douées et utiles à tous, mais comme prédestinées aux déboires et aux
ingratitudes. Grand, laid, lourd et maladroit aux exercices de la
guerre, il était fin, spirituel et prudent jusqu'à paraître avare,
toujours calme quoique d'une activité incessante, discret,
très-équitable, courtois, et peu parleur quoique d'une élocution
élégante et lucide. Il écoutait les plaintes avec une patience et un
dévouement admirables, et il inclinait de préférence vers les opprimés.
Comme administrateur, il n'avait d'égal que notre Biarque Fanta, et,
dans ce pays où rien ne s'écrit, il faut des facultés exceptionnelles
pour bien conduire tous les détails d'un gouvernement de quelque
importance. Teumro était du petit nombre de ceux qui avaient toujours
fidèlement suivi la fortune du Dedjadj Guoscho. Il était le pivot du
conseil, de toutes les affaires, et, par surcroît, il servait aussi de
bouc émissaire; beaucoup de nos gens ne l'appelaient pas autrement que
_Hazazel_ (nom biblique de bouc émissaire); les soldats, les notables,
les paysans, manquaient rarement de lui attribuer l'initiative des actes
de rigueur ou des mesures impopulaires émanant du conseil du Prince, et
cependant c'est à lui qu'ils s'adressaient toujours dans leur détresse.
Il était connu pour s'évertuer en faveur de ses amis et de ses clients,
et pour en être régulièrement payé par la froideur ou la trahison. On
l'a entendu disant en aparté, après la sortie d'un homme fort aimable,
qui lui demandait un service: «Quel dommage de s'aliéner un si charmant
homme en l'obligeant!» Il avait une religion sincère et bien entendue,
et il faisait secrètement d'abondantes aumônes. Son fils unique le
chagrinait par sa nullité et son inconduite, et, malgré sa grande
dévotion pour les femmes, il n'était pas mieux traité par elles que par
les hommes. Il protégeait assidûment le clergé, mais n'en recueillait
qu'indifférence; à la fin, il perdit la vie dans une échauffourée, en
voulant empêcher une bande de nos soldats d'exercer indûment le droit
d'hébergement dans un petit domaine ecclésiastique; la guerre régnait
alors, et le meurtrier put s'échapper impuni. Le Prince fit fouetter un
page pour avoir répété quelques plaisanteries qu'on faisait sur cette
mort; cela intimida les railleurs, et quoique au fond tous le
plaignissent sincèrement, le nom même du malheureux sénéchal ne fut
bientôt plus prononcé. On ne put jamais le remplacer.
Les douze jours que nous passâmes aux sources thermales forment une des
périodes les plus sereines et les plus riantes de ma vie en Éthiopie. Au
fond d'une gorge profonde et précipitueuse, formée par deux longues
culées ou éperons du woïna-deuga, un bassin d'environ quatre mètres de
large, creusé naturellement dans le roc, laissait sourdre des eaux d'une
température assez élevée, qui se déversaient dans un ruisseau voisin, en
traversant deux bassins plus petits. Nos gens y avaient construit un
grand hangar, coupé par une cloison de nattes en deux parties inégales.
La plus petite, tapissée partout d'un chaume épais, contenait le grand
bassin thermal; l'autre, tapissée de verdure et de fleurs qu'on
renouvelait chaque jour, formait l'appartement du Prince et notre lieu
de réunion. Une quarantaine de huttes, perchées çà et là, sur les
anfractuosités de la gorge, suffisaient aux familiers, à la cuisine et à
ceux qui obtenaient la permission de venir se baigner un ou deux jours;
les pluies ayant cessé, la compagnie de fusiliers et les rondeliers de
service vivaient nuit et jour en plein air.
À l'exception des moments donnés au sommeil, nous passions tout notre
temps auprès de Monseigneur: on mangeait, on buvait longuement;
fusiliers, rondeliers, pages et barbes grises, tous, jusqu'aux
cuisinières, vivaient comme sur un pied d'égalité fraternelle avec le
Prince; on jasait, on badinait, on usait de son franc-parler, et cette
familiarité ne donna pas lieu une seule fois à un acte, à un mot
indiscret. La nuit, comme le jour, les deux bassins, en dehors du
hangar, étaient remplis de baigneurs. Au chant du coq, le Dedjazmatch
passait dans sa piscine, en compagnie d'une quinzaine de ses gens sans
distinction de rang: on restait dans l'eau deux à trois heures; parfois
on y mangeait et on y buvait l'hydromel; le soir on refaisait une séance
semblable. Monseigneur dut suspendre ses dévotions journalières; il
n'avait jamais été, disait-il, si peu disposé au recueillement.
Quatre trouvères et deux morions ou bouffons contrefaits, étaient
chargés de nous divertir; on prolongeait les veillées; les trouvères
nous chantaient la guerre, débitaient des hilarodies ou des saynètes, et
comme un peu de tristesse rehausse parfois la joie, l'un d'eux, renommé
pour ses inspirations mélancoliques, nous émouvait par ses élégies.
Pour protéger son maître contre les importuns, Ymer Sahalou faisait
garder les sentiers conduisant à notre koualla. Une après-midi, le
soleil dardait d'aplomb, les oiseaux étaient silencieux et se tenaient à
l'ombre; nous causions en buvant. Soudain, un chant intermittent se fit
entendre dans le lointain: la voix était fraîche et belle; elle venait
d'en haut; le chanteur parut sur un roc en saillie, et là, après avoir
chanté et chanté, il demanda, en bouts rimés, la permission de descendre
plus bas encore, afin de saluer son Seigneur et de prendre, disait-il,
son baptême de santé. On lui cria de venir, et il vint en chantant
gaiement jusque devant le Prince. C'était un joli soldat de vingt et
quelques années, natif du Metcha; il gagna de partager notre vie jusqu'à
notre retour au camp.
Monseigneur fit réparer sous ses yeux le riche bouclier du Lidj Ilma et
me le donna. Quoique très-touché de ce présent, je le refusai, et, pour
motiver mon refus, je lui découvris pour la première fois mon projet
d'aller à Moussawa, où j'avais rendez-vous avec mon frère. Je lui dis
que ce bouclier, trop riche pour ma condition, m'exposerait, lorsque je
ne serais plus en Gojam, à la malveillance de ceux qui se trouvaient
froissés par notre récente victoire; que ma participation à la bataille
suffisait déjà pour les inciter contre moi, et qu'il serait imprudent de
les braver en portant une arme que tout le monde reconnaîtrait pour
avoir été prise au Lidj Ilma.
--Soit, dit le Prince; le bouclier attendra ton retour.
Il fut convenu que je partirais la veille du jour où l'armée se mettrait
en marche pour le Damote. Cette décision resta secrète: mon projet ne
l'était pas, mais on regardait comme certain que le Prince s'y
opposerait.
Plus de vingt jours après la bataille, le Dedjadj Birro fit dire à son
père qu'il était établi en Dambya de telle sorte qu'il pouvait désormais
se suffire à lui-même; et les soldats poussèrent des cris de joie en
apprenant qu'ils allaient rentrer en Damote. L'avant-veille de la levée
du camp, j'envoyai prévenir mes amis et les principaux chefs de mon
départ pour le lendemain matin, et je m'excusai sur ce que l'heure
avancée et la brièveté du temps m'empêchaient de leur faire mes adieux
en personne. Tous manifestèrent de l'étonnement; l'un d'eux était à
boire, et il s'écria en entendant mon message: «Venu de si loin pour me
servir de frère et me laisser de la sorte, là subitement, comme la
mort!» Et il brisa contre terre son burilé d'hydromel et se couvrit la
tête de sa toge.
Le lendemain, le Dedjazmatch me reçut de très-grand matin, et sans
témoin; il me donna des conseils relatifs à mon voyage et me demanda si
je désirais quelque chose qui fût en son pouvoir. Au sortir de là, je
trouvai un grand nombre de notables réunis devant ma tente; ils me
firent asseoir au milieu d'eux et restèrent quelques minutes silencieux,
la figure couverte de la toge jusqu'aux yeux.
--Ô fils de ma mère, me dit enfin le plus âgé, c'est une mauvaise
nouvelle qui nous réunit ici; il eût mieux valu peut-être ne pas nous
connaître. On parlait, il est vrai, de ton voyage, mais nous pensions
que la force de vouloir te manquerait au dernier moment. Nous ne te
dirons rien, du reste, que Monseigneur ne t'ait sans doute dit. Nous
venons pour te faire la conduite, et te souhaiter de trouver où tu vas
des amis comme nous. C'est bien pour ce matin, n'est-ce pas? Eh bien!
nous allons nous ceindre et monter à cheval.
