Frascati, villa Piccolomini, 1er avril.
Les nuées violettes du couchant n'avaient pas menti: il a fait, cette
nuit, une tempête comme je n'en ai jamais entendu. Malgré l'épaisseur
des murs et la petitesse des fenêtres, circonstances qui me semblaient
devoir assourdir le vacarme extérieur, j'ai cru que la villa Piccolomini
s'envolerait à travers ces espaces sans bornes que mon oeil contemplait
hier au soir. J'ai dormi malgré tout; mais j'ai rêvé dix fois que
j'étais en pleine mer sur un navire qui volait en éclats. Il pleut fin
et serré, ce matin. Le colossal paysage que je vous décrivais n'existe
plus. Plus de mont Janvier, plus de Socrate, plus de Saint-Pierre, plus
de Tibre, plus de mer. C'est gris comme une matinée de Paris. Je ne
distingue que les maisons de Frascati sous mes pieds; car la villa
Piccolomini, placée à une extrémité de la ville, occupe le premier
plan d'un système de terrasses naturelles verdoyantes qu'il me tarde
d'explorer.
La Mariuccia vient de m'apporter une tasse de lait passable; et, en
attendant que je puisse sortir, je vais vous raconter les circonstances
que j'ai omises dans mon bulletin d'hier.
Il s'agit d'une course à Tivoli que je vous ai sommairement indiquée et
dont les faits me paraissent si étranges aujourd'hui, que j'ai besoin
de me bien tâter pour m'assurer que je n'ai pas rêvé cela pendant ma
fièvre.
J'aime bien à être seul, ou tout au moins avec des artistes, pour aller
à la découverte des belles choses; mais la famille B*** avait décrété,
le 26 du mois dernier, qu'elle irait à Tivoli et que je serais de la
partie. On n'invita pas Brumières, quoiqu'il eût pu y avoir place pour
lui dans la calèche. J'offrais de me mettre sur le siège avec le cocher;
mais ma proposition fut comme éludée, et, croyant m'apercevoir d'une
certaine opposition, surtout de la part de lady B***, je n'osai pas
insister, et je m'abstins de prévenir Brumières de la possibilité de son
admission.
La route m'ennuya beaucoup jusqu'à la solfatare, où l'intérêt géologique
commence. Il faisait tour à tour trop chaud, et trop froid; lady Harriet
et sa nièce ne cessaient de vouloir forcer lord B***, et moi, par
contre-coup, à nous extasier sur la poésie, sur la beauté de la plaine,
et, par toutes les raisons que je vous en ai données, je trouvais cette
interminable solitude sans caractère, insupportable à traverser.
Nous allions pourtant aussi vite que possible, lord B*** ayant fait
l'acquisition de quatre magnifiques chevaux du pays. C'est une race
précieuse. Ils ne sont pas très-grands, mais assez doublés sans être
lourds; ils trottent vite; ils ont de l'ardeur et de la solidité. Leur
robe est d'un beau noir, leur poil très-fin et brillant. La tête est un
peu commune, le pied un peu vache, mais les formes sont belles quant au
reste. Ils ont le caractère hargneux, et il ne se passe pas d'heure où
l'on ne voie, à Rome ou autour de Rome, des querelles sérieuses entre
hommes et bêtes. Cavaliers et cochers sont intrépides, mais généralement
équitent ou conduisent avec plus de hardiesse, de violence et
d'obstination que de véritable adresse et de raisonnement. Pourtant, les
accidents sont rares, les chevaux ne manquent jamais par les jambes et
descendent à fond de train, sur les dalles, les pentes les plus rapides
des collines de la métropole.
Je remarquai, avec lord B***, qui essayait cet attelage avec attention
pour la première fois, que le type de ces animaux était exactement celui
du cheval de bronze doré de Marc-Aurèle dans la cour du Capitole. Il
m'a dit, et je l'ai oublié, de quelle partie des États de l'Église ils
proviennent. Ce n'est pas de l´_agro romano_, je présume, car tous les
élèves que l'on voit courir dans le steppe sont rachitiques et d'une
race vulgaire, ainsi que les juments qui les produisent. Les boeufs y
sont également petits et laids, bien qu'ils appartiennent à cette belle
espèce d'un blanc de lait, aux cornes démesurées, que l'on voit employée
aux transports sur les routes, et aux travaux des champs dans la
région des montagnes. Cette espèce est fort étrange. Elle est encore
très-petite relativement à nos espèces de France; mais la finesse de ses
formes et de son poil, la beauté de ses jambes et de sa face devraient
en faire, pour les artistes, le type de la race bovine. On emploie
pourtant le buffle de préférence dans les tableaux de l'école romaine,
sans doute à cause de son étrangeté: mais le buffle est un hideux
animal.
