeurait invincible. Aussi, ne pouvait manquer de

venir, pour ses parents, un jour où l'évidence de leur défaite morale

les contraindrait à reconnaître, dans l'amertume de la déception et du

remords, qu'on ne se joue impunément ni de Dieu[4], ni de l'âme

humaine, qui relève de lui, par la double grandeur de son origine et

de sa destinée.

[3] Psaume XXVII, 10.

[4] Ep. aux Galates. VI. 7.

Plus le jour dont il s'agit se fit attendre, plus il importe, en ce

qui concerne Charlotte de Bourbon, de chercher à déterminer les

circonstances dans lesquelles elle se trouva placée, avant qu'il

advînt.

Et d'abord, comment s'écoula son enfance, dans l'abbaye de Jouarre,

sous la direction de sa tante?

Si la réponse à cette question ne peut reposer sur la connaissance

acquise de minutieux détails, elle se déduit du moins, jusqu'à un

certain point, de divers faits caractéristiques, qui ressortent

nettement soit des déclarations de la véridique Charlotte, soit de

celles de personnes qui l'entourèrent à cette époque de sa vie. Ces

faits sont: l'éveil et le développement de sa conscience; la

souffrance de son coeur, privé de l'affection d'une mère et d'un père,

qui la laissaient languir dans l'isolement; et, en même temps,

l'invariable droiture de sa déférence envers eux, alors que, sourds à

ses supplications, et sans pitié pour les angoisses de son âme, ils

s'attachaient à lui imposer, par la menace et par la violence, des

engagements, des devoirs, des pratiques, une profession extérieure, en

un mot, tout l'ensemble de la vie monastique, pour laquelle elle

éprouvait une insurmontable aversion. Mais, qu'importaient au duc et à

la duchesse cette aversion, la loyauté qui l'avouait, l'énergique

revendication des droits sacrés de la conscience, et la respectueuse

résistance à une aveugle volonté qui s'arrogeait le droit de disposer,

en maîtresse souveraine, d'une âme et d'une vocation! Obéir

passivement, à l'état d'être automatique; devenir abbesse, à tout

prix, même au prix de l'immolation d'une conscience taxée de rebelle,

parce qu'elle s'indignait, à la seule idée du parjure: Voilà le sort

auquel il fallait que Charlotte apprît à se plier!

Ici, comment ne pas être frappé d'un étrange contraste entre

l'attitude du duc et de la duchesse de Montpensier, à son égard, et

celle qu'il jugèrent opportun d'adopter, en 1558, vis-à-vis de

Françoise de Bourbon, leur fille aînée! Voulant assurer à celle-ci une

brillante situation dans le monde, ils la marièrent à Henri-Robert de

La Marck, duc de Bouillon. Certes, ils ne se doutaient alors ni de la

prochaine adhésion de ce prince et de sa jeune femme aux doctrines

purement évangéliques, ni de l'appui que Françoise, au double titre de

soeur dévouée et de haute personnalité protestante, prêterait, un

jour, à Charlotte, pour l'aider à s'affranchir des liens dans lesquels

on avait crû pouvoir l'enchaîner à jamais.

Avec l'année 1559, s'ouvrit pour l'infortunée Charlotte, touchant à

l'adolescence, la sombre perspective d'un redoublement de souffrances

morales.

Vainement, s'efforçait-on, plus encore que précédemment, de la dresser

à ce rôle d'abbesse, qu'une inexorable tyrannie entendait lui imposer:

la jeune fille persévérait dans sa résistance; mais, finalement, ses

parents tinrent si peu compte de ses représentations réitérées, de ses

ardentes supplications, de ses pleurs, que dans le cours du mois de

mars, parvint à Jouarre l'injonction de tout disposer pour sa

transformation forcée en abbesse, même avant qu'elle eût atteint l'âge

fixé par les canons pour pouvoir être régulièrement investie de ce

titre.

Alors, le 17 de ce même mois, dans l'église de l'abbaye, au sein d'une

assemblée renforcée de l'assistance d'un représentant du duc et de la

duchesse de Montpensier, se déroula le scandale inouï d'une scène

sacrilège, dans laquelle la lâcheté de l'astuce s'associa à l'odieux

de la contrainte. Qu'on en juge par ce qui suit!

Précipitamment poussée plutôt qu'introduite dans cette assemblée,

prenant Dieu à témoin de la violence qui lui était faite, pâle,

éperdue, fondant en larmes, s'affaissant sur elle-même, Charlotte de

Bourbon fut, en véritable victime, traînée à l'autel; et là, devant un

impassible prêtre, déviant de la sincérité de son ministère par un

raffinement de simulation[5], elle balbutia quelques paroles, dont on

s'empara, contre elle, comme d'un engagement professionnel librement

consenti, tandis que ces paroles avaient été extorquées par

l'inexorable pression de ses parents, et aussitôt accompagnées de

cette déclaration expresse de la victime: qu'elle ne se courbait sous

le fardeau du sacrifice, que par crainte révérentielle.

[5] Ce prêtre, l'un des familiers de la maison du duc et de la

duchesse de Montpensier, à titre de précepteur de leur fils,

n'était autre que _Ruzé_, qui depuis devint évêque d'Angers:

c'est ce que déclara le duc de Montpensier lui-même dans une

lettre adressée, le 28 mars 1572 à l'électeur palatin, et insérée

ici au no 2 de l'_Appendice_.

Ce fut là ce que les profanateurs de l'époque osèrent appeler _une

entrée en religion_.

Cela fait, ils se hâtèrent, sans pitié comme sans conscience,

d'abandonner Charlotte à ses émotions déchirantes.

La _pauvre enfant_ (qualification que lui donnaient les compatissantes

religieuses de Jouarre, en parlant d'elle) fut saisie d'une fièvre

violente, qui de longtemps ne la quitta pas[6].

[6] Voir une information secrète du 28 avril 1572, dont le texte

complet sera reproduit plus loin.

Tel est l'exposé sommaire de ce qui se passa, à l'abbaye de Jouarre,

en 1559[7].

[7] A peine est-il nécessaire d'ajouter que la résignation du

titre et des fonctions d'abbesse de Jouarre, par la tante au

profit de sa nièce, concorda avec _l'entrée en religion_ dont il

s'agit.

Mais il y a plus à apprendre sur la scène néfaste du 17 mars.

Ecoutons, en effet, Charlotte de Bourbon elle-même, parlant, plus

tard, de la lamentable épreuve que son adolescence avait traversée:

que déclare-t-elle[8]?

[8] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3, 182, fº 82.--_Ibid._

Collect. Clérambault. vol. 1,114, fº 182.--Coustureau, _Vie du

duc de Montpensier_, in-4º, p. 217.

