ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les
endroits de jeu, les parties de plaisir.
Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais
comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus
rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu.
Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles
dépenses, je me vis ruiné sans ressource.
Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement
de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours
témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de
ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que
j'avais à attendre.
Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne
m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi.
Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient
encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par
leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.
Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la
jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les
parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon
esprit était gâté, mais mon coeur n'était pas corrompu. Au milieu du
tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour
penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas
heureux.
Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je
tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le
moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer.
Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon
amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point
déchirer mon coeur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes
amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui
m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa
brillante imposture.
Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de
la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels
pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à
lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais
me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le
trouver.
«--Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins
confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages
avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez
sûr de ma docilité.»
Après lui avoir exposé l'état de mes affaires:
«--Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts
frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de
faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province.
Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez
l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce
que vous avez perdu par vos extravagances.»
Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce
conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais
bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires,
mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste,
révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de
mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.
Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu
qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et
tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à
mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la
mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je
craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.
Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques
préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du
Levant.
Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me
revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions
souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous.
Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai
qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à
l'article de ma réforme, il parut attendri.
«--L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la
vôtre.»
Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint
plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.
Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais
ensuite ils devinrent contraires.
Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête
s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie,
puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous
aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.
Nous louvoyâmes toute la nuit.
Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les
voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.
Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu
éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.
J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le
bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt.
Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les
autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir
pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que
le commencement des malheurs qui m'attendaient.
Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que
s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:
--Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant
de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que
vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez
homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent.
Je ne pouvais retenir mes larmes.
--Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les
délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer
vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille
fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de
quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.
--Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si
consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes.
Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait
briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et
s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec
quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent
de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont
bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le
saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui
échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au
milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et
les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en
voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence;
combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs.
Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut
autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais
habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et
ne fais fond sur rien.
C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon coeur contre les coups du
destin.
Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son
esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté
du sol et le pittoresque des points de vue.
Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le
local:
--Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes
de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les
ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé
d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres
dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer
la moindre attention.
Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que
les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de
fatigue.
Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il
fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous
en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des
barbaresques.
Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal
revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait
mon désespoir.
Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet
de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les
portes sur nous.
De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de
sombres réflexions sur le sort de l'humanité.
Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous
trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui
s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même
surprise.
Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des
jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe,
l'indignation s'éleva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la
vie, je demandais la mort à grands cris.
--Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait
souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta
situation actuelle.
A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en
silence.
On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que
pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse,
et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le
sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.
Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à
l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune
accoururent et formèrent un cercle autour de lui.
Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre;
charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien
devint aussi plus doux.
Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept
ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence
un trait de générosité admirable.
Un jour Joinville disparut.
Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise
à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.
Mais sur le soir, je le vis reparaître.
--Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.
--Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je
devenir?
--Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.
--Eh quoi! nous aurait-on rachetés?
--Non, non.
--Expliquez-moi donc ce mystère.
--Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais,
j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un
transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa
faveur, la grâce que je lui demanderais.--Celle de retourner dans ma
patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après
un instant de réflexion, il me dit:--Tu ne pouvais pas plus mal
choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir.
Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais
qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en
ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert
de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement
porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai
remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de
vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une
heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux
sentiments, me suis-je dit, il n'a point un coeur insensible; il
faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai
embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.--Que veux-tu?
m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.--La mort, seigneur,
car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me
suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune
le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez
que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre
coeur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter
l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la
servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas
l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me
dit:--Quand je ne serais pas content de tes services, je serais
touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton
compagnon: dès ce moment il est libre.
--Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi,
c'est à vous que je dois ce bienfait?
En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand
tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.
--J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort
digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour
vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze
jours nous mouillâmes devant Constantinople.
Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il
avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il
avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au
vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes
larmes, la douleur m'empêchait de parler.
--Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me
quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité,
craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en
France.
Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais
comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le
parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait
pour Venise.
Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir
quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque
coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît
à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves.
Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la
pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe.
Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela
à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent
faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas
Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.
Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec
les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une
partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la
sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai
appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à
Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi
leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la
faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.
Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut
de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche,
escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés
tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y
a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.
Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré.
Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte
d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent?
Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon
coeur.»
Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt;
nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude
de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière.
C'était un escadron russe.
Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge
dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais
l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le
retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.
Enfoncé dans l'épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y
surprit. Je résolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je
tâchai de me reconnaître. J'errai longtemps à l'aventure.
Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours
cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j'aurais voulu en
adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt
me l'ôter de l'esprit.
De Sandomir, le 30 juillet 1770.
LIII
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
Ah! cher Panin! il semble que les dieux irrités aient épuisé leur haine
sur ma tête dévouée. Hélas! tout est mort pour moi.
Les confédérés ont fait des incursions dans la grande Pologne, et
partout où ils ont passé, on ne trouve que dévastation.
Le joli bourg de Baranow a même été réduit en cendres; les flammes n'ont
épargné que quelques édifices incombustibles. Au milieu des masures
consumées, on voit encore, d'espace en espace, un temple, une tour,
dominer tristement sur les ruines de son enceinte désolée.
Hier, j'eus toute la journée devant les yeux cet affligeant spectacle.
A Sandomir, je quittai la route de Radom pour prendre celle d'Osselin.
Je ne pouvais me résoudre à passer si près de Lucile sans la voir.
J'avance à grands pas vers ces lieux où était mon trésor. A mesure que
j'approche, mes noirs soucis disparaissent, la joie renaît dans mon
coeur. Je ne me sens pas d'impatience; je brûlais d'arriver.
Déjà je découvre de loin ce charmant séjour; tout me rappelle un doux
souvenir, ces bosquets enchantés où je me promenais avec Lucile, ces
bords fleuris où je reposais sur son sein, ces berceaux délicieux où je
la couronnais de fleurs, et, dans les transports de mon âme, je croyais
déjà la voir et la presser dans mes bras amoureux.
J'arrive enfin.
Ciel! quel spectacle s'offre à ma vue! Tout est désert; partout a passé
le fer et le feu.
Je parcours, avec une surprise mêlée d'effroi, ces belles campagnes, que
je reconnais à peine. Je vole vers le château, et je ne trouve que des
masures.
A cet aspect, mille idées funestes s'offrent à mon esprit troublé et
déchirent mon coeur. Je me représente Lucile écrasée sous ces ruines;
j'éprouve d'avance toutes les horreurs du désespoir, et contemple dans
un étonnement stupide toute l'étendue de mon malheur.
Je sors enfin de cette espèce d'ivresse, pousse de tristes gémissements
et cours éperdu, cherchant vainement de tout côté quelqu'un qui
m'apprenne ce que sont devenus les maîtres infortunés de ces lieux.
O fortune! ô revers! ô ma Lucile! seule espérance qui me restait ici
bas, où as-tu donc été entraînée? où as-tu fui loin des ruines de ce
palais embrasé? Et c'est moi qui t'ai conseillé d'y venir. Malheureux!
qu'ai-je fait? Quel repentir cruel déchire mon sein! Mais où la douleur
m'égare.
Ah! c'est vous, c'est vous, barbares ennemis qui avez causé mon malheur.
Puissent toutes les horreurs de la guerre, tous les fléaux qui affligent
les hommes, retomber sur vos têtes criminelles; puissiez-vous être
réservés à la plus horrible vengeance; que jamais vous ne trouviez
d'asile nulle part, qu'un implacable ennemi vous poursuive sans relâche,
qu'il vous atteigne, vous égorge et se baigne dans votre sang.
Ce monde où je vivais autrefois, enivré d'une folle joie, qu'est-il
devenu? Un séjour de deuil rempli d'emblêmes funèbres que la mort a
tracés et suspend autour de moi.
Cruel destin! ne pouvais-tu te contenter de tant d'autres victimes?
Fallait-il que ta haine s'attachât à moi, et me choisît pour s'épuiser
sur ma tête? Ne te suffisait-il pas que cinq de tes traits m'eussent
atteint coup sur coup sans m'en décocher un sixième!
O Lucile, Lucile, ma chère Lucile! Est-il bien vrai que je t'ai perdue?
A cette idée mon être entier se dissout et s'écoule.
O mort! viens à mon aide: hâte-toi d'arriver; tous les liens qui
m'attachaient au monde sont rompus, ton glaive n'a plus qu'à trancher le
fil de mes jours.
LIV
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Je ne sais si tu as pénétré mon dessein.
J'ai déjà gagné que Lucile n'écrive plus à Gustave; il faut empêcher
maintenant que Gustave n'écrive plus à Lucile. Ainsi, morts l'un pour
l'autre, du moins en idée, rien ne m'empêchera de lier avec lui.
Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imaginé?
Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai
cependant bien recommandé à Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui
me seraient adressées au château d'Osselin. Quelle peut être la cause de
ce retard?
Inquiète de ce long silence, je vais écrire à un ami de Gustave, avec
qui j'ai appris qu'il est en relations; sûrement il m'en apprendra
quelque chose.
Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que
c'est...
_En continuation._
Nous venons de recevoir la fâcheuse nouvelle de la dévastation de la
terre d'Osselin. Le château même a été réduit en cendres après avoir été
livré au pillage.
La comtesse est à ce sujet dans une affliction extrême; elle se félicite
néanmoins de l'avoir quitté à temps, et comme par miracle.
Lucile paraît insensible à ce désastre; elle voudrait seulement être
périe sous les ruines.
Pour moi, j'en suis très-fâchée.
Voilà le comte à peu près ruiné. C'était dans ce château où il avait
transporté ses trésors et où il gardait ses titres. Adieu sa belle
collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de
chagrin.
Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d'été.
Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les
rideaux, la tapisserie, étaient d'un damas bleu de ciel garni de franges
d'argent. Le plafond était de stuc orné de peintures en camayeu de la
même couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les
trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout
cela soit détruit!
Est-tu donc, chère Rosette, si fort engagée avec ton beau Castellan, que
tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer à tes amies? Il y
a trois mois que tu m'écrivis une petite lettre; mais si petite qu'il
semblait que tu n'avais rien à me dire. Dès-lors, tu ne m'as pas donné
le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi à ton égard; je t'écris
souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, même de
mes pensées les plus secrètes.
Souviens-toi que j'attends au plus tôt de tes nouvelles, et que si tu ne
me dédommages de ton long silence, je te punirai par le mien.
De Lomazy, le 2 août 1770.
LV
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
De l'endroit où je t'écrivis mon désastre, l'affliction m'a suivi chez
mon oncle où je suis venu chercher un asile. Dès-lors mes larmes n'ont
cessé de couler.
J'ai fait mille vaines recherches. Je ne puis parvenir à tromper ma
douleur; tout me ramène à l'objet de mes craintes; et lorsque je viens à
me rappeler ces tristes masures, je frissonne d'horreur.
Rien n'égale la tristesse de mon âme. Le jour paraît trop court pour
suffire à mon tourment: et comme si ce n'était pas assez des fantômes
qui m'épouvantent alors, la nuit, ils m'assiégent encore. Le doux repos
ne vient plus fermer mes paupières. Après quelques moments d'un sommeil
agité, je me réveille en transes. Je crois voir l'ombre de Lucile pâle
et sanglante, je crois entendre sa plaintive voix; et je ne sors de ces
rêves effrayants où le désespoir égare ma pensée, que pour me livrer à
des idées plus affligeantes encore.