03 février

Mon oncle réalise mes prévisions. Il s'habitue à mes volontés

d'indépendance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable

d'ailleurs. Puisque j'étais en train de récapituler mon passe pour vous,

il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu

ce goût de la peinture sur lequel je n'ai pas osé vous donner les

explications que vous me demandiez.

Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne

faisais que lire et rêver. Tout à coup j'eus vaguement la conscience

d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'était

celle de _voir_, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle

de _penser_. Les premières révélations de cette jouissance me vinrent un

jour au coucher du soleil, dans une prairie bordée de grands arbres, où

les masses de lumière chaude et d'ombre transparente prirent tout à coup

un aspect enchanté. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi

cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indifférence ou

préoccupation, était, ce jour-là et dans ce moment-là, inondé d'un

charme si étrange et si nouveau pour moi.

Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupé jusqu'à midi

au presbytère par quelques devoirs, c'est-à-dire quelques thèmes ou

extraits que mon oncle me donnait régulièrement chaque matin, et que,

régulièrement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir

l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant

dans la prairie, à bâtons rompus, le prestige qui m'avait ébloui. Je

ne le retrouvais qu'au moment où l'astre s'abaissait vers la cime des

collines, et quand les grandes ombres veloutées des masses de végétation

rayaient l'or de la prairie étincelante. C'est l'heure que les peintres

appellent l'heure de l'_effet_. Elle me faisait battre le coeur comme

l'arrivée d'une personne aimée ou d'un événement extraordinaire. Dans

ce moment-là, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les

moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et même les

détails prosaïques du paysage, le linge étendu sur une corde à la porte

de la chaumière, les poules grattant le fumier, la baraque de branches

et de terre battue, la barrière de bois brut et mal agencé qui, clouée

d'un arbre à l'autre, séparait le pré de la chènevière.

-Qu'y a-t-il de si étonnant dans tout cela? me demandais-je; et d'où

vient que seul j'en suis frappé? Les gens qui passent ou qui travaillent

à la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-même, qui est

le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parlé d'un pareil

phénomène. Est-ce un état de la nature extérieure ou un état de mon

âme? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple

hallucination de mon cerveau?

Cette heure d'extase garda son mystère pendant quelques jours, parce que

c'était, dans la saison, l'heure à laquelle soupait mon oncle, et il

était fort sévère quant à la régularité des habitudes de sa maison.

Une journée de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente

devant ma place vide à table le contrariait sérieusement. Il était si

bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui déplaire.

Aussi, dès que le timbre lointain de l'horloge de l'église, et certain

vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment

précis où la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher à ma

contemplation et interrompre ma jouissance à demi savourée. Elle me

poursuivait alors comme un rêve, et, tout en coupant le gigot ou le

jambon en menues tranches pour obéir aux prescriptions de l'abbé Valreg,

je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours

dorés, et des combinaisons de paysages empourprés par les reflets d'un

ciel ardent comme la braise.

Mais ces jours d'automne raccourcissant très-vite, j'eus bientôt le

loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la

beauté des choses qui s'était éveillé en moi comme un sens nouveau, les

admirables dégradations du jour et la succession d'aspects étranges

ou sublimes que prenait la campagne. J'étais comme enivré à chaque

observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poétiques, il ne me

venait pas à la pensée de chercher dans les mots le côté descriptif de

ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures écrites

vagues ou inexactes. Les plus grands poëtes me paraissaient chercher

dans la parole un équivalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi,

le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait

même plus.

C'est à cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse

intérieure ne serait jamais littéraire. Mon imagination était pauvre ou

paresseuse, puisque les plus puissants écrivains ne m'avaient jamais

fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me révéler.

Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais être

peintre; et même encore aujourd'hui j'ignore si ces premières émotions

furent les vrais symptômes d'une vocation déterminée; mais, à coup sûr,

elles furent l'appel d'un goût prédominant et insatiable.

J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues

veillées de l'hiver, l'idée, ou plutôt le besoin me vint de me remettre

sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'été. Je pris un

crayon et je dessinai, admirant naïvement cet essai barbare, et, cette

fois, dominé par mon imagination qui me faisait voir autre chose que

ce que ma main pouvait exécuter. Le lendemain, je reconnus ma folie

et brûlai mon barbouillage; mais je recommençai, et cela dura ainsi

plusieurs mois. Tous les soirs, j'étais charmé de mon ébauche; tous les

matins, je la détruisais, craignant de m'habituer à la laideur de mon

propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillée s'envolaient comme

des minutes dans cette mystérieuse élaboration. L'idée me vint enfin

d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans

pareille; je comptais presque les feuilles des branches; je voulais

ne rien laisser à l'interprétation, et je perdais, dans le détail, la

notion de l'ensemble, sans rendre même le détail, car tout détail est un

ensemble par lui-même.

Un jour, mon oncle m'emmena dans un château où je vis enfin de la

peinture des maîtres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers

le paysage. Je restai absorbé devant un Ruysdaël. Je ne le compris pas

d'abord. Peu à peu la lumière se fit, et je m'avisai que c'était là une

science de toute la vie. Je résolus, dès que je serais indépendant,

d'employer ma vie, à moi, selon mes forces, à écrire, avec de la couleur

sur de la toile, le rêve de mon âme.

On me prêta de bons dessins; mon oncle me permit même l'achat d'une

boîte d'aquarelle. Il ne s'inquiéta pas de ma monomanie; mais, quand,

parvenu à ma majorité, je lui révélai ma pensée, je le vis bouleversé.

Je m'y attendais. Je résistai avec douceur à ses remontrances. Je savais

son respect pour la liberté d'autrui, son aversion pour les paroles

inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande

candeur et d'une sincère bonté.

Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre

connaissance, je vous ai fait mystère d'une chose aussi simple que ma

prédilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait:

vous m'eussiez demandé à voir mes essais; je les savais détestables,

bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maître d'école

de mon village. Vous m'auriez dit que j'étais insensé, ou si vous ne

me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas

en moi-même une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de

l'amitié. Celles du premier venu me sont indifférentes. Les vôtres

m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir à douter

seul.

A mon âge, c'est-à-dire à l'âge que j'avais alors, et négligé comme

je l'avais été, on ne sait pas défendre sa conviction. On la sent, on

manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On

l'aime parce que, révélation ou chimère, elle vous a rendu heureux; on

la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est

une fleur précieuse qu'un souffle de dédain, un sourire de raillerie

peut flétrir.

Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondée, et, si je n'ai

pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par

excès de vanité. Non! Je me suis examiné sous ce rapport-là; je me suis

tâté le coeur et la tête avec impartialité. J'ai reconnu que, si je ne

suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'être

pour me persuader que j'ai déjà du talent; et ce qui me rassure, c'est

que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans

mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-même et pour

lui-même. C'est mon espérance, que je veux garder encore vierge de toute

atteinte, de toute réflexion, de tout regard. Il me semble qu'avec tant

de respect pour mon idéal, je ne cours pas le risque de m'égarer, et

que, le jour où je vous dirai: «Voilà ce que je sais faire pour exprimer

ma pensée,» j'aurai véritablement conscience d'un succès relatif à mes

forces; je ne dis pas à mes aspirations; ceci, je crois, ne peut jamais

être atteint par personne.

La Daniella, Vol. I. · 第 7 / 46 题