«Qu'elle fut mise en religion, dès le berceau; que y ayant esté

nourrie, toute son enfance, si n'y put-elle jamais avoir, aucune

volonté;--que ce qu'elle y continua fut, partie par les menaces

estranges de madame de Montpensier, sa mère, et partie par la crainte

qu'elle avoit d'offenser monseigneur son père, auquel elle eust désiré

obéyr, au milieu de toutes ses fascheries, si sa conscience le luy

eust pû permettre;--que, nonobstant toutes les rigueurs de madame sa

mère, qui la vouloit faire professe, elle refusa tousjours, mesmes à

l'extrémité, et en fit _une protestation expresse et authentique,

tesmoignée par toutes les religieuses de l'abbaye_;--que Ruzé, évesque

d'Angers, quand il fut question de luy faire faire le voeu, voyant

combien elle en estoit aliénée, en avoit deux par escrit, l'un simulé,

qui ne contenoit que choses douces, qui luy fut leu; l'autre, à

l'ordinaire, dont jamais ne fut faicte lecture;--et que lesdites

religieuses se mutinans, comme si elle n'eust point esté leur abbesse,

n'en ayant pas fait le vray voeu, ledit Ruzé leur respondit qu'elles

ne s'en missent pas en peine, et qu'elle ne lairroit pas de conserver

leurs biens, aussi bien comme les précédentes;--que lors elle n'estoit

âgée que de douze à treize ans;--que madame du Paraclet, sa cousine,

qui lui donna le voile, n'avoit encore vicariat du Pape, et n'estoit

pas abbesse, et par conséquent ne la pouvoit faire professe; tellement

que les quatre principales causes qui rendent la profession nulle, y

estoient intervenues, à sçavoir: force, fraude, bas âge, et incapacité

de celle qui la faisoit professe, comme il appert par les

canons;--que, aussi peu, aussi avoit-elle été abbesse, premièrement

n'estant point professe, et secondement n'ayant jamais esté bénite,

selon que portent les cérémonies observées en icelles choses.»

La protestation à laquelle Charlotte de Bourbon se référait dans les

lignes ci-dessus transcrites était ainsi conçue[9]:

[9] Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, p. 221.

«Fut présente, en sa personne, très noble et très illustre princesse,

dame Charlotte de Bourbon, à présent abbesse de l'abbaye Nostre-Dame

de Jouarre, laquelle nous a dit et remonstré que, estant à l'âge de

douze à treize ans, elle auroit esté par menaces, et de crainte de

désobéir à monseigneur le duc de Montpensier, son père, et à madame

Jaquette de Long-Wy, son épouse, sa mère, induite et persuadée, contre

son gré, vouloir et intention, à faire profession en ladite abbaye, le

17e jour de mars 1559; ce qu'elle a plusieurs fois remonstré et

protesté qu'elle ne vouloit estre religieuse, et que la profession

qu'elle faisoit estoit par induction et crainte; dont elle auroit

faict inmonstrance, en la présence de dame Jeanne Chabot, abbesse du

Paraclet, et pour lors prieure de ladite abbaye de Jouarre, et commise

au temporel et spirituel, le siège vacant, de dame Cécile de Crue, à

présent prieure de ladite abbaye, et des soeurs Michelle, de

Lafontaine, Jeanne de Vassery, Anne du Moulinet, Jeanne de Mouson,

Antoinette de Fleury et Louyse d'Alouville, toutes religieuses

professes en ladite abbaye, de messire Claude Bonnard, advocat au

parlement, baillif et advocat de ladite abbaye, et de monsieur Ruzé,

advocat audit parlement de Paris, conseiller et procureur desdits

seigneur et dame de Montpensier, et envoyé à cette fin, de leur part:

en la présence desquels et de plusieurs autres, ladite dame Charlotte

de Bourbon auroit fait protestation de son jeune âge, qui estoit de

douze à treize ans, et que la profession qu'elle faisoit estoit par

crainte et révérence paternelle et maternelle desdits seigneur et

dame, ses père et mère; dont elle auroit requis aux dessus dits

nommez leur souvenir, pour en dire et déposer la vérité, ce qu'elle

fit pour lors, comme elle fait de présent.

»Tous lesquelz susnommez présens, hormis ledit Ruzé, qui n'a esté

présent à ce présent acte, nous ont dit et attesté pour vérité:

»Qu'ils ont esté présens à la profession de ladite dame Charlotte de

Bourbon, à présent abbesse, et qu'elle ne pouvoit estre âgée que de

douze à treize ans, lors de ladite profession, qui fut le 17 mars

1559; et qu'auparavant que faire sa profession, elle pleuroit et se

complaignoit des craintes et menaces desdits seigneur et dame, ses

père et mère; dit et répéta par plusieurs fois, que ce qu'elle faisoit

estoit par crainte de désobéir à mesdits seigneur duc et duchesse de

Montpensier, ses père et mère: et testa, en la présence des susnommez,

le 16e jour dudit mois de mars et an, que la profession qu'elle devoit

faire le lendemain estoit par crainte, contre sa volonté, et pour

obéir auxdits sieurs, ses père et mère; ce qu'elle continua encore, au

chapitre, en la présence des prieure et religieuses de ladite abbaye

capitulairement assemblées, et dit publiquement et à haute voix:

qu'ayant reçu commandement de sesdits seigneurs, père et mère, les duc

et duchesse de Montpensier, elle faisoit ladite profession; et outre,

furent tous les dessus nommez présens, quand ladite dame Charlotte de

Bourbon, lors de la lecture de sa profession, continuant ses

protestations, pleuroit, lisant icelles lettres de profession, comme

faisant icelle par crainte et force.--Dont et de laquelle déclaration

et déposition ladite dame Charlotte de Bourbon, abbesse, pour ce

présent, a requis acte aux notaires soubzsignez, pour luy valoir et

servir, en temps et lieu, ce que de raison; ce que nous, notaires

soubzsignez lui avons octroyé, et certifions estre vray et ainsi

avoir esté fait, le 25 août 1565. (_Signé_) Charlotte de Bourbon et

tous les susnommez.»

»Et moy, soubzsigné, qui suis dénommé au présent acte, et qui n'ay

esté présent aux signatures ci-dessus, certifie le contenu audit acte,

toute la profession, déclaration et protestations et pleurs ci-dessus

estre véritable, et y avoir esté présent. En témoin de quoy j'ay signé

la présente certification, le 21 mars 1556, selon l'ordonnance du roy.

(_Signé_) Jean Ruzé.»

Ces témoignages, d'une sérieuse portée, dans la modération même de

leur expression[10], militent, sans réserve, en faveur de la victime,

à l'encontre des instigateurs et acteurs du sinistre drame dont, le 17

mars 1559, l'abbaye de Jouarre fut le théâtre.

[10] Ils sont, avec addition de détails complémentaires,

pleinement confirmés par l'information secrète du 28 avril 1572,

contenant les dépositions de six religieuses de l'abbaye de

Jouarre, autres que celles qui avaient, le 25 août 1565, attesté,

en leur déclaration la sincérité des faits énoncés par Charlotte

de Bourbon, dans sa protestation du même jour.

Oui, si jamais le fait d'une effroyable pression exercée, au mépris de

tout sentiment religieux, par un père et par une mère sur la

conscience de leur enfant fut péremptoirement prouvé, c'est assurément

celui dont il s'agit en ce moment. Inutile au surplus d'insister sur

ce point; car l'évidence se passe du cortège des démonstrations.

