--J’ai dans l’idée qu’elle sera venue! répéta pour la dixième fois
Elvina qui s’interrompit de ramer.
--Nage, nage! riposta son mari assis devant elle, sur le banc de bois
qui servait de coffre.
Les deux paires de longs avirons bagués de cuir recommencèrent à battre
l’eau grise.
Ils revenaient, à la mer montante, du grand parc qu’ils avaient aménagé
près de l’île-aux-Oiseaux. La marée ayant reflué vite, à cause du gros
temps sur l’océan, à peine avaient-ils pu pêcher une heure. Tout un
voyage, une longue attente sous la pluie pour rapporter quelques
milliers d’huîtres: une cinquantaine de poches en filet, les panetières,
gonflées de coquilles et entassées toutes vaseuses et barbues d’algues
dans l’arrière recourbé de l’embarcation.
L’horizon derrière eux était encore d’un gris de fumée. Une rafale se
levait. Les rayures de la pluie s’effacèrent sur le clapotis.
Autour de ce rond miroir d’eau, le bassin d’Arcachon, un cirque sinueux
profile ses lisières de pins et de sable, boursouflées de dunes, les
unes boisées, d’un vert de bronze, d’autres sauvagement nues, aux crêtes
d’argent rose, couleur de désert. Partout un océan de silence et de
solitude. Les petits villages de pêcheurs ressemblent à des vols
d’oiseaux de mer posés sur la plage.
L’embarcation des Picquey était pareille à toutes celles qui, à cette
heure, revenaient des parcs aux huîtres: une longue et étroite pinasse
cambrée comme un arc. Ses pointes aiguës rappelaient les pirogues des
anciens pirates.
Elvina ramait par petits coups. Ses hanches roulaient entre ses grandes
bottes en caoutchouc et le cordon noué autour de sa taille. Sous sa
«bénesse» noire, cachant sa tête et ses épaules, ses yeux gris brillants
regardaient vers la croix lointaine.
Tout à l’heure, Sylvain et elle s’étaient disputés pour une de ces
paires de patins en bois que les pêcheurs chaussent sur le parc et qui
avaient été oubliés: l’homme prétendant qu’Elvina devait s’en charger,
qu’il lui avait même recommandé de les mettre à bord; celle-ci,
furieuse, ripostant qu’elle était fatiguée «d’avoir de la tête pour tout
le monde».
--Tu aurais bien pu embarquer seul. Il n’y avait pas tant d’huîtres à
jeter!
Il ne répondait pas.
--Si _elle_ est venue, et que nous arrivions trop tard pour la voir, ce
sera ta faute!
Sylvain se taisait obstinément.
--Tu ne veux pas répondre?
C’était sa manie de le harceler jusqu’à ce qu’il criât à son tour, plus
fort qu’elle, entremêlant à ses propos des grossièretés qu’on n’eût
point attendues de ce petit homme qui savait si bien cajoler les riches.
Tout en manœuvrant contre son vieux jersey ses longs avirons, Sylvain
disait qu’il n’était pas aux ordres de cette femme. Après tout, à bien
compter, que gagnait-il à la servir? Pas même de quoi payer l’usure des
sabots. Ne lui avait-il pas fait plus de cadeaux qu’il n’avait reçu de
bonnes pièces? L’autre hiver encore, cette peau de loutre, une si belle
peau, et douce, et épaisse, longue comme ça--il s’arrêta de ramer pour
étendre le bras--la queue bien fournie, qui valait de l’or, et pour
laquelle c’était tout juste si elle lui avait donné cent sous.
--Madame, avait-il failli répliquer, j’aime autant que vous ne me
donniez rien.
Qu’on ne lui dise pas qu’elle était bonne! C’était lui, Sylvain, qui
n’avait été que trop généreux. Quand il lui offrait des soles, du
gibier, c’était toujours la fleur de beauté. Il ne tarissait pas en
descriptions de ces pièces fabuleuses dont il s’était dépouillé pour
elle, sur lesquelles sa voix s’attendrissait encore après si longtemps,
et qu’un prodige de multiplication lui représentait chaque fois plus
grosses, plus nombreuses, et d’un plus grand prix. L’idée qu’il lui
avait fait des cadeaux pareils exaltait chez ce petit Gascon sa folle
vanité, ce désir de briller qui le faisait haïr des autres pêcheurs, et
ce vieil instinct de réclamation qui pousse tout homme satisfait de soi
à se plaindre de n’avoir pas reçu en profits ni en reconnaissance la
plus petite part même de ce qui lui est dû.
L’ingratitude d’une femme perdue, leur obligée, qui ne savait pas
reconnaître leurs inestimables services, était un sujet sur lequel le
mari et la femme se trouvaient d’accord, le prétexte favori de leurs
doléances. La cupidité de l’un et de l’autre était comme un sol avide où
disparaît l’eau. Mais la mauvaise humeur d’Elvina l’emportait sur son
sentiment véritable. Tout en ramant, sa «bénesse» baissée contre le
vent, elle criait dans son patois qu’il ne s’agissait pas de ces
histoires mais des affaires du petit qui ne valaient plus rien. Qui
serait capable de les montrer? Qui penserait à faire le compte des
culottes trop courtes, des chaussettes déchirées et des vieux sabots?
--Si elle est venue, elle va repartir par le train de cinq heures et
demie. Nous n’aurons même pas débarqué. Cela ne lui coûterait pas
beaucoup d’envoyer une lettre, mais il y a sans doute quelqu’un qui
l’espionne.
Un vol de poules d’eau se levait à droite de l’embarcation. Sylvain les
suivit de ses petits yeux vifs. Il avait un regard d’oiseau enchâssé
dans des plissures malicieuses. Son grand nez humait de loin le vent et
la chance. Dans ses sèches joues tannées, au poil fort, l’encoche de
deux rides creusait la mâchoire.
Il cracha dans l’eau.
--Ce sont ses affaires!
Son avis était qu’il devait y avoir sous roche quelque grosse anguille.
Il le fallait bien pour que la femme-sage ne se décidât pas à ouvrir son
bec.
La voix d’Elvina eut un brusque éclat:
--Ces personnes sont payées pour se taire. C’est leur intérêt.
Et d’un ton plus bas:
--Je vois bien, moi, que ce petit souffre. Il y a des jours où il vous
regarde comme un innocent. Ce n’est pourtant pas qu’il manque de rien.
Mais où qu’il aille, il trouvera toujours des gens pour lui faire
affront. Si cette femme avait un vrai cœur de mère, elle ne resterait
pas des trois et quatre mois sans donner un signe de vie. Je m’étonne
même qu’elle ne l’ait pas mis à l’Assistance. Elle aurait été bien
tranquille. Il y a deux ans, quand le petit a été malade de la rougeole,
elle n’est pas venue. Moi, si j’avais été à sa place, je n’aurais pas eu
honte de mon enfant.
Une barque voilée passait près d’eux dans un bruit d’eau fendue par
l’étrave.
--C’est Albin, dit Picquey, il a dû pêcher aux Jacquets.
Mais Elvina, courbée sur les rames, s’entêtait dans son idée fixe:
--Dis, Sylvain, qu’est-ce qu’elle va répondre le jour où le petit lui
demandera qui est son père?
Il haussa les épaules.
--Qu’est-ce que tu veux que cela lui fasse!
* * * * *
Retour des parcs toujours pareil. La fourmilière noire des pinasses a
laissé derrière elle la croix dressée en face du port, le pied dans
l’eau grise. La marée recouvre lentement les vases. La nappe couleur de
nuage s’est insinuée entre les plaques de joncs roussis. Tout à l’heure,
une odeur de marais montait de la boue où criaillaient, balles de neige
dans la bourre d’herbe, une nuée de mouettes. Maintenant la morne
étendue, avec ses barques à sec, ses grappins épars, s’abîme peu à peu
dans une vivante métamorphose.
Quelques pétroleuses ronflent et vont décrire avant de mouiller des
courbes rapides. Le petit port, avec sa tour, son clocher d’église, et
ses cabanes posées sur le sable, aspire de loin tous ceux qui
reviennent. Le vent souffle dans les voiles basses. Au milieu des
lagunes vaseuses où le couchant allume quelques œillets d’eau, le chenal
est une couleuvre d’argent qu’encombre le défilé besogneux des barques.
Entre les pinasses et la jetée où la marée jette quelques éponges d’une
écume rousse, c’est un va-et-vient continuel de charrettes, de pêcheurs
bottés qui marchent dans l’eau.
Sous la galerie du poste de douane, les vieux retraités n’ont pas de
plus vif plaisir que de voir passer les femmes qui reviennent, profilées
dans le crépuscule sur la longue bande pierreuse; procession où les plus
lourdes, rappelant ces courges rondes et roulantes qui servent de
bouées, alternent avec les fines et souples parqueuses. Celles-ci, quand
elles surgissent, chargées de leurs paniers, des râteaux de parc,
causent une sorte de saisissement, telles de petites déesses marines.
Les nouvelles volent plus vite qu’un oiseau de mer sur ces ports, où
l’esplanade plantée de piquets et d’acacias rongés par le sel est une
sorte de forum rustique. Elvina, traînant son bagage, n’avait pas fait
dix pas sur cette terrasse qu’elle était arrêtée par un vieux bonhomme,
son compère habituel, le père Milos, qui, sans cesser de téter sa pipe,
et avec un plissement narquois des paupières, se donnait le plaisir
savouré à l’avance de lui causer une contrariété: Elle avait eu «de la
visite».
--C’est la faute de Sylvain, j’en étais bien sûre! commença-t-elle de se
lamenter.
Comme Michel rentrait un peu plus tard, hors d’haleine, après une course
à travers les prés, il aperçut la grosse femme assise sur son charreton,
une guide en corde dans chaque main, descendant vers la plage au trot de
son âne. Il fallait encore, avant le souper, ramener sous le hangar le
chargement d’huîtres. Quels que fussent les événements et les querelles
qu’on aurait ensuite à vider, ceci ne pouvait pas être retardé.
Michel passa en courant devant la cuisine éclairée et entrevit à travers
le rideau Estelle penchée, suspendant la bouilloire à la crémaillère.
Une lampe de cuivre éclairait la table jonchée de pelures d’ail légères
comme des pétales de parchemin. L’enfant se détourna, le souffle court,
sans s’arrêter devant la porte.
Sa chambre se trouvait dans la petite aile de la maison, avec une
fenêtre qui ouvrait au bout de la galerie. Mais il y avait sur un côté
de la cour, adossé au hangar dans lequel on triait les huîtres, un
appentis où Sylvain rangeait le bois et la brande. Il s’y jeta comme se
cache pour souffrir une bête traquée.
Ce coin obscur sentait la sciure, la forêt, le bois frais coupé.
Personne ne songerait à le chercher là. Il s’abattit sur le chevalet qui
servait à Sylvain pour scier les souches. Son cœur sautait. Il était
malade d’humiliation. Il cachait dans ses mains sa figure brûlante des
baisers qu’il avait reçus. Non, il ne pardonnait pas à sa mère; il lui
en voulait pour ses mots vagues, ses fausses promesses, en même temps
que le révoltait une injustice contre laquelle il ne pouvait rien.
Qu’était-ce que ces dangers dont elle lui parlait? Quels étaient ces
malheurs dont il serait cause? Il avait la sensation horrible pour un
enfant d’être environné d’ennemis et de gens méchants. Lui aussi
détestait tous ces inconnus. Il aurait voulu ne plus voir personne. Puis
ses pensées se brouillèrent et il pleura sans plus savoir si c’était de
rage ou de désespoir, à flots, un déluge, parce qu’il faut bien que la
tension du chagrin se brise et que l’orage fonde en pluie bienfaisante.
L’angélus venait de sonner quand passa dans l’entre-bâillement de la
porte une lumière dansante: Estelle, abritant des doigts la flamme
éventée d’une petite lampe, entrait dans le bûcher.
Dans le même instant, il fut sur pied. Mais elle l’avait entrevu, à demi
couché sur le chevalet, la tête enfouie dans ses bras croisés. Et de le
trouver là, tout seul, dans ce noir, elle reçut un coup au cœur. Petite
fille ignorante, mais non point dure comme le sont tant d’autres enfants
et que Sylvain rabrouait souvent à cause des larmes qu’elle versait sur
un chien estropié par une auto, sur un chat malade, elle sentit dans
l’atmosphère cet âcre arome du chagrin qui ne trompe pas. Ainsi l’odeur
de la terre chaude que l’averse ravina sans la rafraîchir reste saturée
de l’orage qui vient de s’éloigner.
Il y a dans les sens des adolescentes des divinations mystérieuses.
Estelle flairait que Michel était à une de ces heures où il ne fallait
pas le pousser à bout. Mais il était là. Elle était venue d’instinct,
dans la nuit, jusqu’au gîte où il se terrait. Si Elvina ou Sylvain
rentrait--et elle les attendait à toute minute--une scène pénible serait
conjurée.
--Il faut venir, dit-elle, sans paraître étonnée, nous allons souper.
La flamme fumeuse d’une lampe à essence éclairait ses cheveux séparés au
milieu du front, son cou long et brun, la chaîne d’argent qui glissait
sur sa maigre épaule. Elle baissa la mèche sans le regarder. Michel, les
paupières lourdes, se sentait ensommeillé et comme hors du temps.
Mais tandis qu’elle levait les yeux sur le visage de son compagnon, elle
eut soudain la vision intérieure d’une destinée qui l’écartait d’elle.
Cette mère un jour le leur reprendrait. Il s’en irait, il disparaîtrait
sans que l’on sût même où trouver sa trace. Elle avait conscience d’une
supériorité de race qui faisait de Michel au milieu d’eux un être isolé.
Et désarmée devant ces événements au cours implacable, n’ayant que son
faible cœur à leur opposer, elle eut du moins l’instinct de se débattre:
ainsi ces oiseaux aux ailes trop courtes qui s’essaient précipitamment à
frapper le sol.
--Michel, dit-elle en le retenant par le bras, qu’est-ce qu’il y a?
--Tu ne t’en iras pas, continua-t-elle, le forçant à s’asseoir près
d’elle sur le chevalet. Je t’en prie, je t’en supplie, promets-moi que
tu resteras toujours avec nous.
Il la regarda étonné, avec des yeux où se levaient les horizons qu’elle
faisait surgir.
A quoi pensait-elle? Était-ce vrai qu’il dût s’en aller un jour? Il
imagina confusément des pays, des mers, d’autres étendues de pins au
bord d’océans traversés par des paquebots. Une nostalgie puissante
gonfla son cœur que venait de mordre la grande faim de la solitude.
Un vent noir recommençait de souffler dehors. La petite lampe qu’elle
tenait toujours dans ses mains éclairait leurs deux visages rapprochés
dans l’ombre. Que vit-elle sur cette face où les yeux encaissés, couleur
de mer grise, rayonnaient de vie? Les pensées courageuses s’y
succédaient visibles comme dans une eau nue.
--Promets-le-moi, répéta-t-elle; puis elle gémit:
--Mon Dieu! mon Dieu!
Alors il passa son bras autour de ses épaules et trouva à la consoler
une jouissance inattendue. Ce n’était pas seulement parce qu’il sentait
haleter son souffle. Il n’était plus l’enfant abandonné mais le jeune
maître qu’un naïf amour investit de pouvoirs illimités de peine et de
joie. Si petit devant la mère qui s’était enfuie, si humilié devant les
hommes, il régnait ici. C’était une obscure revanche dont son cœur était
attendri. Cependant il ne s’engageait pas.
--Promets-moi, répétait Estelle qui s’apaisait en l’écoutant, attentive
au son de sa voix, essayant de rassembler pour s’en souvenir les mots
éphémères, comme font les enfants qui dressent en hâte, devant la mer
lointaine et grondante, des cordons de sable.