Commune de Mers, 10 février 183*...
Me voici à mon poste, je commence: non pas encore une relation de ce
qui m'arrive, car je suis bien sûr qu'ici rien ne m'arrivera qui mérite
d'être rapporté, mais un résumé de certaines choses de ma vie que je
n'ai pas su vous dire quand vous me les demandiez.
D'abord, vous vouliez savoir pourquoi, n'ayant jamais été rudoyé ou
maltraité en aucune façon, j'avais ce caractère réservé, cette aversion
à parler de moi aux autres, cette difficulté à m'occuper moi-même
de moi-même. Je n'en savais rien. Je m'en rends peut-être compte
maintenant.
Mon oncle l'abbé Valreg n'est pas du tout spirituel ni méchant, ce
qui ne l'empêche pas d'être excessivement railleur. C'est une nature
excellente, rude et enjouée. Il est si positif, que tout ce qui échappe
à son appréciation étroite et rapide lui est sujet de doute et de
persiflage. Il a pris ce tour d'esprit, non-seulement en lui-même, mais
encore dans l'habitude de vivre avec la Marion, sa vieille et fidèle
gouvernante, la meilleure des femmes dans ses actions, la plus
dédaigneuse et la plus malveillante dans ses paroles. Il n'est pas de
dévouement dont elle ne soit capable envers les gens les moins dignes
d'intérêt de la paroisse; mais, en revanche, il n'en est pas, parmi les
plus dignes, qu'elle ne déchire à belles dents sitôt qu'elle prend son
tricot ou sa quenouille pour faire la _causette_ du soir avec M. l'abbé,
lequel, moitié riant, moitié dormant, l'écoute avec complaisance, et
s'entretient ainsi en belle santé et en belle humeur aux dépens du
prochain.
Ceci est fort inoffensif, car, avec leur grand esprit de conduite, ces
deux braves personnages ne confient leurs médisances et leurs dédains
à personne du dehors. Mais j'y ai été initié si longtemps, que
certainement quelque chose a dû en rejaillir sur moi et m'habituer, à
mon insu, à une méfiance instinctive dans mes relations.
Pourtant je n'ai pas à me reprocher d'avoir partagé cette malveillance
générale. Au contraire, il me semble que je m'en défendais; mais je me
persuadais peut-être insensiblement que j'en méritais ma part, et que,
si l'abbé Valreg me l'épargnait, c'est uniquement parce que j'étais son
parent et son enfant d'adoption. Quant à ses moqueries, étant placé sous
sa main pour lui servir de but, j'en étais incessamment criblé. C'était
avec une intention paternelle et affectueuse, je n'en saurais douter,
mais c'était de la moquerie quand même. Bon régime, certes, pour
tuer tout germe de sottise et de vanité, mais régime excessif par sa
persistance, et qui devait me conduire jusqu'au détachement trop absolu
de moi-même.
Pour vous donner une idée, une fois pour toutes, des façons ironiques de
mon oncle, il faut que je vous raconte mon arrivée ici, avant-hier au
soir.
Comme aucune diligence, aucune patache ne dessert notre village, je vins
à pied, à la nuit tombante, par un temps doux et des chemins affreux.
--Ah! ah! s'écria mon oncle dès qu'il me vit, c'est fort heureux!
Hé! Marion! c'est lui! c'est mon coquin de neveu! Fais-le souper,
tu l'embrasseras après; il a plus faim de soupe que de caresses.
Assieds-toi, chauffe-toi les pieds, mon garçon. Je te trouve une fichue
mine. Il paraît que tu ne gagnes pas déjà si bien ta vie, là-bas, car tu
as fait maigre chère, ça se voit. Ah çà! il paraît que tu t'en vas en
Italie pour détrôner Raphaël et... et les autres fameux barbouilleurs
dont je ne sais plus les noms! Ça me flatte de penser que je vas avoir
un homme célèbre dans ma famille; mais ça n'augmentera guère ton
patrimoine, car il y a le vieux proverbe: _Gueux comme un peintre!_
Tu es donc toujours toqué? Allons, soit. Pourvu que tu restes honnête
homme! Mais ne mange pas tout ton bien avant que je sois mort, et ne
fais pas de dettes, car je ne te laisserai pas la rançon d'un roi.