Cette race de boeufs blancs est, m'a-t-on dit, originaire de la Vénétie;
mais le développement vraiment fantastique des cornes me parait une
dégénérescence due au sol romain, et une preuve de faiblesse plutôt que
de vigueur. On laboure ici avec tout ce qui tombe sons la main dans la
prairie: boeufs, vaches, ânes ou chevaux; mais on laboure très-mal, sans
s'occuper de l'écoulement des eaux, sans assainir ni unir le terrain. La
terre est légère et le climat favorable; mais la grande question pour
les laboureurs est de se dépêcher, et de séjourner le moins possible sur
ces terrains pestilentiels. Tous sont étrangers au terroir. Journaliers
nomades, ils couchent, pendant la quinzaine des travaux, dans ces ruines
ou ces paillis qui servent de point de repère dans l'étendue; puis ils
disparaissent en toute hâte et vont chercher de l'ouvrage dans des lieux
plus salubres, jusqu'à ce qu'ils reviennent faire la moisson de ces
semences abandonnées aux influences naturelles, et totalement privées de
soins jusqu'à leur maturité.
Les animaux, abandonnés avec presque autant d'incurie que les végétaux,
se ressentent aussi du mauvais air. Dès que l'on s'élève au-dessus de
ces régions funestes, les races grandissent et embellissent comme les
plantes.
Les plus jolis animaux que l'on voie ici sont les chèvres. Un vaste
troupeau de race cachemirienne était littéralement couché et endormi
comme un seul être sur le bord du chemin, et, au milieu de ce troupeau,
dormait aussi un enfant vêtu de la peau d'une de ses chèvres et couché,
pêle-mêle avec les petits chevreaux. Au bruit de la voiture tout
s'éveilla en sursaut, tout bondit à la fois sous le coup d'une terreur
indicible. Ce fut comme un nuage de soie blanche qui s'envolait en
rasant le sol, les cabris se livrant à des cabrioles échevelées, les
mères faisant flotter leurs franges éclatantes à la brise, le petit
berger, propre et blanc aussi, parce qu'il n'avait d'autre vêtement que
sa toison neuve, courant éperdu, tombant et se relevant pour fuir avec
ses bêtes effarouchées.
On arrêta la calèche pour jouir de cette scène. Je descendis et parvins
à rassurer le petit sauvage, qui consentit à me laisser prendre un de
ses chevreaux pour le montrer de près à miss Medora.
C'est ici, mon ami, que commence l'étrange aventure. La belle Medora
prit le petit animât sur ses genoux, le caressa, lui fit manger du pain,
le dorlota jusqu'à ce que lord B***, impatienté, lui eût rappelé que le
temps s'écoulait et que nous n'avions pas trop de la journée pour voir
Tivoli à la hâte et revenir à Rome. Puis, lorsqu'elle me rendit
le chevreau, après avoir attaché sur moi un regard tout à fait
inexplicable, elle se rejeta dans le fond de la voiture et couvrit son
visage de son mouchoir.
Ce mouvement me fit croire que le cabri sentait mauvais et que miss
Medora, s'en apercevant tout à coup, respirait son mouchoir parfumé.
Je me hâtai de porter le chevreau au chevrier, qui ne manqua pas de me
tendre la main avant que j'eusse eu le temps de porter la mienne à ma
poche pour y prendre, à son intention, quelques baroques. Mais, quand je
remontai en voiture, je vis Medora sanglotant, sa tante s'efforçant
de la calmer, et milord sifflant entre ses dents un _lila burello_
quelconque, de l'air d'un homme embarrassé d'une scène ridicule. Cette
situation incompréhensible me mit fort mal à l'aise. Je me hasardai à
demander si miss Medora était malade. Aussitôt le mouchoir cessa de
cacher son visage, et, à travers de grosses larmes qui coulaient encore,
elle me regarda d'un air étrange, en me répondant, d'un ton enjoué,
qu'elle ne s'était jamais sentie si bien.
--Oui, oui, se hâta de dire lady B***. Ce n'est rien; qu'un peu de mal
aux nerfs.
Et lord B*** ajouta:
--Certainement, certainement, des nerfs, et rien de plus.
--Cela m'est égal, pensai-je.