On vint me prévenir que les membres du conseil étaient entrés chez le
Prince lorsque j'en sortais; que le Blata Teumro lui avait représenté
que si mon départ lui était pénible, c'était à lui de l'empêcher; que le
bien-être étant le but de tous les hommes, il n'avait pour me faire
rester qu'à me donner une position qui satisfît mon ambition. Le Prince
aurait répondu: «Certes, nous nous étions habitués à le considérer comme
un des nôtres; mais il dit qu'il reviendra, et il donne pour motif de
son départ un engagement pris avec son frère, fils de sa mère, qu'il va
rencontrer à Moussawa. Les gens de son pays passent pour véridiques;
pourquoi nous abuserait-il? J'ai prévenu Birro, chez qui il devra
s'arrêter; Birro, qui est plus de son âge, saura peut-être l'empêcher
d'aller plus loin. Si son destin est de se restituer à la terre dans le
pays de ses pères, nous chercherions vainement à l'arrêter ici; si c'est
dans notre pays, les sentiers qui en éloignent se fermeront d'eux-mêmes
devant lui, et notre pain le ramènera. Allez! et que Dieu vous
récompense pour le zèle que vous me montrez.»
En sortant, le Blata Teumro et le Blata Filfilo vinrent me faire leurs
adieux; et mes apprêts terminés, j'allai prendre congé de Monseigneur.
Il était seul, à demi-couché sur son alga; il ne répondait que par des
signes de tête au peu que j'avais à lui dire, lorsque Ymer Sahalou, sans
être annoncé, releva le rideau de la tente. Il était ceint, armé, un
petit fouet à la main et portait la toge rejetée sur les épaules comme
un homme prêt à l'action:
--Allons, mes seigneurs, dit-il, puisque cela doit être, que cela soit
avant l'ardeur du jour. Tu as une longue traite à faire, Mikaël.
--Mon fils, me dit le Dedjazmatch, que Dieu te guide dans le bien; qu'il
t'affranchisse des mauvais; qu'il épargne ceux que tu aimes, et qu'il te
rapproche d'eux. Va; et ne nous oublie pas.
À chacun de ces souhaits, Ymer répondait: _Amen!_ Et voyant que
j'hésitais à sortir, il me dit vivement:
--Prends-le, embrasse-le, tu ne sais donc pas qu'il faut oser pour lui?
Le Prince sourit et me donna l'accolade.
Un grand nombre de notables m'attendaient à cheval sur la place; ils
m'entourèrent et nous nous frayâmes lentement un passage à travers les
gens de l'armée accourus de toutes parts. À la sortie du camp, des
bandes de fantassins et de cavaliers venus pour me faire aussi la
conduite se joignirent à nous, tant on mettait d'émulation à plaire au
Dedjazmatch en me rendant ces honneurs extraordinaires, car j'étais loin
de connaître personnellement tout le monde.
Après un quart-d'heure de marche environ, je fis halte, et selon
l'usage, je dis aux principaux chefs:
--Mes seigneurs, je vous en prie, par la mort de Guoscho, retournez-vous
en!
--Par la mort de Guoscho, non, non; allons! répondirent-ils.
Et on allait, sans parler, lorsqu'une poétesse qui montée en croupe
derrière un soldat, semblait chercher des inspirations en chantonnant
des lieux communs sur un ton plaintif, m'interpella tout à coup:
--N'as-tu pas vergogne, dit-elle, de déserter de la sorte notre maître,
resté seul dans sa tente? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié de nous
affliger ainsi, un lendemain de victoire, pour le départ d'un seul
homme?
Je répondis qu'eux étaient moins à plaindre que moi, puisqu'ils étaient
si nombreux pour se partager les regrets d'un seul, tandis que j'étais
tout seul pour porter les regrets de tant d'amis. Ymer Sahalou rendit ma
pensée à haute voix et en langage choisi.
--Voilà qui est parlé! s'écria la poétesse en se frappant la poitrine; ô
aveugle que j'étais! Par la mort de Guoscho, voyez donc, messeigneurs!
Du pays de Jérusalem nous est venue notre lignée d'empereurs; de là
aussi nous est venue notre religion; le même pays nous envoie les
étoffes de soie, les essences parfumées, et voici encore qu'il nous a
envoyé la véritable amitié.
Et comme les préfices aux funérailles, dans l'antiquité, la commère,
continuant à broder sur ce thème, finit par émouvoir la multitude.
Par déférence pour le rang d'Ymer, chacun attendait qu'il prît congé de
moi. Je lui représentai la fatigue des rondeliers qui allaient devant
nous au pas gymnastique, et je le suppliai d'y mettre un terme en nous
séparant.
--Halte! cria-t-il; messeigneurs, j'ai à m'entretenir avec mon frère.
Faites-lui vos adieux.
Tous les notables défilèrent devant nous, en me disant, selon l'usage:
--Que Dieu fasse que nous nous retrouvions dans le bien!
Nous chevauchâmes seuls désormais, côte à côte: les cavaliers de
l'escorte d'Ymer, à une centaine de pas en arrière, et le petit groupe
de mes gens en tête, au loin. Nous arrivâmes à un ruisseau:
--C'est ici, me dit Ymer, que nous nous séparerons. Vois ces berges
vertes, ce gué facile et cette eau limpide. C'est de bon augure.
D'ailleurs, ce ruisseau m'a déjà porté bonheur une fois: je te conterai
ça un jour.
Et, posant la tête sur mon épaule à la manière antique:
--Béni, béni soit ton voyage, comme le jour qui nous réunira! dit-il.
Un bond de son cheval l'éloigna, et il me cria:
--Frère, frère, comme au combat: le plus vite, c'est le meilleur!
Et il partit à fond de train, la javeline en arrêt et jetant au vent
des: _Ha! ha! ha!_ cris usuels dans la mêlée ou dans la chaleur du jeu
de cannes.
Et, oppressé par l'isolement, je repris ma route avec une vingtaine de
suivants, dont un bon tiers étaient des prisonniers libérés, qui
profitaient de mon départ pour regagner leurs quartiers.
À ces émotions en succédèrent bientôt d'autres d'une nature bien
différente. Nous avions à faire deux grandes journées de route avant
d'arriver au camp du Dedjadj Birro; les cultivateurs riches s'étaient
réfugiés dans les villes d'asile, avec ce qu'ils avaient de précieux; le
pays semblait désert; mais nous savions que de derrière les accidents de
terrain, les paysans en armes nous épiaient, et que la vue de notre
petit nombre pouvait les engager à nous attaquer. Nous venions de
déposséder les gouverneurs du pays, et l'administration du Dedjadj
Birro, mal assise et contestée en plusieurs endroits, laissait le champ
libre aux violences et aux désordres habituels durant les interrègnes:
des hommes d'armes en troupe sont les seuls en cas pareils à se hasarder
loin des villes d'asile. Cependant, en nous bien gardant, nous pûmes
arriver sans encombre, le surlendemain matin, au camp de Birro.
En chemin, j'avais fait une rencontre imprévue: nous marchions en
plaine, lorsque nous vîmes au loin une petite file de piétons. J'allai
avec mes deux cavaliers les reconnaître: c'était une trentaine de
messagers et de gens pressés par leurs affaires, qui afin de ne point
tenter la cupidité des paysans, voyageaient sans armes et vêtus de
haillons; ils se dispersèrent pour aller se cacher dans les fourrés.
Voyant parmi eux un Européen, qui arpentait résolument le terrain, je
lui coupai la retraite, et je ne fus pas peu surpris de reconnaître
maître Domingo, le domestique basque de mon frère, que j'avais laissé à
Gondar. Nous fûmes aussi contents l'un que l'autre de nous retrouver.
Pour la première fois, depuis longtemps, je pus entendre parler le
français, mais, dans les premiers instants, ma langue déshabituée me
refusa son service si ce n'est en amarigna. Les bruits les plus
extravagants couraient à Gondar sur mon compte: les uns disaient que
j'étais parmi les blessés, d'autres parmi les morts; tous donnaient à
mon aventure une tournure faite pour alarmer mes amis. Afin de fixer ses
incertitudes, et, s'il était possible, d'atteindre notre camp, le bon
Domingo avait profité de cette petite caravane, en ayant soin de
s'affubler de la façon la plus misérable.
Le Dedjadj Birro s'était établi à Kobla, dans le Dambya, sur un mamelon
pierreux qu'entouraient les campements de ses chefs; il n'avait guère
avec lui plus de 12,000 hommes. En entrant dans le camp, je ne pus
m'empêcher de regretter celui de Monseigneur, où le dernier goujat
m'accueillait du geste ou du regard. Ici, j'étais presque un étranger:
au lieu de pénétrer librement jusqu'à la tente du chef, je dus subir la
filière des huissiers de service; mais l'empressement avec lequel l'un
d'eux vint me prier d'entrer, allégea ma pénible impression. Birro se
leva pour me recevoir et m'embrassa: marque d'honneur dont il était
très-avare. Il me fit asseoir à ses côtés, et, après les premières
questions:
--Qui t'a escorté jusqu'ici? me dit-il.
--Personne.
--Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.
Et se tournant vers quelques seigneurs:
--Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a toujours
besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à peine
circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans
escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!
Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, d'environ
sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement revêtue
d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte basse et
étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été complète sans
quelques torches tenues par des pages.
Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours dans
un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente, qui
sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout
nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les
mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas
en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent
un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce
surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les boeufs
au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de s'en
affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.
Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au centre,
un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait par leur
odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude de faire
griller ses viandes devant lui pour les soustraire à l'influence de
l'oeil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les frapper lorsqu'on
les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez des soldats,
toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga dressé en
face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban, amulettes,
ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en peau de
mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché
au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines
damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre,
soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures.
Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de boeuf
préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et
une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les
moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en
larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la
hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement
l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures,
les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les
scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un
charme et une énergie étranges.
En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit
sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui
sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout
vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à
l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui
et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes
les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien
n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature,
qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs
inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se
perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de
maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et
du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur
est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans
les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement
d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes
éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie
et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets
des civilisations antiques.
Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait
familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir
vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les
pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu
grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de
ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et
disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient
belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare,
la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement
enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous
des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement
fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était
d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui,
joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits,
lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.
Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle et
une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran
supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son
visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère
tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard
ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile
à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain
élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une
mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme
qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une
perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il
s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés,
toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang.
Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière
scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et
sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une
réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des
soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à
l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux
que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa
parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité;
aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à
la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un
champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il
passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité.
Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par
explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus
secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses
ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère
ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et
défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans
sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me
parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie
entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de
lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes
raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et
il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le
trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma
réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.
Cependant l'ordre fut donné de servir à déjeuner. L'huissier introduisit
un homme nu jusqu'à la ceinture, portant sur la tête une corbeille à
pain recouverte d'une longue housse écarlate, et suivi du panetier, de
l'échanson et de deux servantes qui portaient avec précaution deux plats
couverts et fumants.
Ces corbeilles à pain sont rondes, plates, faites en paille fine, à
dessins de couleur, montées sur un pied creux en vannerie, et munies
d'un couvercle conique; leur diamètre est d'environ cinquante
centimètres, et leur hauteur d'un décimètre et demi. Elles contiennent
de vingt à quarante feuilles de pain et servent aux repas intimes qui
n'exigent pas qu'on dresse une table. Les plats sont posés à terre à
côté de la corbeille; le panetier s'agenouille auprès, déchire des
feuilles de pain, les imbibe de sauce et les répartit dans la corbeille
devant les convives accroupis autour; puis il retire des plats les mets
plus solides et les portionne de la même façon. Le pain est fait de
proherbe; on en délaie la farine jusqu'à la consistance d'une crème, et,
après l'avoir laissée fermenter, on en verse une mesure dans un four de
campagne, en terre cuite, très-peu profond et dont la sole est de la
même dimension que celle de la corbeille à pain. Ce genre de confection
donne un pain de forme circulaire, d'un centimètre à peu près
d'épaisseur, très léger, spongieux, sans croûte, rempli d'oeils et
flexible comme une crêpe.
Excepté les jours de grand repas, le Dedjadj Birro préférait être servi
à la corbeille. Croyant que ces apprêts étaient pour moi seul,
j'alléguai mon peu d'envie de manger, et Birro fit signe de tout
enlever. Bientôt après survint un homme dont l'entrée fit sensation: les
chefs se levèrent et ne se rassirent qu'après lui; Birro l'accueillit
amicalement et me dit:
--Mikaël, voici mon chef d'avant-garde; aime-le; c'est Tiksa-Méred, un
de mes meilleurs amis.
Et, s'adressant à son Fit-worari:
--Toi, Méred, aime Mikaël comme un autre moi-même.
C'était la première fois que je voyais ce favori déjà célèbre; sa
physionomie mobile ne me parut que franche à demi.
--Je viens savoir, dit-il, ce qu'a aujourd'hui Monseigneur, qu'il a
renvoyé sans y toucher son déjeuner?
--C'est Mikaël qui l'a ainsi voulu, dit Birro. Je resterai jusqu'au
dîner sur un burilé d'hydromel et un bout de grillade que j'ai pris ce
matin; quand il aura faim, nous mangerons tous ensemble.
Comprenant alors la faute que j'avais faite, je m'empressai de mettre
mon appétit à sa disposition.
--Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!
Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait
de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de conversations
animées.
Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une
tente à côté de la hutte du Prince.
--Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme
nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais
il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu dors
en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, je
serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil,
j'irai me rasséréner à tes côtés.
Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce
Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour
m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me
disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait
de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou
de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie,
chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il
prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un
mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un
page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi
endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la
main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses
prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire
silence. Son chapelet terminé, il me disait:
--Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas être
commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, vois-tu, je
me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai
besoin de parler à coeur ouvert. Attristons-nous sur moi.
Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait
méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main,
oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais
quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés
et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais
les yeux encore pleins de larmes.
Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires,
présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des
messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre,
le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait
ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le
don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une
supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre
parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de
lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à
cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le
dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on
écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de
Findja.
Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques du
Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son
église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro s'y
rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et,
dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons
qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches
amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et
traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban
de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie
en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée,
ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas
derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui
faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval
_Dempto_, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate de sa
selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, battaient
la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de
combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers d'élite.
Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À la
porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa
pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna
jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où
stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon
respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long
bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises
et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs
longues oraisons.
Quand il entrait dans une église, c'était avec des marques exagérées de
respect; mais si l'intérieur était désert, il se dépouillait de ses
allures fastueuses, congédiait sa suite, à l'exception d'un ou deux
favoris, et il semblait alors prier avec ferveur.
L'office terminé, tout le clergé lui chanta un hymne en guez composé en
son honneur. Ces démonstrations courtisanesques lui déplaisaient; mais,
dans l'incertitude de ses affaires, il avait intérêt à se concilier les
prêtres de cette paroisse influente. Il leur dit qu'il ne voulait
gouverner que pour le bonheur du pays, et qu'ils eussent à le faire
comprendre à tous. Le plus âgé s'avança, le bénit, et, conformément à
l'usage, termina en récitant avec tout le monde un _Pater_ et un _Ave_ à
son intention.
Rentré ensuite au camp, au milieu des acclamations des habitants
échelonnés sur notre route, et dans tout l'orgueil d'un haut pouvoir,
Birro réunit ses chefs dans un long festin.
Chaque jour, quelque ancien officier de Conefo ou de ses fils venait
prendre service chez Birro, qui s'appliquait à se faire accepter par les
notables du Dambya et à donner de lui une opinion plus favorable que
celle qu'il avait laissée à la cour du Bégamdir; car, bien que
brillante, la position que lui faisait notre victoire à Konzoula était
encore précaire. Le Ras Ali, satisfait de la défaite de l'armée des fils
de Conefo, ne voyait plus dans Birro qu'un instrument bon à briser
désormais. Dans l'espoir de s'emparer de sa personne, il l'invitait à
venir le trouver à Dabra-Tabor pour reprendre la Waïzoro Oubdar et
s'entendre avec lui sur un plan de campagne contre Oubié, dont la
vassalité nominale le fatiguait, disait-il. Birro, averti par des
familiers du Ras, demandait encore quelques jours de délai, afin d'en
finir avec les rebelles du Dambya, à la réduction desquels il procédait
en effet, mais avec des ménagements calculés; et, d'intelligence avec la
Waïzoro Manann, il suppliait qu'en attendant on lui envoyât sa jeune
femme. Le Ras lui envoyait des cadeaux, et il les lui rendait avec
usure; et, afin d'entretenir le dévouement de ses soldats, il fermait
les yeux sur leur licence, leur donnait festins sur festins, pendant
lesquels il dictait à ses trouvères des bouts-rimés relatifs à sa
prochaine entrée en campagne contre Oubié, l'ennemi cauteleux de son
gracieux suzerain le Ras Ali. De son côté, le Ras faisait chanter par
ses poëtes des vers à la louange de Birro, son plus fidèle vassal, son
beau-frère, le mari d'Oubdar, sa soeur de prédilection.
