--C'est un vieux et fidèle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu

vous dire tout uniment: «Ne vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez à

Paris une seconde mère...»

--Mais..., objecta Léon,--cette mission chez le notaire.

La marquise prit un ton sérieux.

--Cette mission était dans votre intérêt au moins autant que dans le

nôtre... Je n'ai point d'explication à vous donner en ce lieu, mon jeune

ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engagés dans une grande

entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le

malheur dont votre mère fut la victime est réparé, n'aurez-vous pas

quelque joie d'y avoir contribué même indirectement?

--Madame, dit Léon, qui se laissait prendre complétement à cette

mystérieuse mise en scène,--je vous en supplie, dites-moi ce que vous

voulez faire.

La marquise de Sainte-Croix secoua la tête avec lenteur.

--Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,--et vous êtes bien jeune!

Réfléchissez seulement, Léon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des

circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un

lieu pareil à celui-ci... Nous sommes entourés de dangers; la pureté de

notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre imprudence peut

nous perdre... Léon, vous êtes jeune, vous avez du coeur sans doute...

vous aimez... Voulez-vous être à la fois le bon ange de votre mère et le

sauveur de Césarine de Mersanz?

--Ah! madame!... s'écria le pauvre Léon, qui joignit les mains comme

s'il eût été devant une madone.

--Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de

discrétion et de courage. Vous avez fait déjà aujourd'hui plus que vous

ne pensez... Demain, je vous recevrai seul à mon hôtel de la rue de

l'Université. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un

roman, mais elle se dénouera au grand jour, honnête et heureuse... Ne

vous étonnez de rien: ce lieu où nous sommes est un cabaret mal famé qui

se nomme le château de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute

votre vie, comme du temple pur où vous reçûtes le premier baiser de

votre meilleure amie, et nous y célébrerons bientôt dans le mystère la

première fête de vos jeunes amours.

Ses lèvres effleurèrent le front de Léon.

--Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.--Ne retournez pas à l'étude. Soyez

prêt à toute heure. Vous êtes à nous. Je réponds de votre fortune et de

votre bonheur.

Elle fit un geste; Clérambault se leva et dit:

--En route!

Il salua la marquise respectueusement.

--A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,--cet enfant est riche.

Veillez à ce qu'il ne manque de rien.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE.

L'HOTEL DE MERSANZ.

I

--Une scène d'antichambre.--

L'esplanade des Invalides est bornée à l'est par le faubourg

Saint-Germain, à l'ouest par le Gros-Caillou. Elle sépare deux mondes.

Vers l'orient, ce sont de nobles hôtels, pas si nobles que ceux du

Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore à plein nez son

parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des hôtels de qualité,

puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux,

Mortemart, etc.;--vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des

guinguettes ou des usines.

L'esplanade, qui s'étale entre ces deux cités, est une belle et triste

promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile à quelques

valétudinaires, vivants débris de la guerre ou du travail. Les bonnes

d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce

qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et suranné. C'est une

infirmerie à ciel ouvert.

Parfois, cependant, on voit tout à coup une activité inaccoutumée

réveiller ce paysage morne. C'est alors comme une résurrection bizarre

au-devant de la façade dessinée par le grand roi. Un mouvement se fait

dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures

fanées. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutilés, qui vient ouïr

encore une fois la voix des géants de bronze et s'enivrer aux fumets du

salpêtre.

Le canon gronde,--la ville écoute.

Tantôt c'est un héritier qui pousse son premier cri dans la couche

souveraine.--Cent un coups pour dire à la France de saluer le berceau de

son maître.

Tantôt c'est comme un écho lointain de cet autre canon qui tonne contre

l'étranger.--Cent un coups encore, c'est une victoire!

Il gronde, le canon des Invalides, pour célébrer les fêtes nationales;

il gronde pour solenniser les illustres funérailles.

Ah! c'est une voix puissante, celle-là,--mais vaine.

Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi

gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orléans vint aux Tuileries, elle

tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes;

elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui

le menait à l'exil. La jeune république lui dit: «Éclate!» Elle s'enfla

pour obéir à la jeune république. «Le peuple est roi!» criait-elle. Et

du même ton, quelques années après: «Vive l'empereur!»

Ils sont là, prêts à tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont là qui

attendent.

Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur

esclavage turbulent.

C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles.

C'est la voix du destin,--et, chez nous, le destin parle si souvent!

Louis XIV n'aimait pas à voir les flèches de Saint-Denis, où était la

sépulture royale.--Louis XIV, vivant et régnant de notre temps, ne

passerait pas volontiers devant les canons des Invalides.

* * * * *

L'hôtel de Mersanz, situé vers l'extrémité de la rue Saint-Dominique,

avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'était un grand bâtiment qui

ne montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la cour

intérieure était haut et lourd; on l'attribuait au comte Honoré de

Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa

demeure contre l'éventualité des attaques populaires.

Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le

comte Honoré de Mersanz.

La famille de Mersanz était flamande d'origine et de très-ancienne

noblesse; mais, à dater du XVIIIe siècle, ses membres s'étaient

plus ou moins mêlés de spéculations et d'agiotage.--Hector Mers,

chevalier, baron de Mersanz, s'était ruiné trois fois et avait

refait trois fois son immense fortune durant le règne de Law, sous la

Régence.--D'autres de Mersanz avaient accepté à diverses reprises des

fonctions de robe et de finance.--C'était une race ambitieuse et avide,

qui, de temps à autre, donnait naissance à quelque fastueux grand

seigneur.

Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accordé au baron

Achille de Mersanz, qui avait amusé le roi pendant trois jours entiers

dans son château de Saintonge.

Derrière cette haute muraille, percée d'une porte lourde et chargée

d'une corniche qui aurait pu supporter le crénelage, s'ouvrait une vaste

cour, précédée d'un perron carré en granit brun couvert de mousse. La

façade, de ce côté, présentait un aspect uniforme et sévère. Elle datait

des premières années du XVIIe siècle, et l'encadrement des

fenêtres montrait encore ces briquetages alternés qu'affectionnaient les

architectes du temps de Louis XIII. Les croisées étaient démesurément

hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Béatrice de Mersanz

recevait, les voisins voyaient s'illuminer les énormes châssis derrière

lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des

Indes. Les salons de l'hôtel étaient de ce côté.

Sur le jardin, l'aspect changeait. La façade, primitivement dessinée

par Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements.

Le goût Louis XV avait passé par là. Le perron coquet se contournait,

fermé à droite et à gauche par une balustrade de pierre, ventrue et

chargée de vases pompadour.--Au pignon, et c'était ce qui donnait à

l'hôtel son caractère le plus singulier, on avait eu l'idée de bâtir,

vers ce même temps de Louis XV, un péristyle corinthien qui servait de

marquise. C'était sous ce vestibule extérieur que se trouvait la

véritable entrée. Le portail de la grande cour était condamné. On

arrivait au péristyle par une courte allée d'ormes, aboutissant à une

grille qui donnait sur l'esplanade même, derrière la maison bourgeoise

formant l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de

boutique à un marchand de vin s'élevait à gauche de la grille, et

s'enclavait dans la propriété du comte. Une autre grille qui fermait le

jardin se dressait au delà de la masure.

La masure valait bien mille écus, prix fort; le comte Achille venait de

l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparaître. Le marchand

de vin n'avait plus qu'un mois ou deux à vendre ses demi-setiers aux

Invalides.

De ce côté de l'hôtel, tout était neuf ou en réparation. La grille, d'un

beau modèle et fraîchement dorée, laissait voir un coin du jardin

admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait

prendre un aspect véritablement seigneurial. Le comte était un homme de

goût; la comtesse Béatrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une

distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil hôtel de

Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains.

Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habité cet hôtel,

puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dénoûment la mort

de la première comtesse de Mersanz s'était passé au nº 81 de la rue de

l'Université. L'hôtel, vendu comme bien national en 93, était resté

jusqu'à la fin de la Restauration entre des mains étrangères. Le comte

Achille ne l'avait racheté qu'après avoir quitté le service en 1830.

C'était trois jours après les événements que nous avons racontés, et

c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons

notre histoire. Nous sommes à l'hôtel de Mersanz. Nous montons le

maître-escalier, large et haut, un de ces escaliers où il y a _tant de

terrain perdu_, pour employer le langage de nos maçons terribles; nous

admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer

forgé qui entrelace ses M courants autour d'écussons de forme ovale,

timbrés du diadème de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier

étage, où nous trouvons à qui parler.

Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait _faire_ ses habits par

un jeune surnuméraire qui apprenait là le bel art du chambellan.

Antoine, simple frotteur, était à sa besogne, et mademoiselle Jenny,

camériste de madame, surveillait une lieutenante à elle qui _faisait_ la

volière.

Ce verbe _fait_ s'emploie pour toute oeuvre domestique

indistinctement. On _fait_ les bottes, les harnais, les chambres, les

lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.--On _fait_

aussi les maîtres, dans une acception plus gaie et moins honnête.

M. Baptiste menait son employé comme aucun maître n'oserait traiter son

valet: c'est la règle; mademoiselle Jenny étrillait sa subalterne de

tout son coeur et la regardait travailler les mains dans ses poches.

Le trotteur, armé de son bâton fendu, donnait de temps en temps un coup

de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes.

--Voilà le plus triste des métiers, disait M. Baptiste,--former un

domestique!... Voyons, Martin, mon garçon, puisque vous vous appelez

Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de liberté à vos

mouvements; n'ayez pas l'air emprunté comme cela...--Dire qu'un pataud

semblable est de la même pâte que nous! s'interrompit-il en jetant un

regard à mademoiselle Jenny, qui lui décocha un sourire.

M. Baptiste était un très-beau fonctionnaire de trente à trente-deux

ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle

Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prétention était

d'avoir l'air distingué. Sans cela, elle n'eût pas été trop mal.

Mademoiselle Jenny dit à Mariette, son esclave, qui _faisait_ les

oiseaux:

--Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit

mettre à tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi,

si vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder avec

de gros yeux hébétés... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que je

vous parle?

Elle tourna le dos en haussant les épaules et se rapprocha de M.

Baptiste.

--En vérité, reprit-elle,--on est aussi par trop à plaindre quand on est

obligé d'avoir affaire aux domestiques!

Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M.

Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques.

M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord

tacite, se dirigèrent vers la porte ouverte d'un petit salon situé à

droite du vestibule. Il y avait là un autre frotteur que M. Baptiste

congédia d'un geste souverain.

--Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny.

Le frotteur obéissant sortit et rejoignit son collègue.--Aussitôt après

le départ de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur

s'était appuyé sur son bâton en homme bien décidé à ne plus rien faire.

Mariette quitta la volière, Martin laissa les habits, et tous quatre

commencèrent à goûter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de

Virgile.

Bel état! superbe état! A contempler ces marauds des deux sexes, si

gras, si heureux, si parfaitement exempts de soucis de toute sorte, on

s'étonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi volontairement

une autre carrière que celle du _service_.

Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui êtes

leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous:

oseriez-vous leur rendre la pareille?--Eux seuls en l'univers ont droit

d'insolence impunie. Ils reçoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le

monde leur appartient par la base;--le mépris qu'on a pour eux n'est que

pure et simple jalousie.

Oh! démence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire

par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le

jour où la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme

un domestique,--et, dans les métaphores, l'antichambre enviée remplacera

ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu.

Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se

vautra dans le fauteuil de monsieur.

--Eh bien, dit M. Baptiste,--avons-nous du nouveau?

--C'est à vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny.

--Eh! eh! fit le valet de chambre,--la lune de miel a duré onze ans.

--C'est honnête!

--C'est ridicule!

Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les

Crispins du Théâtre-Français n'auraient pu retenir un mouvement

d'admiration.

Je crois même qu'il se toucha le jabot.

--Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny.

--Ah! les femmes! les femmes! prononça du même ton le valet de comédie.

--C'est monsieur qui a commencé, posa la soubrette.

--Pardonnez-moi, c'est madame.

--Elle a encore pleuré toute la nuit.

--Parce que ce grand beau garçon de Vital n'est pas venu depuis trois

jours.

--Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indignée.

--Ah! mademoiselle Jenny!...

--Vous êtes méchant! murmura-t-elle.

Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille écus par an.

Jenny ajouta:

--C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari

l'abandonne, parce que le coeur parle, voyez-vous, monsieur

Baptiste...

--Oui, répliqua celui-ci;--mais un lieutenant!

--Le fait est, dit Jenny,--que ça n'a pas de bon sens.

--J'ai été dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon

cinquième comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un

militaire...

--Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi...

D'abord, les militaires... je crois que, si un général voulait me

parler...

--Vous feriez très-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste.

Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il

court encore!... M. le comte a commandé le 4e hussards, mais c'était

avant les immortelles...

On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au

salon et à l'office, ces pauvres journées de juillet.

Mademoiselle Jenny ouvrit sans façon le flacon de la comtesse Béatrice

et versa de l'odeur dans son mouchoir.

--Après ça, dit-elle,--moi, je ne trouve pas que ça soit compromettant,

un lieutenant... En bonne justice, ça ne commence à être homme, les

troupiers, qu'au grade de colonel.

--Répétez donc ça devant le vieux Roger! s'écria Baptiste en riant.

Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette

qui va se trouver mal.

--Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un dédain

profond,--une vieille moustache grotesque!... Voilà le vrai, le grand,

le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir

pas pu se procurer un autre père!

M. Baptiste daigna sourire, car il était très-fort connaisseur en bons

mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny.

--Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;--j'ai vu Vernet aux

Variétés dans un rôle comme cela, mais Vernet était à cent piques du

bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chère enfant, vous me demandiez

s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?...

--Quel grand sujet?

Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots à son oreille.

--Pas possible! s'écria Jenny, qui s'éventa vivement avec son

mouchoir;--j'aurais été la femme de chambre d'une comtesse entretenue...

moi!

--Ne vous évanouissez pas, conseilla Baptiste,--c'est inutile... on dit

bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus,

jusqu'à ce que la révolution soit faite.

--Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda

mademoiselle Jenny.

--Je crois, répondit Baptiste,--que, si j'avais un beau-père comme le

capitaine Roger, je rétablirais le divorce de ma propre autorité.

--Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez.

Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu.

--Si on disait tout ce qu'on sait, ma chère enfant..., commença-t-il.

--Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny

caressante.

Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme,

après certaines comédiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus à une

grande dame, c'est sa fille de chambre.

Baptiste la lorgna et dit:

--Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte

est amoureux.

--Ah bah!

--De fond en comble!

--Il vous l'a dit?

--Il me l'a prouvé.

--Et peut-on savoir...?

--N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste,

qui reprit son air grave;--que vous faut-il de plus?... Monsieur est

rentré à dix heures ce matin, et, d'après votre aveu, madame a passé la

nuit à pleurer... Moi, je trouve ça complet.

--Sans doute, dit la camériste,--sans doute... c'est quelque chose...

comme symptôme... mais je ne vois rien de positif.

Le valet de chambre la considéra un instant en dessous.

--Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif,

mademoiselle Jenny? prononça-t-il à voix basse.

--Moi... pourquoi cela?...

--Madame a été dure avec vous, peut-être.

--Madame!... c'est la douceur même.

--Bien vrai?

--Madame ne m'a pas réprimandée une seule fois depuis que je suis auprès

d'elle... Après ça, vous savez, quand on est irréprochable...

Le Frontin salua.

Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux

toujours fixés sur ceux de la camériste:

--Ne connaîtriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable

qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix.

La comtesse Béatrice de Mersanz avait du rouge dans un tiroir de sa

toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de

rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Béatrice. Cela n'empêcha

point M. Baptiste, qui était un finaud, de remarquer son trouble.

--Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il.

--Mais, interrompit mademoiselle Jenny,--je ne vous ai pas dit...

--C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la

marquise, monsieur doit nécessairement avoir quelque notion du

lieutenant et de ses assiduités...

--Pourquoi cela?

--Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la

marquise paye comme un ange.

--Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de

chambre.

Leurs regards cyniques se croisèrent effrontément.

Ils eurent tous deux le même sourire.

--Moi, j'ai fait tout le faubourg, répliqua Baptiste;--madame la

marquise a été fort répandue en un temps.

--Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et

monsieur? demanda Jenny.

--J'ai dû trouver quelques lettres par-ci par-là, répondit le

chambellan,--mais c'est de l'histoire ancienne.

--Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux?

Baptiste se mit à rire.

--Dame! fit Jenny,--quand elle veut... Je l'ai vue quêter à

Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle était belle comme

un astre.

--Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un _mot_ depuis

le commencement de l'entretien;--il laisse là les vieux astres et

découvre de jeunes planètes.

Jenny ne comprit pas, parce qu'elle négligeait trop la lecture des

feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Académie des sciences.

M. Baptiste se promit de répéter son _mot_, le soir, au café de

l'Industrie, qu'il honorait de sa prédilection.

--Dans tout cela, reprit cependant Jenny,--je ne vois rien de positif,

et, si j'étais à la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles.

--Je ne prétends pas que la position soit sans ressources, repartit M.

Baptiste;--par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'étais jolie femme,

je crois sincèrement que je me tirerais d'affaire...

--Et moi donc!

--Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez pas saisi mon mot sur les

vieux astres et les jeunes planètes... Mais il n'en est pas moins vrai

qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos

doigts:--d'abord, elle n'a pas d'enfants...

--Ça, c'est vrai, interrompit Jenny,--c'est fichant pour une femme.

--Fichant! répéta M. Baptiste scandalisé;--on dirait quelquefois que

vous avez été grisette, ma chère mademoiselle Jenny.

--Moi, grisette! s'écria celle-ci;--je vous prie, monsieur Baptiste, de

voir à ménager vos expressions... Je parle avec vous familièrement,

n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde.

--Deuxièmement, continua M. Baptiste,--elle a une belle-fille de

dix-sept ans.

--Elles s'aiment toutes deux.

--Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitiés-là... C'est

comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique...

Troisièmement, elle voit un lieutenant; quatrièmement, monsieur est

amoureux; cinquièmement, elle a un père terrible qui suffirait, lui tout

seul, à motiver le divorce; sixièmement, elle n'a pas de particule à son

nom de demoiselle...

--Voilà! s'écria la femme de chambre,--voilà. Tenez, moi, je suis

franche... C'est pour ça que je l'ai prise en grippe... Elle a eu trop

de chance!... La fille d'un vieux tourlourou épouser le comte Achille de

Mersanz!

--Ça crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.--Moi, reprit-il,--j'avoue

que je suis un peu libéral, au fond, et que je me moque de la particule.

--Vous serviriez un bourgeois, vous?...

--Ah! par exemple! s'écria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;--je

parle pour me marier... La comtesse Béatrice a donc contre elle tout ce

que j'ai eu l'avantage de vous énumérer... Mais tout cela n'est rien; si

le monde trouve à mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien

autre chose... Écoutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour

où vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles:

RÉGULARISEZ VOTRE POSITION...

--Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camériste.

--Laissez-moi poursuivre: le jour où vous entendrez un oncle, une tante,

un sportman, un prêtre, un franc-maçon ou même le perroquet de monsieur

prononcer ces mots: _Régularisez votre position_, vous pouvez bien vous

dire: «Madame est perdue.»

--Vous croyez, monsieur Baptiste.

La fabrique de mariages, Vol. 2 · 第 6 / 8 段