Et, au bout de peu d'instants, je trouvai un prétexte pour monter sur le
siège à côté du cocher, liberté à laquelle j'aspirais depuis longtemps,
et plus vivement encore depuis cette scène mystérieuse où mon rôle était
nécessairement celui d'un indifférent incommode ou d'un indiscret mal
appris.
Un peu plus loin, on s'arrêta pour voir les petits lacs _dei tartari_[1]
et la curieuse cristallisation sulfureuse qui les environne.
Figurez-vous plusieurs millions de petits cônes volcaniques s'élevant de
quelques pieds an-dessus du sol, ayant chacun sa cheminée principale
et ses bouches adjacentes, plusieurs millions d'Etnas en miniature. Au
premier abord, cela ressemble à une végétation étrange, pétrifiée sur
pied. Et puis cela vous apparaît comme un liquide en fusion qui se
serait candi tout à coup au milieu d'une ébullition violente. Autour
de ce champ de cratères, et sur les bords de ces flaques d'eau
sédimenteuses que l'on nomme des lacs, s'étendent des haies d'autres
cristallisations incompréhensibles, que l'on dit être des plantes
pétrifiées; mais je n'en suis pas sûr, et je crois voir là, comme dans
les cônes voisins, les caprices du bouillonnement refroidi d'un volcan
de boue et de soufre.
Je parcourais tout cela avec beaucoup de curiosité, me hâtant de casser
quelques échantillons, lorsque je vis recommencer les larmes de Medora.
Sa tante la gronda un peu et se dépêcha de la ramener à la voiture. Lord
B*** me dit:
--Venez! nous reviendrons ici tous les deux, si cet endroit vous
intéresse. En ce moment, vous voyez que ma chère nièce a un accès de
folie.
--Vraiment! m'écriai-je consterné, cette belle personne est sujette...?
[Note 1: C'est-à-dire des tartres, et non pas des Tartares, comme
traduisent quelques voyageurs]
--Non, non, reprit en riant lord B***, elle n'est pas aliénée; elle
n'est que folle à la manière de ma femme, qui prend cela au sérieux, et
vous savez bien la cause de toutes ces bizarreries.
--Moi? Je ne sais rien, je vous le jure!
--Vous n'en savez rien? dit lord B*** en m'arrêtant et en me regardant
fixement; vous en donneriez votre parole d'honneur?
--Je vous la donne! répondis-je avec la plus parfaite simplicité.
--Tiens! c'est singulier, reprit-il. Eh bien, nous reparlerons de cela
plus tard, s'il y a lieu.
Et, sans me donner le temps de l'interroger, il me ramena à la voiture,
et me força de lui céder ma place sur le siège, voulant, disait-il,
conduire lui-même, pour essayer la bouche de ses chevaux.
Mon malaise recommença, comme vous pouvez croire. Les deux Anglaises
furent d'abord muettes. Lady B*** paraissait aussi embarrassée que moi.
Sa nièce pleurait toujours. Forcé par les assertions de lady Harriet à
regarder ces larmes comme une crise de nerfs, je ne savais quelles idées
suggérer pour y remédier. J'ouvrais et refermais les glaces, ne trouvant
rien de mieux que de donner de l'air ou de préserver de la poussière.
Enfin, nous commençâmes à gravir au pas une montagne couverte d'oliviers
millénaires, et je conseillai de marcher un peu.
On accepta avec empressement; mais, au bout de quelques pas, lady
Harriet, essoufflée et replète, remonta en voiture. Lord B*** resta
sur le siège, le cocher mit pied à terre, et miss Medora, qui s'était
traînée d'un air dolent, prit sa course comme si elle eût été piquée de
la tarentule, et s'élança, légère, forte et gracieuse, sur le chemin
rapide et sinueux.
Une belle femme! dit naïvement le cocher, avec cet abandon propre aux
Italiens de toutes les classes, en se tournant vers moi d'un air tout
fraternel; j'en fais mon compliment, à Votre Excellence.
--Vous vous trompez, mon ami, lui, dis-je. Cette belle femme est une
demoiselle, et je n'ai aucun lien avec elle.
--Je sais bien! reprit-il tranquillement, en m'ôtant sans façon mon
cigare de la bouche pour allumer le sien. Je suis au service de ces
Anglais pour la saison; mais on sait bien, dans la maison et dans Rome,
que vous épousez la belle Anglaise.
Eh bien, mon cher, vous direz, s'il vous plaît, dans la maison et dans
Rome, que ce que vous croyez là est un mensonge et une stupidité.
Je doublai le pas, peu curieux de constater l'effet des bavardages
insensés de la Daniella on du Tartaglia son compère, et, fort ennuyé du
rôle absurde que ces valets voulaient m'attribuer, je fis un effort pour
n'y plus songer en marchant.
Cette préoccupation venait mal à propos m'arracher au charme qui
s'emparait de moi dans cette région vraiment admirable. La montagne
était jonchée d'herbe d'un vert éclatant, et les antiques oliviers
adoucissaient leurs formes fantastiques et la torsion insensée de leurs
tiges, sous des robes de mousses veloutées d'une adorable fraîcheur.
L'olivier est un vilain arbre tant qu'il n'est pas arrivé à cet aspect
de décrépitude colossale qu'il conserve pendant plusieurs siècles sans
cesser d'être productif. En Provence, il est grêle et n'offre qu'une
boule de feuillage blanchâtre qui rampe sur les champs comme des flocons
de brume. Ici, il atteint des proportions énormes et donne un ombrage
clair qui tamise le soleil en pluie d'or sur son branchage échevelé. Son
tronc crevassé finit par éclater en huit ou dix segments monstrueux,
auteur desquels les rejets plus jeunes s'enroulent comme des boas pris
de fureur.
Cette forêt de Tivoli fait penser à la forêt enchantée du Tasse. On ne
sait pas bien si ces arbres ne sont pas des monstres qui vont se mouvoir
et rugir ou parler. Mais, pas plus que dans le génie tout italien du
poëte, il n'y a, dans cette nature, de terreurs réelles. La verdure est
trop belle, et les profondeurs bleuâtres que l'on aperçoit à travers ces
entrelacements infinis sont d'un ton trop doux pour que l'imagination
s'y assombrisse. Comme dans les aventures de la _Jérusalem_, on sent
toujours la main des fées prête à changer les dragons de feu en
guirlandes de fleurs, et les buissons d'épines en nymphes décevantes.
J'en étais là de ma rêverie, lorsque la belle Medora, qui avait pris les
devants, et que j'avais oubliée, m'apparut tout à coup à un détour de la
montée, sortant d'un de ces fantastiques oliviers creux où elle s'était
amusée à se cacher. Je tressaillis de surprise, et elle s'élança vers
moi, aussi gaie, aussi rieuse que si elle n'eût jamais eu de vapeurs.
Elle était vraiment plus belle que je ne lui avais encore accordé de
l'être. Un trop grand soin, que je ne peux m'empêcher d'attribuer à un
trop grand amour de sa personne, me la gâte presque toujours. Elle est
toujours trop habillée, trop bien coiffée, et d'un ton trop reposé, trop
inaltérable. C'est une beauté de nacre et d'ivoire, qui change sans
cesse de robes, de bijoux et de rubans sans que sa physionomie change
jamais, et c'est de bonne foi, je vous assure, que j'ai dit souvent à
Brumières que cette invariable perfection m'était insupportable.
En ce moment, elle était toute différente de sa manière d'être
habituelle. Les larmes avaient un peu creusé ses beaux yeux, et ses
joues, animées par la course, étaient d'un ton moins pur et plus chaud
que de coutume. Il y avait enfin de la vie et comme de la moiteur sur
sa peau et dans son regard. Elle avait perdu son peigne en courant.
J'ignore si elle avait mis sa fausse tresse dans sa poche; mais elle
avait encore une assez belle chevelure pour se passer d'artifice et pour
encadrer magnifiquement sa tête. Ce n'était plus cet inflexible diadème
lissé comme du marbre noir sur un front de marbre blanc. C'était une
auréole de vrais cheveux, souples et fins, voltigeant sur une chair rosé
frémissante.
Probablement elle vit dans mon regard que je lui faisais amende
honorable, car elle vint à moi amicalement, et passa son bras sous le
mien avec une familiarité bien différente de ses dédains accoutumés, en
me demandant à quoi je pensais et pourquoi j'avais eu l'air si surpris
en la voyant sortir de son arbre.
Je lui racontai comme quoi la forêt du Tasse s'était présentée à mon
imagination, et comment son apparition, à elle, avait coïncidé avec le
souvenir de ces enchantements bénévoles.
--C'est-à-dire que vous m'avez comparée tout bonnement à une sorcière!
Il ne faut pas que je m'en plaigne, puisque décidément il faut avoir cet
air-là pour vous plaire.
