BATAILLE DE KONZOULA.--BIRRO DEDJAZMATCH.

Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le camp

du Dedjazmatch.

L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre

équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur

inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les

rigueurs de cette entrée en campagne.

Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à nos

gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec

seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès

sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à

se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du

Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à

toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture

inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que

quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en

eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y

asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à

gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs

franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays

accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi

font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus

attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et

pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des

résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que

le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales,

ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et,

quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la

réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces

avoisinantes.

Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans le

gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre faveur,

se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays pût en

fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un nombre

bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme celle

que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de temps pour

préparer ses compatriotes au brusque changement de leur politique.

Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la

majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans

la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre

province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom

d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue

complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme

les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette

langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit

peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est

encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes

mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en

étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en

Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la

langue hamtonga.

Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On trouve

parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du

visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes,

semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent

et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance

constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés

de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des

bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du

Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen.

Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs

habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le

lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par

leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur

insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les

remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au

gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le

titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo

dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint

leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils.

Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie

dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que

fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents

sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de

leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant

laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au

commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de

5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris

entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent

envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à

l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une

incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient

un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui

en Éthiopie.

Après six étapes fort courtes, nous débouchâmes, par le col de

Dinguil-Beur, dans un pays ouvert. On disait que le Lidj Ilma s'avançait

contre nous. De plus, les paysans se montrant hostiles à nos traînards

et à nos éclaireurs, nous dûmes mettre un peu d'ordre dans notre marche;

car, bien que moins encombrés de femmes et de bagages que durant la

campagne contre les Gallas, nous l'étions encore assez pour qu'un petit

corps de cavalerie bien conduit pût nous mettre en déroute. Le

Dedjazmatch se contenta de former une tête de colonne consistant en

2,500 à 3,000 hommes, en tenue de combat, et Birro, au lieu de nous

précéder de plusieurs milles, ne marcha plus qu'à quelques centaines de

mètres en avant.

Nous arrivâmes ainsi à la petite ville d'Ismala, dans l'Atchefer. La

nuit, le pays environnant parut tout constellé des feux que chaque

habitant allume devant sa demeure à l'occasion de la _Maskal_, ou fête

de l'invention de la Croix. Les Éthiopiens la placent au 17 du mois de

_meuskeurreum_, date qui correspond à un jour variable de notre mois de

septembre. Les circonstances où nous nous trouvions rendaient doublement

opportune la grande revue que les chefs importants ont coutume de passer

à cette époque.

Il est d'usage qu'à la Maskal les vassaux fassent défiler leurs soldats

sous les yeux du seigneur auquel ils doivent le service militaire. Ils

mettent de l'émulation à paraître avec le plus de monde et le meilleur

équipement possible, afin de lui prouver que, loin de thésauriser, ils

emploient leurs revenus à entretenir des soldats. Souvent ils font

figurer des passe-volants, ou soldats d'emprunt, rappelant ainsi les

supercheries analogues pratiquées par les barons européens au moyen âge.

Le Dedjazmatch, en habit de gala, s'établit en dehors du camp sur un

tertre, où l'attendait un alga; son servant d'armes, le palefrenier qui

tenait son cheval, deux huissiers, une quinzaine de pages et moi

formions seuls son entourage, tous ceux qui l'accompagnaient

habituellement s'apprêtant à figurer dans la revue. Ymer Sahalou, chef

de notre avant-garde, parut le premier sur le terrain, précédé de ses

trompettes et joueurs de flûte et de tambourin. Ses troupes étaient sans

toge, en tenue de combat; chaque soldat portait, au lieu de javeline,

soit une perche écorcée ayant au haut bout une fleur ou un bouquet de

verdure, soit une longue et mince fascine composée de ramilles ou de

tiges inflammables. Après avoir défilé devant le Dedjazmatch, ils

formèrent en faisceau, en face de lui, leurs perches et fascines; ils en

firent une fois le tour au pas de course et vinrent se ranger sur la

droite de notre tertre. Birro Guoscho passa ensuite à la tête de ses

gens, parmi lesquels figurait son nouveau vassal, le Dedjadj Baria; ils

tournèrent également autour du faisceau, chaque homme y jetant sa perche

ou sa fascine, et ils allèrent se ranger à distance. Hauts dignitaires,

seigneurs, chefs de bande, tous les corps de l'armée défilèrent à leur

tour, et chacun ayant répété la même manoeuvre se rangea de façon à

former un cercle immense autour du faisceau, qui avait atteint les

proportions d'une grande pyramide. Un prêtre l'ayant béni, on y mit le

feu. Les soldats poussèrent de grands cris et les fusiliers firent des

décharges, trompettes, timbaliers, joueurs de flûte et de tambourin

s'évertuant à accroître le vacarme. Une ronde désordonnée de fantassins

et de cavaliers se forma autour du vaste bûcher, tantôt disparaissant

dans les nuages de fumée, tantôt se profilant sur les flammes: c'était

des soldats qui, dans l'espoir de se rendre l'année propice, couraient

trois fois autour du bûcher de la Maskal, rappelant ainsi les péridromes

de l'antiquité.

Le Prince monta à cheval et rentra au camp pour le festin.

Plusieurs tentes dressées d'enfilade suffisaient à peine à contenir dans

leur longueur son alga et plusieurs tables basses, d'environ un mètre de

large, réunies bout à bout. Deux rangées de galettes de pain,

artistement empilées le long des deux bords de cette table, laissaient

au milieu comme une ruelle d'une coudée de profondeur, prête à recevoir

de distance en distance les plats et les terrines.

Le Prince prit place sur son alga, derrière lequel son servant d'armes,

appuyé sur la javeline, tenait haut le bouclier de son maître; ses

commensaux, brassard d'honneur au poignet et sabre au côté, se rangèrent

debout autour de lui. Le page porte-aiguière s'avança et les Enjerras

Assallafis (panetiers), les épaules et les bras nus, s'étant

soigneusement lavé les mains[18], s'échelonnèrent des deux côtés de la

table et se tinrent debout, les coudes au corps et les avants-bras

ouverts. Les huissiers se postèrent aux issues, et chef d'avant-garde,

sénéchaux, tous les principaux seigneurs vinrent se placer selon leur

naissance et leur rang. Une deuxième file de convives s'assirent de

façon à pouvoir encore atteindre la table en allongeant le bras, et

derrière, les cavaliers de marque, les fantassins et fusiliers d'élite

se tassèrent debout, en rangs pressés et si nombreux qu'ils soulevaient

les parois des tentes. Les trompettes de l'Azzage ou biarque annoncèrent

son arrivée; la portière fut relevée et l'Azzage Fanta, revêtu des

insignes de sa charge, parut sur la place, conduisant les employés de la

bouche. Des hommes tenant sur la tête des paniers de pains de première

qualité, recouverts de housses écarlates traînantes jusqu'à terre,

ouvraient la marche; puis deux files de cuisinières et de femmes de

service portant des plats et des terrines de ragoûts bien lutées;

ensuite le premier échanson, suivi d'une longue rangée de servantes

courbées sous leurs jarres d'hydromel. Pendant ce défilé, les timbaliers

au dehors battaient la berloque, et hâteurs et dépeceurs s'évertuaient à

préparer la viande d'une quinzaine de boeufs qu'on venait d'abattre. Les

porteuses d'hydromel s'accroupirent au bas-bout de la tente, les

panetiers vidèrent les paniers devant le Prince et les principaux

convives, et l'aumônier ayant dit le _Benedicite_, ils rompirent le

pain, plongèrent leurs mains dans les ragoûts fumants et les ayant fait

goûter par les cuisinières, les répandirent devant les convives. Le

Prince et les principaux assistants ayant fait une collation chez eux,

ne mangèrent que du bout des dents et pour la forme. L'écuyer tranchant

répartit dans l'assemblée ses serviteurs chargés de grosses pièces

crues, et prenant lui-même à deux mains la bosse entière d'un

boeuf-bison, il la présenta au Prince et après lui, aux convives les

plus réputés pour leur bravoure. Ce morceau d'honneur achevé, les

assistants, qui avec un couteau, qui avec son sabre, se taillèrent des

lopins dans les aloyaux, longes et surlonges, cuissiers, culottes et

filets palpitants qu'on leur présentait; puis, on servit les

carbonnades. Quelques retardataires s'acharnaient encore à dépouiller à

belles dents des côtes de boeuf à demi noircies par le feu, lorsque le

page présenta le bassin et l'aiguière au Prince, et ceux qui étaient

près de lui le voilèrent respectueusement de leurs toges tandis qu'il se

lavait. Pendant ce temps, l'échanson en chef, tenant haut le petit

_burillé_ (carafon) du Dedjazmatch, se frayait un passage; il présenta

la boisson en s'inclinant, et son maître, avant de la porter à ses

lèvres, lui en versa un peu dans le creux de la main pour qu'il la

goutât en sa présence. On offrit également un burilé d'hydromel à

l'Azzage Fanta; malgré sa dignité, la quatrième en importance, l'Azzage

se tient debout au bas de la table, tant que dure le banquet qu'il

surveille et dirige en sa qualité d'architriclin. Ce fut le signal de la

distribution générale de l'hydromel; chacun selon sa naissance ou son

rang, reçut des deux mains et en saluant de la tête, soit un burilé,

soit un hanap en corne de boeuf ou de buffle; quelques-uns de ces hanaps

étaient hauts d'une coudée. Les convives assis se reculèrent

suffisamment pour laisser s'attabler ceux qui étaient restés debout

derrière, et ceux-ci repus firent place à leur tour à plusieurs sections

successives de soldats de la garde; ces intrépides mangeurs ne tardèrent

pas à faire table nette, mais la chaleur devint gênante par suite de

l'entassement de tant de monde.