La Waïzoro Manann, tiraillée par son attachement pour son fils, par son
faible pour son gendre et par son amour pour sa fille, n'osait agir,
dans la crainte de précipiter la catastrophe qu'elle cherchait à
conjurer. Birro achevait de la désespérer en lui faisant dire qu'il se
mourait d'amour pour sa fille, qu'il désirait ne point altérer ce
sentiment, mais qu'il ne pouvait plus vivre de la sorte et qu'il ne lui
restait plus qu'elle pour sauver son bonheur domestique.
Prétextant le voisinage de rebelles, il tenait ses troupes agglomérées
et échelonnait des vedettes déguisées depuis Furka-Beur (col qui donnait
accès à son pays du côté du Bégamdir) jusqu'à son camp. Nuit et jour,
ces sentinelles étaient prêtes à donner l'alarme dans le cas d'une
irruption du Ras, qui, de son côté, avait réuni à petit bruit près de
Dabra-Tabor plus de quatre mille de ses meilleurs cavaliers. Mais ces
deux Polémarques essayaient en vain de cacher leurs intentions, elles
transparaissaient chaque jour davantage; la pacification du Dambya s'en
ressentait. Les marchés étaient mal pourvus, les caravanes n'osaient
s'aventurer, la défiance arrêtait toute transaction, chacun se préparait
à de nouveaux troubles.
Quelques favoris du Ras, mécontents de leur position, désertèrent et
vinrent chez Birro; celui-ci leur fit excellent accueil, donna des
grades à quelques-uns et obtint du Ras la rentrée en grâce des autres,
avec une position plus avantageuse. Aussi, beaucoup de notables d'Ali
étaient-ils prêts à passer au service de son adroit vassal. Parmi eux se
présenta un cavalier nommé Syoum, destiné à une célébrité précoce. D'une
famille noble, mais déchue, Syoum était entré comme page chez le Ras
Imam, un des prédécesseurs d'Ali; une réponse spirituelle le fit
remarquer de son maître, qui, avant de mourir, le promut au grade
d'échanson pour ses veillées intimes. Le jeune Syoum, devenu bon
cavalier et fort lutteur, avait de plus pris cette énergie de caractère
commune à tous ceux qui, comme lui, avaient fait leur éducation
militaire dans la rude intimité d'Imam. Admis au nombre des compains du
Ras Ali, l'ambition le rendit inquiet; trouvant son avancement trop
lent, il venait chez Birro. Celui-ci lui donna l'investiture d'un fief,
auquel était attaché le titre de _Balambaras_ ou chef des écuries
impériales, et il le revêtit publiquement d'une cotte-d'armes en soie,
comme il est d'usage pour ce titulaire.
Syoum était âgé d'environ vingt-huit ans, grand, bien fait, gracieux,
d'une force musculaire peu commune et le teint sombre et velouté que les
Éthiopiens comparent à la couleur d'une grappe de raisin noir; il avait
une grande distinction de manières, le visage séduisant, des façons à la
fois modestes et hautes qui semblaient annoncer sa confiance dans sa
fortune. Élevé dans les cours, son tact le guidait sûrement au milieu
des dédales des intrigues; son élocution facile, son amabilité, son
entrain et son intelligence, plus sérieuse que ne le comportait son âge,
captivèrent promptement Birro, et en quelques jours, quoique faisant
pressentir un concurrent redoutable à la faveur de son nouveau maître,
il s'était concilié les favoris, les notables et jusqu'aux pages.
Le montfort de Tchilga, le plus considérable du Dambya, où s'étaient
réfugiés avec leurs richesses, des partisans influents d'Ilma, défiait
l'autorité de Birro.
Celui-ci, comptant se servir du jeune prince pour hâter la soumission du
pays, avait obtenu de son père la remise de sa personne. Il somma les
partisans de son prisonnier de lui rendre le montfort, les menaçant,
s'ils persistaient dans leur refus, de faire couper le poignet de leur
ancien maître; et pour qu'ils ne doutassent pas de sa résolution, il fit
mettre le malheureux prisonnier à la torture, en faisant resserrer
l'anneau de fer qui fixait la chaîne à son poignet.
--Dépecez-le et jetez ses membres aux chiens, répondirent les assiégés;
vous en aurez l'odieux; nous ne nous rendrons pas!
En apprenant la conduite cruelle de son fils, le Dedjadj Guoscho lui
envoya un message des plus sévères, et la torture d'Ilma cessa. Quelques
jours après mon arrivée, Birro porta de nouveau son camp auprès de
Tchilga pour dévaster le koualla qui l'entoure, enlever ainsi des
ressources aux assiégés et ravitailler ses soldats. Nous revînmes
chargés de vivres au camp de Kobla.
Peu après, des chefs de partisans qui tenaient isolément la campagne, se
concertèrent pour surprendre notre camp: c'était après minuit; nous
dormions tous, jusqu'aux fusiliers qui étaient de garde devant la tente
du Dedjazmatch. Réveillé par les cris, j'entendis Birro qui maugréait en
s'armant à la hâte; il s'élança hors de sa tente en faisant retentir sur
son passage le refrain bien connu de son thème de guerre. Le camp,
attaqué de deux côtés opposés, était dans une confusion inexprimable.
Birro courut au camp de droite, où l'attaque était la plus vive; des
soldats mirent le feu à quelques huttes et de rougeâtres lueurs
éclairèrent la scène. Les assaillants, au nombre d'environ 700, avaient
fait une large irruption, et s'avançaient de plus en plus au milieu de
nos huttes en combattant avec fureur; mais nos gens affluaient, et,
encouragés par la voix de Birro, se jetaient tête baissée dans la mêlée;
Birro lui-même en fit autant. Pendant trois ou quatre minutes, les cris
cessèrent; on n'entendit que le fer et les coups. Une clameur
victorieuse s'éleva parmi les nôtres: le brave Guolemdatch et une
poignée de rondeliers faisaient une trouée dans les rangs de l'ennemi,
qui recula en désordre et disparut dans l'obscurité, laissant quelques
morts et une trentaine de prisonniers. Des cavaliers, déjà en selle,
poursuivirent les fuyards, mais sans oser les entamer. Nos timballiers
battaient à tout hasard la charge au centre du camp. La crainte d'avoir
le Dedjazmatch sur les bras décontenança l'attaque faite contre notre
camp de gauche, où les assaillants étaient pourtant en plus grand
nombre; ils se retirèrent précipitamment sans grande perte. Nous eûmes
une vingtaine d'hommes tués et un nombre moindre de blessés; on nous tua
aussi deux femmes et on nous en blessa une trentaine.
Au point du jour, Birro fit couper le poignet droit à quelques-uns des
prisonniers, et ordonna aux autres d'emmener les mutilés afin qu'ils
servissent d'exemple aux rebelles; et, le même jour, nous quittâmes le
terrain incommode où nous campions pour aller nous établir un peu plus
loin. Au moment de monter à cheval, Birro me fit cadeau de sa belle
pèlerine blanche que depuis quelques jours ses principaux seigneurs lui
demandaient à l'envi. Peu après, manquant encore de vivres, le
Dedjazmatch fit publier un ban engageant les habitants de certains
districts à mettre à couvert leurs personnes, leur bétail et leurs
objets précieux, afin qu'il envoyât ses soldats se ravitailler sur leurs
terres; il leur accordait en même temps l'exemption d'une année
d'impôts. Les habitants se prémunirent en conséquence; mais ils
s'apostèrent, laissèrent s'effectuer le pillage, et attaquèrent nos gens
sur plusieurs points à la fois, lorsqu'ils revenaient en désordre
chargés de vivres. Notre arrière-garde eut fort à faire pour les
dégager: nous y laissâmes une soixantaine de morts; nous fîmes
prisonniers une trentaine d'hommes et plus de 200 femmes.
Birro ayant perdu dans cette affaire un parent douteux, ou, pour le
moins, très-éloigné, saisit ce prétexte pour sévir cruellement. On
annonça aux prisonniers rassemblés sur la place la mort du parent du
Dedjazmatch, qui leur fit demander ce qu'ils avaient à dire pour se
justifier. Les femmes répondirent par des sanglots; un des prisonniers
s'avança devant la tente et dit:
--Ô monseigneur, à toi la force! Tu es l'étoile de ton matin, et tu
annonces les splendeurs de ta propre journée. Que Dieu fasse luire à tes
yeux la vérité de mes paroles. Au commencement de son règne, Conefo
aussi nous laissa maltraiter; nous prîmes les armes et nous fûmes
vaincus. Mais, reconnaissant la justice de notre résistance, il nous
gouverna avec mesure, et nous lui avons été de fidèles sujets pendant
tout son règne. Nous avons refusé obéissance à ses fils, parce qu'ils
ont été durs envers nous, et qu'ils ont méconnu l'héritage de leur père;
aussi, n'étions-nous pas représentés à la bataille de Konzoula. Par
obéissance à ton ban, nous avons laissé tes soldats se ravitailler sur
nos terres; mais ils ont attenté à nos personnes; et où convient-il que
le laboureur affronte la mort, si ce n'est sur son sillon? Nous
espérions qu'il en serait avec toi comme avec Conefo, et que tu
apprécierais notre résistance. Nous voici prêts à être asservis par ton
pardon. Que ta javeline soit toujours victorieuse, et que Dieu t'inspire
notre arrêt!
--Créature du jeudi! (c'est du jeudi que date la création des animaux,
dans la Genèse) s'écria Birro. Puisqu'ils ont eu recours aux armes, ils
en subiront la loi. Ils ont tué mon parent, tout meurtrier doit son
sang; je leur laisse la vie, mais qu'on leur coupe à chacun le pied et
la main!
La tente fut refermée. Celui qui avait pris la parole s'offrit le
premier au rasoir du bourreau, avec ce stoïcisme si commun parmi les
Éthiopiens.
Seize malheureux subirent la mutilation, pendant qu'au milieu de ses
familiers consternés, Birro cherchait, par des discours animés, à donner
le change à son émotion. Je pus enfin l'interrompre et l'engager à
gracier le reste des condamnés. Malheureusement pour eux, les
assistants, malgré Tiksa-Méred qui leur faisait signe de s'abstenir,
appuyèrent mes instances, et, à cette apparence de pression, Birro
éclata:
--On ne les a donc pas tous ébranchés? s'écria-t-il. Qu'on mande mes
bûcherons pour abattre ceux qui restent à coup de hache! Je ne pourrai
donc pas venger le sang de mon parent et celui de mes soldats?
Deux infortunés furent tués à coup de hache. On vint lui dire que tout
était fini, et il sembla respirer plus à l'aise. Des soldats
compatissants avaient fait évader une dizaine des condamnés. Birro
l'apprit quelques jours après et dit:
«Tant mieux! mais c'était mon devoir de faire un grand exemple.»
À partir de ces exécutions, ses soldats, même isolés, purent circuler
avec sécurité dans toute la province.
Cependant, un prétendant nommé Woldé Teklé augmentait le nombre de ses
troupes, et Birro s'en préoccupait. Sur le rapport de nos espions, nous
partîmes de nuit avec près de 2,000 hommes pour le surprendre. Après
environ quatre heures de marche, nous arrivâmes près de l'endroit
désigné une soixantaine de cavaliers seulement et une quinzaine de
fantassins, les meilleurs coureurs. Nous eûmes à peine mis pied à terre
pour attendre nos gens, que, dans une plaine boisée qui s'étendait à nos
pieds, nous crûmes apercevoir environ 800 fantassins précédés par des
éclaireurs et marchant droit sur nous en soulevant la poussière. Birro
se remit en selle, poussa vers l'ennemi, mais la rapidité de Dempto lui
donna bientôt une avance telle, qu'il crut prudent d'attendre ses
cavaliers. L'un d'eux, doué d'une meilleure vue que les autres, nous
cria:
--Tout doux! frères; nous avons bien le temps; laissons souffler nos
chevaux; les vaches doivent être à sec à cette heure, et ne redonnent de
lait que dans la soirée.
Une folle hilarité s'empara de nous: le nuage de poussière n'était
soulevé que par un beau troupeau de bestiaux. Pour compléter notre
désappointement, les vachers, nous apprirent que Woldé Teklé avait
décampé depuis longtemps.
Malgré ses qualités militaires incontestées, ce chef ne pouvait rien
mener à effet; brave, généreux, affable et instruit, il excitait partout
des sympathies, mais sans profit pour sa cause. Élevé à la cour de son
parent, le célèbre Dedjadj Maro, gouverneur du Dambya, de l'Agaw-Médir,
du Metcha, du Kouara et de l'Armatcho, il devait naturellement hériter
de sa puissance. Conefo, fils de sa propre soeur, qu'il avait dotée et
mariée à un de ses vassaux, le supplanta par surprise. Woldé Teklé se
maintint quelque temps en rébellion, mais après plusieurs combats
malheureux, il tomba entre les mains de son neveu Conefo, qui, après
l'avoir tenu captif plusieurs années, le lia à lui par serment, le remit
en liberté et lui donna un fief important. À la mort de son frère, le
Dedjadj Gabrou, Conefo sentit se réveiller des doutes sur la fidélité de
son oncle; les devins lui prédisaient à lui-même une fin prochaine; son
intrépide frère ne serait plus là pour protéger ses deux fils, Ilma et
Mokouannen, contre l'ambition légitime de leur grand-oncle; enfin, sa
maladie s'aggravant, sans provocation de la part de Woldé Teklé, il
ordonna qu'on lui crevât les yeux. Soit maladresse, soit connivence du
bourreau, cette terrible exécution fut mal faite: Conefo mourut quelques
jours après, et Woldé Teklé guérit; ses paupières seules restèrent
mutilées. Il se rebella contre ses petits-neveux; mais avant la bataille
de Konzoula, il se joignit à eux, disant qu'après tout, ces enfants
étaient siens, et que, dût-il éprouver leur ingratitude, il lui
convenait de les défendre contre un prince étranger. Échappé de leur
défaite, il parcourait le Dambya, ou il était très-populaire, mais sans
pouvoir faire prendre sa cause au sérieux.
À quelques jours de là, nous apprîmes en soupant qu'il venait de
s'arrêter à un village près de Gondar, et nous fûmes en selle
immédiatement. Au point du jour, nous atteignîmes ses traînards; il
avait encore déguerpi et s'était réfugié sur les terres du Wogara,
province de la mouvance d'Oubié. En revenant de cette course, nos
soldats harassés obliquèrent vers Gondar, où ils espéraient que Birro
leur permettrait de se faire héberger une nuit; mais il envoya des
cavaliers pour garder les avenues de la ville et passa outre. Il
m'accorda un congé de quelques jours pour revoir le Lik Atskou.
Quoique je n'eusse avec moi que deux cavaliers et six fantassins, les
habitants de Gondar, déjà alarmés par le voisinage de Birro s'émurent à
mon approche: le harnais en vermeil et la housse écarlate de mon cheval
me firent prendre pour quelque haut personnage qui serait bientôt suivi
de soldats turbulents et affamés. Mais on se rassura en me
reconnaissant, et je regagnai sans incident mon ancienne demeure, où
j'avais vécu en moine et où je rentrais en soldat.
Le bon Lik Atskou me reçut avec effusion, mais, après m'avoir considéré,
il hocha tristement la tête en disant:
--Mon fils, tu as bien fait parler de toi depuis que tu m'as quitté. On
ne réfléchit guère à cheval. As-tu assez songé aux conséquences de ta
conduite? Tes deux princes ont reçu de leurs ancêtres une lourde dette à
acquitter devant Dieu et devant les hommes; n'as-tu pas craint d'en
devenir solidaire, toi qui es sans racine dans notre pays et de passage
seulement? Car tu ne peux avoir renoncé à ta patrie, terre de vérité, de
justice et de science. Un fait futile en apparence se présente à nous
autres, vieillards, avec toutes ses conséquences; aussi suis-je peiné
des changements que je vois dans ton costume: ta poitrine n'est plus
recouverte d'une tunique, tu te contentes de notre toge, tes jambes sont
nues, tu marches sans chaussure, tu n'as plus dans le vêtement cette
retenue qui te distinguait de nous, tu as quitté pour le nôtre le
costume de tes pères. Ce changement m'en fait craindre bien d'autres
dans tes idées. Prends garde, mon fils, en te détournant des traditions
qui ont étayé ta première jeunesse, de nuire à ton âge mûr.
Je m'efforçai de rassurer mon austère et bienveillant conseiller; mais
sa défiance était en éveil; mes protestations ne parurent l'apaiser qu'à
demi.
Le lendemain, il me conduisit à son église de prédilection pour
remercier Dieu, disait-il, de mon heureux retour.
La forme des églises en Éthiopie est presque toujours celle d'un
périptère circulaire; les murs, en pierre brute et en bousillage, sont
enduits d'une couche de terre blanche ou jaune; les embrasures sont en
menuiserie, les colonnes en bois et le toit en chaume. Au centre, une
énorme colonne tronquée et creuse renferme le sanctuaire; de sa base
formée de quatre murs à hauteur d'épaule, orientés aux quatre points
cardinaux, se dégage un fût carré, rond quelquefois, qui monte jusqu'à
la partie centrale du toit auquel il sert d'appui; au milieu de chaque
face s'ouvre dans l'intérieur de la colonne une porte dont la partie
supérieure est dans le fût et dont le seuil s'appuie sur des marches de
bois dans la base. À quelques mètres de ce sanctuaire court un mur qui
l'enclave de façon à former une enceinte circulaire; ce mur n'a d'autre
ouverture que quatre portes établies en face de celles du sanctuaire, et
il est enclavé à son tour par une espèce de péridrome ou galerie
extérieure formée de colonnes ordinairement en bois. La portion
inférieure des entre-colonnements est souvent garnie d'un treillage en
roseaux. Ces trois enceintes sont couvertes par un vaste toit en chaume,
très-épais, de forme conique, dont le centre s'appuie sur le fût tronqué
du sanctuaire, et le pourtour sur les linteaux de la colonnade.
Ordinairement une grande croix grecque se dresse sur le sommet de ce
toit, et des oeufs d'autruche sont embrochés à quelques-uns de ses
croisillons; sur les églises riches, cette croix est en cuivre doré et
scintille au loin. Des troupes de tourterelles nichent dans les boulins
du mur de l'église; pendant les offices même, elles circulent impunément
dans l'intérieur, et personne n'oserait les molester, soit dans le
cimetière, soit même au dehors. Les quatre faces externes du sanctuaire
et le mur de l'enceinte qui court autour sont couverts du haut en bas de
peintures à la colle représentant des sujets historiques ou religieux.
Ces peintures, vives de couleurs, sont d'un dessin très-incorrect et
primitif; les règles de la perspective y sont inconnues, et leur
caractère rappelle un peu celui des peintures chinoises. Autour de
l'église court un terrain enclos d'un mur et toujours planté de grands
arbres dont la plupart sont des cèdres; c'est le cimetière. Un bâtiment
à part, derrière l'église, sert de sacristie. On entre dans le cimetière
par un porche quadrangulaire, bâti comme les murs de l'église, en pierre
brute et bousillage. Au-dessus du porche se trouve ordinairement une
chambre qui, lorsque l'église possède une cloche, soutient un beffroi,
de façon à ce que la corde de la cloche descende sous le porche à
hauteur de la main; à défaut de cet instrument on se sert de phonolithe,
d'un sémantron ou de pièces de bois sonores. Lorsque les ecclésiastiques
chantent les offices, ils se groupent en face de la porte principale du
sanctuaire dans l'enceinte qui le contourne; le reste de cette enceinte
est laissée aux fidèles. Comme on ne prononce pas de sermons, il n'y a
pas de chaire. Pendant la messe, les portes du sanctuaire sont tantôt
ouvertes, tantôt fermées, selon le rite éthiopien, mais un voile empêche
de voir l'autel; le prêtre officiant et ceux qui le servent ont seuls le
droit d'y entrer; ils se présentent sur le seuil pour la lecture de
l'évangile, comme aussi pour donner la communion, et ils se retirent à
chaque fois derrière le voile. Ceux qui ne sont point nets, d'après les
règles mosaïques du pur et de l'impur, n'ont point le droit de pénétrer
dans cette enceinte qu'on regarde comme l'enceinte d'Israël; ils doivent
s'arrêter dans le péridrome, espèce d'enceinte des Gentils, ou bien dans
le cimetière. Ceux qui sont nets depuis sept jours vont d'abord à la
porte principale du sanctuaire, et ils en baisent le seuil, ou un des
montants, avant et après leurs prières; les gens dévots font le tour du
sanctuaire en stationnant à chacune de ses quatre faces et baisant
successivement les quatre portes. En Amarigna et en Tegrigna, on ne dit
pas visiter les églises, mais baiser les églises. On ne s'agenouille que
durant la semaine sainte; les prières se font debout ou assis par terre;
il n'y a aucune espèce de siége; ça et là se trouvent des béquilles
isolées dont on se sert comme d'appui lorsqu'on est fatigué de rester
debout. Ceux qui veulent prier sans être dérangés, ou lire leurs
prières, s'adossent ordinairement aux arbres du cimetière ou s'asseyent
sur l'herbe entre les tombes. Par un reste d'obéissance à la loi du
Lévitique, ceux qui peuvent posséder deux toges, en réservent une
spécialement pour se présenter à l'église. Des sistres et des tambours à
main sont les seuls instruments dont il soit fait usage pour accompagner
les chants religieux.
Dans la plupart des églises, il est défendu de se présenter avec une
arme à feu, un bouclier ou une javeline: on les laisse à l'entrée du
porche; dans quelques-unes, il est même défendu d'entrer le sabre au
côté, et, comme le fourreau est retenu aux flancs par plusieurs tours de
ceinture, il est d'usage de dégainer et de laisser l'arme sous le
porche. C'est sous le porche, qui sert aussi de porterie, que se
réfugient les mendiants, les lépreux, les voyageurs ou les étudiants
sans asile; c'est là qu'on dépose les étrangers malades ainsi que les
enfants abandonnés, qui heureusement sont très-rares dans le pays. Les
voyageurs sans asile couchent aussi dans le péridrome de l'église, mais
comme la saillie du toit est fort courte et que les colonnes sont assez
hautes, ils n'y sont guère plus abrités que s'ils étaient dehors.
Lorsque l'église jouit du droit d'asile, celui qui veut invoquer ce
droit s'empresse, en arrivant sous le porche, de sonner la cloche: il
déclare à haute voix et par trois fois son intention de prendre refuge;
dès ce moment sa personne est inviolable. Le porche se nomme en
amarigna: _porte du salut_. Si les réfugiés sont nombreux, ils dressent
des tentes ou des huttes dans le cimetière. C'est parfois un spectacle
curieux qu'un millier d'hommes et plus campés de la sorte, les chevaux
broutant l'herbe des tombes; des selles, des boucliers suspendus aux
branches des arbres, des harnais, des housses, des armes de tous côtés;
des femmes préparant la nourriture au milieu des agaceries des soldats;
plus loin, des chefs, la figure mi-couverte de leur toge, causant avec
anxiété des événements du dehors; des blessés couchés sur des herbes
sèches et entourés de leurs amis; ailleurs, des compagnons absorbés dans
une partie d'échecs; d'autres occupés à fourbir leurs armes, à réparer
leurs vêtements; des pages déguenillés courant de tous côtés, provoquant
le rire par leurs espiégleries, ou fuyant devant les imprécations de
quelque cuisinière à qui ils ont voulu dérober des provisions; enfin
toute une population se livrant activement aux occupations et aux
gaietés de la vie, au-dessus d'une autre population endormie dans la
mort.
La jolie église de Notre-Dame où nous conduisit le Lik Atskou, est
attenante à l'enceinte du Palais-Impérial à Gondar; par exception elle
est bâtie à la chaux. Malgré son style éthiopien, ses matériaux, la
juste proportion de ses parties, indiquent qu'elle est l'oeuvre
d'ouvriers expérimentés. On dit qu'un empereur la fit bâtir par des
ouvriers portugais et l'enrichit d'ornements en profusion telle, qu'on
lui donna le nom, resté populaire, de _Maison de soie_. Sa splendeur a
disparu depuis la chute de l'empire; on y voit encore, parfaitement
conservées, les peintures de l'intérieur, représentant tous les épisodes
de la guerre parricide que Rougoum (_maudit_) Tékla-Haïmanote fit à son
père Yassous-le-Grand, qu'il fit tuer par un de ses oncles d'un coup de
carabine, dans une île du lac Tsana, on y voit aussi la mort de ce
parricide, assassiné à la chasse peu après être monté sur le trône. Le
quartier voisin composant la paroisse est presque entièrement détruit.
Son cimetière ombreux et recouvert d'une herbe vivace qui dissimulait
les tertres effondrés des tombes, attirait des oiseaux en grand nombre;
leur gazouillement incessant et le roucoulement des tourterelles étaient
les seuls bruits qu'on y entendît. Le palais délabré, vide et
silencieux, debout au milieu de ses cours désertes, semblait étendre sur
cette église son ombre mélancolique; aussi la foule portait-elle ses
dévotions dans des lieux plus souriants. Les offices s'y célébraient à
petit bruit, et l'on n'y voyait que de rares fidèles, la figure émaciée
de quelque timide anachorète de passage, ou bien à demi caché derrière
un arbre quelque soldat, la tête basse et la pose affaissée, s'humiliant
devant Dieu.
En sortant de cette église, je fus accosté par une femme reconnaissable
à son costume pour une servante de bonne maison. Elle me dit que sa
maîtresse était dans la peine, et que, sachant que j'avais mes entrées
auprès du Dedjadj Birro, de qui dépendait son sort, elle me demandait
quand je pourrais la recevoir et prendre connaissance de sa situation:
et, comme j'hésitais, elle ajouta que sa dame était la Waïzoro Bir-Waha
(_eau d'argent_), fille du Dedjadj Conefo et femme du Balambaras
Aschebber, que Birro retenait dans les fers depuis la bataille de
Konzoula, où le prisonnier avait été blessé. Elle me montra la Waïzoro,
assise toute seule au pied d'un arbre et enveloppée d'une toge
grossière, unique vêtement qu'elle voulût porter, dit-elle, depuis les
malheurs qui l'accablaient. Je lui fis dire que c'était à moi à me
rendre chez elle, et que je m'emploierais en faveur de sa cause, si elle
était juste, et je m'éloignai, laissant mes gens pour se tenir à ses
ordres et lui faire escorte de ma part jusqu'à sa demeure.
Le Lik Atskou m'apprit que le Dedjadj Conefo, durant sa dernière
maladie, avait recommandé ses deux fils à Aschebber, ainsi qu'à quelques
autres de ses fidèles. Aschebber avait énergiquement servi les intérêts
d'Ilma jusqu'à la bataille de Konzoula, mais il était accusé d'avoir
détourné des valeurs de la succession de Conefo, et le Dedjadj Birro
menaçait de le faire mutiler s'il ne les lui livrait.
Je promis à la Waïzoro Bir-Waha de partir deux jours après pour le camp;
mais le lendemain, à mon grand regret, il m'arriva un Chalaka et une
compagnie de la garde de Birro, conduisant Aschebber enchaîné. Le
Chalaka avait ordre de s'arrêter chez moi, d'y recevoir les objets
qu'Aschebber avait promis de restituer, de les soumettre à mon
inspection, et, dans le cas où la restitution serait insuffisante, de le
remettre à la torture en resserrant l'anneau qui fixait la chaîne à son
poignet. Le malheureux me fit observer que cet anneau le serrait encore
trop pour lui permettre de dormir: j'obtiens du Chalaka qu'on le fit
aaiser.
Grâce à des cadeaux en comestibles qui m'arrivaient de tous côtés, je
pus faire festiner mes hôtes; le prisonnier mangea, but et fut joyeux
avec nous: le Chalaka noya complétement sa raison dans l'hydromel, et
plusieurs de ses soldats l'imitèrent. Le Lik Atskou, sachant qu'on
faisait grande chère chez moi, me fit dire que des vassaux d'Aschebber
rôdaient par la ville, et que, pour éviter toute surprise, j'eusse à
faire bonne garde de nuit; il ne dormit point lui-même et m'envoya
d'heure en heure son esclave pour s'assurer de la vigilance de mes gens.
Le lendemain, la famille d'Aschebber produisit une partie de la rançon
demandée: c'étaient surtout des carabines, de vieux tapis et des étoffes
en soie dont les dessins rappelaient le goût qui régnait jadis dans
l'Inde et dans l'Yemen, des pièces d'orfévrerie, des poignards et des
sabres aux montures indiennes enrichies de pierres de couleur et d'un
travail exquis. La magnificence de ces objets, provenant sans doute de
quelque empereur, me confirma une partie de ce que m'ont raconté les
vieillards sur la richesse des costumes de leurs aïeux. Mais tout cela
était loin de représenter le chiffre de la rançon imposée. L'ordre vint
de remettre le prisonnier à la torture. J'obtins un délai, et je me
rendis auprès du Dedjadj Birro, qui voulut bien permettre de relâcher
Aschebber moyennant un appoint insignifiant en argent.
En rentrant à Gondar, je trouvai le Chalaka gardé à vue par ses propres
soldats et son prisonnier. Je lui avais laissé trop grosse provision
d'hydromel et d'eau-de-vie, et une insolation après boire l'avait privé
de la raison depuis quatre jours. Je fis libérer Aschebber, et je
repartis pour le camp avec les soldats de la garde. Quant au Chalaka,
toujours en proie au délire, ses suivants personnels, trop peu nombreux
pour le bien garder dans ma maison isolée, se réfugièrent avec lui sous
le porche d'une église.
Après quelques jours passés au camp, j'étais revenu à Gondar, lorsqu'un
matin la ville fut réveillée par les soldats de Birro, qui arrivait
encore de la poursuite de l'insaisissable Woldé Téklé. Birro m'envoya
prévenir, et j'allai le trouver dans une église où il se reposait. Il me
dit que Gondar n'était qu'un ramassis de vils marchands, de grandes
dames au rabais, d'ecclésiastiques faux savants et de clercs séditieux,
et que je devais en avoir assez. «Pendant que les soldats se
rafraîchissent, ajouta-t-il, allons respirer un air moins impur.» Et,
suivis de quelques cavaliers seulement, nous partîmes au galop, laissant
la ville sens dessus dessous. Il m'emmena à l'ancienne habitation de son
aïeule, l'Itiégué Mentewab, femme et mère d'empereur.
Cette habitation, située à un kilomètre environ de Gondar, au pied des
montagnes qui entourent la ville, consiste en un joli pavillon flanqué
d'une tour carrée, bâti à la chaux et à l'européenne, tout auprès d'une
église bâtie également par l'Itiégué et dédiée à Notre-Dame, sous la
vocable de Koskouam, nom donné par les Éthiopiens au lieu de refuge
choisi par la mère du Sauveur durant son exil en Égypte. Quelques
misérables huttes de paysans groupés autour forment seules aujourd'hui
la paroisse. Cachées au milieu d'un bouquet de grands arbres toujours
verts, l'église et l'habitation, qui se décèle par sa haute tour,
offrent un des points les plus pittoresques des environs de la ville.
L'Itiégué Mentewab, qui vivait encore au temps du voyageur Bruce,
représente une des physionomies les plus attrayantes du déclin de
l'Empire. Native de la province de Kouara, elle fut amenée à Gondar dans
son enfance par sa mère, qui, ayant perdu son mari, dut suivre elle-même
un procès en Cour suprême; et les pages impériaux, frappés de la beauté
de l'enfant, en parlèrent devant l'Empereur comme d'une merveille. La
mère obtint justice, et l'Empereur retint l'enfant, qu'il confia à ses
femmes et qu'on surnomma Mentewab (_Que tu es jolie!_), nom que les
pages lui avaient donné en la voyant. Elle grandit dans le palais,
oubliée durant quatre années. Un soir à souper, un des familiers parla
d'elle, et l'Empereur désira la voir; mais il s'endormit sans y plus
penser, et s'étant réveillé avant le jour, il aperçut debout, au pied de
sa couche, la belle et gracieuse Mentewab, qui seule veillait sur lui,
un flambeau de cire à la main.
Mentewab, devenue Itiégué (_Impératrice_), confirma sa haute position
par la sagesse et la retenue de sa conduite, ne cessant de protester par
son exemple au moins contre les vices de la cour de son mari et de celle
de son fils, qui succéda à son père sous le nom de Yassous. Elle savait
vivre le jour en princesse et la nuit, dit-on, elle se soumettait aux
plus dures austérités de la pénitence. Durant quarante années elle
exerça par son mari, son fils et sa famille une puissance souveraine,
suffisamment interrompue par des vicissitudes pour rendre manifestes la
force et la bonté de son caractère. En tout pays, on voit de ces êtres
que la fortune semble se complaire à élever, à abaisser et à retourner
dans sa main, comme des joyaux dont elle veut faire briller toutes les
faces.
C'était la première fois que Birro visitait l'église et l'habitation de
son aïeule. Le clergé n'avait pas eu le temps de s'y réunir, mais un
vieux religieux que nous trouvâmes à la porterie nous servit de
cicerone. Birro devint mélancolique en voyant le domaine délabré où, il
y a un siècle, sa famille florissait à l'abri du trône impérial. Il me
proposa de monter au haut de la tour, afin d'y jouir du point de vue,
quoique le cicerone prétendît que l'ascension était périlleuse: de
l'escalier, en plusieurs endroits, il ne restait que la cale. Nous
atteignîmes néanmoins la plate-forme; Birro s'épanouit. Les
factionnaires laissés au pied de la tour cherchaient à éloigner une
troupe d'environ deux cents marchands musulmans.
--Ces trafiquants, dit-il, viennent sans doute réclamer contre mes
soldats.
Un corbeau vint se poser sur le faîte d'un arbre en face de nous. (On
dit vulgairement que quand un corbeau apparaît seul, c'est un mauvais
présage). Birro se saisit du pistolet que j'avais à la ceinture et
laissa errer sa main armée dans la direction des Musulmans, tout en
détournant la tête pour parler avec moi; les Musulmans, épouvantés, se
dispersèrent sous les arbres.
--Si je tue ce corbeau, dit Birro, c'est que je devrai un jour rentrer
dans les possessions de mes ancêtres: je régnerai; tu feras venir de ton
pays des gens qui bâtissent à la chaux, nous nous élèverons de belles
demeures, nous les léguerons à nos neveux, et notre amitié aura ainsi un
signe dans l'avenir.
J'arrêtai son bras, en lui représentant que le corbeau perchait un peu
loin et qu'il ne devait point risquer de manquer son coup devant tant de
gens.
--C'est juste, c'est juste, dit-il.
Et le bras sur mon cou, il m'entraîna jusqu'au rebord de la tour, pour
faire juger à tout le monde, disait-il, du degré d'amitié qu'il avait
pour moi.
--Par la mort de Guoscho! ajouta-t-il, ne suis-je pas un homme fortuné
de pouvoir réclamer de pareils palais comme ayant appartenu à mes aïeux?
Les faucons hésiteraient avant de se poser ici, et tu viens de Jérusalem
pour y monter avec moi! Je suis jeune, et Dieu m'a décoré de la
victoire! Cependant je crois pressentir quelque revers. Mais Notre-Dame
y pourvoira, en souvenir des mérites de mon aïeule, et toi, fils de ma
mère, tu seras à mes côtés.
Peu à peu son étreinte cessa, son bras se retira de moi, son regard
changea d'expression et il descendit en silence. En bas, il me dit à
l'oreille:
--Comme c'est bon de vivre haut et loin de terre!
Il fit approcher les Musulmans; l'un d'eux prit la parole pour dire que
leur quartier était mis à sac par ses soldats, et qu'ils venaient se
réfugier auprès de lui. Il appuya sa supplique d'un cadeau de deux
burilés pleins de poivre noir et d'une pèlerine de guerre en drap rouge,
ajoutant que ce qu'il y avait d'imprévu dans leur démarche et le
désordre dans lequel ils étaient devaient faire excuser la modicité de
leur offrande.
--Que Dieu vous le rende! leur dit Birro.
Et il monta précipitamment à cheval et partit au galop pour le Salamgué
ou quartier musulman.
J'arrivai sur la place du marché quelques instants après lui; ses
soldats fuyaient de toutes parts, en lâchant leur butin. L'un d'eux fixa
sa poursuite: le malheureux, pour alléger sa course, abandonna jusqu'à
son bouclier et sa javeline. Encore quelques bonds et, il était à l'abri
derrière des rochers, lorsque le javelot de Birro l'atteignit; il tomba
percé d'outre en outre. La population musulmane poussa des cris de joie,
tandis que le servant d'armes du Prince ramassait le javelot sanglant de
son maître. Tous les pillards fuyaient dans la campagne et reprenaient
la route du camp. Birro demanda sa mule, ordonna de balayer les
traînards hors de la ville haute et donna lui-même l'exemple du départ
pour le camp. Avant mon arrivée sur la place du marché, il avait déjà
tué un autre de ses soldats, qui, les mains pleines, sortait d'une
maison.
Birro avait défendu à ses gens de descendre dans le quartier musulman,
et en sévissant comme il venait de le faire d'une façon si conforme à la
fougue de son caractère, il ravivait cette terreur qu'il aimait à
inspirer, et il affichait du même coup sa déférence pour les intentions
de son suzerain Ali, qui protégeait les musulmans de Gondar d'une façon
spéciale. Nous sortions à peine du Salamgué, qu'un musulman, traînant
après lui un jeune soldat, arrêta le Prince par ses cris.
--Parle donc, lui dit Birro.
Le musulman accusa le soldat d'avoir pillé sa maison de fond en comble
et d'avoir maltraité sa femme.
--Holà! qu'on lui coupe pieds et mains, dit Birro.
--Par Allah! mon Seigneur, dit le plaignant, que ferais-je de ses
membres? Qu'il les garde pour s'en aller le plus loin possible, mais
qu'il me rende ce qu'il m'a pris.
Le soldat terrifié protesta par serment qu'il n'avait pris qu'une
vieille ceinture, et qu'encore, un de ses camarades la lui avait enlevée
sur le champ; il offrait d'ailleurs de donner celle qu'il portait. Birro
lui dit en se remettant en marche:
--Roncin que tu es! s'il en est ainsi, que ne lui frottes-tu les
oreilles à ce mécréant?
Et il laissa le musulman composer comme il put avec le soldat.
Cependant il me tardait d'aller au-devant de mon frère, et le Dedjadj
Birro remettait de jour en jour de me donner mon congé, lorsqu'il
conclut avec le Dedjadj Oubié une alliance secrète, dont le but était de
marcher prochainement contre le Ras Ali, leur suzerain commun. Je
représentai à Birro que cette circonstance me permettrait d'aller et de
revenir de Moussawa avec promptitude et commodité, puisque le Dedjadj
Oubié tenait tout le pays depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.
Après beaucoup d'objections, il consentit à mon départ, et afin,
disait-il, que je pusse figurer convenablement à la cour de son allié,
il voulut me donner un bouclier richement garni en vermeil, un fort beau
sabre et une belle mule caparaçonnée comme la sienne. Je refusai ces
présents, et il en prit de l'humeur:
--Celui qui reçoit s'engage, me dit-il; tu veux partir sans pensée de
retour.
Enfin, après beaucoup d'instances, il m'accorda deux mois pour faire mon
voyage, en me recommandant toutefois de me joindre à l'armée d'Oubié, si
avant cette époque cet allié opérait sa jonction avec lui pour marcher
contre le Ras.
--Car, si Dieu le permet, dit-il, nous ferons parler de nous grandement.
Mais avant de nous séparer, je veux que nous nous engagions, par
serments réciproques, toi à revenir, moi à te traiter toujours comme un
frère.
Malgré ma répugnance à me lier de cette façon, je crus devoir céder.
--Je ne sais, me dit-il, quelles sont les formules de serment usitées
dans ton pays, mais que m'importe! tout serment recèle le principe
vengeur de son inobservance. Pose ta main sur ma cuisse, et engage-toi,
par la mort de Monseigneur Guoscho et par la mienne, à revenir auprès de
moi ou de mon père, sauf la volonté contraire de Dieu.
Je promis.
--Et si tes projets venaient à changer, ajouta-t-il, dis que le pain se
tourne pour toi en venin et te corrode les entrailles, et que tout ce
que tes lèvres pourront boire ne serve qu'à enflammer ta soif; dis que
les hommes n'éprouvent pour toi que de la haine; dis que les désirs que
tu formeras s'accomplissent pour d'autres et sous tes yeux; dis que ton
passage sur la terre, comme dans le coeur de ceux que tu aimes, ne
laisse pas plus de trace que n'en laisse le serpent maudit qui rampe sur
un rocher nu!
Je répétai ces paroles après lui.
--Quant à moi, mon frère, reprit-il, dicte-moi le serment que tu
voudras.
Comme je refusais:
--Si je trahis le premier notre amitié, dit-il, que mes chairs se
déchirent et flottent en lambeaux le long de mes ossements, avant que
mon âme ait quitté la terre; que tous ceux en qui je me confie se
tournent contre moi et m'imputent ma confiance à crime; que mon cheval,
mes armes et jusqu'à l'herbe des champs, que tout se dresse contre moi;
que Dieu fasse un exemple hideux de mon corps sur la terre et de mon âme
dans l'éternité! Maintenant, mon frère, dit-il en fermant les yeux, clos
mes paupières de ta main, avec la pensée que c'est la mort qui me les
scelle, si tu trahis ton serment.
Je lui obéis. Et à son tour, il me ferma les yeux de sa main, en disant:
--Que mon frère meure, si je n'accomplis pas ce que je dis!
Il me fit quelques recommandations relativement à Oubié, m'offrit un
sachet contenant de l'or natif, que je refusai, et nous nous quittâmes
après une accolade.
Après une journée de route, j'arrivai à Gondar. Le Lik Atskou parut peu
satisfait lorsque je lui racontai comment je venais de quitter le
Dedjadj Birro. La nature droite, judicieuse et toute magistrale de mon
hôte s'accommodait mal des allures impétueuses de ce jeune prince, et il
ne se gênait nullement pour rappeler publiquement sa descendance
équivoque du Dedjadj Guoscho et pour improuver sa conduite.
--On peut bien conduire les hommes à coups de hache, disait-il, et
échafauder ainsi un semblant de puissance, mais un jour tout cela croule
sous le souffle de Dieu. Si j'étais plus jeune, ajouta-t-il, c'est en
France que je t'engagerais à retourner, afin d'y aller avec toi; mais je
suis trop vieux, et puisque tu dois revenir à Gondar, tu pourras au
moins me fermer les yeux. Triste temps que le nôtre!
Il m'engagea à resserrer ma confiance à la cour d'Oubié; et, selon son
habitude, il me congédia sur le seuil de sa maison, en me donnant sa
bénédiction.