D'une autre part, gardons-nous d'oublier que, dans le domaine moral,

la justice suprême, qui condamne un coupable, laisse toujours ouverte,

devant lui, la voie du relèvement.

En présence de cette vérité salutaire, à l'application de laquelle

nous ne saurions assez fortement nous attacher, surgit ici une

question délicate, qu'il importe essentiellement de résoudre, dans la

mesure du possible, pour satisfaire au devoir primordial de

l'impartialité historique. Cette question, dans laquelle est engagée,

au premier chef, l'honneur paternel et maternel, est celle de savoir

si le duc et la duchesse de Montpensier, revenant au sentiment du

devoir, se désistèrent, vis-à-vis de Charlotte de Bourbon, de leurs

âpres procédés, et accordèrent enfin à sa conscience la réparation qui

lui était due.

De la part du père, le désistement et la réparation se firent attendre

pendant de longues années, ainsi que l'établira la suite de ce récit.

Quant à la mère, dont l'existence se termina deux ans et demi après

l'abus d'autorité du 17 mars 1559, nous demeurons convaincu que,

déplorant sa faute, elle s'efforça de la réparer. Notre conviction ne

s'appuie, il est vrai, en l'absence de preuves proprement dites, que

sur des présomptions; mais ces présomptions nous semblent devoir se

rapprocher extrêmement de la réalité; aussi nous y attachons-nous avec

d'autant plus d'énergie qu'elles nous autorisent à applaudir à la

réhabilitation du coeur maternel, dont il nous a été profondément

pénible de constater la défaillance originaire.

Une précision complète dans la détermination des bases de nos

présomptions est de rigueur: or, ces bases ne sont autres que des

faits qui ne peuvent être révoqués en doute, et dont il faut

soigneusement peser la valeur. Exposons-les rapidement.

Et d'abord, quelle fut, au dire d'hommes dignes de foi, tels,

notamment que les présidents de La Place et de Thou, l'attitude de la

duchesse de Montpensier, à dater de la seconde partie de l'année 1559,

puis dans le cours de l'année 1560, et durant les huit premiers mois

de 1561? Ce fut celle d'une femme éminemment recommandable par la

dignité de son caractère et de ses actions.

Cela nous suffit pour juger qu'une transformation réelle s'était

opérée alors dans l'âme de la duchesse, et que cette transformation

dérivait de sa récente adhésion aux principes évangéliques, remis en

honneur, au sein de la France, par les réformés. Cette adhésion,

quelque restreinte peut-être qu'en ait été originairement la

manifestation, n'en constitue pas moins, à nos yeux, un fait capital,

que nous tenons d'autant plus à mettre en relief que les écrivains

contemporains se sont bornés à l'énoncer transitoirement, sans en

apprécier d'ailleurs la portée considérable.

Du fait générique d'une transformation ainsi opérée, sous l'influence

du sentiment religieux, découlèrent, comme autant de corollaires,

divers faits particuliers, dont chacun, dans sa spécialité, était

singulièrement expressif. Leur énumération doit trouver ici sa place.

Tandis que le duc de Montpensier n'obéissait qu'à une aveugle

ambition, qui, d'accord avec les suggestions de son étroit bigotisme,

l'abaissait au niveau d'une honteuse servilité vis-à-vis des Guises et

du gouvernement espagnol[11], Jacqueline de Long-Vic devenait un

modèle de droiture, de tolérance et de dévouement. L'histoire la

représente, au milieu des agitations de l'époque, comme une femme

«d'un courage et d'une prudence au-dessus de son sexe, qui ne

cherchoit que la paix et la tranquillité publique[12].»

[11] «Quant au duc de Montpensier, il portoit telle inimitié à la

religion (réformée), et avoit esté de telle sorte pratiqué par

ceux de Guise, qu'il se bandoit du tout contre soy-mesme, sans

pouvoir gouster la conséquence des entreprises contraires.»

(Regnier de La Planche, _Hist. du règne de François II_, édit. de

1576, p. 567).

[12] De Thou, _Hist. univ._, t. III, p. 59.

Catherine de Médicis, qui la savait attachée à la religion réformée,

ne l'en tenait pas moins pour «l'une de ses plus privées amies[13]».

On lit dans une relation de l'ambassadeur vénitien J. Michiel[14]:

«Le duc de Montpensier ne se mêle pas des affaires, mais, en revanche,

sa femme le fait bien pour lui. Elle est gouvernante et première dame

d'honneur de la reine, très familière avec elle, et elle en obtient

tout ce qu'elle veut.»

[13] Regnier de La Planche, _loc. cit._, p. 39.

[14] _Ap. Tommasco, Relazioni_, in-4º, t. Ier, p. 133.

Lors de la trame ourdie, en 1560, par la cour, à Orléans, contre Louis

Ier et Antoine de Bourbon, Marillac, archevêque de Vienne, rappelant à

la duchesse de Montpensier, dont il possédait toute la confiance, une

promesse qu'elle lui avait faite naguère, de s'opposer, en temps

opportun, aux desseins des Guises, lui signala les mesures à prendre

pour tenter de détourner le coup que voulaient frapper les ennemis de

la France et des princes du sang[15]. Il lui conseilla, entre autres

choses, d'engager son gendre, le duc de Bouillon, à recevoir les

enfants du prince de Condé dans Sedan et Jametz, et à consentir qu'on

enfermât dans ces places les enfants ou les frères du duc de Guise, si

l'on réussissait à les prendre, parce que leur vie répondrait de celle

des Bourbons. La duchesse mit à exécution le conseil de Marillac, en

envoyant un messager éprouvé au duc de Bouillon et aux princes

protestants d'Allemagne, pour gagner leur concours à la cause des

princes du sang.

[15] De La Place, _Comment._, édit. de 1565, p. 109, 110,

111.--De Thou, _Hist. univ._, t. II, 824, 825.

Les rigueurs exercées, à ce moment, contre Antoine et Louis Ier de

Bourbon, ainsi que contre la belle-mère de ce dernier, n'arrêtèrent ni

le zèle ni le courage de Jacqueline de Long-Vic. Au risque de se voir,

à son tour, traitée comme la comtesse de Roye, incarcérée alors au

château de Saint-Germain, elle se prévalut de la familiarité, non

ébranlée encore, de sa liaison avec Catherine de Médicis, pour

plaider, en sa présence, la cause du prince de Condé, de sa

belle-mère, et de son frère. Elle conjura la reine mère de se défier

de l'arrogante puissance des Guises, de ne pas attendre que la mort du

roi de Navarre et du prince l'eût portée au comble, et d'opposer aux

Lorrains factieux la noblesse de France, qui, s'il le fallait,

prendrait contre eux les armes[16].

[16] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 832.

Elle donna de nouveau ses conseils lorsque s'agita la question de

savoir qui serait appelé aux fonctions de chancelier de France, en

remplacement d'Olivier. «La duchesse de Montpensier, dit de Thou[17],

favorite de la reine mère, princesse d'un esprit élevé, ne voyoit

qu'avec peine, que la puissance des Lorrains croissoit de jour en

jour; et communiquant ses chagrins à Catherine de Médicis, qui

commençoit à redouter la violence de ces princes, elle persuada à

cette reine ambitieuse que, si elle vouloit gouverner, elle devoit

choisir un homme ferme et courageux qui s'opposât à leurs desseins,»

en d'autres termes, Michel de l'Hospital. Ce fut, en effet, à cet

homme si recommandable, à tant de titres, que les sceaux furent

confiés.

[17] _Hist. univ._, t. II, p. 776.

Dans d'autres circonstances encore, la duchesse de Montpensier fit un

noble usage du crédit dont elle jouissait.

Atteinte, en 1561, d'une grave maladie, elle donna de touchantes

preuves de sa foi et de sa résignation, sous le poids de longues

souffrances. Le ministre Jean Malot l'assista à ses derniers

moments[18].

[18] De La Place, _Comment._, p. 237.

Elle succomba, le 28 août 1551, laissant après elle d'unanimes

regrets.

«Si elle eût plus longuement vescu, dit de La Place[19], l'on estime

que les troubles ne fûssent tels survenus, que depuis ils survinrent,

pour ce qu'elle estoit, d'une part, fort aimée et creue de la reine,

et, d'autre part, le roi de Navarre se sentoit fort obligé à elle, qui

servoit d'un lien pour les unir et entretenir en paix et amitié. Elle

estoit femme de bon entendement et clairvoyante aux affaires mesme

d'Estat.»

[19] _Comment._, p. 237.--Voir à l'_Appendice_, no 1, une pièce

de vers composée, peu de temps après la mort de la duchesse de

Montpensier, et qui donne une idée des sentiments élevés dont on

la savait animée.

A voir, d'après ce qui précède, les actes noblement accomplis par la

duchesse de Montpensier, dans sa vie publique, de 1559 à 1561, sous

l'impulsion des convictions religieuses qui l'animaient, on est en

droit d'admettre que ces mêmes convictions ont nécessairement dû se

traduire, dans sa vie privée, par des actes non moins nobles; et que

surtout elle a agi, vis-à-vis de sa fille Charlotte, sous l'influence

de sentiments maternels, qui ne sont jamais plus élevés et plus purs,

dans leur expansion, que lorsque la foi chrétienne les inspire.

Puis, comment ne pas croire que les fréquentes relations de la

duchesse avec des mères telles que Jeanne d'Albret, reine de Navarre,

et que Mmes de Coligny, de Roye, de Soubize, de Rothelin, de

Seninghen, se montrant à la fois judicieuses, fermes et tendres, à

l'égard de leurs enfants, ne l'aient pas induite à faire retour sur

elle-même et à suivre leur exemple?

Oui, tout porte à croire que Jacqueline de Long-Vic, déplorant

amèrement le passé, aura résolument cherché à délivrer Charlotte du

fardeau d'une intolérable situation, et à lui assurer dans la famille

la place à laquelle elle avait droit.

Mais voici le point où nos conjectures, déjà si sérieuses, touchent à

la réalité et se confondent, en quelque sorte, avec elle; c'est par

la constatation et la portée d'un fait que de Thou[20] atteste

expressément, savoir: que la duchesse de Montpensier voulut marier

Charlotte au fils de la marquise de Rothelin, au jeune duc de

Longueville, que Calvin entourait, ainsi que sa pieuse mère, d'une

affectueuse sollicitude[21].

[20] «La duchesse de Montpensier avoit destiné une de ses filles,

nommée Charlotte au duc de Longueville.» (De Thou, _Hist. univ._,

t. III, p. 60.)

[21] _Lettres françaises de Calvin_, t. II, p. 179, 265, 267,

286, 499. L'une de ces lettres, adressée par Calvin au jeune duc

de Longueville, le 22 août 1559 (p. 286) contenait ce passage:

«Monseigneur, vous avez un grand advantage, en ce que madame

vostre mère ne désire rien plus que de vous voir cheminer

rondement en la crainte de Dieu, et ne sçauroit recevoir plus

grand plaisir de vous qu'en vous voyant porter vertueusement la

foy de l'Évangile.»

Ce fait est décisif, quant à la question qui nous occupe, car il

implique virtuellement, de la part de la duchesse, le remords, la

réprobation du passé, et le soin du bonheur de la jeune fille, aimée

désormais par sa mère, comme elle eût dû toujours l'être.

Qu'importe d'ailleurs, au point de vue de la réhabilitation morale de

Jacqueline de Long-Vic, que ses désirs et ses efforts en faveur de son

enfant soient venus se briser, même à l'heure suprême, contre

l'intraitable ténacité du duc: ils n'en attestent pas moins, à

l'honneur de la duchesse, la loyauté de son relèvement, et nous font

pressentir avec quelle ardeur, à son lit de mort, elle aura appelé les

bénédictions d'en haut sur Charlotte et remis son sort entre les mains

du Dieu des miséricordes.

Du fond de l'isolement où s'appesantissait sur elle la main tyrannique

d'un père, que cependant elle continuait à respecter jusque dans ses

aberrations, Charlotte se rattachait avec amour à la pensée d'avoir

enfin conquis le coeur de sa mère, avant que celle-ci ne rendit le

dernier soupir. Chercher, tout en pleurant sa mort, à se retremper au

culte des pieux souvenirs, était déjà, sans doute, une tendance

salutaire, une aspiration élevée; mais il fallait plus encore à l'âme

de la jeune fille, dans sa détresse: il lui fallait l'action

pénétrante d'une force supérieure qui la soutînt et la consolât. Dieu,

qui, dans sa bonté, veillait sur l'infortunée, lui apprit à puiser

cette force en lui seul; à quelle époque, dans quelles circonstances,

par quels moyens? nous l'ignorons. Toutefois, ce que nous savons,

c'est que, dans le laps des onze années qui s'écoulèrent, de 1561 à

1572, la jeune abbesse de Jouarre fut amenée à la connaissance des

vérités évangéliques, et qu'elle y amena, à son tour, quelques-unes

des religieuses de son abbaye[22].

[22] D'Aubigné, _Hist. univ._, t. II, liv. Ier, ch. 11.

On comprendra sans peine quelles furent, pour Charlotte de Bourbon,

les difficultés avec lesquelles elle se trouva aux prises, afin de

sauvegarder, dans la situation qui lui était imposée, sa conscience et

le développement de sa foi.

Antipathique à une religion au nom de laquelle on avait violenté son

âme et prétendu enchaîner à jamais sa liberté de penser, de croire et

d'agir, elle ne devait ni voulait se prêter à rien qui, de près ou de

loin, sous quelques dehors que ce fût, portât la moindre atteinte à la

dignité de ses convictions et de son caractère. Aussi, que devint pour

elle la vie monastique? Resta-t-elle strictement celle qu'on l'avait

abusivement condamnée à subir? Non; car si ce fut, d'un côté, une vie

d'abnégation et de dévouement, qui ne compromettait que son repos,

dont elle faisait volontiers le sacrifice; ce fut aussi, de l'autre,

une vie d'indépendance morale légitimement revendiquée et fermement

maintenue. Il n'y avait qu'honneur, pour Charlotte de Bourbon, à

scinder de la sorte sa vie en deux parties distinctes, en apparence,

mais en réalité corrélatives entre elles, alors qu'au fond de son âme

elle avait le sentiment que cette même vie, dans l'ensemble de son

expansion, comme dans l'unité de son principe, ne relevait que de Dieu

et du service qui lui est dû. Par la seule force de ce sentiment elle

pouvait dominer et domina, en effet, les difficultés et les périls du

rôle qui lui était assigné.