[18] Les Engerras Assallafis ont seuls le droit de mettre la main au

plat et en répartissent le contenu.

Les mimes et les bouffons commencèrent leurs facéties; les poétesses,

leurs longues tresses de cheveux leur ballant sur les joues, les veines

du cou gonflées, effrontément appuyées sur les épaules des soldats,

entonnèrent leurs vocalises stridentes, qu'elles terminaient par des

distiques sur les plus braves combattants.

On rappela à Monseigneur que deux notables, envoyés d'Ilma, étaient

arrivés depuis le matin; il les fit introduire, les accueillit

courtoisement et recommanda à l'échanson de veiller à ce qu'ils ne

manquassent de rien. Il se fit un demi-silence, et deux trouvères,

s'accompagnant de la guzla, chantèrent en langage relevé les victoires

du maître et les prouesses de quelques-uns de ses familiers. Attila

recevant les ambassadeurs romains à la fin d'un repas, deux Scythes

s'avancèrent et célébrèrent les victoires de leur chef.

Les têtes s'échauffaient de plus en plus, le bourdonnement des

conversations allait croissant, lorsque soudain le silence se fit, les

huissiers dégagèrent l'entrée, et nous vîmes sur la place un cavalier en

tenue de combat qui parcourait ventre à terre une vaste arène formée par

des rangs compactes de soldats. Il arrêta court au bas-bout de la table,

et javelot et bouclier haut, il débita son bardit ou thème de guerre,

qu'il interrompit plusieurs fois pour galoper autour de l'arène. Son

cheval, échauffé à l'avance, revenait la bouche sanglante et pantelant,

heurtait la table ou foulait quelque convive. Cet énergumène eut bientôt

monté les esprits à son diapason: d'autres se présentèrent

successivement, les uns seuls, d'autres à la tête de petites troupes ou

accompagnés de fusiliers qui appuyaient de décharges les discours de

leurs maîtres.

Trois ou quatre heures se passèrent à suivre ces représentations

militaires, auxquelles les Éthiopiens se plaisent particulièrement la

veille d'une bataille. Les uns profitaient de la circonstance pour

réclamer contre les oublis ou les partialités dont ils se disaient

victimes; d'autres s'engageaient à une action d'éclat pour mériter

quelque faveur demandée depuis longtemps; des rivaux convenaient

publiquement de régler leur différend de telle ou telle manière, selon

que l'un ou l'autre se distinguerait le plus durant la bataille: duel

utile au moins à la communauté, puisqu'il se décide au détriment de

l'ennemi, et rappelle les duels analogues entre légionnaires romains.

Le Prince fit dire à un vieux fusilier de sa garde, qui avait jadis tué

un lion, d'aller figurer à son tour dans l'arène, et l'apparition de ce

soldat indiqua la clôture de la fête: car lorsqu'un homme qui a tué un

lion vient débiter son thème de guerre, ou ne peut se présenter après

lui, à moins d'avoir accompli plus de faits d'armes et tué également un

lion. Pendant que le vétéran achevait, on fit évacuer les tentes, et le

Prince, fatigué de toute cette représentation, se retira dans sa hutte.

De son côté, Birro Guoscho avait présidé un repas analogue pour ses

gens, et jusqu'à dix ou onze heures du soir, des décharges se firent

entendre par ci par là dans le camp; c'étaient des chefs qui, après

avoir assisté au festin du Dedjazmatch, faisaient banqueter aussi leurs

propres soldats.

Nous nous remîmes en marche le lendemain. Le Prince envoyait message sur

message au Lidj Ilma et à son frère Mokouannen, pour les engager, s'ils

ne se décidaient pas à licencier leur armée et à prendre refuge auprès

de lui, à la conduire du moins dans les Kouallas de leur province du

Kouara. Il obéissait, disait-il, à des exigences politiques, momentanées

sans doute, et il les suppliait de lui éviter, n'importe par quel moyen,

la nécessité de les combattre. Mais les jeunes princes, enivrés par la

confiance de leurs troupes dans la victoire, ne répondaient que par des

défis. J'étais présent lorsqu'il leur expédia le message suivant:

«Qu'avez-vous donc fait des vieux conseillers de votre père, que vous

m'adressiez ainsi des paroles provocantes, à moi, votre meilleur

protecteur? Sachez que le temps modifie les affaires et les relations

des hommes, au point que parfois quelques jours suffisent pour faire

d'un ennemi un ami ou un allié utile. Sachez aussi qu'on n'oublie pas

les blessures faites par la langue, et mettez de la modération à user de

votre fortune.»

Les fusiliers du Prince et ceux des seigneurs se réunirent au nombre

d'environ dix-sept cents, dans un lieu écarté; leur Bacha ou chef fit

tourner trois fois autour d'eux trois taureaux qu'il égorgea ensuite;

les fusiliers, ayant trempé la gueule de leur carabine dans le sang,

mangèrent les viandes sur place et brûlèrent les issues et les os. Après

ce sacrifice de propitiation, dernier reflet du judaïsme, ils revinrent

au camp en tiraillant; ce qui parut réconforter nos soldats parmi

lesquels, depuis quelques jours, circulaient des rumeurs propres à

ébranler leur confiance dans nos forces.

Nos espions nous apprirent que le Lidj Ilma était encore à une bonne

journée de marche, qu'il faisait reposer son armée et comptait nous

offrir la bataille le surlendemain, samedi; c'était le même jour que nos

chefs, réunis en conseil de guerre, avaient choisi. Les croyances

superstitieuses déterminent ordinairement le choix d'un jour de

bataille; tel Dedjazmatch a son jour de prédilection; tel autre suit les

conseils d'un devin, habituellement un clerc, ou obéit à un songe ou à

quelqu'autre présage. Comme nous étions à court de vivres, on décida de

porter le camp à quelques milles plus loin, près d'un village nommé

Konzoula: nous y serions à portée d'un fertile district qui s'étendait

sur notre droite jusqu'au lac Tsana; nos soldats s'y ravitailleraient

sans fatigue et seraient plus dispos pour la bataille.

Nous arrivâmes à Konzoula le vendredi 24 du mois de Meuskeurreum, qui,

cette année là, correspondait au 4 octobre. Un timbalier annonça la

picorée par un ban; nos gens déposèrent sur le champ leurs bagages selon

la configuration habituelle de nos campements, et ils disparurent dans

la direction indiquée, protégés par quatre cents fusiliers et plusieurs

escadrons de cavalerie.

Réduits presque exclusivement aux notables, aux femmes et aux hommes de

peine, nous ne songeâmes plus qu'à nous installer. Nous nous trouvions

dans une petite plaine ondulée, herbeuse, et inégalement partagée par un

ruisseau, lequel, de même que les environs, prend son nom du petit

village de Konzoula. Ce ruisseau, large de quatre mètres à peu près, et

profondément encaissé dans les berges fangeuses et accores, formait pour

notre camp une défense naturelle dans la direction de l'ennemi;

circonstance qui avait décidé Birro à choisir ce campement. Mais on

s'aperçut bientôt que le sol détrempé ne pouvait retenir les piquets de

nos tentes; Monseigneur fit mander Birro et Ymer Sahalou, et décida avec

eux de transporter le camp au-delà du ruisseau, et à l'extrémité de la

plaine, où les ondulations du terrain nous promettaient un sol plus

tenace; d'ailleurs, le passage du ruisseau, pouvait être une cause de

désordre sérieux pour nos multitudes, si elles avaient à l'effectuer le

lendemain, ayant l'ennemi en vue. On donna des ordres en conséquence, et

Monseigneur partit avec une quarantaine de cavaliers pour choisir le

nouveau campement.

Le passage du ruisseau, où nos bêtes enfonçaient jusqu'à la ventrière,

nous ayant retardés pendant plusieurs minutes, nous reprenions à peine

notre chemin, quand nous vîmes une ligne d'environ soixante cavaliers se

détacher d'un petit bois à notre gauche et avancer rapidement sur nous.

C'étaient des éclaireurs ennemis.

Nous n'étions plus à temps pour repasser le ruisseau. Un monticule sur

notre droite nous offrait une bonne position pour attendre du renfort de

notre camp, qui n'était éloigné tout au plus que de 800 mètres: mais

l'ennemi se dirigea de façon à nous en interdire l'accès. Huit des

nôtres se dévouèrent pour l'arrêter au moins quelques instants; il

détacha contre eux une quinzaine d'hommes et continua à toute bride dans

la direction du Prince. Nos huit cavaliers étaient à peine engagés, que

tous nos adversaires tournèrent bride et prirent la fuite. L'apparition

subite de plus de deux cents de nos cavaliers venait de les surprendre

autant que nous: c'était le vigilant Ymer Sahalou qui, ayant vu

l'ennemi, arrivait à point pour nous dégager. Nos adversaires, excités

par la vue du gonfanon du Dedjazmatch, étaient tellement préoccupés de

la riche proie que nous leur offrions, qu'ils ne s'aperçurent de

l'approche d'Ymer que juste à temps pour lui échapper à grand'peine et

disparaître sous bois. Encore un peu ils eussent enlevé le Dedjazmatch;

car plus de la moitié de son escorte était composée de chefs âgés,

déshabitués des coups main depuis leur accession à des postes élevés.

Nos huit cavaliers, dont le dévouement contribua pour une bonne part à

nous éviter cette disgrâce, n'eurent que deux chevaux blessés.

En accourant à notre secours. Ymer avait expédié des cavaliers pour

avertir nos picoreurs de l'approche de l'armée ennemie. Il avait

également fait prendre une tente: quatre cavaliers la portaient par les

quatre coins. À tout événement, elle fut dressée immédiatement comme

point de ralliement. Nos gens du camp nous rejoignirent pêle-mêle, et

nous ne tardâmes pas à voir un gros corps d'infanterie sur le

couronnement d'un petit deuga en face de nous: c'était la tête de

l'armée ennemie. La bataille allait être inévitable.

Heureusement le cri d'alarme des messagers d'Ymer, répété d'éminence en

éminence, avertissait nos picoreurs; ils accouraient déjà, formant sur

nos derrières de longues files ondulantes qui, d'instants en instants,

augmentaient notre nombre. On commença à former les rangs à environ 200

mètres en avant de la tente du Prince; derrière régna une confusion

inexprimable. Quant à moi, après avoir dit à mes cinq rondeliers, mes

seuls vassaux, de prendre rang où ils voudraient, je me tins près de

Monseigneur, sans autre soin que celui d'apaiser mon cheval qui

bondissait, chauvissait des oreilles et aspirait le tumulte de tous ses

nasaux.

On allait, on venait, on courait, on s'appelait; les cris, les adieux,

les lazzis, les invectives, les chants et thèmes de guerre

s'entrecroisaient de toutes parts. Les derniers venus cherchaient à qui

confier leur toge; des femmes s'agitaient en tous sens. Ici, la

concubine de quelque seigneur, assise sur un culbutis de bagages,

oubliait de voiler son joli visage contracté d'effroi.

«Ne crains rien, lui disait un soldat en passant, tu es trop belle pour

avoir choisi un imprudent.»

Une autre, se frappant la poitrine et pleurant, invoquait à haute voix

saint Georges et Notre-Dame de Bon-Secours.

Une autre, le regard fixé sur quelque bande, s'écriait: «Mon bon maître,

mon orgueil, que Dieu vous garde en ce jour; toi, Notre-Dame, protége

mon corps en lui!»

Des groupes de servantes, les poings sur les hanches, regardaient de

tous leurs yeux, défendaient contre les voleurs leurs ustensiles et

paquets; quelques-unes, gourdes en mains, offraient à boire aux

passants; d'autres, court vêtues, la toge enroulée en ceinture, allaient

se porter résolument derrière les hommes en ligne, prêtes à désaltérer

et à secourir les blessés. Des amis s'entredisaient à distance: «Bonne

journée et au revoir!»

Quelques prêtres, une petite croix de bois à la main, allaient çà et là

en marmottant des oraisons; des cavaliers s'arrêtaient, et, sans quitter

la selle, courbaient la tête, en disant:

«Père, absolvez-moi!»

Une grosse servante demanda aussi l'absolution, et, voyant qu'on la

donnait de préférence aux hommes, elle empoigna le prêtre par la toge et

lui cria sous le nez:

«Mon père, gare à vous, je vous laisse tous mes péchés sur le dos; je

vais au combat, moi!»

Plus loin, une bande de six ou sept cents rondeliers rejoignaient au pas

de course; ils posaient à terre boucliers et javelines, resserraient

leurs ceintures et ceinturons, et, alestis pour le combat, repartaient

pleins d'entrain, pour grossir le front de bataille, ayant en tête un

coryphée chantant un refrain guerrier.

Un gros homme à pied s'en allait, effaré, demandant où était son cheval.

«Mais tu es dessus, bonhomme, lui répondait-on en riant: va, va, tu l'as

bridé par la queue.»

Les goujats entassaient en monceaux les toges des combattants. Les pages

étaient partout, criaillant, observant la contenance de chacun, et

tâchant de surprendre quelque cheval ou quelque mule de selle, pour

l'enfourcher et se porter, pendant le combat, partout où il se

présenterait quelque bon coup à faire. Quelques-uns de ces enfants, la

toge enroulée autour du bras gauche en guise de bouclier, et une petite

javeline à la main, nus et grelottant, allaient se poster à

l'arrière-ligne, rappelant ainsi les habitudes des enfants de la Grèce

ancienne.

Certains rondeliers, d'une intrépidité reconnue, se rendaient à leur

poste, en se carrant et en brandissant leur javeline; d'autres s'en

allaient, chacun roulant un air guerrier qu'il interrompait pour

s'écrier:

«_Hammarr zorroff!_ Ô moi, fils de gentille mère! Voici enfin l'heure

des vrais lurons, ma seigneurie, à moi, porte haillons!»

Ou bien:

«Zorroff! Ne suis-je pas l'épervier des batailles? venez, venez, mes

vautours, vous n'attendrez pas, je vais vous faire de la nourriture.»

Ils ne reconnaissaient personne, ils n'entendaient plus, ils savouraient

déjà l'ivresse de la bataille. On frissonnait de plaisir en les voyant,

comme aussi lorsque passaient les Tacho-Negoussé, les Chalaka Beutto, et

Gouangoul-Abrouïé, Gouomté-Kassa, Hallé-Aleltou, Beutoul-Andawa,

Haïlou-Mariam, Chalaka Guebré-Mikaël, Birro Guébia, Andawa-Libo,

Tacho-Méniwabe, Gouxa Faradé et le sanguinaire Gouolemdatch, tous

cavaliers célèbres, redoutés au loin; les uns muets, livides et

sinistres sur leur selle; les autres ricanant et mâchonnant leur thème

de guerre. Tous avaient le brassard d'honneur au poignet droit;

quelques-uns portaient une pèlerine de guerre faite en crinière de lion;

d'autres s'en allaient les épaules et la poitrine nues. Les chevaux

dénotaient la résolution des maîtres. Les poétesses proclamaient ces

rudes hommes, les interpellaient et accolaient à leur épithète de

tendresse familière:

«Ô ma prunelle, disait l'une, je veux mourir d'amour pour toi; ma verve

s'épuisait, mes chants finissaient; oui, gentil fils de ma mère,

ravives-en les sources.»

Ou bien, s'adressant à son cheval:

«Va, va, mon aigle; que Dieu te renforce les ailes!»

Une autre criait:

«Enfants de la javeline, attention! je suis ici pour démêler les braves

et compter les coups!»

Ou bien, frappant vigoureusement sur l'épaule de quelque soldat à

tournure martiale, elle lui disait:

«Je suis ta soeur, moi! ton amie; ne rugis pas encore, ô mon léopard, tu

me fais peur! Cache-moi ta javeline dans les côtes d'un ennemi.»

Un trouvère chantait:

«Lâches, retirez-vous; c'est l'heure des mâles! fils de la femme,

arrière! restez aux bagages, lèchez écuelles et marmites, et ne troublez

pas le banquet des vautours, la fête des véritables fils d'hommes! Ô mes

lanceurs intrépides, mes cavaliers ailés, faites vos trouées, frayez la

route à notre seigneur et roi Guoscho; il veut passer et repasser à

travers cette peautraille là-bas; car saint Jacques lui a fait signe.

Allez, mes pourvoyeurs de chacals et d'hyènes! Courage, mes entêtés, mes

dompteurs d'hommes! Ouvrez les sources sanglantes! À vous les viandes de

choix, et vous boirez à plein hanap l'hydromel des braves!»

Quelque soldat lui criait:

«Ho! là-bas! croque-lardon, mâche-laurier, écarquille ton oeil, dresse

ta crête et regarde-moi bien; je vais te donner matière à coqueriquer

tes vers tout le reste de tes jours!»

Ou bien:

«En voilà assez; rimailleur, allumeur de combats! Vois-nous faire

seulement et garde bien les servantes!»

Le Dedjazmatch était encore assis sur son alga à la porte de la tente;

il parcourait d'un regard préoccupé les lignes de ses troupes, la

position de l'ennemi et les terrains intermédiaires. Devant lui, une

trentaine de chefs, debout, appuyés sur leurs javelines et les yeux

suspendus aux siens, attendaient ses derniers ordres. Les gouttes de

sueur qui, malgré la fraîcheur de l'air, perlaient sur son front,

donnaient à connaître sa violente contention d'esprit; néanmoins, comme

toujours, sa contenance était digne et mesurée. Ymer Sahalou vint le

prévenir que l'ennemi s'établissait en force sur notre gauche, à couvert

d'un bois; et au moment de repartir, il me fit signe d'approcher:

--Tu es seul, dit-il, viens te ranger avec moi; mais préviens

Monseigneur.

Je passai derrière l'alga; le Prince ne m'entendit pas, et je me permis

de lui toucher le coude. Il se retourna en fronçant le sourcil, mais il

me dit en souriant et avec le calme d'un entretien ordinaire:

--Non, tu resteras avec moi; n'est-ce pas le moment de me garder?

Et d'un signe de tête il congédia Ymer, qui repartit au galop en disant:

«Que Notre-Dame nous réunisse ce soir!»

Il pouvait être deux heures après midi; le soleil était radieux, le ciel

sans nuage, l'air embaumé, et la campagne toute souriante, en fête du

printemps.

Nos phalanges désormais au complet s'avancèrent en masse à une centaine

de mètres plus loin, et s'alignèrent au pied d'une montée parsemée de

buissons et de blocs de roches qui conduisait au plateau couronné par

l'armée ennemie. À mi-chemin, un large ressaut formait une plaine moitié

couverte de moissons d'orge, et bornée sur notre gauche par un petit

bois qui s'étendait jusqu'au plateau.

Monseigneur monta à cheval, et suivi seulement de son servant d'armes,

de deux autres cavaliers et de moi, il parcourut notre front de

bataille.

Ymer Sahalou commandait notre aile gauche, Birro l'aile droite et

Monseigneur le centre. Les fusiliers disposés en tirailleurs se tenaient

à une dizaine de mètres en avant du front de bandière, composé de

rondeliers, formés sur une profondeur qui variait de douze à vingt

hommes. Les cavaliers, selon la nature du terrain devant eux, se

tenaient en pelotons ou en ligne, mais sans ordre régulier; les chefs et

les notables étaient presque tous au premier rang. Notre aile gauche

comptait environ sept mille hommes; supposant que l'ennemi profiterait

du bois pour le prendre par son flanc gauche, Ymer Sahalou avait formé

son infanterie en trois corps échelonnés; les deux derniers avaient

ordre d'obliquer à gauche et de façon à s'assurer du bois, pendant

qu'avec le premier corps il irait droit à l'ennemi. Il avait massé sa

cavalerie, forte d'environ huit cents chevaux, sur sa droite, en

arrière, afin qu'elle pût au besoin appuyer notre centre, séparé de

l'aile gauche par une distance d'environ cent vingt mètres.

Notre centre était composé de deux masses profondes d'infanterie, à

environ quatre-vingts mètres l'une devant l'autre, flanquées sur la

droite d'un millier de chevaux. Une réserve d'environ six cents

fantassins et d'autant de cavaliers, sous le commandement du premier

Sénéchal, avait ordre de suivre en se maintenant à une portée de fusil.

L'aile droite, distante de notre centre d'environ trois cents mètres, se

composait d'environ cinq mille lances. Birro avait formé ses rondeliers

en un seul corps et disposé ses seize ou dix-sept cents cavaliers de

façon à en dissimuler une bonne partie derrière l'infanterie et derrière

des broussailles, où plus de quatre cents attendaient pied à terre qu'il

vînt prendre leur commandement, et tenter avec eux de tourner la gauche

ennemie. On voit que notre cavalerie de l'aile gauche, du centre et de

l'aile droite était placée de façon à agir en oblique: cette disposition

avait été prise dans la prévision que le bois permettrait à l'aile

droite ennemie une résistance tenace. En conséquence, Ymer avait ordre

de prendre l'offensive en même temps que nous, mais l'offensive prise,

de chercher seulement à se maintenir sur son terrain, pendant que toute

notre cavalerie, à l'exception de la réserve, chargerait en écharpe le

centre ennemi et sa gauche, où l'on supposait, d'après la présence des

timbaliers, que se tenait le Lidj Ilma avec l'élite de ses troupes.

J'estimai notre armée à vingt-sept mille hommes; personne, du reste, ne

s'inquiéta d'en connaître le chiffre exact. Au dire du Prince, nous

devions avoir plus de six mille cavaliers et dix-sept cents fusiliers;

quant au nombre des fantassins, il n'avait pas de données plus certaines

que les miennes.

Le Dedjazmatch passa rapidement sur le front de bataille, en faisant de

brèves recommandations, et saluant amicalement quelques hommes d'élite.

Nous trouvâmes Ymer Sahalou gai et expansif; Birro, lui, était en

colère; c'est à peine s'il fit accueil à son père. Le Dedjazmatch se

plaça ensuite entre les deux corps du centre, où l'attendaient ses

timbaliers et trois cents cavaliers environ, chargés de veiller sur sa

personne.

Les fusiliers, entremêlés de rondeliers, s'avancèrent en tirailleurs sur

toute la ligne; les fusiliers et escarmoucheurs ennemis se détachèrent à

leur rencontre, ce qui indiquait qu'Ilma descendrait au devant de nous.

La plaine intermédiaire allait donc nous servir de champ de bataille.

Un long et formidable cri, monotone et triste, s'élevant à notre aile

gauche, gagna de proche en proche toute notre armée: c'était

l'invocation que les Gojamites adressent ordinairement à Dieu à

l'instant du combat, et qui consiste en ces mots: «_Dieu!

pardonnez-nous, Christ!_» prononcés avec un accent très-prolongé sur la

dernière syllabe des mots qui signifient _Dieu_ et _Christ_. Cette

supplique mâle et plaintive tout ensemble, ondula une deuxième et une

troisième fois sur tous les rangs, comme ces sinistres mugissements qui

précèdent la tempête. Sur un signe du Prince, on battit la charge et

l'armée partit au pas gymnastique.

Les masses ennemies, qui s'étaient formées derrière la cime de deuga,

nous apparurent tout à coup sombres, profondes et scintillantes de fer;

elles se déployèrent sur les pentes qui menaient à nous. L'aile droite

formée d'une masse d'infanterie, suivie d'un corps de cavalerie,

descendait le long de la lisière du bois; elle paraissait n'être pas

supérieure en nombre aux troupes d'Ymer, mais son aile gauche, presque

entièrement composée d'infanterie, était numériquement très-supérieure à

notre aile droite, et la dépassait de beaucoup par l'étendue de son

front. Son centre, formé comme le nôtre eu deux corps l'un devant

l'autre, et flanqué de cavalerie des deux côtés, dévalait à notre

rencontre en nombre si grand et avec un entrain et un ordre tels, que la

résolution de nos gens parut un instant refroidie.

Monseigneur demanda son bouclier et débita son thème de guerre, à peu

près en ces termes:

--Courage! Me voici! c'est moi qui suis Guoscho, le fils de Zaoudé,

l'enfant du père d'Ipsa! Allez! Allez! Cette journée est à moi! À moi,

Guoscho, fils d'une lignée de rois! Guoscho le descendant de David,

Guoscho le véritable dominateur! Zorroff Guoscho, le fils de ses

oeuvres! Le Prince soldat! Confiance, mes enfants! Ils viennent, ils

sont à nous, ils nous appartiennent, car je suis ici, et qu'est-ce pour

moi qu'un ennemi pareil? Ne suis-je pas celui que je suis? La fortune

est mon cheval de combat! Zorroff Guoscho, le généreux, le prodigue, le

vainqueur! Les obstacles reculent devant lui! Il est haut comme les

précipices, il s'avance comme une montagne, il nivelle tout! Qui

arrêtera Guoscho, fils de Zaoudé? J'envoie mes ennemis aux abîmes!

Hammar Zorroff! Les mêlées me nomment leur père et je les caresse comme

mes enfants, car je suis le Guoscho, le vrai seigneur des batailles!

Marchez donc, marchez! marchez!

Les trois cents cavaliers qui entouraient le Prince débitaient eux aussi

leurs thèmes de guerre; les chevaux ne se possédaient plus, et

l'infanterie poussait à intercadences régulières un long cri caverneux.

Ce mugissement intermittent, sortant avec ensemble de milliers de

poitrines, la batterie veloutée des timbales et les notes soutenues et

vibrantes des trompettes formaient une ouverture de combat la plus

imposante qu'on puisse imaginer.

Les masses ennemies dévalaient encore la descente, lorsque nous

abordâmes la plaine intermédiaire, où les tirailleurs d'Ilma

escarmouchaient contre les nôtres; la fusillade pétillait sur toute la

ligne. Quelques instants encore, et un cri immense, irrésistible, parti

de toutes les poitrines, sembla confondre le ciel et la terre: c'étaient

les deux armées qui s'entrechoquaient.

Tout d'abord, un flottement se manifesta dans notre centre, à droite; le

Prince s'y précipita, contint le fléchissement et poussa vigoureusement

le deuxième corps dans la mêlée. Je me trouvai dans le centre ennemi que

commandait le Lidj Ilma. Sa mine distinguée, sa jeunesse, son bouclier

rutilant de vermeil le faisaient reconnaître; il avait l'air attéré et

comme déjà frappé de défaite. Je lui criai: _Aïzo!_ espèce

d'encouragement et d'aman que les soldats donnent pendant le combat pour

rassurer un vaincu, et il me regardait avec stupeur, lorsqu'un de nos

cavaliers lui cria en se précipitant sur lui: «Qu'il se rende! qu'il se

rende!» Et le jeune prince se découvrit en renversant son bouclier,

indiquant ainsi qu'il se rendait.

Le centre ennemi se débattit encore, mais se morcela devant les nôtres.

À notre aile droite, un instant enveloppée, l'infanterie compacte de

Birro se maintenait solidement, et Birro lui-même, à la tête de ses

cavaliers, prenait l'ennemi en flanc et le refoulait. Notre aile gauche

rompue cédait à une charge impétueuse exécutée par un millier environ de

cavaliers; mais ceux-ci voyant que le centre de leur propre armée ne

tenait plus, tournèrent bride et s'enfuirent en culbutant les rangs de

leur infanterie. On se bataillait encore par ci, par là, mais notre

victoire était désormais assurée. Les fuyards tâchaient de regagner les

hauteurs d'où ils étaient descendus en ordre si imposant, et nos

cavaliers commençaient la poursuite. Je pense qu'au centre, la mêlée

n'avait pas duré plus de dix minutes.

Je retrouvai le Dedjazmatch; son escorte n'était plus que de huit

cavaliers: tout le reste s'était dispersé pour courir après le butin et

les fuyards. Le Prince allait au pas; son cheval était pantelant. Quant

à lui, la javeline sur l'épaule et le maintien toujours calme et haut,

il arrêtait les violences désormais inutiles de ses soldats vainqueurs.

--Déjà fini? lui dis-je; Monseigneur est le bien venu à son succès!

À cette formule consacrée, il répondit selon l'usage:

--Amen; c'est par ton Dieu!

Il venait de croiser le Lidj Ilma qu'on emmenait prisonnier, et il lui

avait donné l'aman, assurance qui prenait une autre valeur dans sa

bouche que dans la mienne. Nous trouvâmes un détachement ennemi

d'environ cent trente rondeliers qui se rendirent prisonniers au

Dedjazmatch, et un de nos cavaliers fut détaché pour les escorter

jusqu'au camp. Plus loin, un homme à cheveux blancs, sans armes et

courant effaré, vint s'incliner devant le Prince qui, reconnaissant en

lui le Chalaka Tedjaubasse, un des chefs les plus importants de la

maison de Conefo, le rassura par la formule d'usage: «Heureusement, Dieu

t'a sauvé, mon frère!» Quelques années auparavant, le Dedjazmatch,

réfugié à la cour du Dedjadj Conefo, avait contracté des obligations

envers ce Chalaka, qui, avant la bataille, avait un instant laissé

espérer à Birro qu'il se joindrait à lui.

--Que Monseigneur me protége à cette heure, dit-il, car je dois avoir

bien des ennemis. «Aïzo! lui dit le Prince; tiens-toi auprès de nous

jusqu'au camp.»

Birro survint; il était seul et il se mit à galoper en rond devant nous,

en criant:

--Birro! Birro! l'esclave de Guoscho! Birro, le père de Dempto! de

l'isabelle!

Le teint assombri, les lèvres desséchées, la voix cassée, il paraissait

harassé, et il avait l'air d'un criminel. Son bouclier pendait à

l'arçon; sa lourde javeline était tortuée et sanglante, et sa ceinture

également souillée de sang; sa cotte d'armes de mousseline blanche,

toute déchirée, se collait en pandeloques sur les flancs de Dempto

couvert de boue et d'écume. Comme Monseigneur ne ralentissait pas son

allure, Birro lui dit précipitamment, en guise de thème de guerre:

--Monseigneur, voilà comme tes ennemis sont traités par moi, Birro, ton

fils, ton soldat, ton bras, ta javeline! Rappelle-toi que tant que la

poussière n'aura pas recouvert mon corps, tant que Birro sera au soleil,

il en sera, comme tu vois, de tous ceux qui voudront s'élever contre mon

père.

Puis, décrochant son bouclier et s'inclinant jusqu'à l'arçon:

--Monseigneur est le bien venu à la victoire, dit-il.

--Amen! Heureusement, Dieu l'a protégé.

En nous quittant, Birro reconnaissant le Chalaka Tedjaubasse qui nous

suivait péniblement à distance, lui cria:

--Ah! roncin, toi aussi, tu as voulu trahir tes maîtres!

J'eus à peine le temps de prévenir Monseigneur; en deux bonds, il fut

auprès de son fils, qui, le bras levé, allait fendre la tête de

Tedjaubasse.

--Par ma mort! Birro, laisse donc. Tuer un vieillard!

Et Birro s'en alla grommelant:

--Voilà bien mon père! Indulger un vieux fripier d'intrigues comme ça!

Le Dedjazmatch fit monter le Chalaka sur un des chevaux d'escorte, et le

pauvre homme, dont la contenance, dans cette extrémité, avait été

très-digne, put se tenir à portée de son protecteur.

Cependant, les derniers tumultes qui accompagnent l'agonie d'une

bataille s'apaisaient. Nos hommes, chargés de butin, descendaient du

plateau, poussant devant eux les servantes et les serviteurs de

l'ennemi, et l'on emportait nos blessés et nos morts dans la direction

du camp qui nous attendait dans la plaine subjacente. En traversant un

champ d'orge, nous vîmes sur les épis foulés un blessé couché au milieu

de cadavres.

C'était un bel homme dans la force de l'âge; une blessure à la poitrine

et une affreuse mutilation le retenaient à terre. Il se releva avec

effort sur son coude, et s'écria:

--Monseigneur! Que Monseigneur ne passe pas sans s'attrister sur moi! Je

suis un de ses hommes, un de ses bons liges. Qu'il voie plutôt: j'ai

donné mon corps pour lui, et mon âme s'en va. Que Monseigneur entende ce

que j'ai à dire, au nom de saint Michel et de Notre-Dame!

--Il n'a donc personne pour le relever! dit le Dedjazmatch.

Et il continua son chemin.

Le mourant voyant son seigneur passer sans l'écouter, nous enveloppa

tous d'un regard effaré; ses lèvres remuèrent encore, mais on ne

l'entendit plus.

Des nuages noirs s'entassaient dans le ciel. En approchant du camp, nous

rencontrâmes des troupes de femmes montant au champ de bataille pour

s'enquérir de ceux qui leur étaient chers. À la vue du Prince, elles

poussaient des cris de joie et agitaient les pans de leurs toges,

rappelant l'orarium ou mouchoir que les Romaines agitaient en signe

d'applaudissements; elles nous entouraient, embrassaient nos genoux ou

enlaçaient de leurs bras le cou de nos chevaux.

Notre camp n'était encore indiqué que par les bagages; la tente du

Prince, la seule dressée, fut bientôt envahie par des hommes de tous les

rangs, venus pour partager la joie de leur maître. Nous apprîmes

qu'aucun de nos hommes de marque n'était mort et que nos pertes étaient

insignifiantes. Beaucoup de chefs ennemis étaient prisonniers; le Lidj

Mokouannen, qui commandait l'aile gauche ennemie, avait pu gagner le

large, mais il était poursuivi de près par les cavaliers de Birro. Rien

ne troublait donc l'allégresse de notre victoire.

Bientôt éclata un violent orage; les coups de tonnerre se succédaient

rapidement, et la pluie transperça la tente. Un des assistants déploya

sa toge, et quatre soldats la tinrent comme un tendelet au dessus du

Prince. Le Lidj Ilma fut amené devant nous.

--Dieu t'a heureusement sauvé, mon fils, lui dit le Dedjazmatch. Il le

baisa et le fit asseoir auprès de lui. Ce pauvre jeune homme était

encore tout interdit et palpitant. Monseigneur lui dit en me désignant:

--C'est Mikaël; connais-le. C'est mon fils et mon meilleur ami: tu en

feras ton ami aussi.

Mais comme le prisonnier ne cessait de me considérer avec une aversion

manifeste, je sortis pour le mettre à son aise et aussi pour revoir mes

amis. La boue étant intolérable, j'allai m'asseoir sur mes bagages. De

mes cinq soldats, trois ayant été heureux à la bataille, il fallut

écouter successivement leurs thèmes de guerre. Ils me dirent qu'ils

avaient fait merveille et qu'ils accompliraient des prodiges à la

première occasion. Il est d'usage qu'à tous les degrés de la hiérarchie,

un lige fasse hommage à son seigneur de ses succès militaires. J'eus

ainsi la gloire de confirmer mes trois hommes dans la possession de

quelques loques, boucliers, sabres et javelines pris à l'ennemi. Sur

leur ordre, les prisonniers qu'ils avaient faits s'inclinèrent en

grelottant, et selon l'usage je dis: «Aïzo» aux uns et aux autres. Ce

mot dont l'emploi est multiple, signifiait pour les prisonniers qu'ils

étaient désormais en sûreté, et pour leurs loquaces capteurs que je les

encourageais à continuer leurs prouesses. Il fallut ensuite écouter

thème de guerre sur thème de guerre, que des clients, des amis ou ceux

qui cherchaient à le devenir venaient débiter devant moi, en me faisant

aussi hommage de leurs succès: démarche regardée comme un honneur rendu

à celui qu'on traite ainsi à l'égal de son propre Seigneur. Un de mes

hommes prétendait avoir pris à l'aile gauche trois fusiliers, mais

Ymer-Sahalou les lui avait enlevés, disait-il. De pareils faits se

présentent fréquemment: les armes à feu prises à l'ennemi revenant de

droit au Prince, les chefs surtout mettent de l'émulation à lui en

rapporter le plus possible. J'allai donc à la recherche d'Ymer. Il

était, lui aussi, assis sur des paquets, en plein air, se réjouissant au

milieu de son monde; il avait fait à lui seul plus de deux cents

prisonniers. Je mis tous les ménagements possibles à lui dire le motif

de ma visite; mon soldat, lui, enhardi par ma présence, parla haut et

dur: Ymer se défendit de l'avoir jamais vu; mon homme offrit de lui

déférer le serment, mais je crus bien faire de me désister en son nom.

Pour effacer l'impression que pouvait m'avoir laissée ce litige, Ymer

eut la bonté de m'envoyer, bientôt après, un message bienveillant et

deux belles carabines ornées d'incrustations en or, pour me prouver,

disait-il, qu'en tout cas, la cupidité ne l'aurait pas incité à agir

comme le disait mon soldat. Je renvoyai ce présent avec une réponse

faite pour dissiper tout nuage entre nous.

Cependant la pluie menaçait encore, l'eau ruisselait de tous côtés et

les boues étaient telles qu'on ne pouvait allumer les feux. On se décida

à se transporter à un kilomètre environ sur les terrains ondulés où

Monseigneur avait eu l'intention d'établir notre camp, lorsque l'ennemi

nous était subitement apparu.

Nous y arrivâmes à la nuit tombante: à peine quelques chefs purent-ils

faire dresser leurs tentes; les soldats ne purent se hutter. La pluie

recommença et persista jusqu'à l'avant-jour. La nécessité de surveiller

les prisonniers fit que presque tout le monde resta les armes à la main;

ceux qui avaient à garder des chefs importants les attachaient au moyen

de leur ceinture; chacun dut tenir son cheval par sa longe; personne

n'avait eu le temps de manger et beaucoup étaient à jeun depuis la

veille. Néanmoins, l'entrain des soldats ne se démentit pas; la pluie,

la froidure, l'obscurité, la fatigue et la faim réunies ne purent

dompter leur gaieté. On se serrait les uns contre les autres, en

s'abritant de son bouclier ou de quelque ustensile de campement, et les

passe-temps les plus variés se succédèrent sans interruption: des

cavaliers revenaient par petites troupes de la poursuite des fuyards: on

les bernait au passage; le Lidj Mokouannen fut ramené vers le milieu de

la nuit. Ceux qui avaient perdu leur servante, leur femme, leur cheval

ou leur âne, circulaient en proclamant leur signalement et terminaient

leur criée par une malédiction pour ceux qui, pouvant donner des

renseignements, ne les donneraient pas. Ces appels provoquaient des

facéties et brocards.

L'un entonnait un chant militaire, un autre le parodiait. Ici, deux amis

simulant une querelle se galvaudaient au milieu des rires; là, quelque

boute-entrain, recourant à cette source éternelle de comédie,

improvisait un oariste où il donnait le beau rôle au mari. Les femmes

réclamaient de tous côtés, les hommes soutenaient leur champion, des

bordées de paroles s'ensuivaient, et, soit dit à l'honneur des

Éthiopiennes, les servantes même les mieux languées se taisaient

confuses devant la faconde de leurs adversaires. Les redoublements de la

pluie formaient comme les intermèdes de ces saynètes conduites avec une

verve grossière parfois et parfois aussi du meilleur comique. Tant est

que cette nuit incommode, mais doublée d'une victoire, passa légèrement

sur nous; seulement, de loin en loin, on entendait les sinistres

ricanements des hyènes qui se repaissaient sur le champ de bataille.

Le soleil se leva sans nuage; on se réchauffa, on se détendit un peu, et

chacun fit l'inventaire de ses comestibles; la plupart les partagèrent

avec leurs prisonniers. Les pâtureurs, munis de leur lopin de

nourriture, nous débarrassèrent de tous les animaux; les bûcherons et

les coupeurs d'herbe partirent dans toutes les directions; les hommes de

corvée allèrent à la recherche des matériaux pour les huttes, et bientôt

elles s'élevèrent partout selon l'ordre accoutumé de nos campements.

Dès ce moment, le démon de la chicane sembla régner. De tous côtés, des

plaideurs, debout et la toge drapée comme en présence du souverain,

avocassaient chaleureusement devant des hommes assis en demi-cercle et

formant les plaids. Un soldat faisant fonctions d'huissier, se tenait

entre les parties, réglait leurs plaidoiries, introduisait les témoins,

recueillait les jugements des assesseurs, faisait la police de

l'audience, et, en cas d'appel, conduisait immédiatement les plaideurs

en cour supérieure.

De nombreux auditeurs se pressaient avidement à ces plaids qui, à juste

titre, intéressent si fort les Éthiopiens. Les questions débattues

étaient palpitantes; c'était le contentieux de la bataille qu'on

s'empressait de régler avant le renvoi des prisonniers, dont les

témoignages sont souvent nécessaires.

Dans les batailles entre chrétiens, les Éthiopiens n'ayant pour se

reconnaître ni uniforme, ni armement distinct, il leur arrive

quelquefois de prendre des ennemis pour des gens de leur propre parti;

mais bien plus souvent, des soldats revenant bredouille et voyant passer

un des leurs avec une prise, feignent de se méprendre et lui enlèvent

butin et prisonniers. Ces _arracheurs_, comme on les appelle, donnent

lieu parfois à des collisions déplorables: de part et d'autre, les

camarades accourent, on se blesse, on se tue, et les procès criminels

surgissent ainsi de la victoire. De plus, comme à l'exception des armes

à feu, du parasol, du gonfanon et des timbales de l'ennemi, qui

reviennent de droit au chef de l'armée, tout soldat devient sauf la

confirmation de son seigneur, le propriétaire légitime de tout ce dont

il s'empare, le dépouillement de toute une armée ne s'effectue pas sans

fournir des sujets de litige.

D'après la coutume, l'éléphant, le lion, le buffle ou tout autre animal,

tué à la chasse, appartient à celui qui en a tiré le premier sang. Il en

est de même au combat entre hommes. Si un ennemi est blessé par

plusieurs, sa personne et son équipement reviennent à celui qui l'a

blessé le premier, lui ou son cheval. Si l'on frappe le cavalier de

façon à ce qu'il vide la selle, son cheval appartient au premier qui le

saisit, à moins que le sang du blessé ne soit marqué sur le cheval ou le

harnais, auquel cas le cheval devient la propriété de l'auteur de la

blessure. Il est arrivé qu'un prisonnier sans blessure ait demandé qu'on

lui fit une légère écorchure, afin de rendre sa prise indiscutable.

Celui qui s'empare des timbales, ordinairement au nombre de

quarante-quatre, sanglées sur vingt-deux mules qui portent autant de

timbaliers en croupe, doit piquer la timbale maîtresse, et pour plus de

sûreté la mule qui la porte; les équipages, les mules et les timbaliers

deviennent alors sa propriété, jusqu'au moment où il aura l'honneur de

les remettre au chef de l'armée. Le picoreur qui s'empare de plusieurs

têtes de bétail doit piquer un des animaux, de façon à ce que le sang

paraisse: ce sang protége légalement toute sa prise contre les

prétentions éventuelles des survenants. De plus, l'habitude d'énumérer

ses prouesses dans un thème de guerre et la grande importance qu'on

attache au droit de s'appliquer les épithètes honorifiques de _Nekaïe_,

_Zorroff_, _Hammar Zorroff_ et autres, indiquant le nombre de javelines

qu'on a reçues de l'ennemi, font que chacun cherche à rendre

incontestables ses faits de guerre, et, à cet effet, le témoignage des

prisonniers devient souvent nécessaire.

Quant à ceux-ci, leur position extra-légale n'est que momentanée. Avant

même la publication du ban qui les libère, ils rentrent dans le droit

commun: ils peuvent intenter contre leurs vainqueurs une action

criminelle, et dans bien des cas même une action civile; seulement,

l'action doit être patronée par quelqu'un faisant partie du camp

vainqueur, et le respect du droit est tel que nul ne se refuse à

accorder ce patronage.

Comme on l'a vu, tout combattant doit rendre compte à son seigneur

direct de son butin et de ses prisonniers; c'est dans cet esprit qu'il

lui en fait hommage publiquement, en lui débitant son thème de guerre.

S'il a fait prisonnier un homme de marque, il le remet à son seigneur,

qui à son tour en doit compte à son chef; et si les dépouilles sont trop

disproportionnées à la condition du capteur, le seigneur lui donne en

échange une gratification conforme à sa position. Détourner ou céler les

personnes ou les valeurs quelconques prises à l'ennemi, constitue un

acte de félonie. Si un prisonnier est accusé d'un crime ou d'un délit

antérieur à la bataille, l'accusateur donne connaissance au capteur,

devant témoin, de son accusation; et si le prisonnier parvient à

s'échapper, le capteur encourt personnellement la peine qu'entraîne le

crime commis, fût-ce un meurtre. Le prisonnier ainsi accusé doit passer

de mains en mains jusqu'au seigneur dont la juridiction est compétente.

Enfin, celui qui relâche un prisonnier avant d'y être autorisé par le

ban du chef d'armée, commet une félonie et peut être rendu responsable

de tous les méfaits attribués au fugitif.

La coutume tolère la mise à rançon d'un prisonnier, et à cette fin

l'emploi même de la torture: mais les moeurs atténuent cette rigueur, au

point qu'il est rare qu'on y ait recours, si ce n'est lorsque le

prisonnier se trouve dans un cas exceptionnel et aggravant. Si parmi les

prisonniers il se trouve des transfuges, les hommes de marque sont

condamnés, selon les cas, à avoir le pied ou le poignet coupé, ou à

payer une rançon et quelquefois à subir auparavant la peine du fouet, ou

bien encore à la détention. Quant aux transfuges de peu d'importance, on

les relâche, à moins toutefois que leur désertion n'ait été accompagnée

de circonstances particulières. Le chef de l'armée désigne les

prisonniers qu'il veut garder; les autres sont renvoyés dans les

vingt-quatre heures: l'usage est de ne leur laisser que la culotte et le

cordon de soie, signe de leur baptême. Il arrive quelquefois qu'un

soldat est assez âpre pour échanger sa vieille culotte contre celle d'un

prisonnier; mais un pareil acte l'expose aux injures de ses camarades.

La fortune la plus inconstante est souvent celle qui pervertît le moins.

Les soldats éthiopiens sont convaincus de la versatilité des positions,

et cette croyance contribue à les moraliser jusque dans l'ivresse de la

victoire, et à les rendre cléments envers les vaincus. La fréquence même

de leurs guerres, presque toutes intestines, en atténue les rigueurs. Un

parent, un ami ou un ami de leurs amis peut leur tomber sous la main, et

un acte gratuitement sanguinaire amènerait des vengeances. On voit des

vainqueurs et des vaincus se reconnaître, s'embrasser, s'informer avec

sollicitude de leurs récents adversaires ou s'interposer auprès d'un

compagnon afin d'améliorer le sort de quelque ami. Des seigneurs et même

des soldats pauvres renvoient quelquefois de nombreux prisonniers sans

toucher à leurs vêtements, à leurs montures et même à leurs armes. D'un

autre côté, si ces jours mettent souvent en lumière de nobles

sentiments, quelques hommes de guerre de tous les rangs usent

brutalement et dans toute leur étendue des droits du plus fort.

Nos prisonniers, dont le nombre dépassait 30,000, ayant pris la

permission de leurs capteurs, circulaient librement dans le camp, se

cherchaient entre eux, se racontaient leurs aventures ou causaient

familièrement avec les nôtres, qui, de leur côté, se montraient pleins

d'égards. L'ignorance où les hommes vivent les uns des autres fait le

plus souvent les premiers frais de leur hostilité. Il n'est tel que de

pratiquer les gens, de s'entre-mesurer: toute science conduit à quelque

forme de l'amour.

Nous nous fîmes raconter par les prisonniers ce qui s'était passé chez

eux avant la bataille. Sachant que nous étions campés près de Konzoula,

avec l'intention de les attaquer le samedi, ils s'étaient imaginé que le

choix de ce jour dépendait de quelque incantation dont j'étais l'auteur,

et, pour tâcher de nous surprendre et de contrecarrer mes maléfices, ils

avaient résolu au dernier moment de nous livrer bataille le vendredi. À

cet effet, ils s'étaient portés à Konzoula, comptant y laisser leurs

bagages et nous assaillir avec toutes leurs forces. Enorgueillis du

reste par leur supériorité numérique et le prestige militaire qu'ils

exerçaient, ils n'avaient pas douté de la victoire. Leur irritation

contre nous était telle, qu'ils étaient convenus de ne faire quartier

qu'à un petit nombre, et, dans ce but, ils avaient mis un signe

distinctif à leurs fourreaux de sabre, afin de se reconnaître plus

sûrement dans la mêlée. Surpris autant que nous de nous rencontrer à

Konzoula, ils furent obligés d'accepter le combat avant l'arrivée de

leur arrière-garde, forte de 4,000 hommes.

Les prisonniers nous donnèrent également la raison de l'empressement

extraordinaire que, depuis la veille, ils mettaient à me voir. Je

passais à leurs yeux pour un magicien sans pareil: mes sortiléges

avaient suspendu la crue de l'Abbaïe lors de notre retour de chez les

Gallas; le pleur commencé lors de la maladie de la Waïzoro Sahalou, et

dispersé par mon ordre, faisait dire aux nouvellistes que, revenant de

la chasse au sanglier quand on portait la princesse en terre, j'avais

arrêté le convoi et ressuscité la morte; c'était moi enfin qui avais

déterminé Monseigneur à accepter l'investiture du Dambya, en consultant

la clavicule de Salomon, et en garantissant la victoire au moyen de mes

manoeuvres cacodémonologiques. Le Lidj Ilma ayant promis une grosse

récompense à qui le déferait de moi, plusieurs fusiliers et cavaliers de

renom s'étaient chargés publiquement de le satisfaire: entre autres un

centenier des fusiliers de sa garde, qui déjouerait, disait-il, tous mes

maléfices, en faisant le signe de la croix sur la balle qu'il mettrait

dans son infaillible carabine; et il s'engageait, s'il me manquait, à

revêtir, un jour de festin, la tunique d'une servante de cuisine et à

porter un plat sur la table de son maître. Ma bonne fortune m'avait fait

rencontrer ce centenier à la fin de la mêlée, au moment où un des nôtres

allait l'achever d'un second coup de sabre; j'avais jeté mon cheval

entre les deux et contraint notre soldat à l'emmener prisonnier. Il

devint un de mes clients les plus assidus, et je le fis placer

honorablement dans la maison de Monseigneur. Il se fit bravement tuer à

son service. Quelque temps après la journée de Konzoula, on racontait

encore dans le Dambya qu'un instant avant la bataille j'étais passé, en

compagnie de Monseigneur, sur le front de l'armée, une torche allumée

dans chaque main, en annonçant que j'allais charger en tête, et que, si

celle de la main droite s'éteignait, notre victoire serait péniblement

acquise et l'on devrait se maintenir les uns contre les autres, jusqu'à

ce que ceux qui étaient décrétés de mort parmi nous eussent accompli

leur destin; que si, au contraire, celle de gauche s'éteignait, il

fallait s'empresser d'avancer, afin que pas un de nos ennemis ne pût

nous échapper. Ces bruits étaient loin de trouver créance auprès de tout

le monde, et cependant chacun les répétait. Il ne faudrait pas conclure

de là à la crédulité excessive et au peu d'intelligence des Éthiopiens;

en tous pays, les propositions les plus incroyables s'accréditent

aisément, pour un temps du moins. Du reste, ma participation aux

événements quotidiens de la politique du pays et la position que le

Dedjazmatch me faisait à sa cour allaient me faire connaître plus

exactement, surtout en Gojam et dans les provinces environnantes; et

comme c'est souvent sur les pas de l'erreur que la vérité fait son

chemin dans le monde, il était assez naturel que la notoriété dont

j'allais être l'objet commençât ainsi un peu à rebours de la vérité. Mes

amis s'égayèrent beaucoup du caractère fabuleux qu'on m'attribuait et

qui m'expliqua du reste le sentiment d'aversion que le Lidj Ilma avait

manifesté en me voyant.

Un timbalier proclama l'ordre de relâcher les prisonniers, à l'exception

d'un très-petit nombre de notables, dont le Prince et son fils jugèrent

opportun de s'assurer. Ces malheureux s'assemblèrent par petites troupes

aux abords du camp, selon la direction qu'ils avaient à prendre pour

rentrer chez eux; ils étaient, comme ils le disent eux-mêmes, équipés en

tueurs de serpents, c'est-à-dire un bâton à la main et sans autre

vêtement que leur petite culotte et leur cordon de chrétienté; pour se

garantir du soleil et des mouches, plusieurs se couvraient de

feuillages. Comme d'ordinaire, beaucoup s'enrôlèrent chez nous; d'autres

restèrent chez des parents ou des amis qu'ils avaient dans notre camp,

en attendant un jour plus propice pour regagner leurs quartiers; car

lorsque deux armées ennemies se rapprochent, les paysans se réunissent

en armes pour garder les passages, et ils se vengent cruellement

quelquefois des exactions qu'ils ont subies la veille. Les Éthiopiens

sont d'ailleurs très-curieux, et les paysans les plus inoffensifs

guetteront également les fuyards, souvent même les hébergeront, pour le

seul plaisir d'entendre le récit de la bataille.

Dans les annales éthiopiennes, Konzoula figure parmi les batailles peu

meurtrières: on évalua nos pertes à environ 200 hommes tués; on disait

que l'ennemi avait dû laisser 500 hommes sur le champ de bataille, mais

on pensait que nos cavaliers avaient tué un nombre égal de fuyards.

Après souper, vers neuf ou dix heures du soir, le Prince se fit amener

les deux fils de Conefo. Il les laissa debout et leur dit:

--C'est vous, mes enfants, qui vous êtes fait cette triste situation, et

qui de plus m'avez réduit à en être l'instrument. N'attribuez donc pas à

ma rigueur le sort que vous subissez. La politique du Ras, l'attitude

passive du Dedjadj Oubié, uni d'intérêt pourtant avec votre maison,

m'ont forcé de recueillir l'héritage de votre père, que vous étiez

insuffisants à défendre. J'ai cherché à vous faire comprendre les

exigences de nos positions et le meilleur moyen de les concilier; mais

vous avez préféré, à ma sollicitude paternelle pour vous, les

instigations ambitieuses de vos coupables conseillers. Les mêmes raisons

qui m'ont contraint à me porter contre vous m'obligent à m'assurer de

vos personnes jusqu'au jour, prochain sans doute, où vous reprendrez une

position digne de votre naissance. Si le Ras refuse de vous pourvoir,

vous grandirez dans ma maison, avec Tessemma, car vous êtes comme des

fils pour moi aux yeux de toute l'Éthiopie. Le jour où je me suis décidé

à accepter pour Birro le gouvernement du Dambya, j'ai dû prévoir ce

moment pénible, et si je rappelle vos fautes, c'est pour vous dire que

je vous pardonne, et que nul plus que moi ne s'efforcera de rétablir

votre fortune. Avant d'avoir atteint âge d'homme, vous en subissez les

rigueurs, mais mon affection pour vous saura les adoucir; montrez

néanmoins, par votre contenance, que vous êtes les dignes fils de

Conefo, et vos fers seront légers à porter.

Sur un signe du Prince, on fit entrer un forgeron. Les chaînes qu'il

tenait sous sa toge grincèrent; les deux frères s'entre-aidèrent du

regard et baissèrent la tête, le Lidj Mokouannen l'oeil sec, et le Lidj

Ilma, tout gonflé de larmes. On les fit asseoir par terre, et on leur

fixa à chacun une chaîne au poignet droit. Les assistants étaient

touchés de compassion, et, l'opération terminée, ils dirent l'un après

l'autre aux captifs: «Seigneurs, que Dieu délie vos chaînes!» formule

habituellement usitée en abordant ou en quittant un homme enchaîné. Deux

notables chargés de la garde des deux frères, les emmenèrent, et le

Prince et ses familiers prolongèrent la veillée, mais sans reprendre

leur gaîté habituelle.

En Éthiopie, la détention permanente n'est appliquée qu'aux crimes ou

délits politiques; dans presque tous les autres cas, elle n'est que

préventive. Comme l'obligation d'arrêter un criminel incombe à tout

citoyen; que le droit de juger au civil peut être attribué à presque

tous; que l'homme de guerre, investi de préférence de ce droit, est

sujet à des déplacements fréquents; de plus, comme les bâtiments sont

trop peu solides pour résister à la moindre tentative d'évasion, on a

pourvu à cet état de choses par l'usage d'emmenoter le prisonnier et de

le garder à vue ou de le lier à un gardien, la relégation proprement

dite n'existe pas. Une chaîne longue de deux coudées environ, terminée à

chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet

droit du prisonnier et par l'autre au poignet gauche de son gardien.

Cette espèce de prison vivante et ambulante a l'avantage de soustraire

le prisonnier, s'il est coupable, à un isolement dépravant; et s'il est

innocent, elle le soumet à une position fâcheuse, il est vrai, mais qui

ne porte à sa dignité qu'une atteinte légère. Le captif volontaire

vivant à côté d'un coupable, l'empêche de se confirmer dans sa

perversité, et contribue à faire germer en lui le repentir ou le

remords. Le prévenu éprouve d'ailleurs une difficulté plus grande à

dissimuler sa faute, et quelle que soit son irritation contre un homme

ou contre la société, elle tend à s'adoucir par le contact avec ses

concitoyens. Un homme enchaîné attire l'attention de tous; chacun

s'informe de la cause de son arrestation, on s'approche de lui, on le

questionne en tout sens; avant de figurer devant la justice, il subit

ainsi comme une instruction permanente dont il lui est bien difficile

d'éluder la clairvoyance; car comme toute maladie violente, le mensonge

a ses trèves et ne saurait empêcher complètement la vérité de

transparaître. Ceux qui le fréquentent apprennent l'indulgence et la

pitié pour celui qui a failli et comment la plus légère déviation du

bien peut conduire insensiblement aux plus grands écarts. On voit

souvent un coupable pleurer en écoutant ses consolateurs, et ceux-ci se

retirer en disant: «Ô évolutions de la conduite humaine! Que Dieu nous

épargne l'épreuve des positions difficiles!» Les détenus politiques

qu'un Dedjazmatch a l'intention de recevoir à résipiscence sont gardés à

tour de rôle par les chefs de confiance, à la table desquels ils sont

presque toujours admis. Souvent il arrive que ces gardiens obtiennent la

libération du prisonnier en se portant caution pour lui. Quant à ceux

dont la captivité doit être prolongée indéfiniment, ils sont relégués

dans un montfort ou autre lieu fortifié par la nature, où il est rare

qu'on leur refuse de faire venir auprès d'eux leur femme, leurs enfants

en bas âge et quelques serviteurs; en ce cas, ils demandent

ordinairement à ce qu'on remplace leur compagnon de chaîne par des fers

aux pieds. Il n'est pas rare que les prisonniers s'échappent des mains

des seigneurs et même des montforts les mieux gardés. Il semble que,

même du temps des empereurs, il n'ait jamais existé de prison proprement

dite, autre que les montforts; de même que dans l'antiquité, quoique les

grandes maisons aient encore leur ergastule ou cachot pour les esclaves

et pour les enfants.

Le Prince se fit remettre les armes et le cheval du Lidj Ilma, et il

promit au capteur une investiture en Damote. Les timbales de Conefo,

placées à l'aile gauche ennemie, avaient été prises par le Dedjadj

Birro, car depuis son investiture du Dambya, on lui donnait ce titre;

son père les lui demanda pour le Dedjadj Baria, de l'Agaw-Médir, auquel

il les avait promises. Birro refusa.

--Si Monseigneur les voulait pour lui-même, ce serait de grand coeur,

dit-il; mais il ferait beau voir que ce Baria ou quiconque osât les

faire battre devant soi; je les tiens de Dieu et de mon Dempto, et par

la mort de Guoscho, par Notre-Dame! nous ne les céderons à personne.

Le Prince laissa sans réponse cet orgueilleux message; mais il ressentit

vivement cette première désobéissance publique de son fils. Quant au

Dedjadj Baria, il crut prudent de ne plus passer la nuit dans sa tente;

il vint coucher dans une hutte de soldat près la tente de Monseigneur,

qui le lendemain obtint que Birro lui permît de retourner en Agaw-Médir.

Deux ou trois jours après, dans un quartier peu fréquenté du camp,

j'entendis, en passant, les gémissements d'un homme qu'on torturait; je

m'arrêtai, et le patient me cria d'intervenir en sa faveur. C'était un

nommé Meragdou-Haylou, trafiquant établi dans la ville d'asile de

Kouarata en Fouogara, et par occasion soldat ou chasseur d'éléphant.

Quelques mois auparavant, le Prince ayant appris que Haylou avait deux

belles carabines à vendre, lui avait expédié un homme pour les lui

acheter. Soit crainte d'indisposer le Ras Ali, dont il était le sujet,

soit toute autre raison, Haylou avait refusé de vendre au Dedjadj

Guoscho, et qui pis est, il avait refusé le vivre et le couvert au

messager et l'avait renvoyé avec des paroles insultantes pour son

maître. Peu après, le Dedjadj Conefo mourut; Haylou fit hommage des

carabines au Lidj Ilma, qui, pour s'acquitter envers lui, l'engagea à

l'accompagner dans sa campagne contre nous, et lui promit que, sitôt

notre défaite, comme il comptait aller réduire l'Agaw-Médir, pays riche

en ivoire, il l'emmènerait avec lui et l'enrichirait. Alléché par cette

perspective, Haylou s'était équipé en guerre, avait suivi son protecteur

et avait été fait prisonnier. Quoiqu'il se fût débarrassé de tout ce qui

pouvait déceler sa position de fortune, jusqu'à des anneaux d'argent

qu'il portait au doigt, un soldat le reconnut au moment où, après le ban

de libération, il sortait du camp avec les autres prisonniers, et il fit

demander au Prince de récompenser ses services en l'autorisant à

rançonner un trafiquant. Mais en apprenant que ce trafiquant était

Haylou, le Prince se le réserva pour lui-même, et fixa sa rançon à

trente carabines, dont deux fusils de rempart servant à la chasse de

l'éléphant, à cent coudées de velours écarlate, à deux cents de drap et

cent onces d'or. Haylou jura qu'il avait donné pour la cause d'Ilma le

meilleur de son bien et offrit très-peu de chose. On le mit à la

torture, au moyen de petits tessons appliqués sur ses poignets par des

liens mouillés, dont le rétrécissement graduel amenait de cruelles

douleurs; le malheureux appelait la mort. Monseigneur voulut bien

consentir à relâcher le prisonnier moyennant caution pour cinq carabines

et une somme d'argent insignifiante. Ce Haylou fut le seul prisonnier

rançonné à la suite de Konzoula.

Comme nos gens étaient à court de vivres, Birro fit prévenir les

habitants de deux districts des environs que les soldats de son père

iraient se ravitailler chez eux. En pareil cas, les femmes se réfugient

dans les villages voisins avec les enfants, les valeurs mobilières et le

bétail; les hommes, en armes, se rassemblent à l'écart et voient passer

devant eux les troupes de pillards sondant la campagne pour découvrir

les silos, et emportant les grains en consommation. Quelquefois les

soldats mettent le feu aux maisons. Si les paysans sont en force, ils

les attaquent, et la connaissance du pays leur donne parfois l'avantage;

mais ordinairement ils préfèrent se rendre au camp, où ils intentent

contre les coupables une action judiciaire.

L'arrière-garde des picoreurs a pour fonction de prévenir ces combats en

empêchant les incendies, mais on se figure aisément que sa surveillance

est inefficace. En Éthiopie, comme dans l'antiquité et jusqu'à une

époque récente même en Europe, il est admis que la guerre doit nourrir

la guerre. Comme Birro le fit en cette occasion, des Dedjazmatchs

pillent quelquefois leurs propres sujets, comme punition ou par suite de

quelque nécessité de guerre; seulement, pour éviter l'effusion du sang,

ils préviennent les habitants, et, dans le cas de blessure, de mort

d'homme ou d'incendie, ils sévissent contre les coupables. La fécondité

du sol est telle que lorsque le pillage s'effectue sans combat ou sans

incendie, et que la nécessité du ravitaillement leur paraît évidente,

les cultivateurs sont les premiers à excuser la mesure qui les prive de

leurs réserves alimentaires. Deux ou trois mois plus tard, ils se

présenteront devant le Polémarque pour lui demander une exemption

temporaire d'impôts, moyennant laquelle ils font renaître promptement

l'abondance.

Comme tous les cultivateurs, les paysans éthiopiens sont rapaces; mais

les effets de l'éducation féodale sont tels, que lorsque leur gouverneur

a su se faire aimer, il est arrivé qu'allant au devant de sa détresse,

ils l'ont engagé à livrer leur localité à un pillage régulier.

Nos gens s'étant ravitaillés sans accident dans les districts désignés,

le Dedjadj Birro partit pour Findja, résidence habituelle des

Polémarques du Dambya, après avoir obtenu que son père séjournerait dans

les environs de Konzoula, afin de lui permettre de se replier sur lui si

le Ras Ali faisait irruption en Dambya. Quinze jours lui suffisaient,

disait-il, pour fortifier ses avenues du côté du Begamdir, réduire

quelques notables, échappés de Konzoula, qui parcouraient déjà le pays

en rebelles, gagner la coopération de ses nouveaux sujets et nouer avec

eux des intelligences propres à conserver sa position.

Non loin de nous, dans le district d'Atchefer, se trouvaient des sources

chaudes très-efficaces, disait-on, contre les douleurs rhumatismales et

quelques autres maladies. Dans un but ostensible de santé, mais au fond

pour voiler ses défiances à l'égard du Ras, et donner un motif plausible

à son séjour prolongé en Dambya, Monseigneur jugea à propos de prendre

les eaux. Il porta notre camp sur le bord du plateau du woïna-deuga et

descendit, avec ses plus intimes familiers, aux sources thermales

situées dans un petit koualla, à environ deux kilomètres, laissant le

commandement au Fit-worari Ymer Sahalou, et l'expédition des affaires au

Blata Teumro, son premier sénéchal. Néanmoins il fut assailli de

messagers des communes les plus éloignées du Dambya et du Kouara, qui

lui demandaient de les protéger contre les exactions de Birro, lequel,

par suite de ses rapports équivoques avec le Ras, leur paraissait devoir

les gouverner sans esprit d'avenir. Le Blata Teumro, ayant opiné contre

notre campagne, se donnait le malin plaisir d'inquiéter son maître sur

les suites de notre victoire en lui adressant tous ces messagers.

Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie · 第 21 / 33 题