qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il
s'écria soudain:
--Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois
chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous
voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne
m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne
vous souvenez-vous plus de Sansterres?
--Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des
nouvelles de tes jeunes messieurs.
--Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux;
il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors,
j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui
n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.
--Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?
--Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant
leur désastre.
--Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?
--Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont
brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.
A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je
reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon
sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue.
--Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là
quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié.
Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la
voix et lui répondis:
--Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis
au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te
prie. Ne dit-on rien de circonstancié?
--Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait
demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut
jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti
opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un
soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez,
monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.
--Achevez, de grâce.
--Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se
répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put
leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à
fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se
sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte
dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les
appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent,
saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre
le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés
dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a
donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche
en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces
infortunés.
Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la
fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon
coeur.
Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile,
quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers
gémissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le
glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces
touchantes!
O mon âme!...
Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans
l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une
séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en
souffrant vers le terme de mes jours.
Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus
la force de souffrir.
LXI
DU MÊME AU MÊME.
Le temps ne semble s'écouler que pour mesurer la longueur de mes
souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le
calme ne renaît point dans mon âme agitée.
La pensée me tourmente sans relâche. La cruelle, loin de me transporter
dans l'avenir pour m'y consoler, me ramène sur le passé pour déchirer
mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse à me
chercher partout des chagrins elle me promène dans ces lieux, témoins
autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un désert, où leur
fantôme est resté pour tourmenter ma mémoire. Elle me présente les
richesses évanouies des héritages de mes pères et les débris de ma
fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis
et fait passer devant moi leurs ombres mélancoliques; elle me traîne
sous les ruines de ce palais où est ensevelie Lucile! Ha! quel trait
elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour
me faire supporter le fardeau de mon existence?
Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon âme!
Autrefois, caressé de la fortune, environné d'amis, chéri d'une
maîtresse chérie, je me trouve dans un aride désert, et c'est dans ce
désert que je dois traîner les restes languissants de ma vie.
Hélas! que n'ai-je trouvé la mort lorsqu'un fer meurtrier me perça le
sein? et qu'ai-je gagné à lui échapper, que le triste privilége de
souffrir plus longtemps?
Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues
flétries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en
verser, je n'en peux épuiser la source.
_P. S._ Nous fuyons comme des lâches devant les troupes des puissances
médiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume.
Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow où mon père a dessein
d'attendre son entier rétablissement.
LXII
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Tout concourt à couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le
but de sa mission. Gustave est à Krasilow. Je me dispose à aller le
trouver.
Le voilà dans mes filets!
Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un
grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie
femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il
besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si
déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes?
Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire.
Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de
son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle
exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez
peu.
Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait
élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la
vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de
rire.
Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon
extérieur de mon mieux.
--Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu
trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour
toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir
à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie.
Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs.
--Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous
posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre
amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et
il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en
poussant un profond soupir.
Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle
tenait embrassé.
Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient
l'âme. La honte couvrait mon visage et mon coeur était déchiré de
remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices.
Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant
tendrement contre son sein. Je n'osais plus mêler mes feintes caresses à
la sincérité de ses regrets: je me serais même arrachée de ses bras si
je l'eusse osé. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu
sur le vice.
--Quelle candeur, quelle tendresse, quelle générosité que la sienne!
me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais
cette perfide amie que tu tiens embrassée, tu reculerais d'horreur!
Mon coeur était en proie à mille cruels mouvements; mais la honte les
étouffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procédés, je
rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs.
--Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intérêt
pour elle, je l'arrose de larmes!...
Mes joues étaient comme de feu. Pour lui dérober ma confusion,
j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de
la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excès de
douleur.
Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle était dupe de ma duplicité.
Peu après je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes
obscures intrigues.
Quelle faible créature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore
triompher du préjugé!
D'Opalin, le 8 septembre 1770.
LXIII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me
trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs.
Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il
m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend
gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du
sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie.
Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure
enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent
sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance.
Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils
naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur.
Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés
de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce
n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances
enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement.
Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait
paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés
par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères!
qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que
me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir?
Que les temps ont changé! Tout-à-coup réveillé au bruit des discussions
civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin
d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du
sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en
provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme
un songe.
De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines
cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma
Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je
frémis en me voyant si misérable.
Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un
soupir!
XLIV
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk,
Hier, mon père, qui se trouve entièrement rétabli, me proposa de prendre
l'air avec lui. Nous allâmes promener dans un petit bosquet aux environs
de la ville.
D'abord, il me parla de choses indifférentes; puis, il me tint ce
discours:
--Mon fils, vous avez abandonné le corps pendant mon absence: si vous
l'aviez fait par lâcheté j'en serais au désespoir; mais je ne puis
attribuer votre désertion à un manque de coeur, puisque vous portez
d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc être vos
raisons?
