La douce satisfaction qui éclatait dans ses yeux passa dans mon âme; je

la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois.

Après m'être livré aux transports de ma joie:

--Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane

voisine et oublier les chagrins que nous ont causés les méchants.

--Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis

absente du logis: dès-lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on

ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je tardais davantage à me

rendre, je les jetterais dans de cruelles inquiétudes.

Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa

aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grâce de lui

voir conduire son amant sous le même toit.

Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir

non plus.

Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à

continuer à lui ouvrir mon coeur; mais il était si plein, j'avais tant

de choses à lui dire que je ne savais par où commencer; je me contentai

de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui était

arrivé dans la façon de penser de mon père, et son dessein d'abandonner

le parti des confédérés.

Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se

retirer. Je ne pus résister à ses instances.

--Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allez chercher un

refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces

arbres; j'ai mille choses à vous dire, et probablement je vous en

apprendrai qui vous étonneront.

Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre

entretien, avait ouvert de grands yeux.

Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai

rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'était endormi sur

l'herbe.

Nous allâmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme témoigna beaucoup

de plaisir à me revoir.

J'étais transporté de joie, mille douces pensées s'offraient tour-à-tour

à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je

passai presque toute la nuit à attendre le jour.

Dès qu'il commença à poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je

comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive.

Elle approche enfin.

Je me rends au lieu indiqué.

Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux

domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole à sa rencontre, je la

joins, je ne vois qu'elle, je me jette à son cou.

Tandis que je la serrais dans mes bras:

--Voilà qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne

près de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska.

--Ah! madame.

--Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu à aujourd'hui à vous voir,

continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su où vous avez pris

un asile la nuit dernière. Cher Potowski, que vous avez causé de

chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les

essuyer.

Ensuite elle me présenta à sa soeur.

--Voilà, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque

refroidissement entre le père et mon mari; mais le fils n'a jamais

cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien

venu dans votre maison que dans la mienne.

Alors la maîtresse du château m'y offrit un lit, et me demanda de ne

point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien

séjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenèrent.

En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et

vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille.

A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner.

Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse

les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec

elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa soeur, mais

elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des

fruits.

A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et

elle me parla ainsi:

--D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai

point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en

particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous

côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa

poche qu'elle me présenta:

--Voilà, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps

le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes!

Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec

peine. (Incluse en est une copie).

--Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au

monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le

fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je

t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton

artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir

renversé les noms des personnages.

--Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en

revenir.

--Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais

donné de tes nouvelles?

--Quoi! n'en avez-vous point reçu?

--Aucune.

--Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre

les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance

directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se

charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre

maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si

crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans

mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me

prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les

goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant

rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le

plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle

eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce

qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques

d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne

me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je

réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le

dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les

miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme

elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon

coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage

abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits.

--Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui

m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet

homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de

garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il

fallait bien commencer par le détacher de toi.

--Mon étonnement augmente à chaque instant.

--Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint,

je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes

yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous

avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange,

comment vous avez fait pour échapper à ces barbares?

--Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée,

mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours,

me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction

à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos

domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et

presque toutes les richesses de la famille par les flammes.

--Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres

gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile:

va, il m'en reste assez pour nous deux.

Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je

vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes

lèvres.

Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon coeur, un

laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner.

On se mit à table.

Fâchée de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de

goûter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'appétit.

--Si ce n'est que cela, reprit-elle à l'instant, j'ai une excellente

recette. Lucile, servez quelque chose à monsieur.

Je ne sais, mais sa recette fit merveille.

De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds

qu'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en

porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste

disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut également

complaisant.

Cela fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas

fâchée. Comme elle avait tout aussi peu d'appétit que j'en avais eu

d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne

fille, pour ne pas le mettre à discrédit, s'efforça un peu de manger.

Les plaisanteries recommencèrent; la gaîté régna pendant le repas, et

pour la première fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur

mes lèvres.

On prit le café dans le jardin, puis l'on se mit à se promener. Après

avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc, nous nous

trouvâmes près le mur du sanctuaire où la belle pleureuse avait sacrifié

aux mânes de son amant.

Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse, à qui je donnais le

bras, s'en aperçut.

--Qu'avez-vous donc, Gustave?

Je ne répondis rien. Elle me vit pâlir.

--Il lui prend mal! s'écria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de

senteur!

La nièce et la tante accoururent aussitôt.