D'ailleurs, je t'avertis que je veux m'en aller le plus tard possible,
et, si j'en juge par ta figure, je me porte mieux que toi. Prends garde
que je ne t'enterre!
Après beaucoup de quolibets de ce genre, l'abbé Valreg me fit plusieurs
questions, dont il n'écouta pas ou ne comprit pas les réponses, ce qui
lui servit de texte pour me railler de nouveau.
--L'Italie! dit-il, tu crois donc que les arbres y poussent les racines
en l'air, et que les hommes y marchent la tête en bas? Voilà une bêtise,
d'aller hors de chez soi étudier la nature, comme si partout les hommes
n'étaient pas aussi bêtes et les choses de ce monde aussi laides! Quand
j'étais jeune, mes supérieurs, sous prétexte que j'étais fort et en état
de voyager, voulaient me persuader d'être missionnaire. Moi, je leur
disais: «Bah! bah! il n'y a pas besoin d'aller chez les Chinois pour
trouver des magots, et dans les îles de la mer du Sud pour rencontrer
des sauvages!»
Quand j'eus soupé, et, bon gré mal gré, mangé plus que ma faim (la
Marion se dépitant quand je ne faisais pas assez d'honneur à ses mets),
mon oncle voulut voir quelque preuve de mon travail à Paris et de mes
progrès en peinture.
--Tu crois, sans doute, que ce serait _margaritas ante porcos_, dit-il
gaiement; tu te trompes. Pour juger ce qui est fait pour les yeux, il ne
faut que des yeux. Allons, déballe! Je veux voir les chefs-d'oeuvre de
mon futur grand homme.
Il me fallut ouvrir ma malle et la retourner dans tous les sens pour lui
prouver que je n'avais qu'un très-mince et très-portatif attirait de
peintre en voyage, et pas le plus petit croquis à lui montrer.
Il en fut très-mortifié.
--Ça n'est pas aimable de ta part, s'écria-t-il. Tu devais bien penser
que je m'intéresserais à tes grands talents, et je commence à croire que
tu n'as rien fait qui vaille dans ton Paris. S'il en était autrement, tu
te serais appliqué pour m'apporter au moins une jolie image coloriée par
toi. Tu avais des dispositions, cela est sûr; mais je parierais que tu
n'as songé qu'à flâner, là-bas!
À force de retourner mon bagage, la Marion finit par découvrir une
figure d'académie qui m'avait servi à envelopper un paquet de crayons.
Comme c'était déchiré et chiffonné, que les pieds et la tête manquaient,
elle ne comprit pas tout de suite ce qu'elle examinait; puis, tout à
coup, jetant un cri d'horreur et d'indignation, elle s'enfuit en se
recommandant à tous les saints.
--Fi! dit mon oncle en regardant cette nudité qui avait épouvanté la
Marion, est-ce là un état? Quoi! vous passez votre temps à copier des
personnes toutes nues? C'est une occupation bien dégoûtante, et à quoi
ça peut-il servir? D'ailleurs, ça me paraît bien grossièrement fait!
J'aimais beaucoup mieux les jolis petits bonshommes que tu inventais
autrefois. C'était plus soigné, et c'était plus décent. Les habillements
de la campagne étaient parfaitement imités, et tout le monde pouvait
regarder ça! Mais, parlons raison, ajouta-t-il en jetant au feu mon
académie. Comment t'es-tu comporté dans cette grande Babylone? As-tu
fait des dettes?
--Non, mon oncle.
--Si fait, conte-moi ça.
--Je vous jure que non: j'aurais trop craint de vous effrayer et de vous
affliger; mais, à l'avenir, si voulez bien vous laisser convaincre de
certaines vérités positives, il est possible...
--Tu me trompes, tu es endetté
--Non, sur l'honneur!
