La gare d’Arès approchait. Laure baissa la vitre du compartiment: une
rafale d’air pluvieux entra, le train s’arrêtait, ce petit chemin de fer
économique qui traîne comme une chenille le long du bassin quatre ou
cinq roulottes forées d’étroites fenêtres.
Près du hangar des messageries, aux abords encombrés de poteaux de mine
et de futailles de résine, un vieil homme, le menton carré entre deux
bajoues, balayait le plancher de sa charrette souillé de coquilles.
Comme la jeune femme passait près de lui, elle s’inclina légèrement.
Le vieux la regardait, les épaules pliées, relevant une tête massive
coiffée d’un béret, une face romaine, couleur de cuir, aux orbites
mangées par de gros sourcils, où des yeux de gélatine verdâtre étaient
embusqués.
Au même instant deux hommes, qui transportaient une cage à claire-voie
remplie de brebis, sortirent du hangar. C’était un employé du chemin de
fer, marchant à reculons, et Laurent Biscosse qui fit sonner sa voix
éclatante:
--Le voilà, ton colis!
La cage embarquée sur la charrette, le vieux tendit une tabatière en
corne aussi veinée qu’une agate grise. Tout en parfumant son nez,
Laurent pérorait:
--Ah! bon Dieu, quand j’étais plus jeune!
Les trois hommes regardaient Laure qui s’éloignait sur la route bordée
de platanes. Sa toque baissée couvrait ses cheveux. Elle marchait avec
précaution, choisissant parmi la boue et les flaques d’eau la place de
ses petits souliers qu’aucune tache n’avait maculés.
Laurent, sec et droit, qui avait à soixante-seize ans passés le coffre
solide, haussait les épaules en parlant des femmes: «Celle-là,
disait-il, était mignonne.» Avec son teint de poire duchesse et sa
démarche un peu balancée, elle lui rappelait Fort-de-France, l’escale
rêvée, où les belles créoles, une corbeille sur la tête, portaient
elles-mêmes le charbon à bord. Le soir, on les revoyait en robe de
mousseline blanche, faisant la salade d’ananas avec les marins. Les
orangers et les citronniers étaient si épais qu’on ne pouvait les
traverser. Ces souvenirs, accompagnés de mille vanteries, rallumaient le
feu de ses yeux roux.
--Je disais, moi, à mon commandant, qui était un pauvre malade: tant que
je suis bien portant, je veux m’amuser!
Laure n’entendait pas les grossièretés que son passage soulevait parmi
les marins. Chaque fois qu’elle croisait quelqu’un, elle saluait avec un
sourire. Sous la voilette, son regard rapide et doux surprenait comme
une caresse. Il était bien vrai que ses yeux gardaient l’éclat des pays
chauds et aussi la pulpe du visage, parsemée de taches duvetées, d’un
brun de miel, qui rappelaient des rousseurs de fruit.
--C’est tout de même fort, disaient les gens, qu’on n’ait jamais su qui
elle est!
--Moi, renchérissait à chaque occasion le père Milos, son menton de
galoche tourné vers Picquey, je t’aurais cru plus fin!
C’était un vieux bonhomme, le béret tiré sur ses besicles, avec un nez
de rapace encadré par une paire de favoris blancs. Comme il nourrissait
pour Sylvain, soupçonné de lui avoir soustrait jadis une paire
d’avirons, et encore une bouée avec sa cloche, de vieilles rancunes, sa
bouche incisée sur des gencives dépourvues de dents laissait tomber des
mots sarcastiques.
Sylvain faisait virer sa petite tête sur son cou d’oiseau:
--Je sais ce que je sais.
Autant dire qu’il ne savait rien. Curieux, sans doute, mais lâche au
fond, et craignant de se compromettre, il n’avait jamais joué serré avec
cette femme. Que lui importait! quant à monter un soir dans le même
train que l’inconnue, la suivre et voir où elle habitait, quelqu’un
d’habile aurait pu le faire. L’idée en était venue plus d’une fois aux
gens avisés; mais Bordeaux semblait loin, et les marins, fort affairés
sur leurs parcs en toutes saisons, ayant aussi en tête la pêche et la
chasse, ne perdaient pas de vue leurs pinasses.
Tout le village répétait cent contes sur l’enfant. Ce n’était pas que
les bâtards fussent rares dans ce petit pays, mais leur histoire
n’intéressait pas: quelque retour de fête, l’aventure brutale que le
peuple classe parmi les choses inévitables.
Il en allait tout autrement pour le nourrisson d’Elvina. Chacun flairait
un roman d’amour comme on en lit dans les feuilletons. Les précautions
de la sage-femme, Mme Chautard, qui pinçait sa bouche à chaque question,
il ne faut pas demander si cela fit parler. Cette accoucheuse établie à
Bordeaux plaçait des enfants dans le pays. Mais elle ne s’était jamais
entourée d’un si grand mystère. Elle-même avait un matin de novembre
apporté le petit. On la regarda descendre du train, le paquet blanc
couché dans ses bras. Puis le bruit courut que l’épicière, Mme Lalande,
l’avait mise en rapport avec Elvina.
C’était, comme chacun s’en souvenait, l’hiver où un terrible raz de
marée ravagea la côte. Mais il y eut un malheur pire. Les pluies
gonflaient ces filets d’eau douce qui filtrent vers le bassin au milieu
des pins. On commença de dire que les «doussains» allaient faire mourir
les huîtres. Elles étaient devenues belles et grasses; puis, tout à
coup, les pauvres, les voilà mortes! Il en périssait des milliers par
jour. Les pêcheurs, rassemblés sur le port au retour des parcs, se
lamentaient chacun avec ses jurons; mais, entre tous, Sylvain
s’emportait et criait misère comme si on lui eût retiré le pain de la
bouche.
Sa femme et lui avaient du mal à élever leurs deux enfants. Quand ils
s’étaient mariés, ils n’avaient qu’une pièce d’argent blanc en poche; et
Elvina une seule chemise qu’elle lavait les jours de soleil et faisait
sécher sur-le-champ. En ce temps-là, le boulanger inscrivait encore sur
son ardoise le pain à crédit. Le monde, disait Elvina, n’était pas dur
comme aujourd’hui. Sylvain se fût contenté de se louer au jour le jour
pour la pêche et de braconner dans la forêt: il était au fond
fantaisiste comme un Gascon. L’âpreté ne lui vint qu’avec les écus.
On disait de lui qu’il savait parler aux «messieurs». Un jour, à
Arcachon, le prince de Monaco le reconnut: Sylvain l’avait un soir servi
à table, dix ans avant, alors qu’il achevait son service sur le
_Travailleur_, un vieux bateau venu pour l’inauguration des docks de
Bordeaux. Le prince, qui était bel homme, pas plus fier qu’un autre, et
ami du peuple, l’avait amené au casino, tout mal ficelé qu’il était,
pieds nus, son vieux jersey troué au coude, et avait même exigé que
Sylvain fût seul à le servir dans un grand banquet que le _Yachting
Club_ lui offrait le soir. «Mais, mon prince, je suis trop sale!--Cela
me plaît comme cela.» Tout au moins Sylvain s’en vantait, et aussi de ne
s’être laissé manquer de rien, au point d’avoir bu avant le petit jour
quatre ou cinq bouteilles de Cliquot sans se douter qu’il était traître,
parce que le champagne n’est pas comme ces vins qui noient l’estomac.
C’était un petit homme desséché, plus vif que le feu, leste d’allure, la
bouche insidieuse et tordue comme une vipère, et qui avait autant de
tours dans son sac que de vieilles cordes dans sa voilerie. Actif, à la
manière des marins qui dorment d’un œil, se règlent sur le ciel et sur
la marée, et n’ont jamais deux journées pareilles, il passait volontiers
une nuit blanche pour poser un piège. Si une loutre mangeait le poisson
dans les réservoirs du château, il était à parier que Sylvain, et
seulement en deux ou trois jours, saurait au juste d’où venait la bête
et sur quelle écluse il fallait l’attendre: en toutes choses un Gascon
renforcé, sec et léger comme un oiseau, la langue dorée, les rancunes
longues, flattant les riches et amassant contre eux sa bile et son fiel.
--S’il ne m’avait pas écoutée, nous n’aurions pas de pain à manger,
disait Elvina.
Cette grosse femme, la face ronde comme une lune, poussait les affaires.
Leur voisin, le père Milos, qui aimait les cartes, le cabaret, et tétait
sa pipe sur le port du matin au soir, laissait se perdre deux ou trois
parcs. Le meilleur se trouvait à gauche de la croix. Elle lui en avait
sous-loué un morceau. Il avait fallu acheter sou par sou les tuiles, la
chaux et le matériel. C’était à ce moment qu’Elvina qui nourrissait sa
petite Estelle avait pris Michel.
Il y avait quatorze ans que ces choses s’étaient passées. On racontait
encore qu’Elvina touchait des mille et des mille. Chacun sait que
l’imagination populaire voit souvent des bœufs là où il n’y a pas même
un œuf. En réalité, à force de travailler nuit et jour et d’user leurs
mains sur les rames, les Picquey s’étaient tirés de la misère. Ils
posaient maintenant huit mille tuiles dans le parc qu’ils venaient
d’obtenir, près de l’île-aux-Oiseaux; et ils avaient aussi leur maison,
deux embarcations effilées, une vieille et une neuve, passées au
goudron, avec le mât, la voile, les grands avirons et le grappin au bout
d’un fort câble: tous ces appareils s’accumulant la nuit dans la
voilerie, sorte de hangar près du bassin, où les paquets de filets
étaient accrochés aux cloisons de planches. Leur fils aîné, Justin,
achevait son service sur un croiseur. La petite Estelle, qui avait fait
sa communion avec Michel, restait maintenant à la maison. Mais la vie et
les choses s’étaient transformées sans qu’Elvina en sût davantage que le
premier jour sur la mère de son nourrisson.
--Pourvu qu’elle paie! disait Sylvain.
Il se moquait pas mal du reste, en homme qui ne voulait connaître, quoi
qu’il arrivât, que la figure des pièces de cent sous.
* * * * *
Elle allait, la tête baissée, luttant avec peine contre la bourrasque,
un grand vent souple qui l’enlaçait de la tête aux pieds. Des deux côtés
de la route, on ne voyait que des pacages et la lisière des bois de
pins. Comme elle avait une démarche pleine de grâce, avec des arrêts,
des hésitations, il lui fallait deux ou trois fois plus de temps pour
arriver jusqu’au village que n’en aurait mis une Arésienne au pas
rapide.
Elle avait porté plusieurs fois la main à sa toque, retenu les pans de
son long manteau battant les chevilles. Loin de s’alarmer des regards
qui, tout à l’heure, la dévisageaient, elle ne pensait qu’à l’averse
proche, tournant vers l’ouest, où de grands nuages bas absorbaient le
jour, son visage à moitié caché dans les fourrures.
Le charreton du commissionnaire passa près d’elle. L’homme, assis sur la
cage à claire-voie, sa blouse blanchie par les lavages pavoisée de
pièces gros bleu, conduisait un vieil âne habillé de bourre. Il frappa
avec les cordes les reins misérables rayés de la croix:
--Hup, hup...
Un petit trot saccadé secoua dans la charrette le lot de brebis: les
unes couchées en travers dont dodelinait la tête busquée; deux autres
debout, écrasées contre les barreaux, leur toison tremblant sur les
jambes grêles.
Maintenant elle était de nouveau seule sur la route: «Quel temps!»
pensait-elle. Mais elle n’avait pas le choix des jours. Puisque son mari
était à Paris, pour un de ces voyages d’affaires où elle se refusait à
l’accompagner, il n’y avait qu’à marcher contre pluie et vent. Aussi
allait-elle, poussée par une force que son cœur même ne connaissait pas.
Où était la créole indolente qui restait parfois étendue sur un divan
des journées entières, et que son mari, quand il rentrait, enveloppait
d’un sourire presque paternel comme si elle eût été une enfant. Il y a
une honte secrète pour les femmes dans l’aveuglement de ceux qui les
aiment. Elle revoyait les yeux de Marc: dans ce visage brûlé par le
surmenage, et qui, jeune encore, lui avait toujours paru vieux, la vie
du cœur concentrait sa flamme voilée. On lui disait, à l’époque de son
mariage, qu’elle avait un bonheur extraordinaire d’épouser un homme
d’élite. Elle en était alors excédée. Maintenant l’idée de le perdre
faisait courir en elle un frisson. N’était-il pas son refuge et son seul
appui? Elle ne voyait pas la corruption profonde du mensonge. Il n’y
avait à ses yeux qu’un mal: celui de souffrir; elle en avait pour elle
et les siens une horreur instinctive qui étouffait toutes les autres
voix, lui inspirant des efforts cachés dont personne ne l’eût crue
capable. Ce jour-là encore, à mesure qu’elle avançait dans le grand
vent, elle avait l’impression confuse d’accroître un mérite qui
l’élevait à ses propres yeux.
Tout à l’heure, bercée par les secousses amorties du train, elle avait
longuement songé à Michel. Que ce petit était difficile! Mère, elle
entrevoyait l’instant redoutable où l’enfant commence à comprendre. Ce
que l’instinct réclamait en elle, c’était une sorte d’union muette; un
amour sans yeux, sans voix, sans oreilles, refoulé dans l’ombre qui lui
fut assignée par la destinée. Elle songeait à la petite maison des
Picquey; à la voir si chétive, avec le plafond d’une treille sur sa
galerie, qui aurait pu croire que c’était là le but de son voyage,
l’asile qui cachait son secret tragique? Qu’une étincelle s’en fût
échappée, l’incendie aurait ravagé sa vie tout entière comme court, dans
l’étendue haletante de la lande, le fléau du feu.
Elle se souvint que, toute jeune femme, elle rêvait la nuit de lettre
anonyme. Mais, au fond même de ce cauchemar, elle se réfugiait dans un
sentiment de confiance étrange. Les illusions d’un esprit puéril
répandaient aussi sur l’avenir un jour favorable: le petit grandissait;
il serait un homme. Quelle mère, pensant à son fils, l’admirant d’être
grand, fort, beau d’intelligence, ne se sent portée par une foi aveugle
en son étoile? N’était-ce pas un prodige que toutes les circonstances se
fussent rencontrées pour le doter d’un fonds de santé et d’instruction?
Elle croyait entendre les recommandations de la sage-femme. «Faites-lui
d’abord un tempérament. Les gens qui se portent bien sont toujours
heureux.» Cela avait été la chance de Michel, en même temps qu’il
grandissait chez de braves gens, d’être pris en affection par le curé,
l’abbé Danizous. Que l’enfant fût instruit par ce jeune prêtre,
distingué, savant, qui avait montré tant de réserve, n’était-ce pas d’un
heureux augure? Tout en évitant de le rencontrer, parce qu’elle
éprouvait vis-à-vis de lui des sentiments mélangés de honte, de pudeur
et d’inquiétude, gardant d’ailleurs de l’unique visite qu’elle lui avait
faite une impression lourde et pénible, Laure se reposait dans la pensée
que l’abbé pousserait son fils. Pourquoi cet enfant, aussi bien qu’un
autre, ne pourrait-il atteindre aux places les plus hautes? Combien
d’hommes étaient simplement _fils de leurs œuvres_, pour reprendre une
expression qu’elle méditait naïvement, en tirant la jouissance d’être
rassurée. En un temps où il est convenu de dire que l’intelligence peut
atteindre à tout, il n’est guère de gens sans expérience, de femmes
surtout, qui ne vivent dans l’espoir du miracle; rien n’étant plus
propre d’ailleurs à entretenir cette illusion que l’incertitude même
d’une destinée difficile, obscure, dont on ne peut sortir que par un
mérite extraordinaire.
Maintenant encore, dans la solitude de cette route vide, des idées
heureuses l’accompagnaient. Michel, du moins, n’aurait pas souffert.
Quel reproche pourrait-il lui faire, alors qu’elle avait de loin veillé
sur lui, le sauvant de l’abandon, de la misère et des duretés qui sont
le lot des enfants que nul ne veut reconnaître. Son fils, même sans
foyer, exilé de son milieu naturel, était celui qu’elle avait porté! Il
restait au centre de cette vie secrète où sommeillent les tendresses
engourdies et les vieux remords. Le sourire au coin de sa bouche
s’approfondissait, creusait un pli triste.
--Qu’il réussisse! qu’il soit heureux!
La demeure des Picquey se trouvait à une centaine de mètres du port,
derrière des cabanes entre lesquelles s’enchevêtraient des ruelles et de
minces jardins grillagés. La jeune femme chercha le loquet du portillon.
L’endroit formait une cour avec un entour de hangars où l’on rangeait le
bois et triait les huîtres. Le figuier d’un jardin voisin penchait
par-dessus la clôture un bras vigoureux sur la petite aile en planches
où logeait Michel, et qui avait été ajoutée en équerre au bout de la
galerie. Une odeur de mer imprégnait le vent. La dépouille rousse d’une
macreuse se balançait à un clou contre la maison.
C’était une masure crépie à la chaux, encapuchonnée de son toit de
tuiles, rabattu très bas, rapiécé et feutré de mousses, que précédait le
plafond ensellé d’une treille posée sur des perches. Quand Laure frappa,
Soumise, jaillissant du bûcher avec des bonds, des abois de colère,
l’encercla d’une ronde de jeune chienne. Elle se pencha pour la
caresser: «Là, là, laisse-moi.» Mais Estelle entr’ouvrait la porte.
--Michel?
--Il est là, madame, il vient de rentrer.
Comme il ne s’était pas levé tout de suite, elle le surprit, devant la
table nappée d’une toile cirée, avalant en hâte une bouchée de pain qui
gonflait sa gorge. Il recula sa chaise et se mit debout. Sous le plafond
bas, elle eut un léger saisissement à le voir si grand. Il avait maigri.
Son visage, creusé par la croissance, rapportait des courses en plein
air un reflet de vie sauvage et de liberté. Elle eut l’impression que
ses yeux s’étaient élargis.
--Tu ne m’attendais pas?
Les deux enfants restaient interdits comme si son entrée venait
d’interrompre une explication. Estelle, gênée, détournait la tête dans
le demi-jour pour cacher ses yeux enfiévrés et ses joues brûlantes.
Qu’avait fait Michel? Pourquoi s’était-il caché dans le bois? Quand il
avait ouvert la porte, à le voir paraître affamé, le visage ruisselant
de sueur et de pluie, haletant d’avoir couru deux ou trois kilomètres
avec la brouette, elle n’avait pu se contenir. Tout en posant sur la
table une soupière couverte qu’elle gardait chaude au milieu des
cendres, ses petites mains brunes tremblaient de colère.
--Oui, je le dirai.
--Laisse-moi tranquille.
La mauvaise humeur de Michel ajoutait encore aux griefs accumulés depuis
le matin. Adolescente, elle sentait vibrer des nerfs de femme qui a
attendu, battu le pays, inventé le pire et qui, prête à sangloter de
joie, éclate en reproches. Laure ne paraissait pas s’en apercevoir. Elle
avait attiré Michel près de l’humble fenêtre et mis ses deux mains sur
ses épaules. Il baissait le front. Elle lui souriait.
--Embrasse-moi.
Elle le regardait avec un mélange de joie, de crainte et d’étonnement.
Il avait les cheveux mouillés et sentait le bois. Quand elle le serra
dans ses bras, avec son tablier tout souillé de boue, elle crut respirer
un âcre parfum de terre et de feuilles mortes.
* * * * *
Comme les Picquey n’étaient pas rentrés, Laure accompagnée de Michel
alla sur le port avant de repartir. Le flot approchait, sans qu’on pût
distinguer les barques, et le lit du chenal n’était encore qu’un sillon
de vase. Un vol de bernaches errait au-dessus de ce désert, volant bas,
rasant de leurs ailes les boues irisées. Le ciel gardait la couleur des
bourrasques grises. Mais une étroite lagune d’un jaune de soufre, étirée
au couchant par-dessus les dunes, glaçait la vase d’un reflet fragile et
phosphorescent.
Laure s’arrêta un moment sur le port, pénétrée et comme retrempée par
cette haleine de la mer, par ces odeurs de goémons et de coquillages,
par cette impression de nature sauvage et solitaire dont l’atmosphère
était imprégnée. Ce qu’elle éprouvait ressemblait à la joie d’être
transportée dans un monde vierge. Ses yeux cherchaient les yeux de
Michel, mais il regardait vers la lisière douteuse de l’eau, les jambes
écartées et les mains aux poches, son cache-nez flottant.
--Tu es heureux ici?
Il fronça ses sourcils et baissa la tête.
--Qu’est-ce que tu as? reprit-elle de sa voix persuasive qui donnait un
accent de douceur aux mots les plus simples. Regarde-moi donc! Tu ne me
réponds pas. Aimerais-tu mieux vivre enfermé dans un collège, comme les
enfants qui travaillent du matin au soir?
--Oh! non, non.
Il parcourut des yeux avec une sorte de passion violente le ciel et la
mer, merveilleuse arène des chasses et des pêches qui était son seul
univers.
Sur la route, entre les jardinets serrés devant les maisons, il se tut
encore, redoutant d’être entendu par les gens occupés à trier les
huîtres. Un énorme chêne-liège, derrière une grille, enténébrait l’angle
d’un carrefour. Mais un peu plus loin, dans le découvert d’un chemin de
traverse qui filait au milieu des prés et des pins, leurs voix
s’élevèrent: celle de Michel, amère et rageuse, coupée de sanglots.
--Si je te promets, suppliait Laure, que je te répondrai plus tard, que
tu sauras tout?
Et en disant ceci, peut-être, comme tant d’autres femmes, cherchait-elle
seulement à éluder la difficulté, à gagner du temps.
Mais l’enfant ne voulait rien entendre; secoué par une explosion de
larmes, de colère, il confessait enfin ses rancunes:
--Voici... Tous les gens d’ici ont un nom. Moi, je n’en ai pas. Je suis
resté six ans à l’école. Les autres enfants me criaient: bâtard... Je
les ai battus. Partout où je vais, chez le boulanger, chez l’épicière,
ce sont des mots et des réflexions. Bâtard! Bâtard! Ce matin encore...
Mais je suis allé dans les bois avec la chienne, pour ne voir personne.
Il a plu, j’ai ramassé un sac de pignes. Seulement j’ai eu faim et je
suis rentré. Je pensais bien que vous viendriez. Mais il faut me dire
mon nom ou m’abandonner tout à fait. Je n’ai plus besoin que l’on paie
pour moi. Qu’est-ce que cela me fait? Je sais ramer. Si Picquey ne veut
pas m’emmener aux parcs, il y en a d’autres qui m’embarqueront. J’ai
quatorze ans, je peux travailler.
Il marchait vite, le souffle coupé.
Un cheval qui pacageait s’approcha d’une clôture pour les voir passer.
Laure, tremblante, regardait Michel. Pour la première fois, il lui
montrait un visage où de vraies larmes avaient coulé, le visage d’un
enfant qui a reçu et donné des coups, et sur lequel sa propre faute
s’inscrivait en marques brûlantes. Ses yeux étaient agrandis et ses
joues creusées. Il avait vieilli en quelques minutes.
--Pourquoi venez-vous sans qu’on le sache? Vous pouvez bien me le dire,
à moi!
--Non, répliqua-t-elle, d’un ton de prière, en s’interrompant pour
l’embrasser, non, je ne le peux pas. Veux-tu que je sois la plus
misérable des femmes à cause de toi?
--Mais pourquoi... pourquoi?
Devant ces dangers incompréhensibles, ce monde obscur de gens inconnus
qui pesaient de loin sur sa vie, et dont il ne fallait attendre,
semblait-il, ni pitié, ni pardon possible, une détresse profonde
l’envahit, le sentiment d’être infiniment petit, impuissant, perdu dans
ses larmes; et comme amolli par cette source de souffrance qui coulait
au fond de sa poitrine, il se serra contre sa mère et lui prit le bras.
Cette pression muette la troubla plus que n’avait fait sa colère.
--Tu te tourmentes, lui dit-elle, d’une voix apitoyée, en posant la main
sur sa tête. Il ne faudrait pas tant réfléchir. Plus tard, quand tu
sauras ce qu’est la vie...
Ne parlons plus de cela, reprit-elle avec épouvante. J’ai fait pour toi
ce que j’ai pu. Ne parle de moi à personne, jamais, je te le demande,
jamais!
Il leva vers elle des yeux dilatés.
--A qui voulez-vous...
Sa voix se brisa dans un silence qui était l’aveu désespéré de sa
solitude.
--Non, et non, cria-t-il soudain, avec tant de révolte qu’elle mit d’un
geste rapide la main sur sa bouche.
C’était la première fois que surgissait entre eux le grondement profond
des forces en marche, douleur, remords, revanche mystérieuse de la
nature ou de Dieu même qui a longuement attendu son heure. Une ombre de
fatalité plana sur le groupe noué de ces deux êtres; sur la main gantée
qui s’efforçait de bâillonner une bouche d’enfant enfiévrée de rage.
Leurs têtes se touchaient dans le crépuscule. «Tais-toi, Michel!» Mais
il continuait de parler d’une voix basse et précipitée, avec ces mots
incohérents des enfants qui ne savent pas expliquer leur cœur; ainsi
foncent au hasard, à droite, à gauche, les jeunes bêtes qui se délivrent
de leur fougue par des coups de tête.
C’était l’heure où il aurait voulu dire qu’il détestait tous les gens au
monde, connus et inconnus, parce que tous l’avaient humilié, et qu’il
eût aimé se venger de tous. Il sentait d’une manière confuse qu’elle
seule trouvait grâce, comme si elle était une partie de lui-même, la
plus chère, la plus précieuse, qu’il aurait défendue jusqu’à en mourir.
--Jamais je n’ai parlé de vous à personne! protesta-t-il.
Un spasme de colère tordit ses épaules. Mais, comme toujours, les mots
se dérobaient, les vrais mots pour dire ce qui était remué au fond de
lui-même: pudeur, jalousie, appel obscur vers la vie normale. C’est le
grand malheur, quand on souffre, de ne montrer de soi qu’une grossière
image. La douleur a des contractions qui déforment la source des larmes.
--Écoute, lui dit-elle, d’une voix pénétrante, en le pressant contre
elle, aie confiance en moi, il y a des choses que je ne peux pas dire.
Ne t’inquiète pas. Quoi que tu veuilles faire, tu n’auras rien à me
reprocher.
Il eut l’impression qu’elle lui échappait. «Ce n’est pas cela!»
pensa-t-il, comme dans un éclair. Mais elle l’entraînait vers la gare,
le train arrivait.
Le fuseau de lumière jaune se décolorait au couchant par-dessus les
pins. Un timbre vibra. Les talus de fougères s’embrumaient de vapeurs
violettes. Sur le quai encombré de fûts et de caisses d’huîtres, des
groupes épars dans le crépuscule eurent un mouvement d’attention que
Laure ne remarqua pas. Il lui fallait à l’instant de la séparation se
convaincre elle-même que l’enfant n’avait pas de raison d’être
malheureux. Elle avait pris sa tête dans ses mains. Il fermait les yeux.
Et comme il cédait enfin, lui offrant avidement son visage altéré de
Tarcisius qui cache une hostie, elle lui souffla dans l’oreille la
phrase dérisoire par laquelle s’exprime l’éternelle contradiction de
tant d’autres femmes:
--Surtout ne te fais pas de chagrin!