--Où prenez-vous cette singulière assertion sur mon compte?
--Dans votre enthousiasme pour la vivandière de l'_Agua argentina_. La
seule créature de mon sexe qui vous ait ému depuis votre arrivée à Rome,
a été qualifiée par voue de sibylle.
--Alors, vous pensez que je cherche à établir une comparaison, sur le
terrain de la magie, entre vous et une pauvre septuagénaire?
--Que dites-vous là? s'écria-t-elle en raidissant ses doigts effilés sur
mon bras; c'était une femme de soixante et dix ans?
--Tout au moins! Ne l'ai-je pas dit, en faisant la description de ses
_charmes_?
--Vous ne l'avez pas dit... Pourquoi ne l'avez-vous pas dit?
Cette brusque interrogation, faite d'un ton de reproche, me laissa
stupéfait au point de ne savoir quoi répondre. Elle m'en épargna le soin
en ajoutant:
--Et la Daniella? Que dites-vous de la Daniella? N'a-t-elle pas aussi un
petit air de sorcière?
--Je ne m'en suis jamais avisé, répondis-je; et, en tout cas, je n'y
tiendrais pas essentiellement pour la trouver jolie.
--Ah! vous convenez que celle-ci vous plaît? Je le disais bien, il faut
être laide pour vous plaire!
--Selon vous, la Daniella est donc laide?
--Affreuse! répondit-elle avec une candeur de souveraine jalouse du
moindre objet supportable sur les terres de son royaume.
--Allons, vous êtes trop despote, lui dis-je en riant. Vous voulez qu'à
moins de trouver une beauté supérieure à la vôtre, on ne daigne pas
seulement ouvrir les yeux. Alors, il faut se les crever pour jamais, et
renoncer à la peinture.
--Est-ce un compliment? demanda-t-elle avec une animation
extraordinaire. Un compliment équivaut à une raillerie, par conséquent à
une injure.
--Vous avez raison; aussi n'est-ce pas un compliment, mais une vérité
banale que j'aurais dû ne pas formuler, car vous devez être lasse de
l'entendre.
--Vous ne m'avez pas gâtée sous ce rapport, vous! Dites donc toute votre
pensée! Vous savez que je ne suis pas laide; mais vous n'aimez pas ma
figure.
--Je crois que je l'aimerais autant que je l'admire, si elle était
toujours naïvement belle comme elle l'est dans ce moment-ci.
Pressé de questions à cet égard, je fus entraîné à lui dire que, selon
moi, elle était ordinairement trop arrangée, trop encadrée, trop
rehaussée, et qu'au lieu de ressembler à elle-même, c'est-à-dire à une
femme superbe et ravissante, elle se condamnait à un travail perpétuel
pour ressembler à n'importe quelle femme pimpante, à n'importe quel type
de fashion aristocratique, à n'importe quelle poupée servant de montre à
un étalage de chiffons et de bijoux.
--Je crois que vous avez raison, répondit-elle après un moment de
silence attentif.
Et, arrachant tout à coup sa broche et ses bracelets de Froment Meurice,
véritables objets d'art que précisément je n'étais nullement disposé
à critiquer, elle les lança à travers le bois avec une gaieté de
Sardanapale.
--Voilà un étonnant coup de tête! lui dis-je en quittant son bras sans
galanterie pour aller ramasser ces précieux objets. Vous permettrez
qu'en qualité d'artiste, je vous reproche ce mépris pour de si beaux
ouvrages.
Je retrouvai les bijoux, non sans peine, et, quand je les lui rapportai:
--Gardez-les, me dit-elle avec colère: je n'en veux plus.
--Et pour qui diable les garderais-je?
--Pour qui vous voudrez; pour la Daniella! quand elle sera ornée et
parée, elle commencera à vous déplaire autant que moi.
--Je les lui remettrai ce soir, pour qu'elle les replace dans votre
écrin, répondis-je en mettant les bijoux dans ma poche.
--Ah! vous êtes cruel! Vous n'avez pas une réponse qui ne soit de glace!
Et, me quittant brusquement, elle reprit sa course en avant de la
voiture, me laissant là assez stupidement ébahi de sa véhémence.
Que se passait-il donc dans cette étrange cervelle de jeune fille? Voilà
le problème que je ne pouvais, que je ne peux pas encore résoudre.
Quand la voiture la rejoignit elle était calme et enjouée. Ses émotions
s'apaisent vite. Elles viennent et s'en vont comme des mouches qui
volent.