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UN
ROMAN DE COEUR,
PAR
MARAT,
L'AMI DU PEUPLE;
Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit
autographe, et précédé d'une notice littéraire;
Par le bibliophile JACOB.
II.
PARIS,
CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
8, RUE DU JARDINET.
1848.
Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.
LES AVENTURES
DU
JEUNE COMTE POTOWSKI.
XLVIII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
La fureur des confédérés a passé à leurs ennemis. Ce n'est plus une
guerre; c'est une suite de brigandages atroces. On ne voit que perfidie,
pillage, trahisons, assassinats.
Rien n'est plus sacré à aucun des partis: ils s'exterminent sans
quartier. Ils courent par troupes effrénées, le glaive et le flambeau à
la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout
après eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dévastées! Que de
châteaux abattus! Quels monceaux de ruines! Quel amas de débris!
Ah! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne
connaissent plus de devoirs, et ont renoncé à l'humanité même. Hé quoi!
J'aurais été enrôlé parmi eux. Je serais venu porter la désolation dans
ma patrie, j'aurais trempé mes mains dans le sang de mes concitoyens; au
lieu de verser le mien pour leur défense? Funestes victoires! infâmes
trophées! dont j'ai honte et horreur.
Quels cruels remords s'élèvent dans mon âme! De quel amer repentir je la
sens pénétrée! ah mon père, que de regrets vous m'auriez épargnés, si
vous ne m'aviez enchaîné à vos destinées!
Quand l'humanité n'obligerait pas les confédérés à renoncer à cette
injuste guerre, leur propre intérêt devrait les y engager. Ils n'ont ni
discipline, ni habileté, ni valeur à opposer à l'ennemi. Ils ne sont pas
même unis. Livrés à leurs basses passions comme des bêtes féroces, ils
poursuivent chacun des vues particulières. S'il leur restait quelque bon
sens, quelque prévoyance, comment ne s'aperçoivent-ils pas que cette
désunion doit à la fin entraîner leur ruine. Avec quelle facilité
l'ennemi va triompher de leur faiblesse! Ah cher Panin, il n'a pas
besoin de les attaquer, la discorde fera bientôt tout l'ouvrage. Ils
s'entredéchirent déjà entr'eux.
_P. S._ On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont
travailler à nous pacifier; et qu'elles ont déjà fait avancer des
troupes sur nos frontières pour contenir les factieux.
Puisse la fin de nos malheurs ne pas se faire attendre longtemps!
De Barasse, le 7 juillet 1770.
XLIX
HADISKI A LUCILE.
A Varsovie.
C'est avec répugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux
office: mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant.
Vous aurez sans doute déjà appris par la renommée notre entière défaite
à Broda.
Durant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonais,
Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses jours.
Tandis qu'il retenait son bras sur la tête d'un malheureux qui lui
demandait quartier à genoux, deux ennemis féroces, fondant sur lui, le
renversèrent sur la poudre. Je vole à son secours, mais à peine l'eus-je
joint, que je tombai moi-même entre les mains des vainqueurs. J'implore
leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraînent. Un de
leurs chefs accourut à mes cris. Informé de ma demande et de la qualité
de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir
soin.
Je retourne sur mes pas. Hélas, vous le dirai-je? je le trouvai pâle,
couvert de sang et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires.
On l'enlève, nous arrivons dans une chaumière. Là, je m'efforce de le
rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me
reconnaît. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix
mourante:
«Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher,
apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son
image dans le tombeau.»
A peine avait-il achevé ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans
mes bras.
Quelles grâces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui
avait éteint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beauté. On voyait dans
ses traits une douce sérénité; ses beaux cheveux flottaient autour de
son cou; dans son côté paraissait la blessure profonde...
Ah, je ne puis achever. Pardonnez à ma douleur.
De Pocoutiew, le 6 juillet 1770.
L
LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX.
A Lusne.
Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici, nous n'avons
point de ses nouvelles.
Peu après votre départ se répandit le bruit d'une bataille sanglante
entre les confédérés et les Russes. Lucile craignait que Gustave ne s'y
fût trouvé. Tandis qu'elle attendait en transes des particularités de
l'affaire, on lui apporta une lettre, elle la crut de son amant, et
l'ouvrit avec impatience.
A peine y eut-elle jeté les yeux, que je la vis pâlir; ses mains
tremblantes pouvaient à peine soutenir le papier, ses lèvres décolorées
étaient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployèrent sous
son corps, et elle tomba sans connaissance.
Tout mon sang se glaçait dans mes veines.
«Hélas! qu'est-il donc arrivé, Lucile? m'écriai-je.»
Je courus vers elle et demandai du secours à grand cris.
Quand nous l'eûmes rappelée à la vie, je jetai un regard sur la lettre.
Elle était d'un ami de Gustave, qui nous annonçait sa mort.
Je ne vous peindrai pas l'état de notre pauvre fille, il est
inexprimable; et les larmes qui coulent de mes yeux et inondent ce
papier, vous le diront mieux que ma plume.
Elle a passé deux jours entiers dans une douleur stupide, sans prononcer
aucune parole, et refusant toute espèce de nourriture.
J'avais beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances
étaient vaines. Enfin la voyant épuisée d'inanition, je me jetai à ses
genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me
donner la mort par ses refus. Elle a reçu de ma main quelques bouillons.
Sa douleur paraît avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un
instant.
Souvent elle lève ses yeux et ses mains vers le ciel en prononçant le
nom de Gustave, puis tout-à-coup elle verse un torrent de larmes, son
sein se soulève avec précipitation, et les sanglots la suffoquent.
Je me suis aperçue qu'elle aime à aller gémir dans le jardin, et je
crains que tout ne serve ici à lui rappeler son amant et à nourrir sa
douleur.
J'ai donc pensé de l'emmener chez sa tante à Lomazy, où nous passerons
quelque temps, jusqu'à ce que son affliction soit un peu modérée.
Adressez-nous-y vos lettres, et écrivez-nous souvent.
D'Osselin, le 19 juillet 1770.
LI
SOPHIE A SA COUSINE.
Partie de mon projet a déjà réussi, et même au-delà de mes espérances.
Lucile croit Gustave dans le tombeau.
Tandis qu'elle était dans des transes mortelles et pleurait à l'avance
la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami supposé, qui
lui annonçait la fatale nouvelle.
J'en inclus une copie.
Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te répondrai, Gustave
lui-même: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire
intercepter pendant mon absence. Il y donne à Lucile la relation de la
mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir fait les changements
convenables, je l'ai envoyée à une personne de confiance avec ordre de
la copier, de l'adresser à Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer
sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour à quelqu'un.
A sa réception, rien n'égalait le trouble de Lucile; je tremblais que
les suites n'en devinssent plus sérieuses: mais par bonheur je suis hors
d'embarras. D'abord elle voulait renoncer à la vie; à présent elle se
contente de gémir.
Pour faire diversion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée chez une
tante à Lomazy et m'a engagée de les y accompagner. Nous tâchons de la
distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son
affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va
seule promener ses tristes pensées sur le bord d'un ruisseau.
Sa mère a tout fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre: elle ne
veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein.
Hier, je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne
est attenante j'eus la curiosité de l'épier au travers d'un petit trou à
la paroi. Je la vis à demi-couchée sur un canapé, la lettre en question
à la main. Elle paraissait dans une agitation extrême; sa poitrine se
soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le
papier que pour essuyer ses larmes. Tout-à-coup elle pousse un long
gémissement.
«... A... a... arre... arrête, ô mon coeur!» disait-elle d'une voix
étouffée.
Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amèrement. Je fus si
touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes; je me
repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer.
De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle
laissait retomber sa tête.
Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer,
j'entendis ce triste soliloque:
«Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la
cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime
de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la
mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son
sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore.
Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste
sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de
mourir dans les tourments.»
_En continuation._
Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour être le
témoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais
imaginé qu'une fille timide aille seule gémir au milieu des morts?
Il y a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre asile. Nous
fîmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pûmes gagner, c'est
que quelqu'un l'y accompagnerait.
Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on
pourrait se procurer les cendres de Gustave.
Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à
l'instant.
Je ne sais quelles idées lui trottent par la tête; mais ce sont des
idées romanesques à coup sûr.
De Lomazy, le 27 juillet 1770.
LII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les
confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant
notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de
son père.
Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un
oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le
comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans
la vue d'être à portée de Lucile.
Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne
pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis
en attendant que j'arrive à bon port.
Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage
inspire une noire mélancolie.
Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon coeur: je me
plaisais à le contempler.
En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un
homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain
dans l'onde claire.
Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre
un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui
présentais.
--Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous
vous méprenez.
Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.
Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de
courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux
dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.
Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai
permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se
retira et me fit place.
A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots:
«Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger
à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été
l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de
ma pitié.»
--Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands;
cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis
pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.
Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne
finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre.
Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et
je parierais bien que tu seras toujours de son avis.
MOI.
Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà
que les armes russes se distinguent toujours contre celles des
Ottomans.
