Marseille, le 12 mars 185...
Me voilà en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par
emporter sa bénédiction et ma liberté. Vous aviez sans doute raison de
me dire que la patience n'est pas le génie; mais je suis tenté de croire
que c'est la vertu, car ce n'est qu'à force de patience que j'ai amené
mon père adoptif à ne pas souffrir de ma résolution. J'étais décidé à ne
point le quitter sans avoir atteint ce résultat. Je devais cela à son
affection, à ses bontés pour moi.
Je pense partir demain pour Gênes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on
dit, assez pénible à un piéton en cette saison de bourrasques. C'est ce
qui m'a décidé à prendre la voie de Marseille; mais, à vrai dire, la mer
n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et
le mistral souffle avec furie. Il s'est apaisé un peu ce soir, et on
espère que _le Castor_, vapeur génois très-bon marcheur, pourra sortir
du port.
J'étais déjà venu à Marseille, dans mon enfance, avec mon père. Il
était, comme vous savez, d'origine provençale, et nous avions ici un
vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que
je me soucie de voir. J'ai très-bien reconnu les masses principales de
la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir dîné avec
mon père dans une baraque sur les rochers; on appelle cet endroit la
Réserve, et l'on y mange un certain coquillage très-recherché des
indigènes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul
endroit du rivage. La baraque a brûlé; à la place s'élève un élégant
pavillon qui va, dit-on, disparaître aussi pour faire place à des
constructions nouvelles.
J'ai poussé plus loin ma promenade. Courbé en deux par un vent terrible,
j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne me la rappelais. Enfant,
elle m'avait terrifié; aujourd'hui, sa grandeur m'a ébloui. Pourtant,
c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouettée par
la tempête. Aucune image n'exprime plus énergiquement la pensée d'un
immense désespoir sous les coups d'une torture acharnée. Mais c'est un
désespoir tout physique. L'âme humaine ne s'identifie que par la pensée
des naufrages à cette tourmente du géant. C'est en vain qu'il mugit,
qu'il se tord, qu'il se déchire en lambeaux, sur le flanc des rochers,
les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'écume
enragée: c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir là-bas, cette
pauvre barque qui se débat contre l'orage, porte, dans le moindre atome
des êtres qui la guident, la vraie force, c'est-à-dire la volonté.
La nature est terrible sur cette petite planète où nous sommes. Il est
donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma
frayeur d'enfant devant ce bruit, cette agitation, cette immensité! Je
n'avais vu jusqu'alors que des blés et des foins courbés par les rafales
de nos plaines tempérées. Mon père fut obligé de me prendre dans ses
bras. J'avais tout aussi peur ainsi; ce n'était pas d'être emporté ou
englouti que je tremblais contre son sein: c'était un vertige moral. Il
me semblait que mon souffle était arraché de ma poitrine et que mon âme
tournoyait éperdue sur ces abîmes. J'ai eu un peu de la même sensation,
cette fois-ci, mais plutôt agréable que pénible. L'idée de la
destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable.
Devant l'homme, habitué à la lutte, ce spectre appelle plus qu'il ne
menace, et le vertige est presque une volupté.
J'ai eu un étrange plaisir à voir entrer, dans cette passe difficile de
l'ancien port, quelques petits bâtiments plus ou moins en péril, selon
leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont
bien tirés. Un petit chasse-marée, d'apparence assez fragile, m'a
intéressé particulièrement. C'était le moment de tourner pour entrer
dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait
comme un oiseau des tempêtes, le prenait alors en flanc. Il s'est
couché si à plat, que ses vergues effleuraient la crête des flots; mais
aussitôt il s'est relevé, agile, élastique comme un arc bien tendu. Il a
franchi légèrement une vraie montagne bouillonnante, et il s'est trouvé
dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de
son nid. Rien ne trahissait l'épouvante dans les mouvements du petit
équipage, et j'étais fier, pour ma part, comme si j'eusse été de la
partie. Oui, l'homme doit être intrépide, et le spectacle le plus
attrayant, c'est, on le conçoit bien, le déploiement des forces
humaines. Les tempêtes et les océans ne sont rien: l'âme universelle
émanée de Dieu a son foyer le plus pur en nous, qui méprisons la mort,
et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre,
n'est-ce pas, mon ami? c'est l'homme et sa vie!