De ce rôle d'abbesse elle accepta donc sans réserve et accomplit avec

un zèle éclairé le devoir de guider les religieuses de Jouarre dans

les voies de l'ordre et de la paix, de veiller sur leur bien-être

moral et physique, de les former à l'exercice de la charité; et, en sa

qualité de protectrice des intérêts temporels de la communauté, elle

satisfit à l'obligation d'administrer avec vigilance et intégrité les

biens qui appartenaient à celle-ci. Mais, quant aux règles dont ce

même rôle d'abbesse impliquait, dans l'ordre spirituel, l'observation,

elle se dégagea loyalement, sans blesser la liberté d'autrui, de

celles qui froissaient ses convictions et ne s'abstint de répudier que

celles à la pratique desquelles elle pouvait, sans hypocrisie,

condescendre.

Agir ainsi, c'était faire preuve à la fois de droiture et de courage.

Il n'en pouvait pas être autrement d'un coeur gagné, dans la captivité

du cloître, aux pures doctrines de l'Évangile, et n'aspirant qu'à y

demeurer fidèle.

Il serait intéressant de saisir les traces de l'allègement que purent

apporter aux rigueurs du sort de Charlotte de Bourbon ses relations

avec quelques notables personnalités du protestantisme français, dont,

antérieurement à l'année 1572, la sympathie et les encouragements la

soutinrent, probablement, dans ses efforts pour sortir de la vie

monastique; mais les traces historiques sur ce point sont extrêmement

rares; elles se limitent à peu près à une correspondance de Jeanne

d'Albret, que nous reproduirons plus loin, et à une déclaration des

religieuses de Jouarre, portant: que Charlotte recevait, à l'abbaye,

quelques personnes professant la religion réformée, et spécialement

les sieurs François et Georges Daverly, «qui étoient ordinairement à

son conseil, et auxquels elle accordoit grande faveur[23].»

[23] Information secrète du 28 avril 1572.--François Daverly

portait le titre de seigneur de Minay.

Réduit, en dehors de la correspondance et de la déclaration dont il

s'agit, à de simples conjectures, nous ne pouvons que supposer

l'existence, d'ailleurs fort naturelle, d'un affectueux appui accordé

à la jeune abbesse, dans l'isolement où la laissait la mort de sa

mère, soit, avant tout, par sa soeur aînée, la duchesse de

Bouillon[24], et peut-être même par une autre de ses soeurs, Anne de

Bourbon, mariée en 1561 au jeune duc de Nevers, soit par sa cousine et

son cousin, la princesse et le prince de Condé, soit par Mmes de Roye,

de Coligny, d'Andelot, et autres femmes chrétiennes, d'une condition

analogue à celle de ces dames.

[24] Il nous semble impossible qu'une active correspondance,

inspirée par la plus tendre affection, n'ait pas existé entre

Charlotte de Bourbon et sa soeur la duchesse de Bouillon, surtout

depuis l'année 1562; époque à laquelle cette femme si distinguée,

à tant de titres, avait, ainsi que le duc, son mari, ouvertement

embrassé la religion réformée, et dès lors chaleureusement servi,

avec lui, non seulement les intérêts spirituels et matériels des

habitants du duché, mais aussi ceux d'une foule de personnes

venues de France, auxquelles un asile était accordé à Sedan et à

Jametz. Des documents précis, postérieurs à 1572, témoignent au

surplus de l'étroite amitié qui unissait l'une à l'autre les deux

soeurs, Charlotte et Françoise de Bourbon.

Quoi qu'il en soit à cet égard, une chose demeure certaine: c'est que,

dans le laps ci-dessus indiqué de onze années (1561 à 1572), Charlotte

de Bourbon suivit avec un intérêt toujours croissant la marche des

circonstances extérieures, dont quelques-unes devaient, à un moment

donné, influer sur sa destinée. Les principaux acteurs du grand drame

religieux et politique dont la France fut alors le théâtre, la

préoccupaient fortement, en deux sens opposés: les uns, les

persécuteurs, ne lui inspiraient qu'aversion et qu'effroi; les autres,

les persécutés, que sympathie et que respect. Au premier rang des

généreux défenseurs de ces derniers apparaissait à ses yeux l'amiral

de Coligny, duquel elle se montra toujours sincère admiratrice.

D'une autre part, alors que ses pensées se reportaient vers les divers

membres de sa famille, qu'elle savait être plus ou moins engagés dans

le conflit des événements contemporains, à peine osait-elle s'arrêter

à la constatation, poignante pour son coeur de fille, des cruautés

commises par le duc de Montpensier, devenu, dans son fanatisme,

l'implacable ennemi des réformés, et, dans sa servilité, le suppôt des

Guises, surtout à dater de 1562[25].

[25] Nous ne tracerons pas ici le tableau des monstrueux excès

par lesquels le duc se déshonora. On frémit d'indignation et de

dégoût à l'aspect des lugubres et cyniques détails dans lesquels

sont entrés, sur ce point, Brantôme (édit. L. Lal., t. V, p. 9 et

suiv.), et, plus amplement encore l'auteur de l'_Histoire des

martyrs_ (in-fº 1608, p. 589 à 591, et 593, 594).--Voir aussi

l'_Histoire des choses mémorables advenues en France, de 1547 à

1597_ (édit. de 1599, p. 186 à 193).

Avec les culpabilités de la vie publique d'un tel homme devait

inévitablement coïncider la dépression de sa vie privée; aussi, que

fut-il désormais comme père?

S'agissait-il de son fils: il restait sans autorité morale pour le

guider dans la carrière dont l'accès lui avait été ouvert. Afin d'y

marcher avec honneur, il fallait à ce fils autre chose que l'exemple

des déviations paternelles.

Quant aux cinq filles, quelle était vis-à-vis d'elles, la contenance

du duc?

Deux d'entre elles s'étant, si ce n'est peut-être de leur plein gré,

du moins sans aucun murmure, pliées à la vie du cloître, ce dont son

bigotisme s'applaudissait, il n'eut d'autre souci que celui d'aviser à

ce qu'elles y restassent indéfiniment confinées; comme il laissa

confinée dans son deuil une autre de ses filles, la duchesse de

Nevers, devenue veuve en 1562.

Avec le calme relatif de l'existence de ces trois soeurs contrastaient

les perplexités du servage de la quatrième.

Lorsqu'on 1565, comme on l'a déjà vu, Charlotte de Bourbon formula une

protestation, qu'appuyaient les témoignages décisifs de religieuses de

l'abbaye de Jouarre et du représentant officiel de son père et de sa

mère à l'odieuse scène du 17 mars 1559, le duc de Montpensier

s'indigna. Dans cet acte, qui eût dû dessiller ses yeux et le porter à

désavouer sa conduite passée, il ne vit qu'un motif de plus pour faire

peser sur Charlotte de nouvelles rigueurs.

