15 mars.

Me voilà enfin sur _le Castor_, en vue des côtes d'Italie. La journée

a été claire et fraîche à bord. Les rivages escarpés sont toujours

magnifiques. Ce soir, le vent est tombé, la brume a envahi les horizons.

Trois goëlands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient

à vouloir percher sur la banderole de fumée noire que notre vapeur lance

à intervalles égaux, se sont enfin décidés à nous quitter après des cris

d'adieu d'une douceur étrange. Le phare de Nice perce le brouillard.

Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit

malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous écrire, et je vais

vous raconter les incidents de la journée.

D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur

paresseux, et par qui je trouve assez commode d'être piloté et protégé,

m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grâce d'un terme

du métier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au

milieu desquels le steamer nous promène. Il était tout étonné que je

n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plaît d'appeler

la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps,

je me suis amusé à feindre la plus complète ignorance des us, coutumes

et locutions de l'atelier. Il était bien près de me mépriser. Cependant

la docilité que j'ai mise à l'écouter l'a un peu mieux disposé en ma

faveur. Il m'a montré ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement

fait, il y a ce qu'il appelle _de la patte_, une _fière patte_; mais

cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charmé, que tout autre

endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai

essayé de le lui faire entendre. À mon tour, je lui parlais une langue

qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier,

le mérite d'être amusante.

C'est, du reste, un aimable garçon que ce Brumières. Il a une trentaine

d'années, quelques petites ressources qui lui permettent de refaire le

voyage de Rome, bien que ses études soient ce qu'il appelle terminées;

une jolie figure, de la gaieté qui ressemble à de l'esprit, et un

très-agréable caractère.

Comme nous causions de l'itinéraire de notre voyage, un _monsieur des

troisièmes_, c'est-à-dire un prolétaire voyageant au dernier prix, et

qui avait une attitude dantesque, comme s'il se fût agi de naviguer sur

l'Achéron, se mêla de notre conversation et nous conseilla de ne pas

perdre notre temps à Gênes, ville pour laquelle il affichait un profond

mépris.

La figure de cet homme ne m'était pas inconnue.

--Où donc vous ai-je vu? lui demandai-je.

--Il y a deux jours, Excellence, répondit-il en assez bon français. Je

jouais de la harpe à la _Réserve_...

--Ah! c'est vous? Eh bien, où est-elle donc, votre harpe?

--Elle n'est plus! Ils se sont pris de vin, colletés, battus. Dans la

bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre écrasé sous une table. Et Dieu

sait qu'elle était lourde: il y avait six hommes dessus! Quand ils ont

été dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient

détruit mon gagne-pain. Ce n'est pas qu'ils soient méchants: non,

certainement: à jeun, le marin est une bonne pâte d'homme. Mais le rhum,

_mossiou!_ que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tué! J'ai

laissé là ma harpe, et je vais tâcher de faire quelque autre métier.

Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je suis un

Romain, moi, Excellence.

Et, là-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pieds et demi,

taille d'enfant qui ne l'empêche pas de posséder une barbe de sapeur et

une chevelure à l'avenant.

--Je suis un Romain, poursuivit-il avec emphase, et j'ai besoin de me

retrouver sur les sept collines.

--C'est bien vu, lui dit Brumières, les sept collines doivent avoir

besoin de toi! Mais quel métier y faisais-tu, et à quoi vas-tu consacrer

tes précieux jours?

--Je ne faisais rien! répondit-il, et je compte ne rien faire, aussitôt

que j'aurai amassé quelques sous pour passer l'année.

--Tu n'as donc rien épargné dans ta vie errante?

--Pas même de quoi payer mon passage sur _le Castor_; mais _ils_ me

connaissent et ne me parleront pas d'argent avant Civita-Vecchia.

--Mais alors?...

--Alors, à la garde de Dieu! répondit-il avec philosophie. Peut-être Vos

Excellences me donneront-elles un petit secours...

--Ah! tu mendies? s'écria Brumières. Tu es bien Romain, nous n'en

pouvons plus douter. Tiens, voilà mon aumône. Fais le tour de

l'établissement.

--Rien ne me presse! peu à peu! reprit le bohémien en me tendant une

main, tandis que, de l'autre, il mettait dans sa poche les cinquante

centimes de Brumières.

--Si c'est là le type romain..., dis-je à mon compagnon, quand le

harpiste se fut éloigné.

--C'est le type abâtardi; et pourtant cet homme dégénéré est encore

très-beau; que vous en semble?

Il ne me semblait pas du tout. Cette énorme barbe grossissant encore le

volume d'une tête trop grosse pour le corps grêle et court; ce nez de

polichinelle surmonté de gros sourcils ombrageant des yeux trop fendus;

cette bouche de sot emportant violemment le menton dans tous ses

mouvements, me faisaient l'effet d'une caricature de médaille antique;

mais mon ami Brumières paraît habitué à ces laideurs-là, et j'ai

remarqué que toutes les figures qui me semblaient grotesques avaient de

l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race.

Au milieu du nombreux personnel qui encombre _le Castor_, nous nous

sommes pourtant trouvés d'accord sur la beauté d'une femme. C'est un

personnage assez mystérieux qui a, je crois, troublé la cervelle de mon

camarade. Il veut que ce soit une princesse grecque; soit. D'abord, nous

l'avions prise pour une femme de chambre élégante, parce qu'elle était

venue, au milieu du déjeuner, chercher quelques mets qu'elle a emportés

elle-même dans sa chambre; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le

pont, donnant des ordres en italien à une vraie suivante. Puis une dame

âgée est apparue à ses côtés, celle sans doute qui était malade, une

tante ou une mère, et elles ont parlé anglais comme si elles n'eussent

fait autre chose de leur vie.

