--Ah çà! s'écria l'habit bleu, qui eût forfait à toutes les promesses de

sa physionomie et de sa tournure s'il n'eût été un voltairien

fini,--nous croyons donc tout de même en Dieu un petit peu?

La marquise répliqua:

--Il y a des nuits où je crois à l'enfer.

Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle parlait maintenant d'un ton bref et précis. Son oeil avait de

sombres lueurs. La fièvre sourde mettait deux taches rouges aux

pommettes saillantes de ses joues.

--J'ai aimé le comte Achille, dit-elle;--voilà longtemps que je ne

l'aime plus... mais je haïrai toujours cette Béatrice... Maxence est une

admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi,

plus hardie que moi... J'étais dix fois moins belle que Maxence... Si

Maxence était ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de Dieu

mon pardon et je deviendrais une sainte.--Ne souriez pas! tout à

l'heure, je vais dire des choses qui seront à votre portée... Je n'aime

pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma

vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est

la folie des mères... Rien qu'à penser que j'aurais pu être mère, je

sens un coeur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus

cet air sérieux: c'est une illusion; je n'ai pas de coeur... Maxence

nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime.

--Bah! fit Garnier;--elle a seize ans.

--C'est une noble créature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il

est écrit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte

est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a

dit, à moi...--Mais que ne disent pas ces malades d'amour!

s'interrompit-elle.

--Les amours de M. le comte ne durent pas très-longtemps, objecta

Clérambault.

--Jugez! s'écria Flavie, qui n'écoutait pas; jugez s'il aime avec

aveuglement... avec extravagance!... Il est venu à moi... à moi!... me

demander mon aide!... Et il n'a pas même eu l'idée que je pourrais me

venger!

--Il n'a pas parlé de mariage?

--Il a pleuré comme une femme...

--Il n'a pas parlé de mariage? répéta Garnier.

--Il s'est roulé à mes pieds...

--Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non marié, dit Garnier.

Il raconta la mission qu'il avait donnée à Léon.

--Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue...,

murmura Flavie.

--Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clérambault.

Flavie réfléchissait.

--Il faut que ce jeune homme nous serve encore à autre chose, dit-elle.

--Quand vous saurez son nom, répliqua Garnier à voix basse,--vous aurez

peut-être de la répugnance à trop vous servir de lui.

--Comment donc s'appelle-t-il?

--Léon Rodelet.

Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait.

L'émotion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons à

écrire cette ligne.

--C'est vrai, murmura-t-elle;--et c'est étonnant comme tous ces

souvenirs sont en moi présents et précis... Cette pauvre Rodelet

s'appelait Ernestine... je reconnaîtrais le grand nigaud de commis que

nous lançâmes en Amérique... Le temps passe; il y a de cela vingt-trois

ans: l'enfant d'Ernestine doit être un homme... on peut l'employer.

--Vous n'y répugneriez pas?... commença l'habit bleu.

--Non, répondit Flavie.

--J'avoue, moi, dit Garnier,--que, si je n'avais pas eu vis-à-vis de

moi-même une sorte de prétexte... car, en définitive, je l'ai empêché de

se brûler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon coeur.

La marquise répliqua froidement:

--Il y a des races de dupes.

--Et que voulez-vous faire de Léon Rodelet? demanda Garnier.

--Cette petite Césarine, répondit Flavie,--est l'épine la plus gênante

que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'éloigne et la

déshérite.

--Par exemple! s'écria Garnier, ne comptez pas là-dessus!

--Pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que le comte adore sa fille...

--Le comte est comme tous les hommes à femmes, il est aux trois quarts

femme... Le comte est un honnête seigneur, très-élégant, très-spirituel,

très-probe même quand il ne s'agit que d'argent... Mais avez-vous

rencontré parfois de ces mères de trente-six ans qui sont belles encore

et qui ont de grandes filles? Il y a un moment où ces mères, si bonnes

que vous le puissiez supposer, détestent leurs filles: cela est

positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette de seize

ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septième année... Sa

fille lui déplaît auprès de Maxence; la vue de sa fille lui crie: «Tu

pourrais être amplement et largement le père de ta maîtresse...» Un

monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se voyait ridicule dans

son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus grotesque des

suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de vaines théories, je

parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne un prétexte au comte

Achille,--qui adore sa fille,--pour envoyer sa fille aux antipodes, le

comte Achille se jettera sur le prétexte comme un enfant gourmand sur

une pomme... Conclusion: Léon Rodelet enlèvera bel et bien mademoiselle

Césarine de Mersanz.

Voilà pourquoi M. Garnier de Clérambault était l'esclave de cette

femme. Elle avait de ces aperçus rapides et profonds qui gagnent les

batailles. Elle coûtait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait son

malfaisant génie pour faire aboutir ces spéculations impossibles.

Ici, par exemple, le problème se posait ainsi: étant donné un homme

jeune, marié à une jeune femme et père d'une fille en pleine santé,

recueillir à courte échéance l'héritage de cet homme.

Nous disons marié, bien qu'il y eût des doutes à cet égard.

Le fait du mariage n'inquiétait pas autrement la marquise. C'était M.

Garnier de Clérambault qui n'était pas à la hauteur et qui prêtait à ce

détail une importance démesurée.

Il va sans dire que, dans l'énoncé du problème nous avons sous-entendu

cette condition nécessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans

trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de sécurité pour les

membres de l'expédition.

L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres naïvetés

scélérates était expressément prohibé comme dangereux.

Garnier ne fit qu'une objection.

--Maxence aime Césarine de tout son coeur, dit-il.

--Maxence aime le comte Achille, répondit Flavie.--Maintenant, aux

détails!... Le père de Béatrice est arrivé?

--Depuis longtemps.

--A-t-il commencé son rôle?

--En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir

demain.

--Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;--il faut que

l'affaire marche!

--Mais, dit Garnier,--j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous

le dites...

--On ne déteste bien que les gens qu'on a aimés, repartit Flavie;--quand

nous en serons là, fiez-vous à moi!

Elle consulta sa montre.

--Dix heures, reprit-elle;--allez me chercher votre Léon Rodelet.

Garnier se leva.

--Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il.

--Non... à quoi bon?

En ce moment, un joyeux éclat de rire monta du rez-de-chaussée par la

fenêtre entr'ouverte.

Clérambault, qui était déjà tout près de la porte, se retourna vivement.

--A propos, s'écria-t-il en se frappant le front,--vous ai-je dit quels

gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous

entendez ne sont pas nos amis.

--Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;--qui donc est en

bas?

--Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse.

--Ah!... fit la marquise d'un air d'indifférence.

Puis elle ajouta tranquillement:

--Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois.

Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croisée, qu'elle

ouvrit toute grande. La nuit commençait à être noire. Elle se pencha en

dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du

rez-de-chaussée.

Mais il ne lui venait que des sons confus, entremêlés de rires.

--Quand même j'entendrais?... murmura-t-elle;--ai-je besoin d'entendre

pour savoir?

Elle resta un instant accoudée contre l'appui de la croisée.

C'était une belle soirée du mois de mai. Le ciel était sans lune, mais

les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air était

calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande

ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre,

qui allait s'épaississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects

pittoresques et mystérieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait

draper son voile sur la platitude de nos réalités, et chaque objet que

touche sa baguette magique revêt en se transformant les capricieuses

beautés du rêve.

Nous l'avons dit: autour du château de la Savate, c'était un vilain

marais au sol bas, uniforme et pourri, tout émaillé de cloches de verre,

tout noirci par le fumier, où l'arrosoir, promené sans cesse, faisait

pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques.

En thèse générale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris.

Mais la nuit peut changer un carré de choux en noble pelouse, la nuit

jette son manteau sur un champ d'artichauts et même sur ces sillons

alignés selon l'art où pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait

plaine. Pour peu qu'il y ait çà et là quelques plants d'humbles cassis,

vous avez des buissons;--la couche où fermente le melon prend un aspect

de colline;--j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme

d'orgueilleux sycomores.

Nous n'exagérons point. Il n'est pas nécessaire d'aller dans le désert

ni même aux terribles grèves du mont Saint-Michel pour connaître le

phénomène du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On

dirait que l'élément prosaïque se met au lit chaque soir en même temps

que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitôt que ce blond Phébus

est couché, dès qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses oreilles

frileuses, la poésie des rêveurs sort de son nid et plane dans

l'atmosphère rafraîchie. Les fleurs épandent violemment leurs parfums,

le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses

girandoles.

Eh bien, oui, c'était une vaste plaine qui entourait Flavie.--Çà et là

des fantômes blancs paraissaient dans le noir.--Au loin, les maisons de

Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres

architectures.

Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plantés au revers de la rue

de l'École, qui ne prissent une grandiose apparence.

Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en

bas jusqu'à elle. Sa tête se penchait sur sa main. Elle rêvait.

--Si j'avais eu une mère!... murmura-t-elle.

Était-ce là l'expression indirecte d'un remords?

Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit:

--Si j'avais une fille!...

Sa voix était douce et avait des caresses.--C'était bien l'expression

d'un désir et d'un regret.

Elle frissonna bientôt au souffle de cette brise fraîche qui venait du

dehors. Elle se retira vivement et ferma la fenêtre.

La lumière de la lampe éclaira le sarcasme de son sourire.

--Je n'ai pas eu de mère et je n'ai pas de fille, prononça-t-elle d'un

coeur dégagé;--tant mieux!

Elle revint s'asseoir auprès de la table. Elle avait froid. Elle se

versa une troisième rasade.--Elle dit en reposant son verre, vidé d'un

trait:

--Si Maxence était ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans

armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas

d'enfant... je suis libre, grâce au hasard... Maxence est une machine de

guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans

mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille...

XIII

--Repas de corps.--

M. Garnier de Clérambault s'était trompé en plaçant maman Carabosse au

nombre des convives du rez-de-chaussée. La petite bonne femme manquait à

l'appel. Il n'y avait là que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le

père Barbedor, qui s'était grisé tout doucement à force de couper sa

bière par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du

_Journal des Débats_ sur la barrière des Paillassons.

Le bruit et les rires venaient de l'office, où marmitons et garçons

festoyaient, grâce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi

danser les finances de l'habit bleu.

Ce jour-là, vers midi, Vital avait reçu une lettre ainsi conçue:

«Les officiers du 3e léger sont convoqués à un repas de corps qui aura

lieu à Grenelle, château de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrière la

barrière des Paillassons.--Six heures et demie.»

Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas

événement. Il avait vaqué à ses occupations ordinaires, et, à l'heure

dite, il s'était dirigé vers l'établissement indiqué.

Nous avons vu son étonnement à l'aspect du lieu choisi par ses

collègues.

Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule.

--Bonjour, lieutenant, dit-il,--c'est moi qui suis les officiers du 3e

léger, pour le moment.

Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta:

--C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant,

histoire de rire et de badiner.

--Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'était pas

véhémentement attiré par l'extérieur du bon Jean.

--C'est moi, répondit Lagard en touchant son chapeau,--qu'ai l'avantage

d'être votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis

pas mal de temps d'en casser un avec vous.

--Vous vous nommez?

--Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et

respectable mère.

Le lieutenant devint très-pâle.--Jean Lagard fronça le sourcil.

--Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en

baissant la voix.

Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc

sourire et tendit la main à Lagard. Celui-ci la serra de bon coeur

entre les siennes.

--C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,--je me méfie des beaux, et vous

êtes fièrement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas

beaucoup dans l'armée qui soient tapés comme vous... Ah! mais non!... La

première fois que ma marraine vous montra à moi dans les rangs, je dis:

«Excusez, maman, vous avez fameusement réussi ce garçon là!...» Qu'elle

me répondit: «Un peu, mon neveu,» car elle n'a pas la réplique dans son

pays,--comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier...

Il se mit à rire.

--Cousin, dit le lieutenant,--je ne sais pas où sont vos papiers; mais

on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche.

--Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la

rencontre... Prenez-vous l'absinthe?

--Avec plaisir!

Lagard démolit une table d'un coup de poing. Les garçons accoururent

tous à la fois, escortés de Barbedor.

--Vous, l'oncle, dit Lagard,--allez un petit peu voir à Montparnasse si

j'y suis... vous mangez de la chèvre et du chou, ça ne me va pas... Les

autres, amenez de la vieille-vieille qu'est à la cave, sous le cognac,

là-bas, juste en face de la porte... à moins que vous n'ayez tout bu,

papa?

Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le

_Journal des Débats_. Lagard tourna le dos.

--N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il

tout bas au lieutenant;--et encore, les affaires... je n'en sais qu'un

tout petit bout... Elle a tourné plus d'un mois autour du pot avant de

me dire: «Ce beau garçon-là est mon petit...» Écoutez donc, lui fallait

bien quelqu'un, à c'te femme, pour parler de vous!

--Ce n'est pas moi qui m'éloigne d'elle..., commença Vital.

--Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;--si j'ai pris cette

couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre

cousins, pas vrai?... La maman dit comme ça que vous avez le coeur

plus beau encore que le visage...

--Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec émotion.

--Vous l'aimez bien?

--Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez?

--Touchez là! s'écria Jean Lagard; ça me fait plus de plaisir d'entendre

ça que si l'on me nommait à une place du gouvernement où il y aurait

bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage.

Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son épaule par derrière.

Barbedor était auprès de lui, tenant le _Journal des Débats_ ouvert.

--Lis ça, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;--lis

ça et dis-moi ton avis.

Lagard parcourut les premières lignes.

--Qu'est-ce que c'est que c'te charge-là? fit-il.

--Une charge!... une chose imprimée!... On va l'ouvrir: c'est comme qui

dirait officiel!

Lagard avait lu. Il réfléchissait.

--Qué scélérate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il

à part lui.

--On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystérieusement ému qui est

un des premiers symptômes de l'ivresse;--ce n'est pas des gens du commun

qui m'auraient obtenu ça au ministère... On plantera une allée d'acacias

depuis la barrière des Paillassons jusque chez moi.

Jamais amant ne mit plus de douceur à prononcer le joli nom de sa

maîtresse. Certes, ces mots: barrière des Paillassons, n'ont rien en eux

de particulièrement poétique. Eh bien, dans la bouche de Jean-François

Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores

hémistiches de Lamartine.

--Et vous avez avalé le poisson, papa? dit Jean Lagard.

Barbedor ferma ses deux poings.

--Tu m'hérisses à la fin! s'écria-t-il;--poisson toi même!... Si tu es

du parti des deux coquines, c'est bon!

L'idée lui venait que son neveu Jean Lagard était peut-être soudoyé par

la barrière de Sèvres et par la barrière des Écoles.

Il replia son _Journal des Débats_ et le remit dans sa poche.

--Si c'est comme ça, grommela-t-il,--tu peux leur dire, aux deux

coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'allée

d'acacias sera plantée, tu viendras me demander à travailler dans ma

salle... trois francs les premières, deux francs les secondes, vingt

sous les pourtours et dix francs pour entrée dans la loge des

artistes... C'est chez moi que se feront toutes les réputations... Il y

aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opéra... Est-ce que tu crois

que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente

instruments à vent pour vingt-cinq francs... ça me ruinera-t-il?... Et

le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et

militaires... dix sous d'entrée pour les cavaliers, en consommation, les

dames _à l'oeil_; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et

je ne veux plus de ce nom de château de la Savate... j'en ai honte!...

Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher,

avec un cadre... Mon enseigne sera: _Aux travaux d'Hercule et à la

ceinture de Vénus_... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse,

jeux olympiques et autres; la ceinture de Vénus pour la chose de la

danse et des intrigues entre les deux sexes...

Il fit un pied de nez à son neveu et courut chercher une choppe, car sa

gorge le brûlait. Il avait la fièvre du bonheur.

--Dans quel diable de taudis m'avez-vous amené ici, cousin? demanda le

lieutenant Vital.

--Ce n'est pas moi qui peux répondre à cela, cousin, répliqua l'ancien

fort-et-adroit,--et je trouve que maman Marguerite commence à se faire

diantrement attendre!

--Ohé! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours

le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne

assiette chaude.

Et, quand ils furent attablés:

--N'empêche, reprit Lagard,--que je ne suis pas fâché de me trouver un

petit instant seul avec vous... Voilà, je ne vous ressemble guère,

cousin, comme quoi vous avez gagné tous vos grades par la bonne conduite

et la tenue... Le potage n'est pas piqué, pas vrai? quoique ça soit ici

un taudis, comme vous dites, chez mon vénérable oncle... Et ça nous

donne un fameux exemple de la fragilité humaine, de voir un homme qu'est

pas né méchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport à une fixité

qu'il a d'humilier censé les barrières de droite et de gauche... C'est

comme ça une mélomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est

plus... J'ai ouï parler d'un juif riche à milliasses, qui voulait

prendre la lune parce qu'il avait dans la tête que c'était un louis

composé de tout l'or du monde... et ça y prête un tantinet quand la lune

est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il veut faire

un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrière des

Paillassons... Je disais donc que vous étiez, comme ça, le vrai modèle

des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc

par-dessus la soupe?

Vital tendit son verre. Jean Lagard continua:

--Moi, différemment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits,

dont j'étais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit

pas tout, s'en faut!... Mangez-moi ça pendant que ça fume, cousin...

J'ai roulé, voyez-vous, de-ci de-là, sans amasser de mousse... La

marraine m'a empêché de faire pas mal de bêtises, mais j'en ai fait pas

mal aussi, malgré elle... Voilà donc la chose: c'est un coeur d'or, et

n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle à fond.

Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, à cause d'elle

qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis à la bonne

franquette... Portez-vous bien!

Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaça bruyamment sur

la table.

--En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis

et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,--nous faisons comme ça la

cour à une comtesse?

Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son

verre.

--On dit ça, reprit Jean Lagard, qui le considérait toujours;--moi, je

n'en sais pas plus long, vous sentez bien.

--Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant.

--Les uns... les autres..., répondit Lagard... Tenez,

s'interrompit-il,--ce gros bonhomme que vous venez de voir vous

connaît... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout à

l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez

venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mère voudrait

cacher à tous... Quand il a prononcé votre nom devant le personnage en

question, j'ai entendu celui-ci qui s'écriait: «Ah! ah! l'amant de la

comtesse de Mersanz!»

--Mais c'est une abominable calomnie! s'écria Vital.

--Ta ta ta! fit Lagard;--quant à ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la

chair de poule... Un joli garçon et une jolie femme, c'est fait pour

s'entendre de toute éternité... Vous ne mangez plus, cousin?

--Non, répondit Vital;--je veux savoir le nom de l'homme qui a dit

cela.

--Garnier de Clérambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui

casse quelque chose de votre part, ça va!

--Garnier de Clérambault! répéta le lieutenant, qui interrogeait

vainement ses souvenirs.

Pendant qu'il réfléchissait, Lagard poursuivit:

--Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix?

--Je la connais, repartit vivement Vital,--et je me souviens d'avoir vu

chez elle ce Garnier de Clérambault.

--Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix?

--C'est elle qui m'a présenté à madame la comtesse de Mersanz.

A son tour, Lagard se prit à réfléchir. Il y alla de bon coeur et prit

sa bonne grosse tête à deux mains pour n'avoir point de distraction.

--Au diable! s'écria-t-il au bout de quelques secondes,--tout ça n'est

pas mon affaire. Je n'y vois goutte, là dedans; ça regarde ma

marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je

finirais peut-être par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-là,

ça ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux

bras et ma tête, à vot' maman, mon cousin... Eh bien, je dis qu'elle

devrait avoir plus de confiance en moi!...

Vital gardait le silence. Un nom, prononcé par Jean Lagard, le fit

tressaillir pour la seconde fois.

Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde méditation:

--Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours

cette Maxence et la petite demoiselle Césarine.

Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On eût dit que cet

homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un à un tous les replis de

son âme.

La fabrique de mariages, Vol. 2 · 第 4 / 8 段