Il voulut, en outre, que le contre-coup de son intolérance se fît

sentir ailleurs qu'à Jouarre. De là toute une série de remontrances et

d'obsessions, pour arracher sa fille aînée à ce qu'il appelait une

criminelle hérésie. Déplorant, à huit ans de distance, le consentement

qu'il avait donné à son mariage avec un prince qui depuis lors était

devenu protestant, et dont elle partageait les convictions

religieuses[26]; outré, en même temps, de l'antipathie de Charlotte

pour la religion au nom de laquelle elle était opprimée par lui, il

eut, en 1566, l'étrange prétention de ramener à la profession de cette

même religion la duchesse de Bouillon, qui s'en tenait plus que jamais

éloignée, d'un côté, par l'affermissement de son adhésion à la

religion réformée, et, de l'autre, par la répulsion que lui inspirait

le despotisme tenace dont sa soeur était victime. Harcelée par son

père, mais fermement décidée à voir s'épuiser en stériles efforts son

zèle de convertisseur et celui d'auxiliaires de son choix, elle le

laissa mettre, devant elle, des docteurs catholiques aux prises avec

des ministres protestants. Le plus clair résultat de leurs longues

controverses fut de démontrer au duc de Montpensier le complet

insuccès de sa tentative; car la duchesse, sa fille, demeura fidèle à

la religion qu'elle professait[27].

[26] On lit dans un rapport relatif à un synode provincial des

églises réformées, tenu à Laferté-sous-Jouarre, le 27 avril 1564,

le passage suivant: «Le duc de Bouillon a envoyé paroles de

créance par Perucelly, qui disoit avoir parlé à luy à Troyes, ou

ès environs, et par Journelle, par lesquelles il faisoit entendre

le bon vouloir qu'il a de s'employer pour le Seigneur, _avec

madame sa femme_, et que, en brief temps il exterminerait la

messe et prestres de ses terres, et que de cela ne pouvait estre

empesché, parce qu'il ne dépendoit que de Dieu et de l'espée. Il

prioit l'assemblée de luy faire venir des régents de Genève pour

dresser un collège à Sedan, lequel il veult renter de deux ou

troys mille francs; promettant que ses places seront toujours

seur refuge aux fidèles, et qu'elles estoient munies suffisamment

de tout ce qu'il falloit.» (Bibl. nat. mss., f. fr., vol. 6.616,

fos 96, 97).

[27] E. Benoit, _Histoire de l'Édit de Nantes_, t. Ier, p.

42.--De Thou, _Histoire univ._, t. III, p. 655.--Bayle, _Dict.

phil._, Ve Rosier (Hugues, Sureau du).

Quatre ans plus tard, ce déplorable chef de famille montra, de

nouveau, combien, au foyer domestique, il était dépourvu de toute

délicatesse de sentiments et de procédés. En effet, rompant avec le

respect qu'il devait à la mémoire de sa femme et aux impressions qui,

dans le coeur de ses enfants, survivaient à la perte de leur mère, il

eut la téméraire prétention, en se remariant à l'âge de cinquante-cinq

ans, de leur imposer, comme devant remplacer, vis-à-vis d'eux,

Jacqueline de Long-Vic, une jeune fille de dix-neuf ans[28], sans

consistance morale, appartenant à cette funeste maison de Guise,

contre l'ambition et les haines invétérées de laquelle la défunte

duchesse s'était naguère noblement élevée.

[28] «Quoy que le duc de Montpensier eût eu de la duchesse, sa

femme, un fils et plusieurs filles, il ne laissa pas de songer à

un second mariage, à l'âge de cinquante-cinq ans passés; et ayant

fait choix de Catherine de Lorraine, fille de François de

Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Este, pour lors âgée

seulement de dix-huit ans, le traité en fut passé à Angers, le 4

février 1570.» (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit.,

p. 179).--Brantôme dit de Catherine de Lorraine que «bien

tendrette d'aage, elle espousa son mary qui eût pu estre son

ayeul». (Édit. L. Lal., t. IX, p. 646).--Le Laboureur (addit. aux

_Mém. de Castelnau_, t. II, p. 735) allant au fond des choses,

n'hésite pas à dire: «Le duc de Montpensier se maria, en

premières noces à Jacqueline de Long-Vic, pour profiter du crédit

de l'admiral Chabot, qui avoit épousé Françoise de Long-Vic, sa

soeur aînée; et ce fut pour la mesme considération qu'il prit

pour seconde femme Catherine de Lorraine, soeur du duc de Guise,

auquel cette alliance fut plus utile pour achever de détacher ce

prince des intérêts de sa maison, et pour le discréditer parmi

des siens, qu'elle ne lui fut avantageuse..... Il apprit par les

suites des différends qu'il eut à la cour et par la conduite que

cette seconde femme tint avec lui, qu'on n'avoit eu d'autre

dessein que de désunir sa maison....., en luy donnant pour le

veiller une femme fort entreprenante et qui luy donna bien des

affaires.»

Insulter ainsi au passé de celle qui n'existait plus, c'était, de la

part du duc, blesser au coeur ses enfants.

C'en fut trop pour Charlotte de Bourbon! A dater du jour où son père

voulut lui donner pour seconde mère Catherine de Lorraine, elle sentit

qu'elle n'avait plus qu'à briser, dès qu'elle le pourrait,

l'insupportable joug sous lequel il la tenait, à Jouarre, asservie

depuis tant d'années. Libre de tout engagement, légalement maîtresse

de sa personne et de ses actions, elle se décida à quitter pour

toujours l'abbaye et à se ménager une retraite honorable hors de

France.

Confiant alors à sa soeur, la duchesse de Bouillon, et à la reine de

Navarre le secret de la résolution qu'elle avait prise et que ces

femmes de coeur ne pouvaient qu'approuver, elle leur demanda conseil

sur le choix des moyens propres à en assurer l'exécution.

La duchesse de Bouillon lui fit savoir, qu'elle et le duc, son mari,

étaient prêts à la recevoir, et que leur affectueux dévouement lui

était acquis, plus que jamais.

Les dispositions de la reine de Navarre n'étaient pas moins

favorables. Tout en émettant l'avis que Charlotte de Bourbon devait se

rendre directement auprès de sa soeur et de son beau-frère, elle

estima que peut-être, quel que fût leur bon vouloir, elle ne se

trouverait pas suffisamment en sûreté à Sedan, et que dès lors il

serait prudent de lui procurer, au loin, un asile, à la cour de

l'électeur palatin, Frédéric III. Aussi en écrivit-elle à ce prince,

qui déclara consentir à recevoir la protégée de la reine. Il y eut

plus: le séjour que Charlotte ferait à Heydelberg, ne devait être,

dans la pensée de Jeanne d'Albret, qu'un moyen à l'aide duquel elle

espérait obtenir du duc de Montpensier qu'il laissât sa fille se

retirer définitivement en Béarn et y vivre auprès d'elle. Quoi de plus

touchant que cette dernière partie du plan ainsi conçu par Jeanne

d'Albret en faveur de sa jeune amie! Ajoutons que l'amiral de Coligny

et sa famille, qui soutenaient alors, à La Rochelle, d'intimes

rapports avec la reine de Navarre, approuvèrent sans réserve son plan,

à l'exécution duquel le gendre de l'amiral, Téligny, se chargea de

concourir en une certaine mesure.