Brumières ne persiste pas moins à croire Grecque la belle personne qui

captive son attention. C'est, en effet, un type oriental: les cils sont

d'une longueur et d'une finesse inouïes; les yeux, longs et doux, ont

une forme tout à fait inusitée chez nous; le front est élevé, avec des

cheveux plantés bas; la taille est d'une élégance et d'un mouvement

magnifiques; enfin, c'est, à coup sûr, une des plus belles femmes, sinon

la plus belle femme que j'aie jamais vue...

Je reprends mon bavardage après deux heures d'interruption. C'est un

singulier être, à mon sens, que ce Brumières. Il se prétend positivement

amoureux, et ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il

faut peut-être le prendre au sérieux maintenant. Il a causé avec sa

princesse, c'est ainsi qu'il persiste à l'appeler. Il prétend qu'elle

est romanesque, étrange, délicieuse. Elle était revenue seule sur le

pont et s'est laissé parler des étoiles (que l'on n'aperçoit pas), de la

phosphorence de la mer, qui est, en effet, superbe en ce moment-ci; des

merveilles de Rome, qu'elle connaît mieux que Brumières lui-même,

ce qui, selon lui, n'est pas peu dire: enfin, elle va à Rome sans

s'arrêter, et mon cerveau brûlé, qui devait s'arrêter à Gênes, ne veut

plus s'arrêter nulle part. Au moment où il devenait trop curieux, la

princesse a eu froid, et s'en est allée rejoindre sa vieille parente, ou

sa maîtresse, car rien ne prouve encore qu'elle ne soit pas lectrice ou

dame de compagnie.

L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entraînés à parler de

l'amour, et ses théories me semblent violentes à digérer. Comme je

montrais quelque doute à l'endroit de la qualité de la dame, il

s'est presque fâché, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes

particulièrement, et que celle-ci appartenait à la plus haute

aristocratie.

--Soit, lui disais-je, vous vous y connaissez certainement mieux que

moi; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que

votre héroïne soit riche ou pauvre, noble ou bourgeoise? Ce n'est pas de

son rang et de sa fortune que vous seriez amoureux, j'imagine; ce serait

d'elle-même. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de

la peinture.

--Eh! eh! m'a-t-il répondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une

vaine présomption pour la valeur de l'image. Bien certainement, on peut

aimer une femme sans argent et sans aïeux; cela m'est arrivé aussi bien

qu'à vous probablement, aussi bien qu'à tout le monde; mais, quand une

femme intelligente et belle joint à ses charmes l'attrait des biens

et des grandeurs, elle est complète parce qu'elle vit dans son milieu

naturel, dans une atmosphère de poésie faite pour elle.

--Je vous accorde cela pour la vue. Il devait être beau de regarder

passer Desdemona traînant sa robe brodée d'or et de perles sur les tapis

d'Orient du palais ducal. Cléopâtre, couchée sur les coussins de pourpre

de sa galère, me ferait certainement ouvrir les yeux, et, si j'avais vu

pareille chose, je passerais peut-être ma vie à m'en souvenir; mais,

pour souhaiter d'être l'époux de Desdemona on l'amant de Cléopâtre, je

croirais utile d'être Othello le victorieux ou Antoine le magnifique.

Tel que je suis, sans nom, sans richesse et sans gloire, je me tiendrais

à distance de ces divinités pour lesquelles il faut des héros, ou de ces

diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre héroïne soit

une reine ou une aventurière, regardez-vous vous-même, ou regardez dans

votre poche avant de monter sur le piédestal d'où l'idole plongera

toujours sur vous.

--Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Tous croyez

qu'il suffit de se dire: «Je ne dois pas désirer cette femme,» pour n'y

plus songer? Ce serait bien facile! Ou vous êtes singulièrement blasé,

ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et

d'ailleurs, ajouta-t-il après avoir attendu vainement ma réponse, il

n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent! Non, il n'y a pas même

d'intelligence, de fierté ou de pruderie qui défende une femme contre la

volonté d'un homme. Je vous accorde que nous voilà très-laids, avec nos

paletots et nos guêtres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos

noms roturiers, nos célébrités d'artiste, dont personne encore ne se

doute. Pour arriver à faire les aimables sur un pied d'égalité avec des

Cléopâtre on des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres

séductions, d'autres museaux, peut-être, car je vois bien que c'est

notre état ou notre apparence d'inégalité qui vous choque; mais c'est

trop de modestie... ou trop d'orgueil! Je me moque de tout ça, moi.

Je vaux ce que vaux, et, si je parviens à me faire aimer jamais d'une

merveille de beauté, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le méritais

et qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix, puisque avec rien

j'ai su conquérir celle qui avait tout. J'y ai souvent pensé; j'ai frisé

de grandes aventures, et vous verrez que j'en attraperai un belle,

un jour ou l'autre. Ces choses-là arrivent toujours à qui s'y croit

destiné, jamais à qui doute de soi-même.

Là-dessus, nous nous sommes souhaité le bonsoir, et, enveloppé de son

manteau râpé, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa

confiance et dans son bonheur, dans sa raison peut-être! Ce qui me

choque et m'étourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie,

c'est peut-être là, tout de bon, le moyen grossier, mais toujours sûr,

de réaliser ses rêves. Mais où diable va-t-on chercher de pareils rêves?

La Daniella, Vol. I. · 第 9 / 46 题