Puis un navire plus lourd est arrivé. Son entrée a demandé plus de
cérémonies. Dans ces crises où le sort de l'équipage dépend de la
manoeuvre, on entend des cris à bord; mais c'est le commandement de
l'intelligence ou de l'expérience, et cette voix-là domine à bon droit
les rugissements de la mer.
Le tout était bizarrement accompagné du son clair et strident d'une
petite harpe, partant d'assez près de moi. Tandis que flots et navires
s'étreignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de
cabaret, dansaient des filles et des marins endimanchés. Un artiste de
grand chemin, un bohème harpiste, chevelu, déguenillé, jouait, avec
une verve saccadée et diabolique, une sorte de tarentelle à mouvement
détraqué, sur lequel polkaient avec fureur des créatures avinées. Le
contraste était curieux, je vous jure, et résumait toute l'audace
insouciante et aventureuse de l'homme de mer.
Arrivés le matin d'un voyage au long cours, bronzés par de terribles
soleils et de terribles tempêtes, ces marins, rasés de frais et chaussés
d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie,
pirouettant dans sept étages de falbalas gonflés par le vent. Il faisait
un froid atroce, un ciel de plomb. La vague, déferlant jusque sur les
planches vermoulues de la terrasse, semblait, à chaque instant, devoir
emporter baraque et orgie. Le navire, approchant comme malgré lui,
semblait devoir échouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n'est
moi. Le harpiste eût, je crois, marqué le rhythme au milieu des affres
de la mort, et le rire échevelé des lionnes de guinguette se fût perdu
sans transition dans le râle de l'agonie.
J'ai dîné seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec
la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est
devenu tout à coup tiède, et, quand l'obscurité a tout envahi, je suis
resté sans lumière dans le petit recoin où l'on m'avait oublié.
Pendant que je me reposais, en me laissant aller à ma rêverie, une
conversation, établie de l'autre côté d'une mince cloison, allait son
train, sans m'inspirer aucun intérêt. Pourtant, je fus frappé de ces
paroles prononcées distinctement par un Anglais, s'exprimant avec
facilité dans notre langue:
--Croyez-vous donc que cela serve à quelque chose, d'avoir de la
volonté?
Cette réflexion s'adaptait si bien à mes pensées du moment, que je ne
pus m'empêcher de prêter l'oreille, et alors j'entendis, après quelques
paroles banales échangées entre les deux interlocuteurs et interrompues
par le petit bruit de leurs couteaux sur les assiettes, le récit que je
vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralité.
--Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est l'Anglais qui parlait) quand on me
dit que j'étais en âge d'épouser miss Harriet. Moi, je me trouvais
trop jeune et j'étais effrayé d'entrer dans le grand monde, que je ne
connaissais pas et que je n'étais pas bien pressé de connaître. J'étais
un cadet de famille; j'avais très-peu de quoi vivre. J'avais déjà fait
avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas précisément la marine;
mais j'avais le goût de l'indépendance et de la locomotion. Miss Harriet
m'avait pris en amitié, Dieu sait pourquoi! J'avais un beau nom, soit;
mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez!
mais elle était sentimentale, amoureuse de ma pauvreté et un peu
monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une pitié que je ne lui
demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous préserve,
mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre
parent.... Dieu me damne si je sais quoi; enfin elle était folle de moi
et mourait de consomption si nous n'étions pas mariés au plus vite.
J'avais juré que je ferais le voyage de Ceylan avant de me mettre la
corde au cou.
--Pourquoi Ceylan? demanda le Français.
--Je ne m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'était mon idée, ma
volonté. La volonté d'un homme devrait être sacrée. Mais miss Harriet
était jolie, très-jolie même, et je devins amoureux en la voyant si
éprise de moi. Bref, nous fûmes mariés avec deux cent mille livres de
rente, et c'est de ce jour-là que commence mon infortune...
--Diantre! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux
cent mille livres de rente?
--Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai
à présent huit cent mille! ma femme a hérité!
--Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous?
