Ce roman n'a point de héros, parce que notre beau Vital n'était pas un

héros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il était, n'ayant ni les

vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rôles de

nos drames. Il portait l'épaulette de lieutenant à vingt-huit ans, ce

qui exclut toute idée de splendeur. Il respectait les femmes, et ses

camarades se moquaient de lui, disant qu'il était rangé comme une

demoiselle.

Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'était bien

à son corps défendant. Il avait gagné son épaulette en Afrique, où il

s'était battu comme un diable.

Il avait deux amours dans le coeur: l'un qui avait commencé avec sa

vie, l'amour de sa mère; l'autre qui était tout jeune, sa passion timide

et sans espoir pour mademoiselle Césarine de Mersanz.

Une troisième affection était en lui, douce, tendre, mêlée d'admiration

et de respect: c'était la comtesse Béatrice qui lui avait inspiré ce

dernier sentiment.

Peut-être parce qu'elle était la seconde mère de Césarine.

Il était loyal, mais timide à l'excès. Dieu ne l'avait point fait ainsi.

Sa timidité venait des circonstances. Sa mère, exagérant jusqu'à la

manie un sentiment raisonnable à son point de départ, sa mère lui avait

inculqué cette défiance de lui-même et cette crainte du monde.

Sa mère lui avait défendu de la reconnaître en public.

Depuis qu'il avait l'épaulette d'officier, sa mère lui cachait sa

demeure.

Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte

d'être sa mère, pour lui qui était son orgueil et son coeur. Trop

humble à force d'être glorieuse, elle s'éloignait de lui, qu'elle eût

voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour

maternel qui était sa vie, elle jeûnait de tendresse et de caresses.

Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonnée autrefois, parce qu'il

était devenu officier et qu'elle restait vivandière. Depuis lors, elle

avait sans cesse descendu, selon sa propre appréciation. Elle avait été

concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinière; elle était

maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le

quartier des Invalides.

Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse,

sa carrière serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il fléchirait

sous la raillerie de ses camarades.

Y avait-il quelque chose de fondé dans ces appréhensions? Personne ne

peut dire non d'une manière absolue. Pour quiconque connaît les moeurs

militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le même fait, produit

dans les mêmes circonstances, peut amener des résultats directement

opposés. Il y a le coeur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois

un peu étroit.--Il y a un troisième élément dont nous demandons bien

pardon de prononcer le nom: LA BLAGUE.

Tout dépend de _la blague_.

La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connaît ni frein

ni contrôle. Elle a droit de vie et de mort.

La blague est une puissance toute française. Nos alliés nous la

reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur.

Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de

mauvais.

Elle soutient le soldat; elle est partie intégrante de sa gaieté,

peut-être de son courage; elle pique l'émulation, elle exalte le point

d'honneur.

Elle a de l'esprit; mais, nous le répétons, son esprit n'est ni

très-haut ni très-large. La blague a besoin d'applaudissements pour

vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la

blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste à

hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus

de cette taille que ce qui est au-dessous.

Rectifions: plus volontiers.

Jusqu'à l'heure où quelque coup de tonnerre consacre cette supériorité

dont on s'est tant moqué.

La blague admet le succès, quitte à mordiller un peu le talon du

triomphateur.

Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la

blague se couche à ses pieds et jappe comme un petit chien.

Elle prend alors les ridicules du héros sous sa protection; elle le

rend populaire par le bout qu'elle déchirait la veille. S'il a des

verrues, elle place ces verrues parmi les constellations du ciel,--ou

bien encore, elle force la postérité à voir toujours sur les épaules

d'un demi-dieu je ne sais quelle redingote grise.

Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin

est un ours muni du pavé bienveillant et fatal qui écraserait la gloire

si la gloire n'avait la vie dure.

La mère de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-être vu la

blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle

avait peur.

Et comme elle était ardente et, en toutes choses, extrême; comme Vital

était son espoir et son trésor, elle ne voulait voir que le danger, afin

de l'en mieux garder. Dès que Vital était en jeu, elle se défiait de ses

chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en

promenade.

Voulez-vous que nous précisions les faits? Elle voyait Vital, l'épée à

la main, sur le pré, parce qu'un camarade en méchante humeur l'avait

appelé: le fils à maman Carabosse.--Elle voyait le chef du personnel au

ministère de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de

l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une

marchande de plaisirs...

Mettons qu'elle eût grand tort. Elle était comme cela.

Vital avait dit l'exacte vérité: ce n'était pas lui qui fuyait sa mère;

au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les étranges

scrupules de la petite bonne femme, c'était en vain. Son humilité ne

l'empêchait point d'être obstinée. Quand elle avait dit: «Je veux,» il

n'y avait pas à répliquer.

C'étaient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait

rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant;

elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit défendu, ajouté à

cet immense bonheur de la mère dans les bras de son fils!

Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait

un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche à

se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donnée par Roger à

Garnier, lequel s'était présenté dans le pauvre logis de la Perlette et

lui avait signifié que son mari voulait un des deux enfants. Depuis

lors, Marguerite avait vécu dans la crainte continuelle de se voir

séparée de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonné son petit

baril de vivandière. Si elle fût restée au régiment, son mari l'eût trop

aisément retrouvée. L'état de concierge n'est ni brillant ni bruyant;

Marguerite se crut bien cachée au fond d'une loge, et, par le fait, son

mari ne l'inquiéta jamais.

Là n'était pas le mal.--Dans sa frayeur d'être séparée de son fils,

Marguerite s'était creusé la cervelle. Elle ne pouvait ôter au petit

Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle

s'ingénia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commença par intervertir

l'ordre des nom et prénom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle

fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dépôt; puis, peu à peu, la

parenthèse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,--puis Vital tout

court.

De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlevé à son fils le nom de

son père.

Bien plus, le voulant toujours à elle et tout à elle, dans sa jalousie

de mère, elle avait éludé ses curiosités d'enfant et ses questions de

jeune homme. Vital croyait son père mort.

Quant à Roger, l'ancien tambour de la septième, s'il eût voulu chercher,

ne fût-ce qu'un peu, la ruse naïve de la pauvre Perlette aurait été bien

vite déjouée; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques

démarches, ce fut trop tard et lorsque déjà Vital avait complétement

changé de nom.

--Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Césarine, reprit

Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;--mais vous ne vous êtes

jamais soucié d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez

d'une autre... Moi, j'ai travaillé dans le chantier qui fait face à la

pension... et j'ai vu des choses...

Il s'arrêta.

--Qu'avez-vous vu? demanda Vital.

--Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de

discrétion;--m'est avis que ces choses-là ne nous regardent ni l'un ni

l'autre... N'empêche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je

vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystère là-dessous?

--Mais, enfin, quel mystère?

--Quel mystère? répéta Lagard.

Il réfléchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa

pensée:

--La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix

francs de bon coeur pour la voir ici.

Le lieutenant regarda à sa montre.

--Neuf heures! murmura-t-il.

La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquiétude.

--Le Garnier est là-haut... La Vipère aussi... S'il arrive malheur à

maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots cassés!...

--Au nom du ciel! s'écria Vital,--expliquez-vous!... Que parlez-vous de

malheur à propos de ma mère?

--Est-ce qu'on peut vous dire? répliqua Jean, qui frappa la table de son

gros poing fermé;--est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que

maman Marguerite veut donner de son secret?

--Ce Garnier est son ennemi?

--Elle ne veut pas qu'on y touche!

--Et qui donc appelez-vous la Vipère?

--La marquise de Sainte-Croix.

Vital le regarda stupéfait.

--Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;--vous êtes fou,

mon garçon!

--Si vous en êtes encore là, vous, s'écria Jean Lagard en se

levant,--j'en aurais trop long à vous conter... Nous n'avons pas le

temps... je veux savoir ce qui est arrivé à ma marraine.

--Ohé! mon oncle! appela-t-il.

Barbedor n'eut garde d'entendre. Il était à l'office, où le chef, les

marmitons et les garçons festoyaient. Lagard avait payé un banquet à

trois francs par tête. Barbedor leur lisait l'article du _Journal des

Débats_ et prédisait des jours de gloire à la ruelle Saint-Fiacre,

aussitôt que les acacias seraient plantés. Le chef n'avait pas acquis

son beau surnom de Casseur sans être un loustic assez agréable. Il

donnait la réplique au bonhomme. Marmitons et garçons s'amusaient comme

des bienheureux.

--Voilà! dit Lagard au lieutenant,--ça m'aurait fait plaisir de voir la

petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours

d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas

réussi: bonsoir!... Ohé! mon oncle! avance ici qu'on te paye!

Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau

sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrêta par

le bras.

--Restez, dit-il.

Lagard imprima une brusque secousse à son bras pour le dégager; mais la

main du beau lieutenant était inflexible comme un étau. Lagard s'arrêta,

saisi d'admiration pour un poignet pareil.

--Restez, répéta Vital;--vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez

pas dit assez.

--Plus que ça de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se

dégager,--est-ce que vous en êtes, cousin?

Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit:

--Quand vous tenez un homme comme ça par le bras, sauriez-vous bien

l'empêcher de vous casser une patte.

--Oui, répliqua Vital.

--En quoi faisant?

--En lui cassant le bras.

--Voyons voir! s'écria Lagard, qui ne put résister au désir de faire un

petit assaut.

Il adressa en même temps une ruade de premier choix au _tibia_ gauche de

Vital, qui changea de pied sur place.--Lagard poussa un cri de douleur

et tomba sur ses deux genoux.

--Grâce! cria-t-il, moitié riant, moitié en colère.

Vital le lâcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque luxé.

--Cousin, dit-il avec admiration,--vous lèveriez le deux cents à bras

tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir _fort-et-adroit_...

--Je ne veux qu'une chose, répondit Vital, savoir quel danger menace ma

mère et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise

de Sainte-Croix.

--D'abord, ça fait deux choses, dit Lagard; quant à la Vipère, du

respect? Excusez... Je vous répète, cousin, que je donnerais cinquante

francs pour que ma marraine...

Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup

sur coup: la première fois pour réprimer une joie soudaine, la seconde

fois, une vive et profonde anxiété.

Les yeux de Lagard étaient fixés sur la porte d'entrée. Vital se

retourna. La petite bonne femme était là, debout, dans son costume des

grands jours, appuyée contre le chambranle de la porte, mais si défaite

et si pâle, qu'elle semblait près de s'affaisser sur elle-même.

--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria-t-il.

--Nom de nom! gronda Lagard,--paraît que ça ne va pas comme elle veut!

La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui

dégouttait de sueur.

--Écoutez! fit-elle au moment où son fils s'élançait vers elle.

Son geste était si impérieux, que Vital s'arrêta.--Lagard, penché de

côté, prêtait l'oreille.

On entendit un bruit lointain de voiture.

--J'ai été plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;--ce

sont eux.

--Eux, qui? demanda Lagard.

--La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au

lieu de répondre.

--Seule avec le Clérambault, repartit Jean Lagard.

--Je viens de voir Clérambault rue de Babylone, prononça la vieille

Marguerite lentement et avec fatigue.

Puis, elle dit encore:

--Écoutez!

Un bruit de porte qui se ferme eut lieu à l'étage supérieur.

Elle s'appuya sur l'épaule de Vital et pensa tout haut:

--Les voilà réunis tous les trois!

--La marquise, dit Lagard,--le Garnier... et puis qui?

--Léon Rodelet, répliqua maman Marguerite.

--Léon Rodelet! s'écria Vital;--je le connais, celui-là!... c'est un

ami!

La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perçants et profonds.

--Léon Rodelet vient de tuer ta soeur, dit-elle.

Jean Lagard ferma ses deux poings.--Vital chancela comme s'il eût reçu

un coup en pleine poitrine.

--Ma soeur! répéta-t-il;--j'ai donc une soeur!...

Sa tête se courba; il ajouta les larmes aux yeux:

--J'avais une soeur... je ne la verrai que morte!

Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme.

Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pensée

en ces moments suprêmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde

d'idées que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques

secondes.

Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mêmes que sa mère

mettait à l'isoler d'elle exagéraient l'opinion qu'il pouvait avoir de

l'humilité de sa naissance. Il aimait et respectait sa mère: chaque fois

que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa situation de

famille, son coeur avait prononcé une sorte de _veto_ dont la source

était dans sa piété filiale. En cherchant, il craignait de trouver

quelque chose qui fût contre sa mère.

Puis sa tendresse se révoltait contre cette crainte. N'était-ce pas là

une insulte tacite et un manque de confiance?

Vital se débattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions

insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mère. Leurs entrevues, rares et

trop courtes, n'étaient pleines que de caresses.

C'était la première fois qu'il entendait parler de sa soeur.

Que pouvait être cette soeur dont on lui disait: «Elle vient d'être

tuée par un homme?»

Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et

navrantes. Cette soeur, dont on lui avait caché jusqu'alors

l'existence, ne pouvait être qu'une honte vivante pour son nom. Il était

homme, lui; son sexe l'avait aidé à sortir de ces bas-fonds où se

perdait son origine.--Mais une femme! une jeune fille!...

Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abritées du

coeur. Si bas placée que fût sa mère dans l'échelle sociale, il avait

reçu beaucoup d'elle. Souvent il s'était étonné de ses générosités

inépuisables. Elle lui disait toujours: «Ça me donne de la chance de

travailler pour toi, enfant chéri; grâce à Dieu, je gagne gros dans mon

petit métier.»

Vital se dit en ce moment, au fond de son âme bourrelée:

--Si tout cet argent venait de ma soeur!...

A la façon dont il l'entendait, ce soupçon était une torture.

Et ne l'accusez pas. L'homme entouré de mystères croit à tout.

D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharné qui

s'opère en dehors de la volonté. C'est l'oeuvre de la fièvre.

S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dépit de ce

laborieux combat qui se livrait en lui malgré lui-même, sentait naître

et grandir dans son coeur une tendresse ardente pour cette soeur

inconnue.

--Oh! se disait-il,--comme je l'aurais aimée!

La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des

escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle eût deviné en détail et à

la lettre les méditations complexes du beau lieutenant. Nous

n'affirmerions pas le contraire non plus: c'était la dernière fée.

La première parole qu'elle prononça donnera peut-être au lecteur la

mesure de sa science physiognomonique.

--Ta soeur, dit-elle,--a nom madame la comtesse de Mersanz.

--Béatrice! s'écria Vital stupéfait.

--Tiens, tiens! fit Lagard;--petit à petit, on saura l'histoire.

--Ma mère, reprit Vital tremblant,--vous avez parlé de mort...

La petite bonne femme s'était laissée tomber sur la chaise où Lagard

s'asseyait tout à l'heure auprès de la table. Elle essuya son front

baigné de sueur.

--Oui, oui..., j'ai parlé de mort, dit-elle.

Puis elle ajouta tout bas:

--Je les aurais bien empêchés de la tuer comme ils ont tué l'autre...

Vital vint à elle et la prit par la main en disant:

--Ma mère, ma mère, répondez-moi, je vous en prie!

La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un

geste convulsif.

--J'ai parlé de mort, répéta-t-elle;--n'est-ce pas mourir que de perdre

à la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour où

je fus abandonnée et du jour où je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la

veille encore, pendait, souriante, à mon sein... Je n'ai vécu que pour

toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte.

--Mais de quoi faut-il la venger? s'écria Vital;--que lui a-t-on fait?

--Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.--Tu

avais six ans, tu étais déjà fort... N'était-ce pas un crime de te

garder pour la livrer à son père?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!...

Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi.

--Vous ferez bien, ma mère, dit le lieutenant, qui pressa contre son

coeur la main froide de Marguerite;--aimez-la!... aimons-la!...

Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la

venger!

--Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en

s'avançant;--s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon état; s'il

faut des poignets, je croyais avoir le nº 1, mais votre garçon est le

coq à ce sujet... N'empêche que je garde le nº 2 et que c'est à votre

service.

* * * * *

--Victoire! s'écria M. Garnier de Clérambault en rentrant dans la

chambre où madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait.

--Je vous présente M. Léon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte

derrière le cinquième clerc.

La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Léon. Quand elle le

regarda enfin, un tic nerveux agita légèrement les ailes de son nez et

ses tempes.

--N'est-ce pas, dit tout bas Clérambault, qu'il ressemble comme deux

gouttes d'eau à la pauvre Ernestine?

La marquise répondit sèchement:

--Il y a longtemps que je l'ai oubliée.

--Pas moi, grommela Garnier;--c'était une jolie fille.

La marquise se tourna vers Léon, qui restait près de la porte.

--Approchez, monsieur Léon, dit-elle.

Quand elle voulait, elle avait des airs de reine.

Léon avait trouvé l'habit bleu fidèle au rendez-vous, rue de Babylone, à

la porte de maître Adalbert Souëf. Léon croyait apporter une mauvaise

nouvelle, car il avait eu beau compulser pièce à pièce le dossier du

comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage était resté introuvable.

Il fut fort étonné lorsqu'il vit Clérambault se frotter les mains avec

enthousiasme en apprenant ce résultat.

--Ça ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il.

--Venez avec moi, mon cher enfant! s'écria l'habit bleu au lieu de

répondre, venez avec moi.

Clérambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Léon. Ils ne

virent ni l'un ni l'autre une forme exiguë qui se détacha du noir d'une

porte cochère et qui s'élança dans la même direction qu'eux, trottinant

sur le pavé.

La petite bonne femme avait tout entendu.

Léon, cependant, n'était pas au bout de ses étonnements.

Le lieu où on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure,

et certes il ne s'attendait pas à trouver là une femme qu'on appelait

madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clérambault lui avait bien

fourni de longues et amphigouriques explications; mais Léon, distrait et

réfléchissant à l'étrange succession d'événements qui avait rempli sa

journée, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait

entretenu.

Avant d'entrer au château de la Savate par la porte de derrière, donnant

sur les marais, Léon s'arrêta devant cette maison à l'aspect

véritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons

dit. De ce côté, rien n'indiquait la guinguette.

--Qu'allons-nous faire là? demanda-t-il.

--Avez-vous peur? répliqua l'habit bleu en riant.

--Je n'ai pas peur, dit Léon;--au point où j'en suis, on ne craint

rien... mais je veux savoir.

--Au point où vous en êtes, on a beaucoup à perdre, mon bon, prononça

lentement Clérambault;--depuis quelques heures, vous avez regagné

diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre

avenir entre les mains.

Il voulut entrer. Léon le retint.

--Une question encore, dit-il.

--Faites, mais faites vite!

--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mère?

Il faisait nuit noire. Léon ne put distinguer à ce moment la physionomie

de M. Garnier. La voix de celui-ci était calme quand il répondit:

--Vous connaîtrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme

l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez!

Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montèrent à tâtons.

Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas à la

marquise:

--Carabosse a parlé... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la

mère et arrangez ça comme vous pourrez.

Elle prit la main de Léon et l'attira vers elle.

--C'est bien le visage que je m'attendais à voir, dit-elle à demi-voix

en se tournant vers Clérambault, attentif à donner la réplique, car il

flairait quelque scène d'effrontée comédie;--je l'aurais reconnu rien

qu'au souvenir de mon amie.

--Vous avez été l'amie de ma mère? s'écria Léon.

--Il demande si j'ai été l'amie d'Ernestine! déclama la marquise, qui

sembla prendre Clérambault à témoin.

Son accent était mélancolique et plein d'émotion contenue.

L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il

pensait à part lui:

--Cette femme là est le diable.

--Écoutez-moi, monsieur Léon, reprit la marquise avec bonté;--j'ignore

ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le

malheur est défiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le

moment prochain où vous pourrez la rendre à l'aisance et au bonheur...

Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement,

et dit à Clérambault, qui l'admirait:

--Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous?

--Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en

souviens.

--Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,--que vous

puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il

y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une

mère. Ernestine était plus jeune que moi: je la regardais comme ma

soeur cadette.

--Jamais, au grand jamais, balbutia Léon,--ma mère ne m'a parlé...

--Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit

bleu;--j'aurais gagé que cette pauvre Ernestine ne lui eût pas dit un

mot de moi!

--Madame la marquise avait, ma foi, deviné, appuya Clérambault.

--Tout ici doit vous sembler étrange et incompréhensible, continua

Flavie, qui souriait bonnement;--le lieu même où nous nous trouvons...

et ce moyen bizarre que M. de Clérambault a cru devoir employer pour se

mettre en rapport avec vous.

Elle attira Léon tout contre elle et lui dit à l'oreille:

La fabrique de mariages, Vol. 2 · 第 5 / 8 段