Mon oncle réalise mes prévisions. Il s'habitue à mes volontés
d'indépendance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable
d'ailleurs. Puisque j'étais en train de récapituler mon passe pour vous,
il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu
ce goût de la peinture sur lequel je n'ai pas osé vous donner les
explications que vous me demandiez.
Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne
faisais que lire et rêver. Tout à coup j'eus vaguement la conscience
d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'était
celle de _voir_, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle
de _penser_. Les premières révélations de cette jouissance me vinrent un
jour au coucher du soleil, dans une prairie bordée de grands arbres, où
les masses de lumière chaude et d'ombre transparente prirent tout à coup
un aspect enchanté. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi
cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indifférence ou
préoccupation, était, ce jour-là et dans ce moment-là, inondé d'un
charme si étrange et si nouveau pour moi.
Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupé jusqu'à midi
au presbytère par quelques devoirs, c'est-à-dire quelques thèmes ou
extraits que mon oncle me donnait régulièrement chaque matin, et que,
régulièrement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir
l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant
dans la prairie, à bâtons rompus, le prestige qui m'avait ébloui. Je
ne le retrouvais qu'au moment où l'astre s'abaissait vers la cime des
collines, et quand les grandes ombres veloutées des masses de végétation
rayaient l'or de la prairie étincelante. C'est l'heure que les peintres
appellent l'heure de l'_effet_. Elle me faisait battre le coeur comme
l'arrivée d'une personne aimée ou d'un événement extraordinaire. Dans
ce moment-là, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les
moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et même les
détails prosaïques du paysage, le linge étendu sur une corde à la porte
de la chaumière, les poules grattant le fumier, la baraque de branches
et de terre battue, la barrière de bois brut et mal agencé qui, clouée
d'un arbre à l'autre, séparait le pré de la chènevière.
-Qu'y a-t-il de si étonnant dans tout cela? me demandais-je; et d'où
vient que seul j'en suis frappé? Les gens qui passent ou qui travaillent
à la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-même, qui est
le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parlé d'un pareil
phénomène. Est-ce un état de la nature extérieure ou un état de mon
âme? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple
hallucination de mon cerveau?
Cette heure d'extase garda son mystère pendant quelques jours, parce que
c'était, dans la saison, l'heure à laquelle soupait mon oncle, et il
était fort sévère quant à la régularité des habitudes de sa maison.
Une journée de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente
devant ma place vide à table le contrariait sérieusement. Il était si
bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui déplaire.
Aussi, dès que le timbre lointain de l'horloge de l'église, et certain
vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment
précis où la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher à ma
contemplation et interrompre ma jouissance à demi savourée. Elle me
poursuivait alors comme un rêve, et, tout en coupant le gigot ou le
jambon en menues tranches pour obéir aux prescriptions de l'abbé Valreg,
je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours
dorés, et des combinaisons de paysages empourprés par les reflets d'un
ciel ardent comme la braise.
Mais ces jours d'automne raccourcissant très-vite, j'eus bientôt le
loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la
beauté des choses qui s'était éveillé en moi comme un sens nouveau, les
admirables dégradations du jour et la succession d'aspects étranges
ou sublimes que prenait la campagne. J'étais comme enivré à chaque
observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poétiques, il ne me
venait pas à la pensée de chercher dans les mots le côté descriptif de
ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures écrites
vagues ou inexactes. Les plus grands poëtes me paraissaient chercher
dans la parole un équivalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi,
le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait
même plus.
C'est à cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse
intérieure ne serait jamais littéraire. Mon imagination était pauvre ou
paresseuse, puisque les plus puissants écrivains ne m'avaient jamais
fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me révéler.
Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais être
peintre; et même encore aujourd'hui j'ignore si ces premières émotions
furent les vrais symptômes d'une vocation déterminée; mais, à coup sûr,
elles furent l'appel d'un goût prédominant et insatiable.
J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues
veillées de l'hiver, l'idée, ou plutôt le besoin me vint de me remettre
sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'été. Je pris un
crayon et je dessinai, admirant naïvement cet essai barbare, et, cette
fois, dominé par mon imagination qui me faisait voir autre chose que
ce que ma main pouvait exécuter. Le lendemain, je reconnus ma folie
et brûlai mon barbouillage; mais je recommençai, et cela dura ainsi
plusieurs mois. Tous les soirs, j'étais charmé de mon ébauche; tous les
matins, je la détruisais, craignant de m'habituer à la laideur de mon
propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillée s'envolaient comme
des minutes dans cette mystérieuse élaboration. L'idée me vint enfin
d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans
pareille; je comptais presque les feuilles des branches; je voulais
ne rien laisser à l'interprétation, et je perdais, dans le détail, la
notion de l'ensemble, sans rendre même le détail, car tout détail est un
ensemble par lui-même.
Un jour, mon oncle m'emmena dans un château où je vis enfin de la
peinture des maîtres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers
le paysage. Je restai absorbé devant un Ruysdaël. Je ne le compris pas
d'abord. Peu à peu la lumière se fit, et je m'avisai que c'était là une
science de toute la vie. Je résolus, dès que je serais indépendant,
d'employer ma vie, à moi, selon mes forces, à écrire, avec de la couleur
sur de la toile, le rêve de mon âme.
On me prêta de bons dessins; mon oncle me permit même l'achat d'une
boîte d'aquarelle. Il ne s'inquiéta pas de ma monomanie; mais, quand,
parvenu à ma majorité, je lui révélai ma pensée, je le vis bouleversé.
Je m'y attendais. Je résistai avec douceur à ses remontrances. Je savais
son respect pour la liberté d'autrui, son aversion pour les paroles
inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande
candeur et d'une sincère bonté.
Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre
connaissance, je vous ai fait mystère d'une chose aussi simple que ma
prédilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait:
vous m'eussiez demandé à voir mes essais; je les savais détestables,
bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maître d'école
de mon village. Vous m'auriez dit que j'étais insensé, ou si vous ne
me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas
en moi-même une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de
l'amitié. Celles du premier venu me sont indifférentes. Les vôtres
m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir à douter
seul.
A mon âge, c'est-à-dire à l'âge que j'avais alors, et négligé comme
je l'avais été, on ne sait pas défendre sa conviction. On la sent, on
manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On
l'aime parce que, révélation ou chimère, elle vous a rendu heureux; on
la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est
une fleur précieuse qu'un souffle de dédain, un sourire de raillerie
peut flétrir.
Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondée, et, si je n'ai
pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par
excès de vanité. Non! Je me suis examiné sous ce rapport-là; je me suis
tâté le coeur et la tête avec impartialité. J'ai reconnu que, si je ne
suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'être
pour me persuader que j'ai déjà du talent; et ce qui me rassure, c'est
que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans
mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-même et pour
lui-même. C'est mon espérance, que je veux garder encore vierge de toute
atteinte, de toute réflexion, de tout regard. Il me semble qu'avec tant
de respect pour mon idéal, je ne cours pas le risque de m'égarer, et
que, le jour où je vous dirai: «Voilà ce que je sais faire pour exprimer
ma pensée,» j'aurai véritablement conscience d'un succès relatif à mes
forces; je ne dis pas à mes aspirations; ceci, je crois, ne peut jamais
être atteint par personne.