Il y eut à la fin de ce mois une série de matins enfumés par d’épais
brouillards. Un froid humide pénétrait les gens jusque dans les os.
L’herbe était toute velue de givre. Mais les pêcheurs n’en allaient pas
moins sur leurs parcs, à chaque marée.
Dans cette atmosphère nordique, au-dessus des pins estompés, on
entrevoyait le soleil blanc comme la lune; et le long de la plage, des
fantômes de barques, de charrettes autour desquelles surgissaient,
silhouettes indécises, des hommes et des femmes emmitouflés comme des
Esquimaux.
Mais les barques qu’avait de bonne heure englouties la brume revenaient
l’après-midi dans une fête d’argent et d’azur. Après ces matinées de
morne asphyxie, le bassin avait je ne sais quelle fleur étincelante de
lumière sur sa coupe couleur de beau temps.
* * * * *
Dans ces petits villages espacés à la lisière des pignadas, il y a une
solitude aussi profonde que celle d’un enfant abandonné: c’est la
solitude du prêtre.
L’église, poussée sur des échasses au milieu du troupeau des toits, est
en pierre blanche presque neuve, incisée de vitraux jaunes, rouges et
verts, comme une image d’Épinal.
C’est dans un espace découvert, découpé par des pacages et des champs de
cendre. De quelque côté qu’on se tourne, on ne voit que la lisière vert
sombre des pins. La ligne droite règne dans le pignada percé de routes.
La plaine d’eau, par contre, est le royaume des courbes. Les bois
s’arrondissent autour de son disque, collier nuancé selon les heures
d’indigo, de nacre et de rose clair.
Il n’y avait auparavant qu’une pauvre chapelle. Le curé d’une paroisse
voisine venait à cheval pour dire la messe. C’était par un de ces
chemins de sable où les bêtes halettent presque tout de suite, la foulée
pénible et les flancs mouillés. Les morts, portés sur un brancard, s’en
allaient par la même piste. Il fallait faire quatre kilomètres, petit
point mouvant, entre les rangées immobiles des grands arbres droits.
Tout cela est triste, comme l’infini. L’homme se sent chétif et perdu.
Dans le vieux cimetière où s’ouvraient les fosses, les os de ces intrus
se mêlaient à ceux des marins d’une autre commune. Ce sont des choses
qui ne plaisent guère, non plus que de donner son argent à une église
qui n’est pas la vôtre. Celle-là, vieux sanctuaire passé à la chaux qui
cachait ses rides, se tassait dans une position admirable, sur une
terrasse naturelle baignée de grand air au-dessus du bassin comme pour
servir de colombier aux oiseaux de mer.
Les gens d’Arès n’aimaient pas ces paroissiens avec lesquels leurs vieux
se mettaient peu à peu en cendre pour l’éternité. Depuis plusieurs
générations, ils entretenaient avec eux de vives querelles; la plus âpre
au sujet d’une cloche qu’ils avaient autrefois payée de leurs deniers et
qu’ils auraient bien voulu décrocher du petit fronton, maintenant qu’ils
avaient une église neuve. Cette histoire de cloche volée est devenue
proverbe:
--La cloche, la cloche, crient encore de jour et de nuit, en guise
d’insulte, d’une pinasse à l’autre, les pêcheurs qui se reconnaissent.
C’est d’hier que date la prospérité de cette côte. Un grand-oncle de
Sylvain se rappelait le temps où Arcachon, aujourd’hui reine du bassin,
rassemblait à peine cinq ou six maisons. _Heri solitudo, hodie civitas_,
dit la devise inscrite dans ses armes. En 1859, Napoléon III vint
visiter la ville naissante. Il n’y avait encore que quelques chalets qui
sortaient de terre au milieu d’un bois. Une bonne femme, la mère
Fleurette, promena sur son âne le prince impérial. Quelques Landais
étaient venus sur leurs échasses: l’un d’eux, qui était de Mios, avait
apporté une poule en présent; il attendit deux heures sous la pluie pour
offrir enfin au souverain sa poule trempée.
Tout ce que l’on raconte de ce passé si proche semble sortir des
vieilles histoires. Les dames du pays faisaient trente kilomètres à
cheval, en robe de bal, d’une commune à l’autre, pour assister à une
fête tout comme au pays de _Gösta Berling_: une vie de chasse et de
chevauchées dans l’aboi des chiens. Les trompes sonnaient au fond des
forêts. Ceux-là seuls qui montaient à cheval pouvaient connaître leurs
propriétés. Ce sont d’immenses domaines que ceux où il faut entretenir
cinquante, soixante ou cent kilomètres de fossés pour écouler l’eau, le
grand fléau de ce pays pourri par les marécages. Si les fossés sont
comblés, et que l’eau envahisse les semis, les petits pins meurent;
s’ils sont plus âgés, et que le sol soit noyé, le vent les déracine.
Il y avait parfois quelque vieille dame pour parcourir ces solitudes en
charrette à bœufs; ce carrosse des temps mérovingiens passait, cahoté
sur les racines à fleur de sol, dans les garde-feu débroussaillés;
avenues taillées comme pour un roi où défilaient pendant des heures les
rangées de pins interminables. La roue s’enfonçait parfois si
profondément dans un trou rempli d’eau qu’on croyait verser. Il arrivait
que l’on rencontrât une oasis, une maison basse, dans un rond-point, où
une femme perdue dans ce pays sauvage jetait du grain à quelques poules,
à côté d’un observatoire pour repérer les incendies.
Puis la charrette s’enfonçait de nouveau dans les solitudes, longeant
parfois un bois brûlé, désert jonché de souches noires au milieu duquel,
deux ou trois hommes s’agitant comme des fourmis autour d’une butte,
s’élevait la fumée d’une charbonnière.
* * * * *
Chez les marins aussi, il y a quelque chose de l’écureuil et du chat
sauvage. Le curé, l’abbé Danizous, les connaissait bien. Qui donc, parmi
les pêcheurs, allait à la messe? L’atmosphère qu’il respirait chez ces
gens entêtés et durs, tranquillement dénués de toute religion,
l’asphyxiait un peu. Gascons, ils avaient la vivacité de l’esprit et
cette séduction qui n’est que dans les manières et dans la parole. Il y
avait en eux, avec des ruses de pirate, ce fonds de nature irréductible
qui porte la marque de la vie libre. Cela du moins restait sans
bassesse. C’est un privilège que le contact des grandes choses violentes
et fraîches que sont l’air et l’eau. Mais quel profond sentiment païen!
Si Homère passait sur la plage, ne ressusciterait-il pas des rêves
oubliés? Les vieux mythes ne sont peut-être qu’engourdis au cœur du
pêcheur. Combien souveraine apparaît la lune, déesse rayonnante,
compagne des nuits pures où la pinasse noire suit le filet errant!
«Je les convertirai à la longue... le Christ est toujours au milieu des
pauvres,» s’était dit l’abbé. Cinq ans avaient passé. Rien ne le
décourageait comme la pensée qu’il n’avait pas touché un seul cœur. Ce
n’était pas qu’il doutât de Dieu: «Que suis-je, Seigneur, pour que vous
daigniez vous servir de moi?»
Dans l’église vide, il s’humiliait chaque matin au pied de l’autel. Vers
le Père, ses mains ferventes élevaient l’hostie, renouvelant dans le
désert des âmes sans foi le geste éternel de réparation et d’apaisement.