LUI.
Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il
voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de
quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins
affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.
MOI.
Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.
LUI.
J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et
seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction,
du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle
manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois,
la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas,
et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare
jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.
MOI.
Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi
dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par
terre.
LUI.
A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et
endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim;
car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce
qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre
fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la
terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de
bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec
cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent,
mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la
connaissance de ce fatal secret.
S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à
la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en
Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents
cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros
emprunts.
Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le
plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses
commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses
commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs
commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter
de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût
paru dans tout son jour.
MOI.
Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de
l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée,
magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares
vertus.
LUI.
Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!
MOI.
Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il
faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône
elle l'a occupé dignement?
LUI.
Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.
MOI.
Quoi ses victoires sur les Turcs?
LUI.
Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de
la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré
quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces
événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.
MOI.
Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses
États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples,
de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir
rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents
bien proportionnés à sa place?
LUI.
Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif
naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui
ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.
Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une
centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi
des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits
de l'humanité, l'amour de la patrie?
Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce:
mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les
moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir
ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la
campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à
ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins
pleins de faste et d'ambition.
Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire
triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre
elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y
est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils
pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des
réglements pour épurer les moeurs, prévenir les crimes, protéger le
faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire
observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du
gouvernement?
Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour
augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne
les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle
pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours
levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la
félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par
leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts
faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase?
Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle
avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'oeil sur ses vastes
États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes
pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait
abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces
du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un
pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons,
et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle
aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de
fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La
nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse.
Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de
ses anciens sujets.
Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique
présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges
déplacés.
On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de
ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime
publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez,
elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa
renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter
ses louanges.
MOI.
Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé;
aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de
la malheureuse Pologne.
Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois
puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques
années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier;
les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre
d'accord.
LUI.
Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous
arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité!
MOI.
Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.
LUI.
Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la
victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?
Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous
dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous
n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail,
la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et
les délices, celui du petit nombre.
Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour
l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions
d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix.
Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que
son côté faible.
En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la
situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants,
hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le
gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la
liberté, tous les autres sont comme nuls.
En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a
donc point d'enfants pour la défendre.
On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les
fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété,
le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître
insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est
l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec
répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en
être très-petit.
Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier
l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne
serait-elle pas dépeuplée?
Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents
peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être
généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce
n'y sauraient donc fleurir.
Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans
doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas
animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne
sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la
force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône.
Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience?
C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont
plus que des affaires de faction.
En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile
presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la
protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point
de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y
règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout,
détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la
nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont
point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité,
ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.
Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les
campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans
commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc
qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux,
qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.
Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est
donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la
chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils
assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui
n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur
sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher,
mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.
Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais
on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns
contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au
dehors que vous êtes dangereux au dedans?
Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au
moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos
dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement
n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous
entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.
MOI.
Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens,
de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir
nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous
verrons bientôt finir nos maux.
LUI.
Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous
prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont
entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous
réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun
dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de
bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux
à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les
défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à
le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie
et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas
tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix
durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités
vous envoient pour vous châtier.
MOI.
Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils
manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!
LUI.
De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils,
ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur
grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les
croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris,
de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de
caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous
verrez qui de nous deux s'est abusé.
MOI.
J'y consens.
LUI.
Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire
d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de
leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces
qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il
ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs
usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des
manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités
surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin
qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous
les possédiez on ne sait à quel titre.
MOI.
Cela serait plaisant!
LUI.
Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils
ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent
à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec
plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre
gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore
chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un
prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.
Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le
but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour
médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à
de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront
de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière
liberté.
MOI.
Très-bien!
LUI.
Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que
c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces
qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous
pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un
moment en paix.
Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos
pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire
adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas
en redouter eux-mêmes les conséquences.
Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous
rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans
leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.
MOI.
Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
LUI.
Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les
ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits
expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est
dans la chose même et le remède est violent.
Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au
peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre
les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans
qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre
gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont
toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste
équilibre.
Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix,
l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la
servitude et de la famine qui le désolent.
MOI.
Le remède est violent, en effet.
LUI.
Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour
servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce
n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un
peuple de l'injustice de ses oppresseurs.
MOI.
Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le
serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et
j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop
justes pour nous traiter ainsi.
LUI.
Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait:
mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la
force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous
rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans
les fers.
Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses
qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours
ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses
prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux
puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez
naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à
l'un de nos voisins.
Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles
du public.
--Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous
entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère
flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni
mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de
merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins,
que c'est un brave capitaine et un grand prince.
LUI.
On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats
il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en
faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne
lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A
l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien
qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa
véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre
sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer;
mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.
MOI.
Comment cela, je vous prie?
LUI.
La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses
États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son
ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain,
pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer
les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit,
tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme
bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les
flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut
la misère.
Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est
laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que
ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède
n'aient trouvé que des censeurs?
Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est
curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va
souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa
capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque
toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se
soit jamais vengé des indiscrets.
MOI.
Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de
ses domaines.
LUI.
Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États
nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il
les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger
militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres.
MOI.
Vous ne faites pas l'éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute
celui de son esprit.
LUI.
Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par
malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort.
MOI.
On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
LUI.
Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier,
c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais
ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science
politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque
de grands talents.
Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à
leur donner de la consistance.
Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune
occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des
vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances
voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il
attend qu'il s'élève entre elles quelque différend.
Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse
bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses
desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie.
S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les
choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a
quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti
combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour
s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire.
Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à
avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses
États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais.
Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses
peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le
surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il
use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de
grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les
ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses.
Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner
les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses
de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se
passer de lui.
Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur
lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les
fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien
se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande
avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte
toute ressource pour l'avenir.
La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol,
joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui
bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses
États de devenir florissants.
Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son
tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste
dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul
ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les
gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à
secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se
feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une
domination étrangère.
Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle
dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le
maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne
fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée.
Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes;
mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son
tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand
capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce
n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui
menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas
beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir
lui-même simple petit électeur de Brandebourg?
Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien
rares. Qu'en pensez-vous?
MOI.
J'en conviens.
LUI.
Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais
il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre
rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour
et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans
cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des
douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à
s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces.
Tandis qu'il parlait:
--C'est bien là mon homme, disais-je tout bas.
Il se fit un moment de pause.
Puis, je repris ainsi:
--Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous
prie, quelque chose de l'empereur.
LUI.
Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme
encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de
son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je
vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins
malhonnête.
Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce
soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il
fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le
gâteau entre eux seuls.
_En continuation._
Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes
craintes.
Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de
prendre parti vinrent se retracer à ma pensée.
Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une
guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à
ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité
de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle
a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du
Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions,
s'avancent pour nous dépouiller.
Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en
sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi,
je renouai la conversation.
--J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes,
vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que
vous avez fait de ces trois têtes couronnées.
LUI.
Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des
rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour
de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.
Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui,
le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste
sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de
tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent
l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la
renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents
qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y
méconte tous les jours.
MOI.
Il faut excuser les princes.
LUI.
J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout
ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience.
Plaisante méthode de faire leur éloge!
MOI.
Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes
ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du
métier qu'ils font.
LUI.
Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils
ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.
MOI.
Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une
multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent
tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?
LUI.
Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de
devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si
vicieux.
MOI.
Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a
ses défauts en ce monde.
LUI.
C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples
ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien
passer quelque chose aux princes._
Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence,
car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu
l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a
point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y
suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs
idées?
Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus;
ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui
des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et
qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs
sujets?
Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur
justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté,
après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des
affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les
emploient à faire le malheur de leurs sujets?
Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser
lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en
scandaleuses prodigalités?
Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit
de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté,
notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à
leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.
Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs
voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent
leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs
fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs
satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même
d'y prendre part.
Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature
humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de
fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout
soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer
ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces
astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la
contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans
les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop
lâches, pour s'exposer aux coups.
Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi,
s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets
que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la
révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la
terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux
malheureux qu'ils tiennent opprimés.
Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit
pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont
pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et
déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément,
et ses yeux étincelaient de colère.
_En continuation._
Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais
avec un plaisir secret mêlé de surprise.
--Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous
ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état
obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un
esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret
de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous.
Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange
condition.
LUI.
--Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un
moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera
cesser votre étonnement.
Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:
LUI.
--Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour
mon malheur.
Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon
éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux
soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.
J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner
que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma
fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à
savoir en jouir.
A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à
mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands
biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.
D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie
maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon
âge.
J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur
naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire
payer leurs plaisirs.
Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de
profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux
expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité
d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils
m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions:
mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais.
Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en
souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je
ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt
fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.
On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au
faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il
fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé
magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et
je tins table ouverte.