--L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom
de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte
de me trouver parmi des scélérats qui, pour des riens, portent partout
le fer et le feu, égorgent sans pitié le malheureux sans défense et ne
connaissent rien de sacré.
--Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus
d'honneur encore que les blessures que vous avez reçues. Je veux à mon
tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entré dans le parti des confédérés
peut-être un peu trop à la légère, mais le temps et la réflexion m'ont
enfin dessillé les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de
cette guerre, et je saisirai la première occasion de me retirer; dès
ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprès de moi. Vous
êtes libre.
A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser.
--En passant dans l'étranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer
leurs usages aux nôtres et de remarquer bien des choses qui échappent
à ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont
été les succès des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour
nous. Mais voilà, à présent, que nous avons sur les bras toutes les
forces de la Russie; peut-être aurons-nous encore bientôt toutes
celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas
autant pour nous réduire.
Nous n'avons point d'armées régulières à opposer à des troupes
réglées. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en état de
résister à l'infanterie. Nos cavaliers ne sont même que des troupes
légères qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les
voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparaître avec une égale
rapidité. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements:
mais ne sauraient tenir en bataille rangée. Que feraient leurs
pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je
ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les
rendent plus semblables à des brigands qu'à des guerriers. S'il y a
peu à conter sur les combattants, il y a moins à conter encore sur les
chefs. Le poste de général est toujours très-épineux, il faut du
mérite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout
ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige
encore le talent d'un politique consommé. Effectivement, quelle
difficulté n'y a-t-il pas à se ménager parmi tant de chefs jaloux des
uns des autres et à tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux
qui sont à la tête des confédérés, on n'en trouve aucun qui ait les
talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de les
passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de
Poulowski et de Birinski. Celui-ci connaît assez le métier de la
guerre, mais il est d'un naturel ardent et emporté. Il ne faut rien
trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs
opiniâtre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent
l'humilier et jamais il ne profite des leçons de l'expérience. L'autre
au contraire est assez souple, assez prévenant, assez caressant; mais
il n'a aucune de ces qualités qui peuvent assurer le succès des
grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mérite, il ne sait
point avoir recours aux lumières d'autrui, il se livre à son instinct
sans réflexion et suit toujours ses petites idées. Les autres ne
s'étudient qu'à les traverser. En toute occasion ils les contredisent,
méprisent leurs avis, et cherchent à les rendre odieux à tous les
confédérés. Ainsi, comme si les Dieux s'étaient mêlés de nos
querelles, pour nous confondre, le courage a été ôté à nos soldats et
la sagesse à nos généraux. Le peu de mérite des chefs et le manque
d'harmonie entre les officiers, joints à la licence et au défaut de
discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos
affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas déjà? Vaincus par nos
propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu'à se
montrer. L'ignorance et la lâcheté des confédérés me dégoûtent: leur
cruauté et leurs excès barbares me révoltent. Ils ne savent que
dévaster, piller, assassiner. Semblables à des bêtes féroces, qui vont
de tout côté, égorgeant les faibles troupeaux. Ceux mêmes qui
paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre
sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se
passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait été fort
affaibli dans la dernière rencontre, s'était retiré près de Trombula
avec les débris de sa petite armée. Après avoir reçu quelque renfort,
il forma le dessein de surprendre à son tour l'ennemi. Tandis qu'il se
disposait à l'exécuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner
le commandant. Il disait avoir des intelligences secrètes pour entrer
à toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans
un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... représenta le
fâcheux état de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser
échapper une occasion aussi favorable. Ce lâche conseil aurait dû
couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque
tous y applaudirent. Indigné de cette ouverture, je fis les derniers
efforts pour les ramener.--«Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas
encore réduits aux dernières extrémités; et quand cela serait,
n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes?
Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil.
Oui quand aucun de nous ne devrait échapper; mieux vaut cent fois
périr que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas
assez la vie pour vouloir la conserver à ce prix.» Mes efforts furent
vains: les lâches refusèrent de se rendre. C'en est fait: je les
abandonne, je partirais même sur-le-champ, si je ne devais avoir des
ménagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus
passionnés. Mais je trouverai bien moyen de prendre congé de lui. Je
vous le répète donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne
vous retiens plus.
--Non, mon père, lui répondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai
point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards.
Il se passa alors entre nous une scène assez attendrissante. Je sentais
renaître je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur.
Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus obligé
d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon père: aujourd'hui
il me semble l'avoir retrouvé.
De Krasilow, le 10 septembre 1770.
LXV
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici
en équipage de cavalier à l'endroit que Sansterres m'a indiqué.
--C'est là, disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces
espérances.
Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience
d'arriver.
J'arrive enfin. Après quelques recherches, j'apprends que Gustave est
dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je
soupire après le lever du soleil. Qu'il me parut tardif!
Quoique fatiguée, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes
yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes désirs, et
mon esprit se livrait aux plus agréables idées.
Déjà je croyais avoir l'avant-goût de ces nuits délicieuses dont le
charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports
ravissants de deux coeurs amoureux. Mon âme nageait dans la joie: enfin
au milieu des pensées délicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara
de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos.
Mais quelles illusions abusèrent alors mon esprit! Je croyais être
transportée dans un séjour enchanté. J'y attendais Gustave sur un lit de
roses au pied d'un grand arbre touffu.
Près de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en
murmurant; tandis que les oiseaux cachés sous le feuillage remplissaient
les airs de leurs chants amoureux.
Une troupe de petits génies m'environnaient; les uns me présentaient
toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de
fleurs: tandis que les grâces étaient attentives à me servir et que des
nymphes légères et à demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de
verdure émaillé de violettes et d'amarantes.
L'Amour était caché derrière un buisson de myrthe, qui me décochait un
trait, en souriant d'un air malin.
Mon âme était enivrée de volupté. Remplie d'une impatiente ardeur, je
soupirais après mon amant.
Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'élance vers lui, je veux
l'embrasser, mais il s'éloigne à l'instant, je cours pour l'atteindre,
il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je
poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine à me fuir.
Tout-à-coup cette scène changea, et je me vis dans une sombre forêt.
A quelques pas était une grotte obscure. Une main invisible m'y entraîna
malgré moi. A mesure que je m'y enfonçai, je découvris, à la sombre
lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet à la main. A leur
approche je fus saisie de terreur.
J'étais dans une cruelle agitation, rien n'égalait mon trouble; je
m'éveillai enfin, et me trouvai dans mon lit baignée de sueur et de
larmes.
On dit que les songes ne sont que de vaines illusions: cependant, je te
l'avoue, celui-ci m'attriste.
De Krasilow, le 16 septembre 1770.
LXVI
DE LA MÊME A LA MÊME.
A Biella.
Ah! Rosette, je l'ai vu ce cher ami. Mais qu'il m'a paru changé! Son
teint se ressent du hâle. Il n'a plus ces grâces délicates qui sont
comme la fleur de la première jeunesse. A cet air ouvert et riant qu'il
portait partout, a succédé une douce langueur qui lui donne un air plus
tendre. Il est moins beau, mais il est plus intéressant.
A sa vue j'ai senti les plus vives émotions. L'idée de tout ce qui
pouvait retarder mon bonheur m'était insupportable: mais plus mon
impatience était grande, plus je sentais la nécessité de dissimuler.
--C'est à Rosisce, disais-je, que l'amour m'attend. Là, comme seuls
dans l'univers, nous serons tout l'un pour l'autre. Il m'a toujours
témoigné de l'amitié; et de l'amitié à l'amour, le pas est glissant à
notre âge. Mais il faut lui cacher mon dessein; s'il le pénètre je
suis perdue. Le conduire dans mes terres? L'entreprise est délicate et
pleine d'obstacles.
Après avoir mis mon esprit à la torture pour trouver des expédients, je
m'avisai enfin de celui-ci:
--Brunissons un peu ce teint de lys, ce cou d'ivoire, ces mains
blanches; imitons une moustache naissante, prenons un nom qui puisse
lui être connu, allons le chercher sous cet habit militaire, et
tâchons de lier avec lui. Il est malheureux, son coeur a besoin de
consolation; en flattant sa douleur, nous pourrons réussir à gagner sa
confiance: et puisqu'il ne porte les armes qu'à regret, affectons la
même aversion pour le métier de la guerre.
Dès le lendemain je mis mon plan à exécution.
J'épiai Gustave, et saisis toutes les occasions de me trouver sur ses
pas. Il avait coutume d'aller seul promener dans un petit bois hors la
ville. J'y allai aussi.
L'image de l'affliction a des charmes pour les malheureux. Je pris un
air triste, Gustave le remarqua, et bientôt il rechercha lui-même ma
compagnie. Je parvins à la lui rendre agréable; puis nécessaire. Prenant
conseil de la situation de son âme, j'affectai du dégoût pour le métier
des armes. Il me confia le dessein qu'il avait de se retirer: je lui fis
un pareil aveu.
Je l'invitai à venir avec moi passer quelques jours à la campagne d'un
proche parent. Je lui dis que cette campagne se trouvait sur sa route,
et je l'engageai enfin à m'y suivre.
Nous voilà en chemin; mes gens étaient prévenus, nous arrivons, on nous
sert quelques rafraîchissements; et comme il me paraissait fatigué, je
l'ai pressé de prendre un peu de repos jusqu'à l'heure du souper. En
attendant j'ai fait mes préparatifs. Tout a été bientôt en ordre.
Quoique fatiguée moi-même, je ne puis fermer l'oeil; les moments qui me
restent jusqu'à ce qu'il descende, je ne saurais mieux les employer qu'à
t'informer de mon équipée: un peu de patience et je t'en apprendrai le
succès.
De Rosisce, le 24 septembre 1770.
LXVII
GUSTAVE A SIGISMOND.