Sur le port, à l’heure où les pêcheurs suspendent à des piquets leurs
filets mouillés, que de fois il avait rêvé à Jésus entouré par le petit
peuple de Galilée. Ces hommes de la mer n’étaient-ils pas la postérité
de Jacques et de Pierre? Ils en avaient les nuques épaisses, gravées de
rides noires, les mains crevassées; quelques-uns, la figure cuivrée,
recevaient en face le soleil couchant; d’autres nettoyaient le fond de
leur barque. Mais quelle parole les eût rassemblés? L’abbé s’éloignait
sur la plage. Là-bas où commence le pignada, il s’enfoncerait dans le
grand sous-bois murmurant.
L’hiver, les rencontres sont rares sur les routes bordées de fougères
rousses et orange comme une plume de bécasse. C’est l’été que l’on voit
venir de très loin un point qui grossit. Les mules, accouplées par le
cou, vêtues de légers filets aux longs glands flottants, tirent les
charrettes chargées de barriques; non point vin brillant qui rougit la
bonde mais résine dont coulent les filets jaunes comme de la cire. Les
pots accrochés aux pins étant vidés chaque mois, il faut porter
l’«amasse» du bois à l’usine. Les hommes roulent dans la bruyère les
fûts que cachettent des plaques de fer-blanc. Dans les chemins de sable
noir que creusent les roues des charrettes, la chanson claire des
grelots, au collier des mules, fait taire l’été l’immense crépitement
d’or qu’est au loin le chant des cigales.
Mais l’hiver, silence et sommeil, pas d’autre bruit que celui du vent
dans l’orgue immense de la forêt. L’air est si doux dans le sous-bois
que l’abbé Danizous s’asseyait sur une souche. Comme il souffrait de
crises d’asthme, le médecin lui avait recommandé de vivre dehors. Ce
climat semblait ce qu’il lui fallait. Mon Dieu, était-ce parce que le
dur noviciat des Jésuites, qu’il n’avait pas pu supporter, l’avait
épuisé? Il lui en restait un regret, le sentiment de choses manquées qui
laissaient un vide dans son âme.
Les gens du pays le regardaient aller et venir, toujours seul, comme un
homme qui n’a pas de but. Pendant un temps, il avait emmené Michel; on
les voyait marcher tous les deux, ou assis en haut d’un talus de sable,
les jambes pendantes, à un endroit où il y a de beaux pins espacés au
bord du bassin.
Cela avait duré quelques mois à peine; maintenant jamais plus le petit
ne l’accompagnait et les gens disaient que les Picquey, par jalousie, le
lui défendaient.
L’abbé, assis dans le sous-bois, sa canne creusant le tapis d’aiguilles,
se remémorait ce qui s’était passé. Comme cet enfant venu dans le désert
de sa destinée lui tenait au cœur! Ce sont des choses qui ne peuvent pas
se dire, ni même se comprendre, quand on n’a pas cette âme assoiffée que
dévore en dedans une vie qui fait bien souffrir.
L’abbé y pensait sans cesse sur les routes de ce pays. A quoi
servait-il? Il entrait dans chaque maison avec le sentiment de n’être
pas compris. La vie était bien dure pour un curé au milieu des hommes. A
ces gens âpres et sans scrupules, qui prenaient le large en pleine nuit
pour lever les bourgnes d’un voisin, ou pour visiter en fraude les
filets gréés au-dessus de l’eau dans lesquels s’empêtrent les canards,
ce prêtre voulait enseigner une langue nouvelle, celle de la justice et
de la charité. Au lendemain de son arrivée, le jour de Pâques, quand il
avait fait son premier sermon, tout illuminé de flamme intérieure, les
bonnes femmes avaient tourné vers lui des yeux stupides. La
considération ne va pas non plus à la pauvreté. Son prédécesseur, un bon
vivant, qui mangeait bien, riait fort, allait à la chasse, et avait
toujours à la bouche quelque plaisanterie de presbytère, plaisait
beaucoup plus.
Quand il rentrait, il croisait presque tous les jours au coin de la
place Mlle Rescasse, une petite femme remuante, aux yeux vifs, les
manières douces, qui avait longtemps régné en despote sur l’église et
les catéchismes, et affectait de ne pas le voir. L’abbé ne manquait
jamais de la saluer. Depuis le jour où un coup d’État lui avait fermé la
sacristie, elle était sa seule ennemie, ne travaillant d’ailleurs que
dans l’ombre. C’est un grand malheur que toutes les femmes ne puissent
connaître sous leur propre toit une passion qui les détournerait de
s’établir dans le destin d’autrui, satisfaisant par des démarches plus
ou moins conscientes un besoin d’émotions et de péripéties que l’amour
n’a pas absorbé. A cette vieille fille inoccupée, la disgrâce que lui
infligeait l’abbé Danizous révélait un ordre nouveau de jouissances:
celui de la haine.
Mais, rentré chez lui, s’il fermait les yeux, toutes ces pauvres choses
s’effaçaient, et seule montait une lumière, aussi pure que le feu du
ciel, qui était son amour pour un enfant. Dans l’abîme de son
délaissement, c’était comme une revanche de la Providence!
Cette petite villa avait enseveli des heures qui laissent dans une âme
un signe indicible de mélancolie. Il y avait connu des nuits où malade,
isolé, il avait cru souffrir un peu de la passion du Christ. Le prélude
d’abandon et de trahison, si intimement lié à toute vie humaine, ce
pauvre prêtre en avait vécu les sueurs cachées. Non point toute la
douleur divine mais une parcelle, une miette de l’hostie amère. Dans sa
maison à galerie, en apparence semblable aux autres, combien de fois
s’était engagé, entre Dieu et lui, ce colloque désolé dont l’_Imitation_
a recueilli le tragique écho? Les versets du moine anonyme sont la voix
secrète de toutes les âmes. Dure montée vers la perfection! Angoisse
infinie du cœur que la vie a dépouillé, que les efforts intérieurs
dénudent; jusqu’au moment où l’amour changeant tout, les larmes mêlées
aux larmes divines ne sont plus qu’une pluie ineffable; et c’était dans
l’humble chambre aux volets ouverts l’abandon total, la respiration
apaisée de l’homme marqué pour les grandes choses et qui accepte
l’épreuve suprême, celle de ne rien être ici-bas qu’une prière et qu’une
douleur.
Infini serait le dénombrement de ces miracles quotidiens qui tirent
ainsi de tout cœur fervent, du fond même de la pire peine, un élément de
joie, d’actions de grâce et de perfection. La beauté de ces vies cachées
est de transposer tous les événements sur un autre plan, le plan
surnaturel. Les âmes religieuses sont des artistes qui travaillent sur
le sacrifice. Mais quelle douleur, pour celui qui voudrait se donner à
tous, de sentir battre un cœur refusé! Les héritiers du Christ ont
recueilli dans cette royale et lourde succession le délaissement.
L’abbé Danizous, étendu, la face tournée vers la fenêtre, regardait par
les nuits claires la lune briller sur la lande. Que cette lumière
ruisselait douce sur le petit pays purifié par la paix nocturne! Les
pins ne formaient plus qu’une bande noire, anonymes dont se mêlent sous
le chœur étincelant des étoiles les bras étendus, l’infini murmure, au
passage ailé de la brise qui jette leur parfum à la respiration voisine
de la mer.
* * * * *
L’abbé Danizous avait ce jour-là une crise d’asthme.
Il avait été après sa messe voir une vieille femme, dans une petite
maison de résinier, le long du canal. Comme il revenait, ses maigres
épaules courbées sous sa pèlerine, le vent d’ouest l’avait suffoqué.
A présent il était couché, le dos soulevé par deux oreillers. Mariette
avait mis ses lunettes pour compter péniblement des gouttes dans un
verre d’eau.
--Monsieur le curé n’en veut que dix?
Elle avait, cette Mariette, des yeux naïfs et l’esprit borné. Une pauvre
«mémé» avec sa figure quadrillée de rides, son caraco noir sur une jupe
ronde et sa pèlerine nouée sur un cou desséché et creusé par l’âge.
L’air d’une vieille qui a connu beaucoup de misère. Aujourd’hui les
jeunes ne savent pas comment ont peiné autrefois les femmes qui avaient
à leur charge six petits enfants. C’était le temps où une barrique de
résine se vendait seulement dix-huit ou vingt francs. Les mêmes
barriques pour lesquelles on donne aujourd’hui un plein tablier
d’argent. Quand Mariette contait au curé ses peines, elle soupirait en
croisant ses mains sur son tablier:
--Il a fallu que je fasse double journée, de jour et de nuit. En
travaillant plus que je ne pouvais, je n’en avais pas trop. Je ne sais
pas comment font les autres. Aujourd’hui les pauvres veulent être plus
que les riches!
La tristesse emplissait la petite maison. La fenêtre de la chambre était
entr’ouverte: on entendait le bruit du vent et le ronflement d’une
scierie; quelques camartaux de planches se trouvaient groupés dans une
prairie autour d’un hangar.
Ce n’était pas un de ces presbytères de village où tout est commode,
bien aménagé, avec un air de bonhomie et le parfum des choses désuètes.
Le curé avait dû louer une petite villa: quatre pièces séparées par un
corridor. Il y avait sur le jardin une galerie à colonnettes où
s’enroulaient des rosiers grimpants; aux beaux jours, l’abbé y
installait sa chaise de sangle.
La chambre était petite, tapissée d’un papier gris à bouquets dont le
rouleau n’avait dû coûter que quelques centimes. Bien qu’on le vît à
certains endroits sale et déchiré, le curé ne l’avait pas fait
remplacer. Il trouvait toujours les choses «assez bien». Quand ses
meubles étaient arrivés, un lit de fer, une table de pitchpin, quelques
chaises, les gens avaient jugé qu’il était bien pauvre. Cependant à son
grand air distingué, chacun devinait qu’il devait être un fils de
famille. Puis le bruit avait couru que c’était un original.
Vers deux heures, la crise s’apaisa. Il demanda un bol de lait et ferma
les yeux. La sueur collait ses cheveux à ses tempes, son cœur battait
fort, mais quelque chose en lui se soumettait, s’offrait, avec une
humilité de serviteur qui a attendu pour se coucher l’ordre de son
maître.
* * * * *
Deux ou trois heures de l’après-midi passèrent encore et quand la
sonnette résonna, ce fut un petit coup discret, réservé, décelant une
main de femme prudente. Mlle Saujon venait savoir des nouvelles.
C’était la directrice de l’école libre. Elle avait une voix étouffée,
éternellement compatissante, qu’il fût question d’un ennui de ménage ou
du cas le plus désespéré. Une femme sans âge, vêtue de noir, et dont on
n’imaginait pas qu’elle eût jamais porté des couleurs plus gaies.
Excellente, elle avait le défaut de ne rechercher que les choses
tristes. La joie la mettait en méfiance. Elle s’en écartait avec une
instinctive désapprobation. Il y avait sur toute sa personne comme un
goût de cendre. Très douce et d’un entêtement invincible, elle confiait
parfois à demi-mot, aux personnes dont elle était sûre, que le curé ne
lui paraissait pas bien équilibré.
Il y eut un colloque où dominait le patois de Mariette.
--Ce ne sera rien, il faut du calme, du repos, décida la voix
compatissante.
La porte se referma. Mlle Saujon, avec son petit chapeau noir qui avait
la forme d’une galette, glissa sur la place. Devant l’épicerie, elle fut
arrêtée par une dame coiffée d’une capote, qui portait sous son manteau
une boîte de vermicelle.
L’abbé Danizous venait de trouver une position de la tête qui le
soulageait. Il essayait de lire son bréviaire. Mais le ciel de février
était bas et gris. Il y avait sur sa couchette un faux jour qui le
fatiguait: le livre tomba, ses yeux se fermèrent.
Le grand air humide continuait d’entrer par bouffées, soulevant les
rideaux de jaconas blanc. Dans son assoupissement, il sentit le froid et
ramena sur ses épaules la couverture de laine grise qui avait glissé. La
notion du temps se perd quand on est malade. Y a-t-il tout un jour qu’il
somnole ou quelques minutes seulement? De l’autre côté du petit couloir
carrelé, Mariette s’agite; il croit entendre la porte du jardin qu’elle
ferme trop fort, les poules qu’elle appelle; la veille, elle a laissé
tomber le seau dans le puits. C’est dans les maisons où règne une mère,
une épouse, qu’un silence d’amour étouffe le bruit autour d’un malade.
Mariette, tracassière comme toutes les vieilles, entrant et sortant,
renversant les pincettes dans la cheminée et marmottant les choses
qu’elle garde sur le cœur, n’a d’autres soucis que de tenir le carreau
lavé et les chandeliers de cuivre éblouissants.
La nuit d’hiver est tombée rapide, effaçant le dénuement de la chambre.
Dans ces ténèbres, une statuette du Sacré-Cœur semble creuser et
épaissir l’ombre. Quelques étoiles brillent seules sur les tisons
abandonnés qui meurent dans les cendres. Il y a une paix, pour les
humbles choses, à s’ensevelir dans l’obscurité où la lampe sera tout à
l’heure un cœur de feu.
Au dehors, la nouvelle qui court de porte en porte commence de rôder
autour du seuil. La vie offre si peu de distractions dans les petits
endroits que le plus mince événement est une pâture. La mère du bâtard
était donc venue. L’épicière Berthe les avait vus passer tous les deux,
allant vers la gare: le petit parlait fort, secouait la tête; sa mère
essayait de lui fermer la bouche. Ils n’avaient pas l’air d’accord tous
les deux.
La fille de la buraliste les avait aussi rencontrés. C’était à l’arrivée
du train, sur le quai où elle venait attendre sa tante; elle les avait
vus s’embrasser. Michel pleurait, il avait disparu dans l’obscurité.
Mariette, étant allée à la nuit tombée chez le pharmacien prendre des
cachets, rapporta enfin la nouvelle qui s’engouffra au bruit de ses
sabots dans la maison pleine de silence.
Quand la vieille entra avec la chandelle, l’abbé ne bougea pas. Il
feignit même de ne pas entendre. Alors Mariette éleva la voix...
Il n’est point de gens qui ne s’arrangent pour connaître dans les
moindres détails tout ce qui concerne leurs ennemis. La rancune aiguise
les sens. Mariette, une innocente, bien incapable de faire du mal à une
mouche, ne perdait pas de vue les Picquey. Ce n’était pas qu’elle
s’occupât, autant que beaucoup d’autres, de ce qui se passait dans le
village. Mais Sylvain, avec sa méchante langue, ayant fait courir
autrefois sur elle de mauvais propos, elle le détestait comme peuvent
haïr avec un entêtement de mouton battu les cœurs les plus simples:
--C’est un cherche-bruit!
Maintenant l’abbé est seul dans sa chambre. De nouveau monte à sa bouche
exsangue cette sorte de râle que Mariette, dure d’oreille, et qui remue
de la vaisselle dans la cuisine, n’a pas entendu. Elle est partie
mécontente que M. le curé n’ait pas dit un mot.
C’est toujours le même petit bruit, comme ferait un soufflet crevé.
L’abbé s’est avec peine assis sur son lit; ses maigres épaules, un peu
voûtées, se mettant en travers sur les oreillers. Il tend vers la
fenêtre sa figure moite, au long nez pincé, et qui cherche l’air. Un
tremblement secoue la boîte qu’il vient de prendre au milieu des fioles.
La table de chevet est encombrée, une petite cuiller dégringole.