Voilà ce que nous révèle la lettre suivante, à peine connue

jusqu'ici[29]:

«Ma cousine, écrivait Jeanne d'Albret à Charlotte de Bourbon, j'ay

receu vostre lettre et suis infiniment marrye que je ne vous puis

servir comme je le désire; vous priant ne doubter point de mon

affection, laquelle ne manquera jamais, à vostre endroict; mais vostre

affaire est de telle importance, qu'il ne fault faire qu'une petite

faulte pour tout gaster; et, puisque ce porteur m'a assuré vous faire

rendre mes lettres bien seurement, je vous diray que _nous ne

trouvons_ point de meilleur expédient pour vous, que celuy que _vous

avons mandé_, d'aller vers madame de Bouillon, vostre soeur, et delà

en Allemagne. Et si avez besoing que j'en escrive _encores_ au

seigneur dont il est question, vous me le manderez, où je dresseray

vostre voyage par mes lettres; car je ne doubte point que monsieur

vostre père, sçachant que serez en pays estranger, ne trouve bien,

pour vous en retirer, que veniez plustost en mes païs et avec moy; ce

que je desire infiniment, pour vous monstrer l'affection que je vous

porte, et que soyez avec moy comme ma fille; car, si je puis parvenir

à cela, je vous feray office de mère en tout ce qui concernera vostre

grandeur et contentement. Il faut, ma cousine, que ceci soit mené bien

sagement et secrètement. Je vous prie, par le moyen de monsieur _de

Telligny_, qui me fera seurement tenir voz lettres, me mander ce que

vous voulez que je face, et faire estat de mon amitié. Et sur ceste

asseurance, je prieray Dieu, ma cousine, qu'il vous donne

accroissement de ses sainctes grâces. De La Rochelle, ce 28 de juillet

1571.

»Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye,

»JEHANNE.»

[29] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.

Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et

l'affectueux patronage que mentionnait cette lettre.

Depuis sa réception, six mois s'écoulèrent en prudentes combinaisons

et démarches, avant que la jeune princesse pût mettre à exécution son

projet d'évasion.

Forte de l'appui que lui prêtaient sa soeur et la reine de Navarre,

elle accepta, d'accord avec l'une et l'autre, celui d'un homme

recommandable, François Daverly, seigneur de Minay, dont le dévouement

était à la hauteur des devoirs que lui imposait le rôle de protecteur

d'une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu'elle

allait entreprendre.

Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l'abbaye, d'où

sortirent, en même temps qu'elle, deux de ses religieuses. Toutes

trois étaient accompagnées par François Daverly et par son frère.

On croyait, en voyant l'abbesse de Jouarre et son entourage franchir

l'enceinte du cloître, qu'il ne s'agissait que d'une simple visite à

rendre à l'abbesse du Paraclet.

En réalité Charlotte de Bourbon s'acheminait vers Sedan, comme vers un

lieu de refuge inaccessible à la persécution. Mais, là même, à en

juger par certains indices d'hostiles menées, récemment ourdies en

France, la persécution pouvait l'atteindre: aussi, presque aussitôt,

des conseils inspirés par l'affection et la vigilance d'autrui la

détournèrent-ils, à son vif regret et à celui de la duchesse, sa

soeur, de son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se

rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé qu'elle

serait en pleine sûreté, auprès de l'électeur Frédéric III et de

l'électrice.

Un témoin bien informé[30] nous fournit, sur l'évasion et le voyage de

Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements. S'adressant, après

qu'elle eut cessé de vivre, à l'une des filles issues de son mariage

avec un prince duquel il sera bientôt parlé, il dit:

«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la très illustre

princesse, vostre mère, se retira totalement de la superstition et

idolâtrie papistique, dont Dieu luy avoit donné bien bonne

cognoissance, et qu'elle fuyoit la France comme le climat auquel,

lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement à Dieu

estoient grièvement persécutez, sans aucune distinction de sexe,

d'aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et

princesses du sang royal, ce qu'elle estoit, non plus que ceux du

commun populaire, _je sçay, comme tesmoin oculaire_, qu'elle prit la

route de Sedan, vers feue, de très heureuse mémoire, la très illustre

princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d'autant qu'audit

lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et les sacremens de

la religion chrétienne administrés selon leur institution: qui estoit

le bien à la participation duquel tendoit et aspiroit le principal

désir de son âme. Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur

plusieurs notables considérations, de n'y venir point establir son

séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine

tranquillité. Comme donc il estoit question de l'adresser à quelque

bon port, auquel, autant qu'on en pouvoit juger, elle peust avoir ung

assez sûr abry, pour n'estre point agitée de tant d'orages et

tempestes qu'elle l'eust peult-estre esté en d'autres, elle fut aussi

prudemment que heureusement adressée à ce phoenix des princes de son

temps, le très illustre et très puissant Electeur, Frédéric troisième,

comte palatin du Rhin, comme à celui qui estant le parangon de toute

piété et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques

rendoient recommandables.»

[30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du

_Traité servant à l'esclaircissement de la doctrine de la

prédestination_, Basle, »in-8º, 1779.»--Les lignes ci-dessus

transcrites sont tirées de la préface de ce traité, dans laquelle

Couet s'adresse «à haulte et puissante» dame, madame

Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.»

Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui émane d'un autre

écrivain, également digne de foi[31].

[31] _Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse

Loyse-Julienne, Electrice palatine, née princesse d'Orange._ 1

vol. in-4º; à Leyden, de l'imprimerie de Jean Main, 1625, fº 12.

Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes:

«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) étoit peu

disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu et son bon naturel la

firent demeurer dans une déférence entière aux volontés paternelles,

et patienter en sa condition jusques à ce que la Providence divine

brisât miraculeusement les chaînes qui sembloient brider et asservir

sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années auparavant,

rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent

exposés à la violence des armes, et le monastère de Jouarre courut la

mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en

liberté. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres,

que de se retirer vers une sienne soeur, mariée avec M. R. de Lamarck,

duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C'est par ce moyen qu'elle fut

conduite, en fuite, à la cour palatine, à Heidelberg, et accueillie

par Frédéric III, électeur palatin, avec l'honneur dû à une princesse

de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école de

vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut

pas pouvoir trouver une retraite plus innocente.»

Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c'est légitimer, par cela même

le respect qui s'attache à sa mémoire et démontrer immédiatement

combien il était apte à étendre sur Charlotte de Bourbon un patronage

efficace.

Peut-être Frédéric III n'a-t-il jamais mieux justifié le surnom de

_pieux_, que par sa noble attitude, d'une part, au foyer domestique,

et, de l'autre, dans la série de ses généreux efforts en faveur des

protestants français, cruellement persécutés. Ils étaient pour lui des

frères en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur défense

contre leur souverain, dans d'énergiques représentations adressées à

celui-ci, soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le

fit pour Anne du Bourg[32], soit en répondant à leurs appels par

l'envoi de troupes en France, sous la conduite d'un de ses fils, soit

enfin en repoussant, dans une protestation mémorable[33], les censures

que l'empire germanique fulminait contre lui à raison de l'appui qu'il

prêtait à la réforme française, et en défendant, en face de cet

empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne.

[32] De Thou, _Hist. univ._, t. II, p. 701.

[33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.

La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses co-religionnaires de

France, et surtout pour Coligny, éclate dans sa correspondance[34].

Réciproquement, les lettres adressées par Coligny, d'Andelot, Condé,

et autres, à Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils

tenaient ce prince, dont Hotman, de son côté[35], caractérisait le

sage gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize ans,

prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du

Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce

temps-là on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos

et tranquillité on a vescu en tous les pays de vostre obéissance,

ressemblant proprement à une bonace riante de la mer plate et

tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant

toutes choses y ont toujours esté, moyennant vostre sage prévoyance,

paisibles, saintement et religieusement ordonnées.»

[34] Frédéric III s'est, en quelque sorte, peint lui-même dans

cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant

l'une et l'autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un

monument durable à la mémoire du prince électeur. Voir 1º _sur

Frédéric III_, Le Laboureur, addit. aux _Mém. de Castelnau_,

in-fº, t. Ier, p. 538 à 542;--les _Mém. de Condé,

passim_;--D'Aubigné, _Histoire univ., passim_;--La Popolinière,

_Hist., passim_;--Brantôme, édit., L. Lal., t. Ier, p.

313;--Baum, _Th. de Bèze_, append.;--Archives de Stuttgard,

Frankreich, 16, no 40;--_Bulletin de la Soc. d'hist. du prot.

fr._, année 1869, p. 287.--2º _Écrits de Frédéric III_--_das

Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten der Pfalz_, von A.

Kluckhohn, in-4º;--Kluckhohn, _Briefe Friedrichs des frommen_,

etc., etc., in-8º, 1868, 3 vol.--Voir, pour d'autres lettres de

Frédéric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign

series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;--à Genève,

Archiv., portef. histor., no 1.753;--en France, Bibl. nat., mss.,

f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619,

15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397.

[35] Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé _la Gaule

françoise_ (ap. _Mém. de l'Estat de France sous Charles IX_, t.

II, p. 579).

Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur gratitude et

celle de leurs troupeaux, en lui écrivant[36]: «Nous osons avoir

recours à vous, veu principalement que vous avez jà depuis longues

années fait une singulière profession de la religion chrétienne, de

laquelle une bonne partie est employée à l'aide de ceux qui sont

affligés pour le nom de Dieu et au soulagement des misères et

adversitez de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu'il nous est

possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années passées,

avons reçus de vostre bénignité et splendeur, ayant si souvent usé de

prières et supplications à l'endroit des rois, nos souverains, pour

nos frères qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et

tourmens[37].»

[36] _Mém. de Condé_, in-4º, t. III, p. 431.

[37] Frédéric III couronna sa carrière par une profession

solennelle de sa foi qu'il consigna dans un testament du 23

septembre 1575, contenant d'ailleurs, sur des points divers, une

longue suite de dispositions. L'une d'elles, notamment, atteste

sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des

persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France ou

d'autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil

hospitalier, et pour celles qui à l'avenir, y chercheraient un

refuge; il voulait que les unes continuassent à jouir des

avantages dont elles étaient pourvues, et que des secours fussent

assurés d'avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi,

dans l'intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers, de

toutes conditions, qui ne parlaient pas l'allemand, sur la

continuation du service divin qui se célébrait, _en langue

française_, à Heydelberg.

Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la nature de

l'accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, à la cour

d'Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu'il y eut

de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet

ajouter à son récit ces lignes expressives[38]: «Comme l'électeur

Frédéric III étoit d'un vray naturel de prince, il receut aussi ceste

princesse et la recommanda à la très illustre électrice, d'affection

accompagnée de si graves propos concernans la condition de ceux qui

préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs et commodités

desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses

yeux un bel objet, que ladite très illustre princesse a eu toute

occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy

estoient familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde,

lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second père et une

seconde mère, puis un domicile tellement orné de piété et de toute

autre vertu, qu'il lui estoit plus agréable que n'avoit jamais esté

celui de sa propre naissance.»

[38] _Loc. cit._

Frédéric III s'empressa d'informer le roi de France, la reine mère et

le duc de Montpensier de l'arrivée de Charlotte de Bourbon à

Heydelberg, et de l'accueil qu'il avait, ainsi que l'électrice, cru

devoir lui faire.

Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15

mars 1572, mois qui était précisément celui dans le cours duquel, onze

ans auparavant, avait eu lieu, à Jouarre, l'odieuse scène qualifiée

_d'entrée en religion_. Asservie alors, Charlotte était libre

désormais.

«Monsieur mon cousin, écrivait l'électeur au père de la jeune

princesse[39], ce gentilhomme, présent porteur, vous dira comme il a

laissé ma cousine, vostre fille, en ma maison, où je l'ay receue et

veue bien volontiers, pour la bonne affection que j'ay congneu qu'elle

a, tant à la gloire de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs

d'obéissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et,

par mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez

avoir de son absence, n'empêche point que vous ne la recongnoissiez

pour ce qu'elle vous est; dont je m'asseure, puisque ceux à qui elle

ne touche pas de si près en veulent bien prendre soing. J'ai faict

sçavoir au roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion elle

soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales

dignitez estans informées de son faict, ne se sentent bien fort

contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu'aussi vous, sçachant

que c'est que de la force de conscience, principalement quant au faict

de la religion, ne trouverez point mauvais ce département de madite

cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, usant de

vostre prudence et bonté accoustumées, ne ferez que prendre le tout en

la meilleure part, et moïenner les choses de sorte, qu'avec la liberté

de sa conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr de ses

biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous prierois davantage, si

je ne craignois de mettre par là en doubte la bonne affection

paternelle que portez à ladite vostre fille, laquelle je sçay vous

estre par trop bien recommandée. Par tant je feray fin de ceste

présente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé bonne

et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.»

[39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, fº 62.

Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si digne

et si conciliant?

Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que l'électeur

portait à Charlotte de Bourbon, à raison de _sa bonne affection à la

gloire de Dieu_, point capital sur lequel il était parfaitement à même

de se prononcer, et de son respect filial pour le duc;

La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d'une situation qui

assurât la liberté de sa conscience et lui permît de concilier avec

l'exercice du culte évangélique, qu'avant tout elle entendait

professer sans contrainte restrictive, le respect qu'elle ne cesserait

de porter à son père;

L'espoir que le duc, avec _sa prudence et sa bonté accoutumées_,

accueillerait cette légitime revendication.

Mais, qu'attendre, en fait de prudence et de bonté, de la part d'un

homme à idées rétrécies et grossières, violent, haineux, tel que le

duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage,

depuis l'évasion de sa fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu'on

va pouvoir en juger.

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange · 第 13 / 57 题