Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au

comble de mes voeux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner

mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se

livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un

instant l'a vue s'évanouir.

A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme

est retombée dans le désespoir.

Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner

ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours?

De Varsovie, le 7 novembre 1770.

LXXV

GUSTAVE A LUCILE.

J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle,

garde-toi bien de remettre à cette épreuve un coeur trop faible pour la

soutenir.

Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donné, dis-moi, la

main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main

si chère; elle est à moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lèvres que

tu en as fait le serment.

Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre;

jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous

ceux que t'a fait l'amour.

Samedi matin, de la rue Neuve.

LXXVI

GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.

Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'épouse, pour

conserver celui d'amante?

C'est de Lucile, madame, que dépend le bonheur de ma vie. Je vous

supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorité auprès

d'elle. Hélas! faut-il que je sois forcé d'avoir recours à un pareil

expédient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de

l'amour?

Le 11 courant, de la rue Neuve.

LXXVII

LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE.

Vous êtes trop sensé, cher Potowski, pour prétendre que dans un cas de

cette nature j'emploie l'autorité maternelle.

L'hymen, comme l'amour, veut être libre, vous le savez; tout ce que je

puis faire pour vous obliger, c'est de travailler à pénétrer les raisons

du refus de Lucile.

De la rue Bressi, le 12 novembre 1770.

LXXVIII

DE LA MÊME AU MÊME.

Enfin, ma fille a cédé à mes instances, elle m'a ouvert son coeur.

Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrètes de ce

changement mystérieux, je vais vous rapporter notre entretien.

--Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de caché pour moi, et je ne sache

pas t'avoir jamais donné lieu de t'en repentir.

--Non, maman.

--Pourquoi donc aujourd'hui cette réserve opiniâtre au sujet de

Potowski? Je ne te répéterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu

deviens mère, tu le sauras un jour.

Elle hésita un instant; puis elle me parla ainsi:

--Il y a trois semaines que je passai la journée chez le Castellan de

Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa

femme. Elle en était assez coiffée, mais il l'aimait à la fureur, et

il ne l'a certainement épousée que parce qu'elle était de son goût.

D'après cela, qui ne s'attendrait à voir ce couple heureux? Il n'en

est rien cependant, et même je n'ai point vu d'époux plus mal

assortis. Toujours mécontents l'un de l'autre, ils se querellent tant

qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont

éloignés. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne

conviennent point: j'en ai été scandalisée au possible, d'autant plus

qu'ils sont nouveaux mariés.

--Hé bien, Lucile, que veux-tu dire par là?

--Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du côté de la

naissance, elle ne lui cède point; cela est bien différent du côté de

la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne

lui a rien apporté en dot.

--A présent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu à Gustave

l'injustice de lui prêter des procédés aussi bas? lui dont tu connais

la belle âme!

--Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procédés; je

connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime à jaser, dit

que la Saboski n'a épousé le Castellan que par des vues d'intérêt, et

il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne

serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience.

Depuis peu la fortune de Gustave a considérablement augmenté et la

nôtre s'est fondue. S'il m'épouse on verra bien qu'il n'y a que

l'amour qui l'ait engagé à demander ma main; mais comment verra-t-on

qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engagée à la lui accorder? Lui-même

en pourrait douter. Voilà le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne

me reste point de sacrifice à lui faire, il faut que je renonce à lui.

--Je ne veux point, ma fille, blâmer ta délicatesse, mais je te plains

de ta prévention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et

sûrement elle ne fera pas le bonheur de la tienne.

Voilà, mon cher Potowski, le résultat de la démarche que j'ai faite

auprès de Lucile à votre égard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est

à vous à vaincre ses scrupules.

De la rue Bressi, le 19 novembre 1770.

LXXIX

GUSTAVE A LUCILE.

Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne

pourraient l'être ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui

allaient nous unir, crainte que je ne sache apprécier ta tendresse.

Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trésor dans l'univers pourrait jamais

être le prix de ton coeur!

Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses

faveurs. Que plutôt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent

m'ôter l'espérance de te posséder.

Dès cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignités:

l'éclat d'une couronne même pourrait-il être balancé dans mon coeur avec

le malheur de te perdre?

Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes délices des

occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu

adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile,

viens, retirons-nous sous une humble chaumière.

Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est

rien pour moi sans le bonheur de te posséder.

De la rue Neuve, le 19 novembre 1770.

LXXX

GUSTAVE A LUCILE.

Quoi! pas même une réponse?

Mon coeur gémissant implore ta pitié et il te trouve sourde à ses cris!

Tu devais être ma consolation, et tu te plais à désoler mon âme!

Tu peux mettre le comble à mon bonheur, et sous tes yeux je reste

infortuné!

Ne m'as-tu donc été rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de

mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aiguë.

Ne m'as-tu été rendue que pour me faire périr de chagrin sur l'image

d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer?

Il faut renoncer à te posséder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce

douloureux sacrifice!

Douces illusions qui avez tant de fois abusé mon coeur, disparaissez

pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois à la fin

moissonner que le désespoir.

LXXXI

LUCILE A GUSTAVE.

Cesse de t'obstiner plus longtemps à la poursuite de ce que je ne puis

t'accorder. Oublie pour jamais une infortunée; mais quel que soit son

sort, rien n'effacera ton image de son coeur.

Oui, jusqu'à mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai

que toi.

De la rue Bressi, le 2 décembre 1770.

LXXXII

GUSTAVE A LUCILE.

Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour

l'amitié? Est-ce pour elle que l'amour a réuni en toi tant de charmes?

Le seul plaisir qu'il me soit désormais permis de goûter est celui de te

voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beauté, tes grâces, tes

vertus, si tu ne dois jamais être à moi! Cruelle, garde ta tendresse!

Hélas! où m'emporte ma douleur?

Pardonne, pardonne, Lucile. Je rétracte mon blasphème. Épargne ce

tourment à mon coeur.

Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans pitié seulement pour

ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur

un lit de langueur? Et ton âme qui aime à répandre partout la joie,

prendrait-elle plaisir à déchirer la sienne?

Quel présent t'aurait fait le ciel qui s'est plu à verser sur toi tous

ses dons, s'il ne t'avait donné un coeur tendre?

Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en

triomphe.

Vois ton amant à tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour

s'applaudir de sa conquête, et la tendresse te demander le prix de sa

fidélité.

De la rue Neuve, le 3 décembre 1770.

LXXXIII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une

consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te

peindre l'horreur de l'état de mon âme.

Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son

coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé

s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur.

Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la

voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur

qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que

je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon

amour.

Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai

plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma

constance est épuisée.

Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi

consumer sa triste vie!

Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur,

retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de

ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler.

Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai

cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin,

c'en est fait de ton ami!

De Varsovie, le 29 février 1771.

LXXXIV

LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX

A Sandomir.

L'état de Lucile m'afflige au possible. La fièvre s'est allumée dans ses

veines, et sa langueur est telle que le médecin est d'avis qu'on ne doit

pas la laisser plus longtemps livrée à elle-même.

Gustave de son côté est tombé dans la plus noire mélancolie. Il ne veut

plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents.

Son père, tremblant que dans un excès de douleur, il n'attente à ses

propres jours, ne le perd pas de vue un instant.

Que d'infortunés par le seul travers d'une fille!

Venez, mon cher ami, venez au plus tôt joindre votre autorité à la

mienne, pour tâcher de lui faire entendre raison.

De Varsovie, le 17 mars 1771.

LXXXV

LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE.

A Varsovie.

Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir à effrayer tes parents!

Non ce n'est plus délicatesse d'âme, c'est folie de s'opposer de la

sorte à une union après laquelle tant de personnes soupirent.

Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne à douter de ta

tendresse; c'est bien à présent qu'il a raison d'en douter, puisque tu

préfères ta vaine gloire à la conservation de ses jours. Il est beau,

sans doute, de savoir se résoudre à de pénibles sacrifices; mais il est

injuste d'en faire aucun aux dépens d'autrui.

Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant

un présent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont

dans la peine; ta mère est dans l'affliction. Fille dénaturée! crains

que par ton opiniâtreté tu ne portes encore la mort dans mon coeur!

De Sandomir, le 25 mars 1771.

LXXXVI

GUSTAVE A LUCILE.

Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens de ma

vie, la lumière m'est odieuse.

Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le

consommer sous tes yeux.

LXXXVII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une

décision avec Lucile.

En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour

me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle

paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à

présent de la rendre raisonnable.

--Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez

dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.

J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends

la voix de Lucile.

--Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour

satisfaire à vos voeux; mais soyez vous-mêmes mes juges.

--Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant.

Puis il se fit un moment de silence.

--Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle

de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y

porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus

sacrés n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te

sont chers encore, ouvre ton coeur à la pitié. Pourquoi empoisonner

ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus

d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes

larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera

bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas

lents.

Au même moment la comtesse se joignit à son époux.

--O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait

l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes

entrailles? Soulage mon coeur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée

qui peut à peine encore supporter le poids de la vie.

--Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit,

puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire;

je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le

mépris de moi-même ma...

A ces mots, je sors sans écouter le reste.

--Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow.

Bientôt le comte vint au devant de moi.

--Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus

languir: Lucile est raisonnable.

J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air

tendre:

--Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent...

--Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle

est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie.

Comme je la tenais serrée contre mon coeur, elle penchait sa tête sur

mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir

les miennes.

Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les

leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les

douces étreintes de nos bras furent notre seul langage.

Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de

nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein.

J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à

n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du

groupe, se mit à dire:

--C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir.

La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant:

--Ah! ma fille!

Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et

défaite?

Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit

l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile

dans les bras de sa mère.

Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques

domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha.

Chacun était empressé autour de nous.

Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation;

les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les

tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre.

Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à

force de baisers.

Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement.

Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme

coulait dans mes veines.

Mon coeur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de

lui prodiguer d'innocentes caresses.

La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes

bras.

Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses

yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me

surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois,

j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui

faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards.

Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du

bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint

nous avertir que le dîner était servi.

En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et

le comte.

Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et

lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer

dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une

profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques

d'attachement qu'elle recevait.

Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop

cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si

jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop

fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur.

A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous

livrions en silence au plaisir de nous voir.

Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de

sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet.

--Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là!

Carloshou, du Cap!

--C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi.

Quand on eut versé.

--Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils!

Nous choquâmes tous ensemble.

Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces

s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux

coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua

ses lèvres de rose.

Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres.

--Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est:

il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle

de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit.

En même temps il fit feinte de se lever.

Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je

tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher.

--S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous

ruinera pas.

Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce

de Cujavie.

On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi.

Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers

formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin.

Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai

sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je

couronnai ma déesse.

Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café.

Lucile et moi prîmes en place un _bouillon à la reine_, que sa mère nous

avait fait préparer.

La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard.

Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à

la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes

affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour

jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le

papier.

Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir

se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes

paupières.

Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur.

De Varsovie, le 9 avril 1771.

LXXXVIII

LUCILE A GUSTAVE.

Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit

dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena à sa

suite, non ces fantômes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon

esprit, mais la chère image de Gustave, suivie de la troupe riante des

amours et des ris.

Durant mon repos, il a versé sur mes sens un baume restaurant; je

commence à me sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait.

Ma mère me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air

en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais

goûter de plaisir nulle part.

Mardi matin, de la rue de Bressi.

LXXXIX

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

La semaine dernière je reçus de Lucile invitation de venir passer avec

elle et sa mère quelques jours à la campagne. J'y volai à l'instant sur

les ailes de l'amour.

Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de

temps.

Le plaisir et la joie ont été ses seuls médecins; mais quelle n'est pas

leur puissance! Déjà ils ont essuyé ses larmes et ramené les ris sur ses

lèvres. Déjà ils ont éteint la fièvre dans ses veines, rendu à ses

organes leur souplesse et la vigueur à tout son corps. Par leur vertu,

son teint commence à se ranimer, ses yeux à reprendre leur feu, sa peau

à recouvrer sa fraîcheur: on la dirait rajeunie. Bientôt je verrai ses

grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et sa beauté sortir

radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppée.

Depuis que le sort s'est ainsi cruellement joué de mes voeux, je

commence à jouir de quelques moments tranquilles.

Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile,

je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le

dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines.

Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille?

Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse,

et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés?

Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de

mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en

suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon

bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que

quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les

transports de ma joie.

Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me

sera unie par des noeuds indissolubles.

De ..., le 21 avril 1771.

LXXXX

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les

préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité.

Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher;

une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler

ma joie.

Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son

enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même

embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais

quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin.

Sa flamme est toujours également pure: mais à présent, Lucile accorde à

l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus à mes

tendres caresses, elle se prête à mes tendres désirs et partage mes

transports.

Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de

plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce répond

tendrement à la mienne: si je lui dérobe un baiser, ses lèvres

vermeilles me le rendent.

O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un à l'autre! Charmes des

âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends à vous connaître.

Auprès d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis;

mon coeur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants;

et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de

mon sort.

Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt

je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer; bientôt je la placerai

sur le lit nuptial.

Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie.

L'idée d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie

délicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se présentent à

mon âme enivrée.

Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]......

[1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient

l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées à

l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé-Martin.

Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du

sens, puisque le dénoûment est complet. Ainsi elle a été commise,

selon toute probabilité, nous a-t-on dit, par quelque

autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin

l'amour de l'inédit. (_Note de l'Éditeur._)

FIN.

COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 7 / 7 段