--Mais tu as le projet...
--Je n'ai aucun projet. Seulement, j'ai à vous dire que je suis las
d'un système d'économie qui va forcement jusqu'à l'avarice, et qui, si
j'avais le malheur d'en prendre le goût, me conduirait à l'égoïsme le
plus stupide. Je comprends les privations qu'on s'impose en vue des
autres; mais celles qui n'ont d'autre but que notre propre bien-être
dans l'avenir sont étroites et déraisonnables. Jusqu'ici, ma parcimonie
a été pour moi une question d'honneur. Vous m'aviez fait jurer que je ne
dépasserais pas mon revenu, et, enfant que j'étais, je m'étais laissé
arracher ce serment sans prévoir, sans savoir qu'avec cent francs par
mois on ne vit pas à Paris, ou que, si l'on y vit, c'est à la condition
de ne jamais s'intéresser à un être plus pauvre que soi, et de
s'absorber dans une prévoyance sordide. Je n'ai pas pu vivre ainsi: j'ai
travaillé pour doubler mon revenu, mais j'ai travaillé de la manière la
plus abrutissante et la plus antipathique; ce qui ne m'a pas
empêché d'être forcé de me priver de mille jouissances morales ou
intellectuelles qui eussent développé mon coeur et mon esprit. Enfin,
malgré tout, j'ai résolu le problème d'apprendre ce que je voulais
apprendre, sans manquer, dans ma manière d'être, à aucune bienséance, et
sans négliger trop les occasions de voir de temps en temps une société
d'élite où il m'a été permis de pénétrer sans choquer les regards de
personne. À présent, je m'en vais dans un pays où l'on peut être pauvre
et s'instruire, comme artiste, sans trop souffrir, à ce que l'on m'a
dit; mais, avant de me séparer de vous une seconde fois, mon bon et
cher oncle, je viens vous dire que je reprends ma parole, et que je ne
m'engage nullement à respecter mon patrimoine, si mes besoins d'artiste
et mes sentiments d'honnête homme m'obligent à l'entamer.
A la suite de cette déclaration nécessaire, il y eut une discussion
assez vive entre l'abbé Valreg et moi. Il était outré de me voir dans
des idées si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais songé à me demander
compte d'aucune idée. Mais, quand il m'eut dit tout ce que lui suggérait
sa conviction, mélange assez singulier d'égoïsme et de charité, qui
consiste à faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se
laisser aller à aucun entraînement pour eux ou pour soi-même, il prit
bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque chose au
point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant:
--Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour; nous penserons à cela
demain.
En ce moment, l'horloge de l'église sonnait neuf heures, et mon oncle
s'assoupit aussitôt comme autrefois, avec cette régularité de fonctions
digestives qui appartient aux tempéraments vigoureux. La Marion rentra,
rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant
claquer ses sabots sans précaution sur le plancher sonore. Quand tout
fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son maître, qui, habitué à ce
vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir:
--Allons, monsieur l'abbé, on s'en va! bonne nuit! c'est l'heure de
faire vos prières et de vous mettre au lit.
Elle me conduisit à la chambre que j'ai habitée pendant la moitié de
ma vie, veilla à ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une
fois, et monta, à grand bruit, à l'étage supérieur. Un quart d'heure
après, tout dormait au presbytère, y compris votre serviteur, fatigué
par les rudes chemins du pays et les durs raisonnements de l'abbé
Valreg.
Le lendemain, c'est-à-dire hier, mon oncle voulut, à l'heure au souper,
reprendre la discussion; je vins à bout de reculer toute explication
jusque vers neuf heures moins un quart, et je compte l'amener ainsi,
avec un quart d'heure de dispute chaque soir, à s'habituer, sans
secousse trop vive, à ma diabolique résolution.
Vous allez croire comme lui, peut-être, que j'ai quelque folie en tête,
quelque projet de Sardanapale à l'endroit de mon capital de vingt mille
francs. Il n'en est rien pourtant. Je n'ai d'autre projet que celui
d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation
consacrée par un serment.