--Je me plains d'avoir huit cent mille livres de rente. Cela m'a créé
des devoirs, des obligations, une foule de liens qui ne convenaient
pas à mon caractère, à mon éducation, à mes goûts. J'aime à faire ma
volonté, mais je ne suis pas méchant, et, n'ayant jamais pu vivre à ma
guise, depuis que je suis marié, riche et considéré, j'ai toujours été
très-malheureux.
--Comment donc ça?
--Vous allez voir. Ma femme, dès le lendemain du mariage, me fit homme
du monde. Je n'étais pas né pour ça. Je m'ennuyais dans la grandeur;
j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler
marine et voyages; il me fallait parler politique et littérature. Ma
femme était bas-bleu. Elle lisait Shakspeare; moi, je lisais Paul de
Kock. Elle aimait les grands chevaux; je n'aimais que les poneys. Elle
faisait de la musique savante; moi, je préférais la trompe de chasse.
Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe; moi, je m'en
allais volontiers causer avec mes gardes. Je me plaisais quelquefois au
détail de la ferme; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez
confortable pour la vie de château. Elle avait toujours froid quand
j'avais chaud, et chaud quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller
en Italie quand je voulais aller en Russie, et réciproquement; être sur
terre quand j'aurais voulu être sur mer, et _vice versa_; et de tout
ainsi!
--La belle affaire! s'écria le Français en riant. C'est là le mariage!
Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la même histoire. C'est
ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux
ménages; mais, quand on est milord...
--Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes,
repartit l'Anglais d'un ton qui révéla tout à coup une certaine
supériorité de caractère; si j'avais abandonné milady, elle aurait eu
le droit de se plaindre et peut-être celui de manquer à ses devoirs. Je
n'ai pas voulu faire de ma femme une femme délaissée. Je voyais bien (et
je l'ai vu très-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable;
ni intéressant. Elle avait bien assez à rougir en elle-même de m'avoir
aimé si follement. Ça, je n'y pouvais rien; mais je n'ai pas voulu
qu'elle fût humiliée dans le monde, et je ne l'ai pas quittée. Je ne
l'ai jamais quittée, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi!
L'Anglais soupira, le Français se mit à rire.
--Ne riez pas! reprit milord d'un ton sévère: je suis malheureux,
très-malheureux! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme
un agneau avec tout le monde, est un tyran avec moi. Elle croit que sa
fortune a payé le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la
rendre mère, et, pour cela aussi, je suis humilié dans son coeur. Et,
encore un fléau!... elle est jalouse de moi. Arrangez cela! Elle ne
m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un âge à nous permettre ce
ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises moeurs, moi qui, pour ne
pas lui donner prise sur ma conscience, ai dépensé tant de volonté à me
sevrer de tout plaisir illicite! Vous voyez, je ne bois même pas! Et,
quand je vais rentrer à l'hôtel, elle va me dire que je suis ivre... Je
suis là avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie:
elle m'accuse, en ce moment-ci, j'en suis sûr, de faire quelque débauche
eu mauvaise compagnie... Et, si elle nous voyait ici, tête à tête,
dînant avec sobriété, elle trouverait encore moyen de s'indigner. Elle
dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches
est _shocking_, et que nous devrions être dans le pavillon le plus
élégant de la _Réserve_... Comme si les _clovis_ et les moules fraîches
n'étaient pas aussi bons ici! Je déteste le confort, moi! Tout ce qui
ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imaginé
de prendre avec elle une nièce très-belle, pour aller en Italie, et,
comme elle craint que je ne la trouve pas laide... oh! mon Dieu, cela
suffirait pour amener l'orage! elle me laisse un peu plus de liberté
depuis quelque temps. C'est à cela que je dois le plaisir d'être avec
vous. Voulez-vous venir fumer un cigare? Allons au vent, pour que mes
habits ne sentent pas le tabac!
Ils sont sortis, et, moi, je suis rentré dans la ville, à tâtons, par
les sentiers coupés dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes
harmonieuses, et cette harmonie dans les ténèbres avait un charme
étrange. Mais je voulais vous écrire, et me voilà relisant vos lettres,
vous serrant la main, et vous disant que vous êtes le meilleur des amis,
mon meilleur ami, à moi!
V
Mercredi 14.