Je pouvais à peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidèrent

à m'asseoir sur la même pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles

m'entouraient toutes trois. Déjà les esprits du flacon avaient un peu

ranimé mes forces.

--Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six

semaines que je faillis d'y perdre la vie.

--Plaisantez-vous! s'écrièrent-elles à l'instant.

Je leur fis le récit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux.

Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les

lèvres, me dit d'un ton badin:

--Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur: il n'y avait pas

de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours à

la mienne.

Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage à Lucile;

nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri.

La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit à son tour:

--En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les

amusements de ma fille, mais puisque vous les avez déjà vus, et que

d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien.

Je la pressai fort de ne pas changer de dessein.

--Hé bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile.

--Ma mère, je vous prie de m'en dispenser.

--Allons, allons, ne faites pas l'enfant.

Nous avançons vers ce sombre asile où dormaient tant de morts. Nous

voilà au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne

sépulcrale, qui était encore couronnée de fleurs. A cette vue,

j'éprouvai un saisissement inexprimable.

--Aurais-tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu déplorais

ici la perte de ton amant, qu'il eût entendu tes soupirs? Tu le revois

maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler.

Mes regards étaient attachés sur elle; en voyant les roses de la

jeunesse fanées sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque

éteint, je me laissai aller à une douce rêverie.

--En quel état l'amour l'a réduite! me disais-je. La chère âme, plutôt

que de t'oublier, voulait être victime de sa tendresse. Heureux

Gustave, comme tu es aimé!

Ces réflexions m'émurent jusqu'au fond du coeur. J'étais attendri. En

levant la tête, je rencontrai les yeux de Lucile: ils étaient mouillés.

--Ha! ma Lucile, m'écriai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi

recueillir tes larmes et reçois les miennes dans ton sein.

--Hé bien! les voilà à faire les enfants, dit sa mère qui nous

observait. Éloignons-nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que

gémir.

Et elle nous emmena.

Le reste de la journée se passa assez gaîment.

Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec

Lucile.

Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus

empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me

réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que

je passe sans elle.

Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte,

lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de

ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux

délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants.

Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes

chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois

s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance

mon bonheur à venir.

Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770.

LXIX

SIGISMOND A GUSTAVE.

A Lomazy.

Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes

tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta

douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans

attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne

m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres

sont même sans date.

C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne

pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits

d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais

je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent?

puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler.

On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles

plaintes?

Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son

désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le

détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange

rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de

sa chasteté.

Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir à tes pieds une belle éplorée

t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et

implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu

as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge

d'albâtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un

oeil sec le martyre de cette gentille affligée et la dureté de prendre

ainsi congé d'elle! «Mais la cruelle a fait couler mes larmes,»

diras-tu? Hé bien! à ta place, je me serais dédommagé dans ses bras des

mauvais moments qu'elle m'aurait donnés.

Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te

reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais à te donner un conseil,

ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en

vanter à personne autre qu'à ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse

t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe.

Assurément, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu

l'esprit d'en tirer quelque à-compte?

Te voilà, je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais

prends garde d'expirer de plaisir.

_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton

entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain trempé dans de belle

eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu être des

vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille, en

effet, que cet honnête censeur.

Je sais fort mauvais gré à ces bêtes de Russes de vous avoir ainsi donné

la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais

sois bien sûr que je te l'aurais enlevé: c'est un homme de cette trempe

que je voudrais avoir auprès de moi.

De Pinsk, le 9 octobre 1770.

LXX

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais.

Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif

dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds.

Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans

le temple de la volupté.

Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans

mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre

que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon

ardeur.

Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce coeur de

glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que

la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage:

peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins,

molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes,

tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement.

Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans

mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien

était dévoré.

Il se dégage; il fuit.

Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de

rage, moi-même je révèle mon fatal secret.

Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte.

Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que

l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin

l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé.

Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils

vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel

acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de

larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à

leurs yeux!

Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui

réussit, ne pardonne rien à qui échoue.

Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma

réputation à leur vengeance.

Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert,

pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde,

les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y

ensevelir ma honte et mon désespoir!

LXXI

LUCILE A GUSTAVE.

Grâce au ciel, cher Gustave, voilà nos familles réconciliées.

Ce matin mon père a reçu du vôtre le billet suivant:

«Las de sacrifier à de vaines opinions le soin de mon repos, le

bonheur de ma vie, cher comte, j'ai fermé mon coeur aux cris de la

discorde. J'oublie le passé et brûle de renouveler avec vous, le verre

à la main, une amitié de trente années!»

Mon père n'en eut pas plutôt fait lecture, qu'il s'écria plein de joie:

--Je l'ai donc recouvré, ce cher ami! Allons le trouver.

Ma mère est charmée de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me

cause des transports?

Lundi matin, de la rue Bressi.

LXXII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir à

m'abaisser, autant elle semble en prendre à m'élever. Ses dons sont

cependant toujours accompagnés de quelque amertume, comme si elle

craignait que je n'y fusse trop sensible.

Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel,

vient de quitter la vie, après en avoir joui pendant près de

quatre-vingts ans, et que de tous ses héritiers, je suis le seul à qui

il ait laissé ses vastes domaines.

«--Voilà de belles roses, diras-tu; mais où sont les épines? Quelques

larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser, à son oraison

funèbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?»

Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien là d'affligeant, mais tu

sais aussi que nous ne sommes pas de la même trempe.

Le Palatin était un si aimable homme, il avait conservé jusque dans ses

derniers jours une humeur si agréable, si douce, si bienfaisante, qu'il

n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets;

juge un peu si je dois être affligé, moi pour qui il eut toujours la

tendresse d'un père.

Depuis mon retour à Varsovie, il m'avait témoigné plus d'amitié que

jamais et voulait m'avoir continuellement auprès de lui. Une malheureuse

chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea à

s'aliter. Dès-lors, il n'a plus pu se remettre, malgré tous les secours

de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait

attendre la mort comme un doux sommeil.

Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras.

Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand âge,

puisqu'il a plu à la nature de nous compter ici bas un certain nombre de

jours qu'on passe rarement.

Il est décidé que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'après les trois

premiers mois de deuil; car, dit mon père, il faut pouvoir décemment se

présenter à cette fête avec un visage gai.

Ce retard ne m'accommode guère, et la raison qu'on en donne me paraît

assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien

trouver moyen de m'égayer avec ma belle, sans manquer aux bienséances,

ni choquer les yeux du public.

C'est dans le palais que m'a laissé mon oncle que je la recevrai en

souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en

ordre. Il faut que tout y respire l'élégance, le goût, l'agrément; que

tout contribue à le rendre le temple des plaisirs et de la volupté.

C'est aussi là où, réuni à tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je

verrai dans peu l'amour et l'amitié s'applaudir tour-à-tour. Je fais mon

bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher

Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur.

De Varsovie, le 3 novembre 1770.

LXXIII

GUSTAVE A LUCILE.

Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chéri d'épouse? Hélas!

m'y serais-je attendu?

Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes

longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais

retrouvée. Que manquait-il à mon bonheur, que de recevoir des mains de

l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'espérance. Hier

encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux

réveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle

qui me perce le coeur!

Comme je sers de jouet à la fortune! Le plaisir échappe sous ma main dès

que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi dès que je l'appelle.

Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre

jamais? infortuné que je suis! Sous quel astre sinistre, à quelle heure

funeste ai-je reçu le jour?

Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me persécuter sans

relâche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui?

Quelles noires pensées s'offrent à mon esprit! quelle sombre tristesse

flétrit mon coeur! quel nouveau désespoir saisit mon âme! Cruel destin,

tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le

bonheur!

Mercredi soir, de la rue Neuve.

LXXIV

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ne l'ai-je retrouvée que pour la perdre plus cruellement encore? C'est

elle à présent qui s'arrache à moi.

Hier j'allai trouver Lucile. Elle était seule au logis.

--Chère âme, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher à son

bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui

sais gré de ses faveurs que pour t'en faire un don.

Elle me remercia avec une sensibilité qui l'embellissait encore; puis

elle me dit en soupirant:

--Vous êtes le plus généreux des hommes: mais je ne puis accepter vos

bienfaits.

--Ciel! qu'entends-je? m'écriai-je éperdu. Pourquoi donc, ma Lucile,

ne pourrais-tu accepter mes offrandes?

Les yeux attachés sur ses lèvres, j'attendais en tremblant une réponse.

Elle paraissait émue, mais elle baissa tout-à-coup son voile pour me

cacher son émotion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en

la pressant contre mon sein:

--Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achève, ne crains

pas de t'ouvrir à moi, tu connais ma tendresse.

Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle

me répondit d'une voix entrecoupée:

--Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles!

Puis elle se tut.

Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai

ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre

de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune

parole, je me retirai la mort dans le coeur.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 6 / 7 段