--Pauvre enfant, pense-t-il, tandis que s’apaise peu à peu la
suffocation. Sa mère ferait mieux de le laisser tranquille. A son âge,
avec le cœur qu’il a, et tant d’orgueil, il n’a pas fini de souffrir.
Et puis:
--Mon Dieu, pourquoi n’est-il pas venu?
Il le revoit ombrageux, amer, avec cet air de révolte qui lui fait peur.
A le trouver opiniâtre, parfois détestable et si peu ouvert à la piété,
l’abbé a été tout près de se rebuter. Il n’a pas de pouvoir sur lui. La
rancune qu’il sent s’amasser est d’autant plus terrible qu’elle prend
peu à peu tout ce cœur d’enfant, et il sait combien l’enfance est
violente!
La veille de sa première communion, il lui avait dit, plongeant son
regard au fond de ses yeux:
--Tu veux être un homme. Alors il faut que tu sois maître de toi-même.
Tu dois pardonner.
Michel avait détourné la tête. Depuis ce jour, plus de confiance entre
eux; au confessionnal, une voix nette et froide, une âme fermée qui ne
livrait rien. Maintenant même, il n’y venait plus. Un enfant pour lequel
il avait tant fait! Une intelligence qui pouvait porter des fruits
magnifiques! A quatorze ans, alors qu’il l’avait choisi entre tous,
n’était-ce pas trop de dureté? La mesure semblait comble. Il était tenté
de s’en détacher. Mais tout à coup, songeant à son âme ardente,
peut-être au fond dévorée d’amour et à la misère de sa destinée, une
compassion indicible fondait son cœur.
L’angélus a sonné sur le village obscur percé par le feu des lampes. Le
vent qui a tourné plusieurs fois, est, nord-est, nord, s’est décidé,
purificateur des nappes du ciel, à ne plus porter que la saveur piquante
des pays de glace. Les housses de ouate sont tombées, derrière les pins.
La nuit d’hiver est noire et argent; pétales de lune sur le bassin,
maison du douanier fardée de céruse, des cascades de neige
resplendissante sur les pins inclinés vers l’eau. Un grand rayon blanc,
posé de biais, divise la chambre. La table de toilette avec la cuvette
qui n’a pas été vidée est tout éclairée.
L’abbé rêvasse. Que fait cet enfant? Où s’est-il enfui pour cacher les
larmes de sa honte? Cette souillure dans une chair jeune, c’est celle
que la société ne pardonne pas. La maternité, honneur de la femme,
combien le péché la peut flétrir pour qu’elle devienne cette
malheureuse, en dehors des lois, vouée à l’insulte, pour qui nul refuge
n’est assez sûr, et qui vient dans le plus grand mystère cacher,
anonyme, son fruit de douleur dans la cabane éventée du pauvre! Qui s’en
douterait? Que d’humiliations sous les dehors de la beauté et de la
richesse!
L’abbé revoit la jeune femme qui est entrée une seule fois chez lui avec
son enfant. Il n’y avait pas de feu dans le parloir. Elle s’était
assise, à contre-jour, dans la pénombre, où il n’avait distingué son
visage qu’après un moment; sa respiration était rapide, un peu
oppressée. Un prêtre ne connaît que trop l’anxiété des âmes chargées
d’une faute: «Ne me demandez rien», suppliait celle-là. Pudeur, lâcheté,
ou peut-être prudence profonde d’une femme qui préfère se débattre
seule. Comme il la laissait parler, elle le remerciait avec des phrases
courtes et déconcertantes.
--C’est un grand bonheur pour Michel, monsieur le curé, que vous vouliez
bien vous en occuper. Mais n’avez-vous pas trop de peine? Le latin,
croyez-vous que ce soit utile?
L’enfant, debout derrière sa mère, paraissait gêné. Il y avait entre eux
un malaise, comme chaque fois qu’il n’est point parlé des choses
importantes, des grandes choses cachées qui jettent leur ombre et
auxquelles on pense.
Si seulement il avait pu obtenir de la jeune femme que Michel lui fût
confié! Les apôtres attisent le rêve qui les consume. Comment souffrir
sans cet espoir de faire jaillir, au moins dans une vie, une obscure
petite vie d’enfant, la flamme que le Christ a laissée au monde? Il est
indifférent de mourir aujourd’hui ou un peu plus tard; mais, tant qu’on
vit, il faut endurer, respirer, prier pour quelque tâche qui vous
dépasse.
Il y a encore autre chose; un battement intime plus doux, plus profond.
Si détachés que les saints mêmes s’efforcent d’être, l’homme résiste,
avec son cœur qui a faim et soif; et au fond de ce cœur plein de
ténèbres, le sentiment le plus fort qui soit, le plus invincible, qui
est le besoin de paternité. Ce que je suis, il faut qu’un autre en
reçoive le souffle et l’élan; qu’un être jeune, renaissant de ma cendre,
me ressuscite!
L’abbé Danizous se sent maintenant un peu fiévreux. Les pensées se
précipitent dans son esprit. Il n’est pas que des pères et des fils
selon la chair. Il y a une paternité spirituelle qui a sa source
magnifique en Dieu. C’est elle qui dilate dans l’isolement le cœur sevré
d’un pauvre prêtre nourri de surnaturel. Comme il voit ce qui aurait pu
être! Sa vie eût été une tout autre vie: le matin, la messe dite au
point du jour; lui, à l’autel, et, sur les marches, l’enfant à genoux;
dans l’église vide, en face de l’hostie levée vers le ciel, leurs deux
solitudes; puis les entretiens de maître à disciple, les promenades dans
la forêt qui laisse apparaître, clarté merveilleuse, l’eau entre les
pins; ces grands pins à la jambe brune qui portent une blessure couleur
de pain frais. Ils auraient respiré ensemble l’odeur du matin; ensemble
lu, médité et ouvert à Dieu leurs pensées. Celui-là était le fils qu’il
s’était choisi. Ses désirs d’apôtre, qui avaient autrefois parcouru le
monde, ne ramenaient plus sur son cœur déçu que ce pauvre rêve, l’image
d’un enfant.
V
Le lendemain matin, les barques sont parties dans un vent vif. C’est une
chance qu’un peu de gelée blanche après ces jours où l’on disait que le
temps était mou, qu’il était malade, et où le ciel fondait sur l’eau
grise. Michel a regardé Sylvain s’embarquer. Le boiteux que tout le
monde ici appelle «le tors» passait sur la plage, poussant une brouette
chargée d’un sac. Il avait été ramasser des bigorneaux qui sont des
sortes de colimaçons que l’on trouve dans l’herbe sur les bancs de
sable.
Michel pense que l’abbé Danizous doit l’attendre pour sa leçon. Il a son
cahier roulé dans sa poche. Mais il s’est assis au bas du talus où
s’ouvrent les voileries. A quatre ou cinq pas de lui, Albin calfate le
fond de sa pinasse couchée sur le flanc. C’est un grand Gaulois, calme,
fort, les yeux bleus, qui a une voix grave mais ne parle guère. Il a
allumé un petit feu, abrité du vent par quelques planches; il y fait
chauffer une tige de fer, puis l’applique, toute rougie entre les
joints, sur l’enduit fendillé qui crépite et fond d’un beau noir
brillant.
La bise a un goût de goudron chaud.
Michel a ramassé sur le sable une motte formée de trois ou quatre
huîtres, une coquille grise y semble incrustée comme un cabochon. Il
sait, parce que le vieux Laurent le lui a raconté, qu’il y a eu dans ce
petit rocher écailleux un drame de la mer. Sans doute le bigorneau
était-il blotti un jour dans sa touffe d’herbe, son cornet baigné par la
mer visqueuse. Comment se fût-il douté que le frai se déposait sur son
enveloppe? De même l’eau épaisse venait battre cette branche séchée qui
est aujourd’hui fleurie d’écailles. Quelque temps encore, le petit
bigorneau avait dû monter et descendre sur le banc de sable comme font
dans les haies les limaçons qui rentrent leurs cornes à la moindre
alerte; puis peu à peu il s’est alourdi; tant qu’il l’a pu, il a traîné
avec courage cette sorte de monstre qui grossissait sur son manteau
renflé comme une grosse perle. Jour par jour, les coquilles d’huîtres,
en poussant, ont rétréci l’orifice où il respirait, où se montrait sa
tête sensible; inexorables, les énormes parasites l’ont fermé vivant,
bouchant la petite porte ouverte sur la vie par laquelle s’allongeait
son col. Une terrible histoire d’emmuré est inscrite sur cette coquille
que l’air décolore. Michel essaie avec ses ongles de la détacher. Mais
c’est impossible. Elle se briserait. Il pense à ce supplice avec une
étrange force d’imagination comme font les enfants qui se mettent tout
entiers dans ce qu’ils se racontent.
Un moment, il a marché sur la plage, longeant un rempart de piquets sur
lequel sont bâties des villas neuves. Le ciel d’hiver est d’un blanc
neigeux. Il fait bon respirer par ce clair temps aigre. Un homme et une
femme qui reviennent de Saint-Brice, sur la grande étendue vaseuse,
portant par les anses une corbeille, l’ont vu tourner dans un petit
chemin bordé de bicoques.
Il ne lui aurait pas fallu dix minutes pour arriver au presbytère s’il
n’était pas entré chez le vieux Laurent. A cette heure, les pêcheurs
étant partis pour les parcs, le village semblait abandonné. Dans la
ruelle, il n’avait vu, marchant devant lui, que le grand vieillard droit
et sec, coiffé d’un béret, ses cheveux blancs bouclant sur son cou.
Généralement, quand il se sentait triste et désœuvré, ce hangar de
triage était son refuge. Une cabane de planches, partagée en deux pièces
dans le sens de la longueur par une cloison qui ne montait pas jusqu’à
la charpente. Les pigeons, qui voletaient à l’intérieur, passaient
aisément d’un côté à l’autre. La pièce qui ouvrait sur la ruelle était à
moitié remplie de fagots bien rangés, avec des guirlandes de piments
rouges, des filets accrochés aux poutres, un baril en perce et une table
devant la cheminée où flambait un grand feu de bûches résineuses.
--Tu peux entrer, petit, avait crié le patron de sa voix claironnante.
Il n’y a pas de feu comme cela dans les salons. Ici, on ne se prive pas
de bois.
Il triait, assis en face de sa bru et de son garçon, séparant d’un coup
sec les huîtres soudées et faisant tomber les débris du revers de la
main sur le sol jonché de coquilles.
Cette cabane était la seule où Michel eût une impression de travail
heureux. Le vieux dégageait une vaillance qui réconfortait. C’était un
homme de soixante-seize ans, de haute taille, vrai type du marin solide
et bien charpenté; plus grand que son fils, on le sentait maître parmi
les siens, ayant une assurance aussi éclatante que son ton de
commandement. Il semblait toujours parler dans un porte-voix. Sous son
béret, tonsure noire dans ses boucles blanches, il relevait une face
tannée, creusée de grands plis, égayée par des yeux retroussés de faune.
--Moi, disait-il, je ne manque de rien, j’ai toujours vécu dans
l’abondance.
Il avait un cache-nez marron tricoté, un petit tablier noué sur sa
vareuse, et des chaussons de berger dans ses gros sabots. Sa parole
était nette, joyeuse et autoritaire. Ce n’était pas lui qui s’inquiétait
d’amasser et d’avoir des fonds comme les bourgeois toujours tremblants
qui ne parlent que du lendemain.
--Les plus belles têtes, proclamait-il, poisson ou gibier, elles sont
pour nous. On vend s’il en reste.
Il y avait ce matin-là dans le garde-manger deux grosses sarcelles,
l’une que la femme venait de plumer, l’autre, plus lourde, que le vieux
tout à l’heure palpait des deux mains, soufflant dans le duvet pour
montrer le dos riche en graisse.
--Moi, disait-il, je ne peux pas passer la nuit dans un lit. Le
rhumatisme que j’avais dans le bras, je l’ai dominé!
Tout ce qu’il contait prenait dans sa bouche une sorte de grandeur
épique. Une chasse au canard devenait une aventure où abondaient les
faits surprenants. On le voyait au guet, à l’heure où les _têtes bleues_
et les _ailes grises_ pacagent dans les terres découvertes par la marée
basse, tirant l’herbe avec leur bec plat pour se nourrir de la racine
qui est blanche comme du poireau. «C’est cela, disait-il, qui leur donne
un goût fin. Ceux qui vivent dans les marais, au bord des étangs où ils
se nourrissent de sangsues, ont une viande molle comme la chair
d’anguilles.» Les canards du bassin et ces canards-là, ils étaient aussi
différents que poule et poulet!
--La nuit au jour, quoi!
Il avait cette finesse des sens qui est le privilège des connaisseurs et
des illettrés. Les étrangers qui venaient l’été, ne sachant pas même
distinguer entre le poisson de l’océan et celui du bassin, lui faisaient
l’effet d’être des barbares.
Sa bru, Augustine, qui était grasse et avenante, donnait la réplique.
Elle avait une figure colorée, de gros sourcils noirs, un air de bonté
et de bonne humeur. Sa voix était agréable et chaude: «Les messieurs,
renchérissait-elle, ne savaient pas que le poisson se cuit à la broche.»
Le fils, Jules, silencieux, son béret relevé sur un toupet de cheveux
frisés, le visage bien en couleur, la moustache rousse, avait un
mouchoir à carreaux noué sur le col de sa vareuse. C’était lui qui
allait au dehors chercher les panetières et les renversait sur la table.
--Chauffe-toi, disait le vieux, qui était venu s’accroupir devant le
foyer, tendant à la flamme ses deux mains ouvertes.
Michel s’était assis sur une vieille caisse, ses sabots dans les débris
d’huîtres. La vapeur soulevait le couvercle d’un pot à soupe couleur de
suie. Il faisait sombre dans la cabane éclairée seulement par une petite
fenêtre et par le grand feu. C’était bon de se sentir reçu avec amitié.
--La mer, disait le vieil homme dont sonnait la voix haute et franche,
je la connais et elle me connaît!
Michel l’aurait écouté des journées entières: il avait eu tant
d’aventures; à neuf ans, cassant la vitre de sa cabane pour sauter
dehors avec un vieux fusil à piston et vivant dans les fourrés comme les
renards; à onze ans, mousse sur un trois-mâts en bois, de Bayonne. Le
canal de Suez n’était pas percé. C’était le temps où l’on faisait le
grand tour. Les jours de tempête, quand la voilure mouillée était raide
comme de la tôle, il fallait la crocher avec les dents pour prendre les
ris.
--Vous n’avez jamais été à l’école?
--Moi, ripostait le vieux, haussant les épaules, avec un coup d’œil de
mépris.
Il y avait dans la cabane des pigeons en liberté qui volaient au-dessus
des têtes. Leurs ailes soulevaient un bruit mat et qui s’apaisait. On
les voyait se poser sur la cloison ou descendre près de la porte dans
une caisse remplie de maïs. Leurs pattes enfoncées dans les perles d’or,
ils allongeaient des coups de bec brusques.
Comme Augustine avait placé sur une étagère un petit pot à soupe plein
de blé, une grosse pigeonne d’un gris violacé venait s’y jucher,
plongeant dans l’ouverture sa tête vert-paon. Son jabot gonflé à
éclater, elle allait boire dans une vieille boîte de conserves, puis
tout de suite gorger sa nichée, soufflant dans les becs le bon grain
humide.
--Qu’est-ce que tu vas faire avec le curé, disait le vieux Biscosse à
Michel. A ton âge je ne me serais pas laissé enfermer.
Michel était tout de même sorti sans accepter de boire le café
qu’Augustine versait dans les verres. Dehors, comme il marchait très
vite, se sentant en retard, il avait connu que quelque chose de fort et
de vaillant était entré dans son cœur.
* * * * *
Il était près de onze heures quand l’abbé Danizous le vit arriver. Il se
sentait mieux et venait de s’installer dans la cuisine, devant la
cheminée, pendant que Mariette balayait sa chambre.
Quand il eut regardé l’enfant, il ne demanda rien, ne fit aucun reproche
et montra seulement un livre ouvert:
--Essaie de traduire d’abord mot à mot.
Michel posa son béret sur la table, déroula le cahier qui s’était
froissé dans sa poche, et, sans dire un mot, se jeta sur Virgile comme
un affamé.
Il avait un nez légèrement écrasé, aux larges narines, qui se
soulevaient dans la réflexion. Était-ce parce qu’il était en retard? Il
y avait longtemps que l’abbé ne l’avait pas vu travailler avec cette
force qui semblait en dedans de lui, le possédant soudain corps et âme.
La pensée se formait en lui, sourdement mêlée d’inquiétude, que cet
enfant avait peut-être quelque projet qui changeait son cœur. Ses traits
se creusaient. Un instant, comme il levait les yeux, l’abbé remarqua
qu’il n’avait plus ce vague dans le regard, cet air de mauvais rêve qui
mettait depuis quelque temps entre les choses et lui une sorte d’espace
infranchissable.
Quand Michel cherchait dans le dictionnaire, l’abbé lui disait:
--Veux-tu que je t’aide?
--Non, non, ça va bien.
--Qu’est-ce qui t’embarrasse?
--J’aime mieux trouver seul.
Alors l’abbé, avec un regard indéfinissable:
--Tu as raison.
Sa plume gisait abandonnée parmi les papiers, sur la table de cuisine où
le bol du petit déjeuner n’avait pas été desservi. Frileux, il ramenait
sur ses épaules voûtées un châle à carreaux. C’était un prêtre de
quarante ans, usé par la maladie, d’un vieillissement prématuré. Long,
maigre, gainé de noir, les cheveux abondants et négligés autour d’un
front large, il avait un masque latin d’une finesse extrême. L’arête des
orbites était coupante, les tempes cireuses. Tout cela, semblait-il,
pour qu’au-dessus de ce corps ruiné, plus éblouissante, dans les yeux
étirés, rayonnât la vie. Il y a souvent dans la physionomie des jeunes
prêtres de race, et qui ont souffert, quelque chose de Lacordaire. Le
romanesque de ce visage était dans la bouche. La bonté, l’ironie, les
réticences mélancoliques, reflets fugitifs que distribue un esprit élevé
sur un beau visage, n’y apparaissaient que pour s’effacer comme sur une
eau fuyante des mailles de lumière.
A peine était-on entré dans cette maison que le dénuement des choses
vous avertissait que les seuls trésors, présents et cachés, n’étaient
que dans l’âme. Parce que la pauvreté fait horreur, grisaille où pullule
tout ce qui est médiocre, laid et attristant, rien de plus beau, dans sa
pureté qui a l’éclat du ciel, que la pauvreté volontaire. L’abbé
Danizous vivait comme ceux qui tirent leur jouissance d’une source
intérieure. Une cuisine mal chauffée par un petit feu, un pot de tisane
au coin du foyer et quelques assiettes qui n’avaient pas été lavées
pêle-mêle dans l’évier. La fenêtre ouvrait sur un jardin planté d’un
sureau que clôturait une haie de rosiers.
Michel avait écrit presque toute une page; quand l’abbé lui parlait, il
secouait la tête, ses yeux absorbés allant sans qu’il les levât du livre
au cahier.
--Maintenant récite par cœur, dit l’abbé, la voix bienveillante, comme
l’enfant achevait de lire un passage des Géorgiques.
Quand ce fut fini, il le retint encore, reprenant le texte pour
l’expliquer et le commenter. Comment Michel se représentait-il la
campagne romaine? Les idées s’enchaînant dans son esprit, il fit surgir,
après quels détours, les jardins enchantés qui ceignent les villas
célèbres, les cyprès, les grottes que dessinèrent Fragonard et Hubert
Robert. Il avait pris ses grades de docteur à Rome, visité Assise et
Padoue, poussé jusqu’à Naples. Sa conversation abondait en réflexions et
en souvenirs. Doué de l’imagination charmante du Midi, à laquelle
fournissait une culture variée et brillante, l’abbé Danizous avait le
don de ranimer les choses, de les rendre aussi pleines de vie, aussi
familières, eussent-elles des siècles, que les objets placés sous sa
main.
A mesure qu’il parlait, les traces de fatigue s’effaçaient sur son
visage. Les yeux s’éclairaient. Dans sa voix vibraient des enthousiasmes
qui étaient comme la tonalité de son âme quand elle s’évadait vers
d’autres pays riches d’histoire et de poésie. Dans ce prêtre maladif,
maître sans disciples, orateur sans autre auditoire qu’un enfant presque
abandonné, c’était une sorte de résurrection.
Michel écoutait, les bras croisés sur son cahier. Peu à peu un sourire
descellait ses lèvres. Dans son regard passaient les belles images comme
sur la mer l’ombre d’un oiseau.
L’influence d’un esprit supérieur est comme la musique: elle peut
momentanément changer l’âme. Pour Michel, l’abbé n’était plus ce regard
profond posé sur lui, sondant son âme, mais le magicien qui fait surgir
un monde de pensées et d’émotions. Les explications se succédaient,
glissant parfois à l’extérieur, ne le touchant pas. Jusqu’au moment où
venait à lui, comme une abeille chargée d’essences et de parfums,
quelque petit mot qui lui causait une impression de surprise, de
saisissement, suivi parfois d’un ample récit où les dessins
apparaissaient brouillés et confus, puis, sous l’effort de son
attention, devenaient distincts, proches et aérés comme si se
substituaient de nouveaux domaines de la vie au pays familier qui
s’étendait derrière les fenêtres.
Quinze jours passèrent pendant lesquels il vint à la cure trois fois par
semaine, régulièrement, travaillant avec une sorte d’avidité que l’abbé
ne lui avait jamais connue. Histoire, latin, tout lui était bon, mais
surtout les mathématiques. Le curé lui ayant prêté un atlas, il ne
sortit presque pas de sa chambre pendant deux jours, étudiant la page où
la mappemonde est une grosse pomme coupée en deux, dont se rejoignent
les morceaux, le livre fermé. Il ne reparut pas chez le vieux Biscosse.
Quand on l’apercevait dehors, c’était marchant seul, et il avait l’air
de se réciter des choses. Estelle, inquiète, qui le surveillait sans
qu’il y prît garde, le voyant assis au pied de son lit, penché sur un
cahier rempli de chiffres et de triangles, se sentait prise d’une grande
envie de pleurer.
Le curé le retenait chaque jour plus longtemps. Avec lenteur, avec
hésitation, il tâtait cette âme, s’arrêtant devant les points qu’il
sentait frémir. Il savait attendre. Ce n’était pas en vain que les
Jésuites, dont il continuait de recéler l’esprit, lui avaient enseigné
les longues patiences, et cet art du maniement délicat des âmes que nul
ordre ne pratique peut-être avec une aussi profonde finesse.
L’attitude de Michel ne le rassurait pas. L’émotion du premier jour
s’étant dissipée, il semblait durci, l’œil sec et brillant, la bouche
douloureuse. L’adolescence le changeait et le maigrissait. Chaque visite
de sa mère lui révélait-elle, avec plus de force, cette vérité vieille
comme le monde, brûlante comme les larmes d’Agar au désert, qu’un enfant
né hors de la famille demeure toujours, quels que soient les essais de
réparation, quelqu’un de différent, d’isolé, contre lequel s’élèvent les
lois et les mœurs?
Un matin, l’abbé allait et venait dans sa chambre, cherchant un livre.
Il passait sous un amas de papiers et de lettres sa main habituée aux
vaines recherches. Mais l’enfant monté sur une chaise, prenant un à un
les volumes et les replaçant sur une étagère, avait fait son choix.
--Qu’est-ce que c’est?
C’était l’_Odyssée_.
--Tu peux l’emporter, dit l’abbé.
* * * * *
Ce matin-là, l’angélus de midi ayant sonné depuis longtemps sur le petit
pays bleu-argent et gris, où les bicoques sont posées, faisant des faux
pas dans les jardinets, au milieu des tas de fagots, sur un tapis gonflé
de coquilles d’huîtres, Estelle courait sans cesse au portillon fermé
sur la route.
La poêle pouvait être échevelée de flammes légères, et les légumes
chantant dans la graisse, il lui fallait s’échapper le temps de jeter du
côté de la place son regard brillant.
C’était plus fort qu’elle; comme la mouche vire autour du sucre,
l’abeille sur la fleur, elle revenait en hâte se pencher au-dessus de la
palissade.
Mars commençait, perlant de violettes bleues la bordure posée au pied de
la maison, du côté où chauffe le bon soleil de la matinée. Il y avait
dans l’air de ce pays les souffles tièdes qui annoncent la saison
riante. La santé de l’air, et cet éclat du printemps qui vient, Estelle
semblait l’avoir sur ses joues.
Elle avait quinze ans, âge où la lumière de l’adolescence joue sur les
visages comme sur la mer un point d’or vivant. La dune rose de Pyla, et
la pointe dont s’allonge à l’entrée du bassin la tête ensablée, gardent
le souvenir d’avoir vu jadis, poussées par la tempête, leurs rames
battant les paquets d’écume, les barques des Crétois qui apportèrent sur
cette côte les petites greffes précieuses du vieil arbre grec. Les
syllabes antiques continuent de chanter dans les noms de Phéré,
d’Arkéséou, et de plusieurs autres. Mais, musique plus pénétrante, la
grâce des jeunes filles révèle encore après tant de siècles une race
royale. Pour que brille une aurore de Phidias, il suffit de voir--vous
en êtes témoins, lumière du ciel, mer et rivages--le mouvement d’un
muscle sur une cheville ou l’élan rapide au bord de l’eau d’une
adolescente dont la course penche les jambes parfaites.
Estelle, levée avant le jour, allumant le feu, lavant, balayant, versant
l’eau bouillante dans une cafetière en fer bosselé qui se couronnait de
vapeur, répandait dans le petit logis sa beauté radieuse. La lumière en
semblait perdue puisque nul ne la voyait dans son entourage. Quand elle
entendait enfin un pas sous la galerie, et qu’elle s’empressait, Michel
rentrant, ses poches bourrées de livres sous son tablier, passait
souvent sans lui dire un mot.
Depuis quelques jours, il avait l’air dur. Il fermait sa porte d’une
telle manière qu’elle hésitait avant de frapper. Pendant le repas, elle
s’interrompait à toute minute, cherchant dans le buffet une assiette, un
verre, retirant du feu la poêle posée sur un trépied et versant
soigneusement dans un pot en terre la graisse roussie qu’il ne fallait
pas manquer de faire resservir. Comme elle s’agitait, il restait
immobile, étranger à ce qui se passait, tenant ses yeux fixés sur la
fenêtre. Quelquefois même, le visage creusé par la fatigue et pâle de
faim, il continuait de lire en mangeant; quand Soumise posait sur son
genou sa tête fauve, il la caressait sans regarder, avec une douceur qui
faisait monter dans les yeux d’agate un beau feu caché.
D’abord Estelle ne voulait rien dire... elle le poussait du bras, se
levait, s’asseyait, parlait à la chienne; ou bien elle se penchait
au-dessus du livre, ses tresses brunes balayant la joue de son ami,
jusqu’à ce qu’il eût pour la repousser un geste d’impatience.
C’était avec peine qu’Estelle refoulait ces choses dans son cœur. Une
seule fois, en ces jours de travail, comme il l’avait trouvée dans la
cour, s’essayant à fendre du bois, il lui avait ôté la hache des mains.
--Il ne m’en faut pas beaucoup, disait, toute joyeuse, la charmante
fille, pendant que les bûches, sous les coups retentissants, s’ouvraient
odorantes.
Il avait ôté sa veste et tapait fort, son tricot de laine étiré bâillant
sur le cou, des gouttes de sueur commençant de couler sur sa tête nue,
aux cheveux ras, sculptée par la maigreur de l’adolescence. Les manches
découvraient ses poignets étroits, où les os saillaient. La hache,
maniée d’un grand geste, attaquait le bois qui se déchirait dans le sens
de la fibre, partagé par une longue entaille. Il y avait déjà à ses
pieds une dizaine de morceaux épars.
--Maintenant c’est assez, disait-elle, tu peux t’arrêter. Je te remercie
bien.
Comme il continuait, un peu haletant, les veines de son cou gonflées par
l’effort, elle le regardait, émerveillée; et tout ce qui l’entourait, ce
matin-là, le petit hangar mal clos près du puits, le ciel où glissaient
de longs nuages en duvet de cygne, lui paraissait soudain adouci,
illuminé par un clair rayon d’amitié.
Elle portait la culotte rouge des parqueuses; une grosse veste flétrie,
rapiécée de neuf, que sa mère avait taillée dans un vieux paletot de
Sylvain, se croisait sur sa gorge d’un blanc d’aubépine. Son cou plein
de grâce prenait de trois quarts les lignes longues et fines des statues
grecques. La moindre impression colorait ses joues. Il y avait en elle
la vivacité de la jeunesse qui court et s’élance un peu au hasard, ayant
à dépenser un trop-plein de vie.
Deux ou trois rondins fendus dans les bras, elle tournait vers Michel
son visage hâlé de petite déesse, sa bouche où riait la nacre des dents,
son nez court, ses yeux noirs ravissants de jeunesse où la lumière avait
l’éclat d’un grain de rosée.
--Comment as-tu déjà brûlé tout ce bois, vous faites donc un feu
d’enfer? clama Elvina, lorsqu’elle reparut.
Cette grosse femme, le menton enfoncé dans son caraco, traînant ses
hardes et son bagage, plus chargée que l’âne d’un Arabe, n’avait d’yeux
que pour voir ce qui clochait dans la maison. Avec elle rentraient les
disputes, et ces récriminations qui sont un soulagement pour les femmes
que dévore la soif de parler.
Chez les marins, la mer réglant toutes choses, l’heure des repas variait
avec les marées. On mangeait parfois de bonne heure, avant d’embarquer.
Le soir, il y avait des allées et venues interminables entre la maison,
le port et la voilerie; puis, par les nuits noires, Sylvain se levait
après le premier sommeil pour aller au bord du canal pêcher la piballe
qui «monte à l’eau douce». Son «piballey», une grande poche de fil
métallique emmanchée à une longue perche, restait planté près d’une
petite digue. Il partait avec sa lanterne. Le matin, on voyait dans la
cour des seaux remplis d’une sorte de vermicelle épais et gélatineux.
Un expéditeur achetait très cher ce frai d’anguilles dont les Espagnols
sont friands. Chaque jour s’entassaient dans la gare de grands sacs
visqueux bavant sur le quai.
Michel eût aimé demander à Sylvain de l’accompagner. Mais il n’osait
pas. Le malheur de sa naissance l’avait rendu sauvage et craintif. Il ne
se mêlait pas non plus aux gamins du village qui s’éparpillaient sur la
place, sous les platanes, lançant leurs balles contre le bas-côté de
l’église.
Les jours de pluie, tant qu’il y avait une lueur de jour, il restait
dans sa petite chambre. Cette aile de la maison étant construite en
appentis, le toit s’abaissait au-dessus du lit qui était très haut,
gonflé par une paillasse et couvert d’un morceau de cretonne rouge.
La nuit venue, il reparaissait dans la cuisine, apportant son livre, et
restait parfois sans rien dire la soirée entière. Autour de lui, la
famille continuait ses occupations. L’homme, un mouchoir noué autour du
cou, remmaillait un filet ou une panetière. La femme, lourdement assise,
rencognée sur sa chaise basse auprès du foyer, agitait sa langue.
Volubile, sans cesse harcelante et contredisante, elle semblait faire
peser sur son entourage une supériorité incontestable en énumérant de sa
voix aiguë tout ce qu’elle avait entrepris depuis le matin. Par moments,
elle s’interrompait pour invectiver Soumise, accusée de manger les œufs,
et qui dormait sous la table, les pattes allongées, son ventre fleuri
d’une double rangée de mamelles grises.
De calmes soirées pourtant, l’impression sinon du foyer, du moins de la
maison où il fait bon trouver un abri! Estelle accrochait à la porte
vitrée le volet de bois. C’était elle qui raclait les petites soles au
dos tigré de taches brunes, au flanc d’émail blanc, essuyant à la pierre
de l’évier son couteau englué d’écailles, puis fendant la tête
au-dessous de l’ouïe, pour arracher de longs filets sanguinolents. Le
chat se frottait à ses chevilles. L’huile grésillait au fond de la
poêle. Une minute après, Estelle faisant crier le soufflet, des gerbes
d’étoiles s’envolaient dans la nuit veloutée de l’âtre.
Mais il arrivait que l’heure du souper, la meilleure chez les gens
heureux, fût pour Michel une occasion de gêne et d’humiliation. Comme
tous ceux qui portent en eux une plaie secrète, il souffrait d’une
susceptibilité excessive. Les Picquey ne s’en doutaient pas. C’était son
supplice, quand il mangeait, d’entendre Elvina déblatérer sur le prix
des choses. Elle avait l’idée fixe d’être volée, accusant les uns et les
autres: le légume était dur, «mal cuisant», l’épicière avait gratifié
Estelle d’un vieux fond de sac; le charcutier, qui allait le matin de
porte en porte avec sa voiture, sorte de caisse ambulante peinte en
rouge-sang, ayant coupé une côtelette, avait eu bien soin de faire
passer la _malheureuse_; et encore le pain qui pour sûr n’avait pas le
poids!
On la voyait outrée de colère, ses petits yeux luisants dans une face
épaisse, tourner et retourner sur la table la miche suspecte.
--Ils savent bien, à la boulangerie, qu’ils ont affaire à une innocente!
Laisse-moi y aller demain et ils m’entendront. Il y a toujours assez de
gens pour s’engraisser aux crochets des autres.
Chacun mangeait lentement sans que ces litanies fussent interrompues.
Michel souffrait en dedans, la gorge serrée. Il avait faim et n’osait
pas demander du pain. Était-il vrai que sa mère ne payait pas assez? Il
ne savait pas ce qu’elle donnait. Chaque fois que Sylvain prononçait son
nom, un rire bref tordait sa grande bouche aux lèvres de ruse; et
c’était comme un coup de couteau dans le plus sensible de son cœur.
Quand Elvina lui disait: «Sers-toi,» il craignait que Sylvain le
surveillât et repoussait le plat sans le regarder.
--Non, j’en ai assez.
Elle n’insistait pas. Ce n’était pas que l’homme ni la femme fussent
sans pitié, mais ils se plaignaient par habitude: de même Sylvain, quand
il revenait de la pêche chargé de poisson, cachait soigneusement sous
une serpillière ses paniers remplis, tâchant de dissimuler son butin aux
yeux soupçonneux. Mais ces regards d’hommes exercés à saisir les
moindres indices ne s’y trompaient pas. Michel, lui, avait la crédulité
des enfants. Il souffrait aussi sans mesure, avec la passion
déraisonnable des cœurs orgueilleux qui se meurtrissent à des idées
fixes.
Estelle, inquiète, devinait vaguement que Michel se privait de manger
quand son père venait de dire un mot qui l’avait blessé. Elle rougissait
et le regardait à la dérobée, les yeux caressants.
--Tu n’en veux plus?
--Non, je n’ai pas faim.
Elle le suppliait en baissant la voix.
--Laisse-le donc tranquille, disait Sylvain, qui avait graissé une
tranche de pain rassis avec du pâté et mangeait comme un bœuf rumine,
sur ses dents en ruine.
Il avait un pouce gonflé comme un oignon blanc qu’un panaris avait
déformé. Son plus grand soin était pour son couteau, acheté jadis dans
une foire, avec lequel il piquait sa part dans le plat, et qui était
ferré sur son échine d’un anneau rouilleux.
Michel, décontenancé, lançait à Estelle un regard furieux. Elle devenait
pourpre et baissait la tête; à moins qu’elle ne se retournât
précipitamment comme si l’idée lui venait d’une chose oubliée.
D’autres soirs, le souper s’achevait dans les bâillements. Sylvain, son
couteau fermé, dormait sur la table. Il ne fallait pas un quart d’heure
à Estelle pour laver la vaisselle, balayer, mettre tout en place.
Contre le manteau de la cheminée, l’horloge, grand corps de bois, se
tenait debout dans sa robe peinte. Elle seule était belle et riche comme
une infante. C’était l’héritage d’un oncle, sournois et avare, vieux
marin qui cachait ses billets de cent francs dans une bouteille pour que
l’humidité ne les gâtât pas et qui était tombé d’une attaque le jour où,
fouillant dans sa paillasse, et ne trouvant plus son magot, il avait vu
de ses yeux qu’il était volé.
Michel aimait regarder l’horloge. Les reflets du feu lustraient sa panse
où était peint un petit paysage sur un fond d’ivoire, un bouquet
d’arbres au bord d’une plage et une barque à sec. Il y avait des fleurs
sur son beau corsage allongé. Mais la merveille, c’était le balancier,
ciselé, guilloché comme un plat d’or, et qui portait des personnages:
une mère assise, en robe rouge et blanche, berçait son enfant; dans le
disque d’orfèvrerie, l’oscillation de cette corbeille, petite chose
fraîche et vivante, éveillait des idées très douces de chansons
chuchotées et d’amour heureux.
Mais une image montait parfois comme une brume dans ses yeux levés.
Quelle présence, à côté de lui, prenait mystérieusement une place
invisible? L’expression du repos s’effaçait sur son visage bosselé
d’ombres. Quelqu’un était là qu’il interrogeait avidement: «maman...
maman...» Il emportait ce rêve dans son lit, inventait des joies
merveilleuses et se pénétrait de leurs délices jusqu’au fond de l’âme.
On bien penché à sa fenêtre, les coudes appuyés sur l’embrasure, il
criait en lui-même le mot éternel comme si l’appel de son cœur dans la
nuit bruissante de brises et imprégnée de senteurs marines dût être
entendu.