Le mistral a recommencé hier et cette nuit. _Le Castor_ ne veut pas
sortir du port. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour
remplir ces deux journées, et je vous écris au crayon sur une feuille de
mon album, des hauteurs de Saint-Joseph. Je suis à quelques heures de
marche de la ville; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne
ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une
immense vallée et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles
ne sont pas assez élevées pour l'abriter; mais, dans leurs plis étroits,
on trouve tout à coup une chaleur ardente et une végétation africaine.
Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je
foule. Elles sont toutes aromatiques; c'est le thym, le romarin, la
lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonchés de
petits soucis d'un or pâle et d'une senteur de térébenthine.
Cette région-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si
vantée. Ses formes sont étranges, austères, parfois grandioses. Elles
attestent des efforts géologiques d'une grande puissance. En certains
endroits, ce sont des crêtes déchiquetées qui sortent brusquement du
sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles,
quelquefois triples, sur la lisière des plateaux. Ces traînées de roches
calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont
elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent à des vagues
soudainement cristallisées, et quelques-unes sont penchées comme si
elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une étendue de
plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels où la terre
végétale est soutenue par des strates de pierre d'une régularité inouïe.
On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines était
surmontée d'un palais magique, et que ces degrés gigantesques ont été
taillés par la main des fées pour je ne sais quels êtres en proportion
avec la nature primitive. Ce sont les gradins des amphithéâtres de
quelque race de titans... Mais la science dit holà à la fantaisie, et
se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements
subits, ces soulèvements et ces écroulements, tous ces vomissements
d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents
incompréhensibles Elle voit tout cela d'un oeil aussi tranquille que
nous les gerçures d'une pomme ou les rugosités d'une coque de noix.
J'ai souvent pensé, avec les poëtes, que la science de ces faits était
le bourreau de la poésie. Resté ignorant, j'avoue que je regrette
parfois de savoir même l'infiniment peu que je sais. Mais, hier et
aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas
être si poëtes que cela. La science regarde et mesure l'immensité. Le
peintre doit-il être autre chose qu'un oeil qui voit? Or, pour voir, il
faut comprendre.
Je connais, depuis hier, un peintre qui s'en va à Rome et avec qui je
voyagerai probablement. Nous étions partis ensemble ce matin, pour la
promenade; mais il s'est arrêté au bout d'une heure, pour dessiner un
petit coin qui lui plaisait. Je sais que, devant la vaste nature, le
paysagiste ne peut que choisir le petit coin approprié aux convenances
de son métier; mais, avant de s'en emparer, n'est-il pas nécessaire de
comprendre l'ensemble, la charpente de ce grand corps qui, dans chaque
contrée, a une physionomie, une âme particulière? Le petit coin peut-il
nous révéler quelque chose, tant que l'ensemble ne nous a encore rien
dit? Il y a là, je crois, plus que des accidents de lignes et des effets
de lumière. Il y a des formes, une couleur générale dont il me semble
que j'aurais besoin de m'imprégner. Si je m'écoutais, je resterais
quelque temps ici; mais l'Italie! c'est mon rêve, et, puisqu'il
m'appelle, il faut le suivre.
Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays splendide. Je me
rappelle ces paroles de Michelet à l'oiseau qui émigre: «Là, derrière un
rocher, dit-il en parlant de la Provence, tu trouverais, je t'assure, un
hiver d'Asie ou d'Afrique.» C'est vrai. La terre ici est saine et sèche.
Après ces pluies et ces brumes de notre hiver de Paris, je suis tout
étonné d'être couché sur l'herbe et de voir, dans le chemin, les
troupeaux soulever des flots de poussière. Les pins maritimes se
balancent sur ma tête dans une brise qui sent l'été. L'immense vallée
qui me sépare de la mer est comme une rade de fleurs et de pâle verdure.
Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers rosés, pêchers roses, et les
oliviers au ton indécis flottant comme des nuages au milieu de toute
cette hâtive floraison. Marseille, comme une reine des rivages, est
là-bas assise au bord des flots bleus. La mer paraît encore méchante,
car, malgré le chaud et le calme qui m'enveloppent ici, je vois bien les
masses d'écume que le mistral fouette autour des âpres rochers du golfe,
et même je distingue la rayure des lames, bien plus gigantesques encore
que, de près, on ne se l'imagine, puisque, à la distance de plusieurs
lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement.