touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens
renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est
évanoui comme un rêve douloureux, mon coeur flétri par la tristesse
s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du
plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement
enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses
agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé!
Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop
faible; mon coeur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à
supporter le sentiment de mon bonheur.
Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords
riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme!
Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le
soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout
l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le
rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées,
une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a
détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle
appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir
dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront
bientôt ranimés par la joie.
Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher
Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai
ce mystère.
En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je
portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow.
Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien.
Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter.
--Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme
moi vient ici promener ses tristes rêveries.
Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le
jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'intéressait.
Comme il se promenait dans une allée proche de celle où j'étais, au lieu
de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son côté; et quand
il vint à tourner, nous nous trouvâmes face à face.
--Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne
m'attendais guères d'y trouver un camarade.
--La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me
plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres.
--Voilà un étrange goût.
--Cela peut être: mais il faut que le coeur soit joyeux pour aimer les
endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce
lugubre feuillage.
A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous
marchâmes un moment en silence.
Je désirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui
demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrît la bouche,
et il continuait à ne dire mot.
Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun pour entamer le
propos, je me livrai à mon ingénuité.
--Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous
l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.
--Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son
maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait
point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime
guère.
--Que dites vous là? c'est précisément le cas où je me trouve.
Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous.
Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés.
Après m'avoir fait son histoire, il m'adressa à son tour la même
question.
Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la
campagne; je lui communiquai l'intention où j'étais de me retirer; puis
nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres.
Avant de nous séparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain
au même endroit et à la même heure.
Il n'y manqua pas.
Après les compliments ordinaires, il débuta par me dire qu'il ne croyait
pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de
recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il
était l'unique héritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et
qu'en me rendant à Varsovie il espérait que je lui ferais l'honneur d'y
passer pour renouveler notre amitié; il ajouta que si je voulais m'y
reposer quelques jours, il tâcherait de me procurer tous les agréments
qui dépendraient de lui.
Je le remerciai, et nous parlâmes ensuite des affaires nationales, dont
il me parut assez peu instruit.
Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il était allé avec mon oncle
au château de Palak; que de là, il s'acheminerait vers Varsovie; que je
devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du
soin des équipages.
Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de
lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit
promettre que nous partirions ensemble, et nous fixâmes le jour du
départ au lendemain.
Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et
comme je continuais à l'être également, il cherchait à m'égayer.
Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes.
L'intendant nous reçut et nous apprit que le maître du logis était allé
quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soirée.
Nous avions dîné en chemin, et comme l'heure du souper était encore
éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis.
Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir
partager sa bonne humeur. Je soupirais.
--Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me
frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une
maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent
à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne
sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un
objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin.
Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre.
Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu
de repos en attendant l'arrivée de son parent; il m'accompagna dans une
chambre et se retira.
La chambre était richement meublée.
Je jetai un coup-d'oeil sur les tableaux et je fus surpris de n'y
trouver que des sujets agréables, et même la plupart voluptueux, tels
que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus folâtrant
avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la déesse;
l'Amour endormi sur le sein de Psyché, etc.
Je vis quelques livres superbement reliés sur une table; j'eus la
curiosité d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore:
c'était l'_Art d'aimer_ d'Ovide, une traduction française de l'_Énéïde_,
et l'_Adone_ de Marini.
--Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en
moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme!
Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs.
Je commençais à m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je
descends.
En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux
et l'éclat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur
d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence.
A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperçus une jolie femme
reposant mollement sur un sopha. Sa parure était légère et à
demi-transparente. Elle déployait ses grâces avec art et me souriait
amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me
dit d'un ton de voix enchanteur:
--Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon
de voyage.
En prononçant ces mots, la volupté souriait sur ses lèvres, l'amour
brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient éclore sur ses belles
joues, elle laissait entrevoir des charmes à demi-voilés et paraissait
vouloir m'inviter.
Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Comme j'étais immobile, elle
prononça le mot _Gustave_.
A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais
Sophie.
--Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes
yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous
d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement?
--C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous
je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous
seul, cher Gustave...
En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses
lèvres.
--Que vouliez-vous dire par ce _mais vous seul_?
Elle hésita un instant, puis elle reprit:
--Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me
comprendre.
Ces mots furent suivis d'un soupir.
--Daignez vous expliquer, madame.
--Mon coeur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave,
pourriez... Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai
peut-être condamnée à ne les révéler jamais!
Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore;
enfin, après un long silence, elle me parla ainsi:
--Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska,
j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de
l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans
l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse;
je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point
affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon
coeur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans
mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais
lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon coeur,
j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver,
vous savez le reste.
Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit:
--Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en
devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant
arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel,
touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit,
s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné.
A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent.
--Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le
destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon
amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que
je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon coeur. En
perdant Lucile, j'ai fait voeu de ne plus aimer.
Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et
me dit:
--Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est
plus, mais votre coeur n'en est pas plus libre; au contraire, vos
liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité
romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me
prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls
dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre
heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels,
font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé.
--Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me
reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels
liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant
je serais le plus méprisable des hommes.
Tout-à-coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de
la relever.
--Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous
connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec
quelle sincérité je vous ai ouvert mon coeur. Je vous ai sacrifié les
bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie.
Aussitôt elle laisse tomber un voile et paraît dans un de ces négligés
galants si favorables à l'amour.
Ciel! que de beautés s'offraient à ma vue! Quelle blancheur! quelle
délicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albâtre! quelle douce
langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle
expression dans ces traits animés par l'amour! Cléopâtre aux pieds de
César n'était pas plus séduisante.
Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étaient si bien adaptés à
ses paroles, que la volupté s'insinuait doucement dans mon coeur. Un
charme secret tenait ma vue attachée sur les attraits de cette jolie
suppliante. Je me sentais ému et me serais peut-être laissé aller au
plaisir de la consoler.
Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit.
Bientôt la réflexion vint empoisonner dans mon âme le plaisir que
j'avais goûté.
Déjà je me reprochais d'avoir été sensible. J'étais attristé, elle me
crut indécis.
--Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends,
combien les dieux me sont cruels!
--Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un
bonheur que je ne puis goûter. Mon coeur est consacré à la tristesse;
mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la
perte de Lucile.
A l'instant, elle se lève, saisit ma main, la pose sur son coeur que je
sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse
tendrement contre cette gorge d'albâtre qu'elle étalait à ma vue,
approche de ma joue sa joue brûlante; ses bras deviennent des chaînes où
je suis retenu, son regard est celui du désir et elle cherche par mille
agaceries à faire couler dans mon coeur la flamme qui dévore le sien.
Elle n'y réussit pas.
Pendant qu'elle s'évertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui
repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes.
Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tête en poussant un
profond soupir; son coeur était prêt à éclater: enfin les larmes
coulèrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me
dit:
--Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher
mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis
accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre
coeur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler?
Je me repens de cette honteuse faiblesse.
Je repris aussitôt:
--Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il
m'est dur d'y être condamné.
Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque temps le silence. En
lui jetant un regard furtif, j'aperçus sur son visage l'empreinte d'une
douleur profonde. Je sentis mon faible coeur s'attendrir, et la pitié
faire place à l'amour.
Déjà le feu de la molle luxure commençait à couler dans mes veines, mais
crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre
ses bras et m'éloignai de quelques pas.
Lorsqu'elle vit que je l'évitais, sa contenance changea. La rougeur lui
couvrit la face et ses yeux parurent enflammés; puis, tout-à-coup,
cédant à son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la
poitrine et prononça ces paroles d'un ton véhément:
--«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai
témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des
maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes
yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices.
Bientôt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux
se dérobèrent sous elle, elle cherchait à s'appuyer; je lui tendis la
main.
A l'instant une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les larmes
recommencèrent à couler, elle me jeta un regard de désespoir en disant
d'une voix presque éteinte:
--Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon coeur que
dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort
dans mon âme.
L'état où je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me
perçaient le coeur et la vue de ce sein découvert qui palpitait avec
violence échauffait mon imagination.
Déjà je commençais à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril,
je m'enfuis.
Dès que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je
suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque:
--Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours?
Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée?
Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que
c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser,
lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état
où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse
rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il
s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile!
Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave!
laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans
espoir!
Comme elle achevait ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre,
en m'écriant:
--Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah!
daignez me tirer de cette cruelle incertitude!
A ma vue, Sophie resta interdite.
Je me jette à mon tour à ses pieds et lui demande à mains jointes de ne
plus me tenir en suspens.
Dans l'agitation où elle était, elle ne savait quel parti prendre. Elle
voulut parler. La voix lui manqua.
Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore.
A la fin, elle rompit ainsi le silence:
--Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma
raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de
Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait
naître, et j'en suis trop punie.
Frappé de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais
d'ouïr:
--O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le coeur!
Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez
pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus
temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler
plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches.
Je vous pardonne tout.
Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de
son obstination, je me lève en m'écriant:
--Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait
encore?
Je la quittai aussitôt; et mon coeur, qu'un rayon d'espoir animait, se
livra aux transports de la joie.
Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai goûté depuis si longtemps,
vient appesantir mes paupières; il faut mettre bas la plume; mais je la
reprendrai avec plaisir à mon réveil.
De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770.
LXVIII
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
Je n'attendis pas que le jour commençât à poindre; je volai à la
cuisine, donnai ordre à mon domestique de seller à l'instant nos
chevaux; et nous partîmes, laissant Sophie à son désespoir.
Malgré l'horreur de la nuit qui était très-obscure et les dangers que je
courais de la part des brigands, la situation de mon âme était bien
changée. Je me sentais débarrassé d'un poids accablant. J'étais, si tu
veux, encore triste; mais ma tristesse n'avait rien de noir; c'était une
tendre mélancolie; j'y trouvais des charmes et j'en préférais la légère
amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venais de quitter.
Je ne pouvais revenir de mon étonnement.
--Cette aventure tient du prodige, me disais-je en moi-même; et
j'admirais les jeux de la fortune qui se plaît quelquefois à relever
tout-à-coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre.
Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarrasser où j'allais.
Dans mon impatience, j'avais pris le premier chemin qui s'était
présenté; il me suffisait de m'éloigner de ces funestes lieux
qu'habitait la cruelle qui m'avait fait verser tant de larmes.
Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du côté de Varsovie. A
la nuit tombante, j'arrivai à Maciecow. J'y pris quelques
rafraîchissements, reposai cinq heures, et poursuivis ma route. Le
lendemain avant midi, j'avais déjà passé le Bugs près de Slawatioze. Sur
les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une
colline qui dominait une vallée dont l'aspect me charmait. Comme j'étais
rendu de fatigue, je mis pied à terre et me reposai sur le gazon.
Je ne fus pas longtemps assis. Une sorte d'inquiétude s'était emparée de
mes sens et je me mis à errer dans ces lieux solitaires. Comme j'étais à
promener mes tendres rêveries sur le bord d'un bosquet, j'entends les
cris d'un oiseau qui se précipitait dans le feuillage, je levai les
yeux, et une nouvelle perspective s'offrit à mes regards.
Occupé à la considérer, je vis un château à peu de distance, et reconnus
l'endroit où j'étais venu entendre la belle affligée.
A peine avais-je fait cent pas, que j'aperçus près de moi deux femmes
assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres.
J'avançai doucement, puis j'arrêtai pour les mieux considérer.
L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tête inclinée,
et semblait ensevelie dans de profondes réflexions. L'autre, élégamment
vêtue, s'occupait à éparpiller les feuilles d'une fleur.
Comme celle-ci étendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint
à tourner la vue de mon côté. J'en étais assez près. A mon aspect elle
fut effrayée, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait
des yeux quelle pouvait être la cause de ce cri. Je m'avançai vers elles
pour les rassurer.
Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rêveuse, je
reconnus Lucile!
--Ciel! L'ombre de Gustave! s'écria-t-elle aussitôt en se retirant
avec effroi.
Elle pâlit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait
immobile de frayeur.
Je m'élance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et
m'efforce de la rappeler à la vie. Mes efforts furent longtemps
inutiles.
Enfin elle entr'ouvre les yeux.
--Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui
criais-je en la pressant contre mon coeur.
Pâle, tremblante et respirant à peine, elle poussait de profonds
soupirs, et me regardait d'un oeil étonné.
--Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile?
Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots.
Peu à peu son teint s'anime, sa poitrine se relève, la respiration se
dégage, sa langue se délie, ses yeux se remplissent de larmes; elle
prononce quelques paroles: mais les sanglots étouffent sa voix.
Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos
larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se
serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à l'autre.
Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui
après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se trouvent réunis
de nouveau?
Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de
notre amour.
Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole:
--Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois
je pleurais votre perte.
--Hélas! j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais, grâce au
ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras.
Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de
baisers.
--Est-ce un songe?
--Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants.
--Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette énigme.
L'agitation où je me trouvais était si grande que je ne pouvais parler.
Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un
frissonnement courir de veine en veine; ma voix était étouffée et mon
visage tout en feu.
Après ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus
tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie.
--Cruelle amie! s'écriait souvent Lucile pendant mon récit, faut-il
que j'aie à te reprocher mon malheur.
Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avait appris ma
prétendue mort.
--Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon
âme à cette nouvelle? Elle était inexprimable. Longtemps je fus en
proie à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin, et
je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle pointait du doigt le
château), là, chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et
c'est ici où je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en
attendant que la mort me réunît à toi.
En prononçant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme
elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux.
--Je ne cherche point à t'attendrir, continua-t-elle avec un triste
sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore.