Hélas! n'est-ce que pour verser des larmes que mes yeux s'entr'ouvrent?

O chaîne de malheurs! Ils viennent rarement seuls; ils aiment à se

presser sous les pas d'un malheureux. Occupé à pleurer mes amis,

fallait-il aussi pleurer ma maîtresse! Tous mes chagrins passés

s'abîment dans le sentiment de sa perte. Lucile enlevée de ce monde à la

fleur de son âge, lorsque... A cette idée, comme ma douleur s'aigrit!

Mon âme s'abreuve à longs traits d'amertume, mon coeur se déchire, et le

sentiment du bonheur s'écoule pour jamais par cette blessure.

LVI

DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

J'aperçois le soleil qui s'abaisse sons l'horizon; les ombres se

projettent au loin dans la plaine; déjà il n'y a plus que le sommet

élevé des montagnes qui retienne les derniers rayons de l'astre disparu.

Voici l'heure que plein d'impatience, je courais aux lieux fortunés où

m'attendait mon amante: heure autrefois si désirée! tu n'es plus à

présent que celle de mon désespoir!

Lucile n'est plus!

Hélas, sa chère image s'offre sans cesse à mon âme attendrie. Comme ses

yeux brillaient d'un doux feu! Combien sa modestie ajoutait à ses

charmes! Quelle candeur, quel enjouement, quelle aménité dans ses

entretiens! Que sa beauté était séduisante, et son coeur fait pour

aimer! Rien ne lui manquait. La fortune et la vertu lui avaient prodigué

tous leurs dons. Qu'avait de plus le ciel à lui accorder?

Ah! elle était trop belle pour vivre; j'étais trop heureux. Le destin

jaloux l'a moissonnée comme une fleur à peine éclose.

Tant d'attraits devaient-il sitôt périr? Ne la verrai-je donc plus,

cette bouche divine me sourire amoureusement! Je ne l'entendrai plus

cette voix touchante dont les doux accents allaient à mon coeur! Ses

regards tendres n'exciteront plus au fond de mon âme d'émotions

délicieuses!

O Lucile, Lucile, dans quel désespoir ta perte a plongé ton amant!

Où retrouver son beau naturel, son âme sensible, ses nobles sentiments?

De quel plaisir elle enivrait mon coeur dans les épanchements de la

confiance! O douce société! tendre union! non, ce n'était point l'union,

c'était le mélange de deux coeurs.

Félicité céleste, félicité si rare sur la terre, je t'ai goûtée, je t'ai

perdue! Il n'est plus pour moi de Lucile. Elle a couru se perdre dans le

gouffre éternel du néant, il ne m'en reste qu'un triste souvenir sans

cesse présent à mon esprit pour affliger ma pensée.

De dessous un ormeau du bosquet de Radom.

LVII

DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

Quelques rayons d'espérance commençaient à luire au fond de mon coeur:

mais hélas qu'ils ont été bientôt éteints!

Un bruit vague courait que le comte Sobieski, fuyant les ruines de son

palais embrasé, s'était retiré avec sa famille à Opalin. J'y courus à

l'instant; mais toutes mes recherches furent vaines; point de Sobieski!

Me voilà en chemin pour revenir chez mon oncle, plus désespéré que

jamais.

Comme je repassais dans mon esprit mes infortunes, mon cheval se mit à

hennir et à faire un écart. Je lève les yeux et n'aperçois rien. Il

refuse d'avancer. Je l'attaque. Il se cabre, se défend, et m'emporte à

la fin dans un sentier de traverse. Il courut un bon mille avant que

j'eusse pu l'arrêter. Lorsque j'en fus venu à bout, je cherchai à me

reconnaître.

Peu après, croyant avoir regagné le grand chemin, je ne tardai pas à

retomber dans mes sombres rêveries. Je n'en fus tiré que par la faim qui

commençait à se faire sentir. Je regarde ma montre. Surpris de voir que

le jour fût déjà si avancé, je cherche le soleil, et l'aperçois sur son

déclin, alors je ne doutai plus que je ne fusse égaré.

Je continuai à marcher, et je n'arrivai point. Inquiet comment je

passerais la nuit, j'avais gagné le sommet d'une légère éminence. Je

m'arrête pour promener mes regards autour de moi, j'embrasse de l'oeil

la longue chaîne des collines, des plaines, des forêts que j'avais

traversées.

Tout-à-coup j'entends les sons d'une trompe rustique, et j'aperçois, à

quelque distance, un berger appuyé sur sa houlette, tandis que deux

chiens et un jeune garçon rassemblaient son troupeau.

J'allai à lui. Il parut surpris de me voir.

--Ne craignez rien, lui dis-je, mon ami: je suis un voyageur égaré que

la nuit oblige à chercher quelque part un asile. Voudriez-vous me

servir de guide jusqu'au prochain hameau?

--Hélas! répondit-il, cet endroit est désert, il n'y a qu'un château à

deux lieues d'ici, dont le maître est absent. D'ailleurs il serait

nuit avant que vous pussiez y arriver, et trop tard pour y être admis.

Mais ma cabane n'est pas éloignée. Je n'ai à vous offrir que de la

paille pour lit, du lait et du pain pour nourriture. C'est tout ce que

le ciel m'a donné, je le partagerai ce soir de bon coeur avec vous, et

demain, je vous remettrai sur votre route.

J'acceptai ces offres obligeantes.

Ainsi, après une longue et fatigante journée, j'arrive à une méchante

cabane. Je trouvai sur le seuil de la porte une bonne femme (c'était

celle du berger) avec un petit enfant sur les genoux. Elle ne fut pas

moins étonnée de me voir que ne l'avait été le pâtre.

Mon premier soin fut de chercher un endroit pour mettre mon cheval; et

tandis que je lui préparais une litière et que mon hôte rangeait ses

moutons, sa femme alla se disposer à nous recevoir.

En entrant dans la chaumière, je fus surpris de l'air mal propre qui y

régnait: tout y présentait l'image de la misère la plus affreuse. Je

comparais en silence ces murs enfumés aux lambris dorés des palais; et

pour la première fois, je fis de douloureuses réflexions sur l'inégalité

du sort des humains.

Nature marâtre, disais-je en moi-même, faut-il qu'une partie de tes

enfants soient ainsi nés pour la servitude et le travail, tandis que

l'autre nage dans l'opulence au sein de la mollesse!

Mon hôte vint m'en tirer pour prendre part à leur petit souper. Je me

place à cette misérable table, et la petite famille se range en silence

autour de moi.

Bientôt mes tristes pensées vinrent m'y trouver; elles me suivirent

encore sur mon lit de paille. Enfin, excédé de fatigue, je m'endormis.

Le lendemain, je me réveillai à la pointe du jour et me disposai à

partir.

En entrant dans l'étable, je trouvai mon cheval étendu sur la litière et

rendu de fatigue. Il fallut rester.

J'allai trouver mon hôte, et lui fis part de mon embarras.

--Que cela ne vous inquiète pas, seigneur. J'aurai soin de votre bête,

et pendant que vous demeurerez avec nous, je tâcherai de faire de mon

mieux.

Touché de sa bonté, je lui donnai quelques ducats, que je le forçai

d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia à genoux.

Pour passer mon ennui, je me mis à errer aux environs de la cabane, et

crainte de m'égarer, je pris avec moi son jeune garçon.

Attiré par un charme inconnu vers une petite forêt, je m'enfonçai dans

sa sombre épaisseur et la traversai triste et pensif: bientôt je me

trouvai dans une vallée solitaire, coupée d'une petite rivière.

A quelque distance, j'aperçus un bouquet de grands arbres qui

balançaient dans les airs leur cîme touffue, répandant sur la plaine,

dans un vaste contour, la fraîcheur et l'ombrage. Je vais me reposer

sous leur impénétrable abri. Un pâtre y avait rassemblé son troupeau

brûlé des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hôte et m'asseois

auprès de lui.

J'étais charmé de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de

cet homme.

Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans

quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, santé du corps, paix de

l'âme, précieux dons de la nature, que vous êtes préférables aux faux

biens dont le monde est si épris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il

faut apprendre l'art d'être heureux. Comme nous, il n'est point rongé de

désirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de

félicité. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins

vifs que les nôtres, ils sont aussi plus durables. L'espérance vaine,

les regrets, le désespoir ne viennent jamais empoisonner le cours

paisible de ses jours. Pourquoi aller à grands frais chercher le bonheur

si loin, lorsqu'il est si près de nous!

Tandis que j'étais enfoncé dans ces réflexions, un doux sommeil vint

appesantir ma paupière. Hélas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un

repos pénible et plein de trouble.

A mon réveil, mon hôte me présenta des fruits et du laitage, dont je fis

mon dîner, et comme le soleil n'était déjà plus piquant, j'allai ensuite

promener au bord d'un sombre rivage.

Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trêve: bientôt il revint

m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pensée du sentiment de

mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraçait la chère image de

Lucile.

Fleurs qui émaillez la verdure, vous aimiez que sa main vous cueillît:

hélas! vous ne reposerez plus sur son sein amoureux; vous ne serez plus

entrelacées parmi ses belles tresses, vous ne porterez plus à ses sens

un parfum délicieux. Comme vous elle brillait du pur éclat de la nature:

fallait-il que comme vous elle ne brillât qu'un jour?

Tandis que j'exhalais ainsi ma douleur, j'entendis de loin une voix

mélodieuse dont les accents plaintifs faisaient gémir les échos. Ils

excitèrent dans mon âme une surprise mêlée de joie.

Immobile, je cherchais des yeux d'où pouvaient venir de si doux accents.

Puis j'avançai par hasard au pied d'un rocher qui me les répétait; mais

je ne pus rien démêler.

L'émotion que ces sons me causaient avait pour moi des charmes; ils

suspendaient le sentiment de ma douleur.

--Je ne suis pas le seul, disais-je, qui gémisse en ces lieux. C'est

sans doute la voix de quelqu'infortunée dont le coeur a besoin de

consolation.

Après avoir longtemps joui du plaisir de l'entendre, la voix cessa.

En voyant le soleil s'abaisser sous l'horizon, je songeai à regagner ma

cabane. Je fis remarquer à mon guide l'endroit que nous quittions, et je

me retirai à regret, enseveli dans de tristes pensées, mais moins

tristes que celles de la veille.

Les accents de cette touchante voix retentissaient encore au fond de mon

âme; je la sentais un peu débarrassée du poids qui l'opprimait. Je ne

sais quelle émotion s'était emparée de mes sens, ranimait mon coeur

flétri et me faisait trouver ce séjour enchanteur. Je ne pouvais

souffrir l'idée de le quitter, et tout en marchant je me tenais ce

discours:

--Tel qu'un forçat harassé de fatigue, depuis longtemps je mène une

vie agitée et remplie d'alarmes; il serait temps de goûter un peu de

repos. A présent que tous les liens qui m'attachaient au monde sont

rompus, que je suis dégoûté de ses brillantes folies, et détrompé de

ses vaines chimères, qui m'empêche de fixer dans ces lieux mon séjour,

et de m'y ménager une tranquille retraite?

J'étais encore occupé de mes pensées, lorsque j'arrivai sous mon humble

toit, et le sommeil ne vint que fort tard en suspendre le cours.

Le lendemain j'allai d'assez bonne heure m'asseoir vis-à-vis du pied du

rocher qui m'avait répété les accents de cette voix touchante.

Il était déjà tard, et les échos gardaient encore le silence: mon

chagrin était extrême. Mais tout à-coup ce silence fut interrompu par

les chants de la veille. Ils me paraissaient plus distincts.

J'avançai pour les mieux entendre; mais je fus arrêté par un large

fossé, qui entourait un parc: j'aperçus dans l'enfoncement un château

d'où je jugeais qu'ils devaient partir; ils finirent plutôt que je

n'aurais voulu.

La nuit commençait déjà à déployer son noir manteau, et déjà je

regagnais tristement ma chaumière, lorsque cette voix plaintive éclata

de nouveau dans les airs. Je m'arrête.

--Ha, la voilà encore! disais-je tout seul. Que j'aime à l'entendre

gémir au milieu de ce profond silence! Comme mon coeur palpite de

plaisir! Ha, si elle savait le charme qu'elle répand autour d'elle!

Tendre Philomèle, comme toi, l'âme blessée d'un trait qui la déchire,

j'essaie de tromper ma douleur. Nous envoyons ensemble nos accents

vers le ciel, et nous n'avons que les étoiles pour témoins de nos

plaintes.

En arrivant, mon premier soin fut de m'informer du nom du maître du

château. Mon hôte ne put me le dire, quoiqu'il habitât sur ses terres;

il savait seulement qu'il était absent depuis quelques mois, d'ailleurs

il ne connaissait personne au logis que l'intendant.

Le jour suivant, je me rendis seul au lieu accoutumé et de meilleure

heure encore. Je suivis de loin le fossé, et remarquai qu'il ne faisait

pas le tour du château, et qu'on pouvait en approcher par les derrières;

puis je m'éloignai. De toute la soirée la voix ne se fit entendre. J'en

étais affligé!

Cette voix, disais-je en moi-même, suspendait le sentiment de mes maux.

Le ciel semblait m'avoir ménagé cette faible consolation: hélas! c'était

la seule que je goûtais encore. Je m'y suis trop abandonné, et pour me

désespérer le cruel destin m'en prive.

Dès qu'il fit obscur, je hasardai d'aller au pied des murs qui

renfermaient cette affligée, dans l'espoir de l'entendre encore.

Comme j'en étais fort près, j'entrevis de la lumière au travers d'une

embrasure. J'avance en tremblant, je prête l'oreille, et n'entends rien;

je veux approcher l'oeil et je ne puis y atteindre. Je cherche une

pierre pour m'élever; je la place doucement contre le mur et monte

dessus.

D'abord je n'aperçus qu'une lampe qui brûlait. A sa pale lueur, bientôt

je crus découvrir les ruines d'un édifice antique. J'étais saisi

d'horreur à l'aspect de ce lieu lugubre où régnait un profond silence.

Tout-à-coup une lumière plus vive y pénètre, et j'aperçois une longue

salle voûtée, toute remplie de tombeaux. Dieux! quels objets se

présentèrent à ma vue. Un petit noir portant un flambeau devançait une

femme vêtue d'une longue robe flottante et dont la face était couverte

d'un voile. Elle s'avance lentement une couronne de fleurs à la main, se

penche sur une urne cinéraire et la tient embrassée en poussant de

profonds soupirs.

Je la contemplais en silence, le coeur saisi d'attendrissement.

Elle resta longtemps immobile dans cette attitude; enfin elle se relève,

essuie ses yeux avec un mouchoir blanc, et couronne l'urne en prononçant

d'une voix gémissante ces paroles:

«Il n'est plus, lui qui n'aurait jamais dû mourir! son coeur

bienfaisant était l'ami de tout le monde, et il a eu à redouter la

haine. Dans le temps même qu'il prenait plaisir à pardonner, il est

tombé sous les coups de la vengeance! Ah! partout où la renommée

portera son nom et dira sa mort, il recevra les regrets des âmes

sensibles! La joie est tarie pour jamais au fond de mon coeur; il

n'est plus pour moi d'autre plaisir que de m'attendrir sur son sort et

de venir penser à lui au milieu des tombeaux. Que ne peut-il voir

couler mes larmes, entendre mes gémissements, recevoir mon âme prête à

s'envoler! Hélas! j'espérais que ses mains me fermeraient les yeux, et

c'est moi qui ai recueilli ses cendres. Chère ombre, accepte ces

derniers devoirs que te rend mon amour.»

Ciel! quelle émotion inconnue parcourait mes veines, à l'ouïe de ces

paroles. Mes organes étaient enchaînés de plaisir, mon coeur défaillait

de joie, je m'arrêtai un instant pour recueillir mon âme, je croyais

entendre Lucile.

Mais soudain l'image de Lucile dans les bras de la mort se présente à

mon esprit; une secrète horreur parcourt tout mon coeur, mon sang se

glace, une sueur froide coule de mon front, un tremblement involontaire

me saisit, mes genoux se ploient et je tombe sans connaissance.

Au bout de quelques heures, je reviens de mon évanouissement. Je ne sais

où je suis. A demi-éveillé, je porte mes mains engourdies autour de moi

et trouve la terre humide. Je lève les yeux et j'aperçois les étoiles;

je me crois dans un enchantement. Enfin, comme un homme qui sortirait

d'un rêve douloureux, je me reconnais.

Le froid m'avait saisi, j'étais mal à mon aise, je voulais me mettre sur

la pierre qui m'avait servi de marche-pied; mais à peine pus-je me

remuer. J'avais envie de me retirer, mais comment faire la route? Et

quand j'en aurais été en état, comment reconnaître mon chemin?

Il fallut donc attendre l'aube du jour. Elle arrive enfin.

Je me lève avec difficulté, mes jambes fléchissent sous mon corps, et je

marche en chancelant.

J'étais à peine hors de l'enceinte du château, que le soleil se leva.

Cherchant les endroits où il donnait, je venais d'atteindre une petite

colline, lorsque les forces me manquèrent tout d'un coup; je ne pus plus

avancer, je m'assis.

Exposé à la douce chaleur des rayons naissants, peu à peu je me sens

revivre; déjà je puis me lever, et je gagne à pas lents mon humble

asile.

Bientôt la fatigue m'oblige de me reposer; je me couche un instant sur

un talus au bord d'un grand chemin, rêvant à ma triste aventure.

Peu après, je me vois entouré de cinq cavaliers. C'étaient des Russes.

Ils s'étonnent de me voir là, je les regarde avec la même surprise.

--Ami, me dit l'officier qui était à leur tête, levez-vous; il faut

nous suivre, vous êtes notre prisonnier.

A l'instant, trois mettent pied à terre, me désarment et m'entraînent.

--Cruels, m'écriai-je, laissez-moi! vous voyez que je n'ai plus de

forces.

--Hé bien, vous aurez un de nos chevaux.

En même temps, ils me firent prendre un peu d'eau-de-vie et m'aidèrent à

monter. Ma douleur se ranime avec mes forces.

Nous partons.

Le spectacle de la veille se retrace à mon esprit, et mes yeux se

tournent malgré moi vers l'endroit où s'était passée cette lugubre

scène.

Me voilà en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille

questions, je gardais le silence.

Vers midi, nous arrivâmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils

se livrent à la joie: rangés autour d'une table et la coupe à la main,

ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent à boire et semblent

encore vouloir insulter à mon infortune.

Toute la journée le soleil les vit à leur débauche.

Cependant je cherchais à charmer ma tristesse: mais la réflexion ne

servait qu'à empoisonner le sentiment de mes maux.

--Quel enchaînement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore,

je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible

adoucissement à ma misère: aujourd'hui je n'ose même donner un libre

cours à ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre:

chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de

mon âme s'envenimer! Comme mon caractère s'aigrit! Autrefois j'aimais

à voir chacun avec un air gai et content. A présent, je ne puis

souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gémir tout le monde autour

de moi. A quel affreux état je me vois réduit! Cruels ennemis,

laissez-vous toucher à mes larmes, et plutôt que de me retenir captif,

percez-moi le sein!

Les voilà qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher

à mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envolés; si du

moins la paix m'était laissée, mais elle me fuit maintenant; et dans

l'excès de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation.

Heureux ceux qui, frappés dans les combats, ont abandonné leur dépouille

à la mort et quitté le malheureux théâtre de la vie!

_En continuation._

Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je

ne suis pas plutôt échappé à un malheur, qu'un autre plus cruel

m'attend. Toujours persécuté par le destin, chargé de peines, voilà mon

lot.

Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annonça qu'il allait

me conduire à Lublin, pour me remettre à son commandant.

Depuis que j'étais sous sa garde, j'avais refusé toute espèce de

nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir.

Dès les huit heures, nous tînmes la route de Lublin.

Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait

le chemin, nous aperçûmes à quelque distance une troupe à cheval: mes

Russes s'arrêtèrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi,

prirent la fuite et me laissèrent avec celui dont j'avais la monture.

Bientôt je me vis entouré d'une troupe de confédérés. C'était le Palatin

de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'armée.

Il s'avance vers moi, me reconnaît, et n'est pas moins surpris de cette

rencontre, que j'en étais charmé.

Après le récit de mon aventure, il se félicite d'être mon libérateur. Il

me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'était

pas là mon dessein.

--Hé quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre père?

--Mon père est en Turquie, où il n'a pas besoin de moi, et où il n'a

que faire lui-même: plût au ciel qu'il n'eût jamais songé à prendre

part aux dissensions qui désolent ce malheureux pays!

--Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son

parti?

--Non vraiment.

--Étonné de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez

resté sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous

vous étiez retiré, il a témoigné beaucoup de mécontentement.

--Je le crois.

--Je voudrais n'avoir rien d'autre à vous apprendre, mais quelque

désagréable qu'il soit d'annoncer de fâcheuses nouvelles, je dois

encore vous dire que deux jours après son arrivée, il s'est trouvé

dans un léger engagement où il a reçu une assez grande blessure, qui

n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon départ, il

s'est retiré à Derasnia, et doit y rester jusqu'à ce qu'il soit

rétabli.

Cette nouvelle qui probablement ne m'eût pas fort affecté il y a cinq

mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon

père désapprouvât ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'idée qu'il

fût en danger, et je me déterminai sur-le-champ à l'aller joindre.

Que le coeur humain est un mystère profond! Il me semble que je sens

pour mon père un attachement qui ne m'était pas ordinaire: à mesure que

mes amis me sont enlevés, ma tendresse se resserre sur ceux qui me

restent.

Je vole à son secours.

_P. S._ Je viens d'écrire à mon oncle de ne pas être inquiet sur mon

compte.

Le Palatin a eu la bonté d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon

cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour

m'accompagner jusqu'à Derasnia.

De Bistapiec, le 13 août 1770

LVIII

DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

A mon arrivée, j'ai trouvé mon père hors de danger. Sa blessure, quoique

assez légère, se trouve malheureusement logée dans une partie fort

délicate.

Je m'attendais qu'il me témoignerait quelque mécontentement, de ce que

j'ai abandonné son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche.

J'ai retrouvé ici quelques connaissances.

Notre armée est fort éclaircie. La plupart des confédérés paraissent

dégoûtés de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont déjà

pénétré dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes

à tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des

brigandages commis. Ils en ressentent à leur tour les funestes suites:

mais ils le méritent; car ils ont été les premiers à donner l'exemple de

ces horreurs.

Si le Dieu des combats était juste, il y a longtemps qu'ils auraient dû

être tous exterminés.

De Derasina, le 20 août 1770.

LIX

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Je viens de recevoir réponse de l'ami de Gustave.

Après s'être retiré du parti des confédérés, Potowski est allé rejoindre

son père qui depuis peu est de retour de Turquie.

Il doit être à présent arrivé à Derasnia, et y rester quelque temps.

Voici le moment de faire jouer mes ressorts.

J'envoie ordre à Sansterres de s'équiper immédiatement en cavalier, et

d'aller, sans délai, à la découverte de Gustave.

Lorsqu'il l'aura découvert, je lui enjoins de se trouver comme par

hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile.

Sansterres est précisément l'émissaire qu'il me faut; il connaît

Gustave, il est rusé, je lui fais sa leçon, et j'espère qu'il s'en

tirera bien.

Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en

donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son

zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être

contente.

Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en

conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir

de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la

terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._

De Lomazy, le 20 août 1770.

LX

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!

Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia,

j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux

attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une

idée confuse, que je ne pouvais démêler.

--Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis

vous remettre.

Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple · 第 3 / 7 段